DES QUALITÉS DRAMATIQUES 1)E COMPOSITION
Essayez de lire après l'Iliade et l'Odyssée un des grands poèmes de la Germanie ou de l’Inde : vous sentez tout de suite que vous entrez dans le vague; ces scrupules d'érudits qui relevaient dans les œuvres grecques des incohérences, n'ont plus de sens pour vous; vous cherchez au contraire les contours nets auxquels vous étiez habitué, cette unité de l’ensemble qui résulte de l’analogie des parties, et surtout ce libre déploiement de l'activité humaine qui produit les caractères et la vie. L’épopée la plus digne d’être rapprochée de celle d’Homère, c’est l'épopée indienne. Que lui manque-t-il pour soutenir avec avantage ce rapprochement? Ce n'est pas l'inspiration religieuse, ni le sens de la nature matérielle, ni ia hardiesse de l'imagination, ni la grandeur des sentiments, ni le charme ou le pathétique des situations : quel est donc son défaut? C’est qu elle n est pas humaine ni vraiment dramatique.
Dans ce développement immense, indéfini, dont le travail des siècles n'a fait qu’un tissu lâche et inachevé, elle n’a pu parvenir à tracer un seul caractère véritable, qui ait, avec sa suite, ses contradictions naturelles et ses nuances; elle n'a pas d’Ulysse ni d’Achille. La piété est de l'ascétisme, le merveilleux de la rêverie allégorique ou de la fantasmagorie, l’héroïsme un anéantissement de toute personnalité, la morale un débordement de dissertations subtiles et mystiques. Il y a des scènes admirables, pleines de grandeur ou profondément touchantes : elles sont plutôt lyriques que dramatiques. Ce sont des tableaux indéfini ment prolongés; ce sont des élévations et des effusions inépuisables de l'âme qui s’exalte et s'enivre d’un même sentiment :
DANS HOMÈRE
ce ne sont pas des ensembles artisteinenl composés avec ces effets de contraste et de concentration que nous remarquions chez Homère. Tout est en pleine lumière et au premier plan, sans ombres ni perspective.
L’histoire divine du monde s'y trouve comme dans Homère et dans Hésiode, et les idées indiennes ont plus d’un rapport avec les idées grecques; mais ni le contenu des légendes, ni le terme auquel elles aboutissent n'y sont conçus au point de vue de l’homme. La nature n’est pas seulement le point de départ comme pour les Grecs, elle reste le fond et, à ce qu’il semble, le but des questions religieuses. 11 en résulte, d’abord qu'il n'y a de grandeur que dans le spectacle des luttes cosmogoniques, où l’exubérance de 1 imagination du poète le dispute à celle de celle nature orientale dont il se figure les convulsions, ou bien que dans l’idée de la puissance divine, révélée par les aspects infinis de cette même nature qui en sont les manifestations et les symboles; ensuite, qu’il n’y a point d’union morale entre T homme et ses dieux, ni par conséquent de ces émotions profondes et multipliées de 1 âme humaine, luisant effort pour se rapprocher plus étroitement de ces maîtres, dont elle se sent si voisine par l’intelligence et la passion, et en qui elle reconnaît ses semblables.
L'âme humaine cependant est loin d’être négligée par l’épopée des Hindous; il y est souvent question au contraire de ses devoirs et de sa destinée. .Mais les effets de la doctrine brahmanique qui la gouverne souverainement, sont l’inertie et l’orgueil. Au lieu d’encourager l'énergie et l’exercice des plus nobles
156 OKS QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION facultés, la morale et la piété se confondent et se résument dans la célébration des sacrifices, dans l’observation de rites minutieux et de mortifications prolongées, qui élèvent le brahmane au-dessus des dieux, mais qui étendent leur tyrannie sur la vie présente, sur la destinée future et jusque sur la postérité de quiconque s’est seulement rendu coupable d’une négligence involontaire ou a encouru une malédiction imméritée. C’est la destruction de toute liberté ou plutôt c'est la destruction de l’homme lui-même, réduit à s’absorber tout entier dans la pratique énervante de prescriptions toutes matérielles, ou n’y échappant que pour se livrer à des spéculations métaphysiques qui ne l'éloignent pas moins de l’action. L’influence religieuse tend donc à supprimer tous les ressorts de la vie et du drame. Elle arrive presque à faire du héros d une vaste épopée, de Mina, une sorte d instrument passif ou pour mieux dire de symbole, dont les actes ne sont que des allégories , et qui, en réalité, malgré ses dévouements, ses voyages et ses aventures merveilleuses, reste immobile comme la perfection qu’il représente. Le mouvement n’est qu’extérieur et n’atteint pas le fond de l'âme; c’est une illusion.
Cependant la sève primitive était trop riche pour être complètement arrêtée par les brahmanes : aussi reste-t-il un essor d imagination et une abondance de sensibilité qui, en mêlant à la peinture des mœurs si fortement caractérisées de l'Inde ou des grands effets de la nature l’expression de la colère ou de l’amour, des passions violentes ou douces, produisent par moments une poé.-ie singulièrement attachante. Mais cette poésie ne dépouille jamais complètement un caractère
DANS IIOMKRB.
d’abstraclion ou de généralité. Elle se particularise bien parles mœurs, par les circonstances matérielles, par l'expression d'un sentiment déterminé, et même par la peinture d'une situation; mais les personnages eux-mêmes sont tout d’une pièce : ils n’ont pas en eux cette combinaison particulière d’éléments moraux qui constitue la personnalité, qui permet à l’homme de communiquer au sentiment qu'il exprime comme aux circonstances où il se trouve quelque chose de sa vie intérieure et de leur donner par là même le principal intérêt dramatique. L’épopée indienne avait-elle possédé dans le principe, à une époque inconnue, avant la prédominance de la caste religieuse, ce sens de la vérité, de la mesure, de l’harmonie qui a fait au contraire la force de résistance en même temps que la supériorité de l'epopée d'Homère? Il serait difficile de l'aflirmer. Il y a au contraire une présomption contre la valeur des conceptions originelles : c’est qu’on voit avec évidence combien l'intluence de celte caste a réussi à énerver les types primitifs des légendes héroïques et à en dénaturer par l’intrusion d’un élément mystique les scènes capitales.
Qu’on tente d’expliquer autrement la scène qui contient le dénoùment de la partie la plus dramatique et la plus intéressante du Ramayana, celle où est représentée la réunion de la Pénélope indienne avec Ràma. Cette compagne volontaire de son exil à travers les fatigues et les dangers de la forêt, celte femme si tendrement aimée, objet d’une- recherche si longue et si ardente, pour laquelle il vient d’accomplir tant de merveilleux exploits et de faire une conquête si périlleuse, comment le héros va-t-il 1 accueillir? N'y aura-
15S DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION t-il pas une effusion touchante et délicate de tendresse mutuelle comme dans les ra\ issantes scènes du départ? Non, l’époux tendre et passionné a disparu; nous trouvons à la place un juge soupçonneux et dur. La fidelité deSita a résisté aux tentations, aux ruses, aux menaces, aux supplices, et cependant le prix de sa constance lui est refusé. Le démon Ràvana, qui l’a enlevée, la tenait serrée contre lui dans sa course à travers les airs : elle n’est pas pure. Elle est restée longtemps en la puissance du Rakchasas : elle mérite les soupçons. Lors donc que mandée comme Pénélope par son époux vainqueur, elle arrive heureuse et empressée, c’est pour subir la plus cruelle de toutes ses épreuves, c’est pour être traitée avec mépris en présence de toute l’armée. En vain elle répond par des protestations et par les signes de douleur les plus touchants. Tout le monde est ému;Rùma lui-même, en la .voyant, a eu peine d’abord à retenir ses larmes; mais la colère et l'orgueil ont le dessus. Il ne lui adresse que des paroles insultantes, où Ton ne distingue aucune trace de pitié ni aucun souvenir de sa confiance d’autrefois. Le seul de ses anciens sentiments qu’il laisse percer, c’est celui de l’admiration qu’il éprouve encore pour sa beauté; mais il n’ui ressent que mieux l’affront qu’il a reçu, et, après l’avoir vengé sur le ravisseur, il le venge encore sur la victime. Enfin, impassible, il la laisse s'élancer dans les flammes du bûcher, où le désespoir lui fait chercher un refuge.
D’où vient cette cruauté? Pour nous qui avons vu souffrir Sita dans sa prison, elle est inexplicable et pénible. Y sommes-nous du moins préparés par la conduite antérieure de Râma? Nullement. N est-ce pas lui
DANS HOMÈRE, qui naguère encore écoutait avec tant d’émotion le récit de la douleur de son épouse et les scrupules d’une pudeur cpii ne voulait pas d’autre sauveur que luimème? Il ne songeait pas alors à son honneur, mais à son amour. Cette passion haineuse qui semble envahir tout à coup son âme avec une force irrésistible, n’est ni justifiée par aucune cause, ni conforme au caractère de cet époux aimant, jusque-là modèle de douceur et de bonté : elle est toute gratuite, elle manque de vraisemblance et de grandeur. Mais attendez : vous jugez au point de vue humain une scène qui n’est pas humaine. Vous ne vous apercevez pas que vous assistez à une transfiguration. L'humanité va disparaître, elle n existe presque plus : une faible lutte l'étouffe dans le sein de Ràma; ce n’est plus l’homme que vous connaissiez, c est un être supérieur qui se révèle. 11 ne s agit plus de ces amours mortelles, mais de la dignité d’un grand dieu qui, caché sous ce corps terrestre, vient de conquérir au culte de Brahma tout le sud de la presqu’île indienne et la grande île de Lanka. Brahma lui-même descend du ciel accompagné de Kouvéra, de Yama, de Varouna, de Civa et du roi Daçaratha, le père selon la chair de ce grand vainqueur, pour proclamer solennellement en présence de scs alliés et des peuples conquis la divinité de Ràma : « Tu es l’auguste Naràyana, le dieu puissant qui a pour arme le disque: tu es 1 archer à l’arc de corne...; tu es l’invincible, le porteur de conque, Yiehnou, l'éternel Krichna... » L’énumération des formes, des aspects, des attributs de ce dieu , tout à l'heure inconnu, se déroule presque à l’infini. « Tu es le créateur suprême des trois mondes, l’Etre qui subsiste par
160 DFS QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION soi-même .. La lune et le soleil sont tes yeux. Tu es vu, ô exterminateur de tes ennemis, au commencement et à la fin des inondes, et ils ne connaissent ni ta naissance ni ta mort : Qui es-tu? demandent-ils. Tu apparais dans toutes les créatures vivantes, dans les vaches et dans les Brahmanes, dans le ciel, et par toutes les régions, dans les mers et dans les montagnes. Tu es l’être illustre aux mille pieds, aux cent têtes, aux mille yeux... Quand ton oeil se ferme, c’est la nuit; quand il s'ouvre, c’est le jour. C’est dans ta pensée que sont nés les dieux. En dehors de toi rien n’existe. L’univers entier est ton corps... Sita est Laesmi et lu es Vicbnou... Tu es entré ici-bas dans un corps humain afin de tuer ltavana '. »
Huma est une incarnation de Vicbnou, la seconde personne de la Trinité suprême. Au moment de celte révélation, quelle ne devait pas être la pureté de son épouse? Il fallait que cette pureté ne put être effleurée par l’ombre d’aucun doute; il fallait que Sita passât par l’épreuve du feu purificateur avant d’être associée de nouveau à la vie de ce seigneur divin. C’est Raina lui-même, entré en pleine conscience de sa divinité, qui, au moment où Agni, le dieu du feu, vient de remettre la jeune femme intacte dans son sein, le dit avec une dignité sereine et douce :
« Il était nécessaire que Sita fût purifiée au milieu des hommes, parce que cette femme charmante était restée longtemps dans le gynécée de Ravana. Les nations auraient dit de moi : « Râma, fils de Daçara-
1. Liv. VI, ch. 102. Ces citations sont données d'aprî-s la traduction italienne de Gorresio.
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Digitiz
DANS HOMÈRE
« tha, est fou et esclave de l’amour, » si je n'avais pas purifié la fille de Ganaca... Je sais bien cependant que la Mithilienne, fille de Ganaca, m'est dévouée, qu elle ne place pas son cœur dans un autre et qu elle n’a pas cessé de m'avoir au faîte de ses pensées. Mais pour inspirer confiance aux. trois mondes, je n’ai pas arrêté Sita au moment où elle est entrée dans le feu. Ràvana, je le sais, n’aurait jamais pu triompher de cette femme aux grands yeux, protégée par sa vertu, de même que l’Océan ne peut triompher de ses rivages. Cet être injuste ne pouvait souiller, même par sa pensée, la Mithilienne; elle lui était aussi inaccessible que la flamme ardente '... »
Voici enfin la réparation que nous demandions et eu même temps s'expliquent ces invraisemblances, ces exagérations, ces contrastes heurtés, cette injustice apparente, cette inconséquence et ce trouble dans la nature de Ràma, enfin cette sui te de profanation qui livrait à un déshonneur public l’épouse la plus chaste, et sacrifiait les sentiments qui sont par nature les plus intimes à l’apparat d’une scène à grand spectacle : il s’accomplissait un mystère.
Au contraire, dans la scène correspondante de 10dysscc, quoiqu'il y ait aussi des défiances, des surprises, un mystère, tout se tient et se fond dans une impression simple et harmonieuse. Les défiances de Pénélope ne servent qu’à faire mieux voir ce qu’il y a de fort et de profond dans cet attachement et dans cette pudeur qui l'ont soutenue pendant les épreuves de son long veuvage. Loin de se démentir, son earac-