‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 56 sur 205 · I. Même livre, ch · texte numérisé non relu

I. Même livre, ch

162 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION tère paraît dans ce qu’il a de plus essentiel , celui d’Ulysse n’est pas moins fidèle à lui-même, et, malgré la variété des incidents ou des effets, le fond de la situation et le centre du tableau restent les mêmes. Un stratagème d'Ulysse, inspiré par le soin de sa sécurité, transforme cette maison à peine purifiée d’un affreux carnage en un lieu de fêle : elle s'illumine de la clarté des torches, retentit des sons de la Ivre et du bruit des danses; et, au moment où l’époux victorieux sc fait reconnaître, le passant voyant pendant la nuit ces signes de joie, se dit : « Sans doute quelqu’un des nombreux prétendants épouse la reine. » Quel contraste et quel effet pittoresque! Cependant, ce qui attire encore plus nos yeux, c’est l’attitude des deux époux, se considérant immobiles et silencieux à la clarté du foyer domestique. Ues prodiges et les merveilles ne manquent pas : cette salle où tout à l’heure encore, avant ce sommeil involontaire qui l’a rendue étrangère à tout ce qui s’est passé, résonnaient les éclats insolents d’une foule nombreuse d’usurpateurs, Pénélope n’y trouve plus que leur vainqueur, tout souillé de leur sang; celui qui a remporté ce triomphe prodigieux, c’est ce vieillard misérable avec qui elle s’entretenait la nuit précédente; il lui est annoncé comme son époux; puis, voici qu’il se présente de nouveau à ses yeux, rendu par la divinité à sa forme véritable, jeune, beau et semblable à l’image qu elle a gardée précieusement dans son cœur. Mais, ni les prodiges^ ni la divinité elle même, qui du reste borne là comme j ar respect son intervention, ni aucune raison extérieure ne réussiraient à la convaincre : Pénélope, au contraire, se recueille en elle-même, elle cherche au

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plus profond de son aine si c’est bien là celui que seule elle croit connaître, et elle n’a confiance qu’en un signe dont nul autre que lui et elle ne possède le secret. Ainsi le fond de la conception du poète, c’est une idée morale et un sentiment naturel, pur, intime, mystérieux, mais où le mystère est tout humain. Cette chambre nuptiale qui est comme un sanctuaire où ne pénètre, outre les deux époux, qu’une femme amenée par Pénélope de la maison paternelle, ce lit fait d’un tronc d’olivier qui enfonce encore ses racines dans le sol et que n'a point façonné une main étrangère, ce secret qui leur est si particulier que les oreilles même de leur fils leur semblent trop profanes pour l’entendre : tous ces détails ne sont que les marques et les symboles transparents de la sainteté qui préside à leur union. Cette scène naïve est d’un beau style; mais l’impression qu’elle produit, quelque pure qu elle soit, est exclusivement humaine et morale. Elle frappe parla peinture idéale des mœurs antiques; mais elle est si bien en rapport avec la nature des deux personnages, elle est si vraie que, tout en élevant l’àme, elle la tient tout entière sous l’empire d’une douce illusion. La scène du Ramayana s’est sans doute imposée au souvenir pieux des Hindous avec une force obligatoire, analogue à celle qui a protégé la tradition des saints Védas : celleci doit tout au charme naturel d’une poésie où l’idéal n’est qu’une expression embellie de la réalité.

Voilà, encore une fois, quel est le privilège de la poésie d’Homère : elle est vraie autant qu’idéale. Par la vérité des caractères, par le naturel dés situations, par la puissance et la proportion des effets, elle possède un genre de vie intense et mesuré qui est la vie

164 DES QUALITÉS DRAMATIQUES DE COMPOSITION dramalique. Les Grecs eux-mêmes, dont il est assez singulier d’affirmer l'inintelligence au sujet de l’art qu’ils ont créé, ne doutaient pas d’un fait qui semble avoir perdu toute son évidence aux yeux d’une bonne partie des critiques modernes. Pour Platon comme pour Aristote, le rapport de la tragédie et de l’épopée était une de ces vérités qui ne se démontrent pas : Homère, dans le 7 héclele ', est appelé le plus grand des tragiques. Ils n'auraient pas plus compris celui qui serait venu leur dire que ï Iliade était l’oeuvre impersonnelle d’une suite de poètes ou d’une société de rédacteurs, que nous ne concevrions une tragédie faite par une succession de collaborateurs ou par une commission de critiques.

Ce fut le propre du génie grec de soumettre naturellement la pensée à un travail de composition. La grammaire comparée en admire les premiers résultats et les témoignages irrécusables dans la langue, où d’instinct, au milieu même de la production de l’imagination, il a établi un ordre, une proportion, un enchaînement qui en a multiplié les richesses et en a fait dès le principe l’oeuvre d’art la olus grande et la plus harmonieuse. Cette supériorité de la langue des Grecs, c’est précisément celle de leur poésie épique : seuls, ils ont un Homère. Chez eux seuls, cet art instinctif de concentrer et de proportionner les éléments d’une action d été assez achevé et assez énergique pour créer deux vastes poèmes, où le développement suivi des caractères, comme la composition particulière des scè-

1. Page 152 : E : 'Axpo; t?,; Tpatyqioix:. Voy. encore, Ittpubl., X. p. 598.

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nés principales, concourut à former (leux ensembles fortement unis dans leurs diverses parties par le rapport des actes et des impressions produites. Chez eux seuls enfin, par la transmission naturelle de ces qualités, en même temps que des sources d’émotion les plus constantes et les plus profondes, l’épopée a pu un jour donner naissance à la forme la plus puissante du drame, à la tragédie.

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