DU PROORÉS DES QUALITÊ3 DRAMATIQUES DE COMPOSITION DEPUIS HOMÈRE
Nullité presque absolue de ce progrès dans les poèmes Cycllpu's, dans les hymnes homériques et dans les petites épopées, enfin dans la poésie lyrique. — Exception vraisemblable en faveur de Stésichore. La grande narration de la IV* l’ytluque de Piniare peut-elle donner l’idée des poèmes perdus de Stésichore?
Si l’on admet que l’unité d’action, les effets de contraste et d'harmonie, le pathétique des situations et !e développement des caractères, enfin ce genre particulier d’émotions qu’excite dans les grandes crises delà vie le problème de la destinée humaine, soient, pour la forme comme pour le fond, le3 parties les plus essentielles du drame, on peut dire que le drame est déjà presque tout entier dans Homère. Cependant un espace de plusieurs siècles sépare Y Iliade et Y Odyssée des premières tragédies : dans ce long intervalle, que sont devenus les éléments dramatiques que nous avons
168 DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES distingués dans Homère et dans Hésiode ? Qu’y a-t-on ajouté, soit dans l'épopée, soit dans les autres genres de poésie? Et jusqu'à quel point les tragiques sont-ils les héritiers directs des deux vieux poètes?
Voilà les questions qu’il serait naturel d'examiner, si l’on voulait faire une étude complète des origines de la tragédie. Mais, si nous avons été amené à remarquer la réunion de tous ces éléments dans Homère, c’est parce qu’il nous a semblé qu’ils venaient tous d'une source commune : le sens de la proportion, le besoin d’harmonie inspiré par le sentiment vrai de la nature humaine. C'est ce sentiment lui-mème qui nous paraît le plus intéressant à considérer dans la suite du développement religieux et poétique de la Grèce depuis Homère jusqu’à la tragédie, qu’il contribua plus que toute autre cause à créer. Quelque importance qu’aient prise dans le drame grec les qualités de composition et l’art de tracer des caractères, ce n’est pas là ce qui en a décidé la naissance. La vraie cause déterminante est dans la force des idées et des émotions qui se rapportent à notre destinée; et c’est aussi ce qui prête le plus à l’étude et se saisit le mieux par l'histoire. Qu il nous suftisc donc d’indiquer d’abord brièvement comment pour ces autres éléments de la tragédie, les seuls qui habituellement attirent l'attention des modernes, Homère est resté Tunique modèle des tragiques. Nous observerons ensuite plus librement le progrès des idées morales et religieuses, et ainsi nous ne serons plus tenté de sortir de notre principal sujet.
Ni l’épopée, ni la poésie lyrique ne paraissent avoir pu profiter de ce trésor de beautés dramatiques qu’IIo-
mcre laissait flans ses poèmes. L’épopée, à qui cet héritage semblait plus particulièrement destiné, loin de le conserver et de l’accroître, ne fut même pas capable de le recueillir; car, quelques réserves qu’on doive faire en faveur des mérites de détail que renfermaient sans doute la plupart de ces poèmes, si inconnus malgré leur étendue et leur nombre, il n'est guère possible de se dissimuler que l’épopée, aussitôt après Homère, avait commencé une longue décadence. C’était le sentiment de toute l'antiquité, au moins depuis Aristote, et il est prudent de s'y tenir. Ce grand critique remarque comme une des différences qui distinguent ces œuvres de l'Iliade et de V Odyssée, qu elles n’ont pas l’unité d'action : cela revient à y caractériser, par le défaut de simplicité et d’harmonie, l'impuissance de la pensée générale, ün est fondé à en déduire que ce principe d infériorité devait aussi s’apercevoir dans les scènes particulières, et qu’on ne pouvait y admirer au mémo degré que flans les scènes d’Homère le génie de la composition. 11 est constaté, au moins pour quelques-uns de ces anciens poèmes, que les caractères des héros du cycle troven y avaient perdu en noblesse. Ulysse et Ménélas étaient devenus bas et perfides, Diomède lâchement cruel. Celte dégradation prouve non-seulement contre la grandeur, mais aussi contre la vérité des conceptions. Les figures de l’âge héroïque ne peuvent revivre, si l’on n’en fait que des types uniformes de ruse et de férocité : il leur faut aussi la simplicité morale qui est la grandeur des époques barbares ; il leur faut des qualités douces et de nobles passions, dont le mélange avec leurs instincts violents et mauvais nous intéresse par d’énergiques
170 DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES images de la complexité humaine. Le chantre de Y Iliade était à la fois pour les Grecs le peintre par excellence de l'Age des héros et le premier maître dans la science de l’Ame. Dans les grandes oeuvres de l'art, dans l’épopée comme dans la tragédie, il n’y a pas de vérité sans élévation morale.
Si l’on ne voulait pas croire à cette faiblesse relative des conceptions d’ensemble et de détail, il deviendrait difficile de s'expliquer l’oubli où étaient tombés chez les Grecs, si amoureux de leur passé, ces poétiques répertoires de leurs plus brillants souvenirs. L’action dissolvante du temps, qui eut à peine prise sur les fortes compositions d’Homère, pénétrait au contraire aisément dans le tissu trop lâche de ces œuvres. Promenées au gré de la mémoire des rhapsodes ou soumises à certaines conditions locales, elles ne disputèrent point à Y Iliade et à l'Odyssée la gloire d’être considérées comme des monuments nationaux ; et, quand elles furent fixées par l’écriture, il semble qu’elles aient dù cette conservation moins à l'effet naturel d’un sentiment d’admiration qu’à un goût de science historique. Encore se laissèrent-elles bientôt ravir par la prose l’honneur de perpétuer les annales fabuleuses de la Grèce. Sans doute les tragiques y puisèrent un grand nombre de leurs sujets ; mais on peut affirmer, en suivant la pensée d’Aristote, qu elles ne contribuèrent que médiocrement à leur communiquer les secrets de l’art dramatique.
Leur transmirent-elles, du moins, notablement accru ce fonds d’idées et de sentiments qui paraissait déjà si riche dans Homère et dans Hésiode, et qui est indispensable pour soutenir toute représentation de la vie
morale? A ce point de vue, il faudra peut-être réserver une place spéciale à quelques épopées qui appartiennent à la dernière période des Cycliques, et qui, sous des influences nouvelles, donnèrent un cerlain développement aux idées sur la destinée des âmes, dont le drame grec s’est souvent préoccupé. Mais, pour tout le reste, le contingent particulier de chacun de ces poètes fut probablement très-faible. Le nom d’Homère domine tout. 11 est vrai qu'en un sens cette domination avait été exagérée chez les Grecs par l’aveuglement traditionnel d’une admiration trop religieuse pour admettre l’esprit critique. On sait que le grand poète avait comme absorbé en lui la plupart de ces antiques œuvres, principalement celles qui appartenaient au cycle troyen et au cycle thébain; à ce point qu’à l'époque de Platon et d’Aristote on cilait communément comme d’Homère des vers empruntés à des poèmes étrangers, mais qui, en général, à cause de leur sens moral et de leur forme sentencieuse, s'étaient depuis longtemps détachés de la souche originelle. Cependant, tout compte fait, après qu’on a relevé minutieusement toutes les usurpations involontaires de ce dernier genre, la part légitime du chantre de l'Iliade et de Y Odyssée reste encore tellement considérable qu’il paraît presque seul aux yeux de la postérité érudite comme à ceux de la Grèce confiante. En somme, on peut répéter sans scrupule qu’Homère a seul donné aux Grecs cette abondante nourriture morale qu’ils reçurent de leur antique épopée, et qu'en réalité, après lui, il n’y a pas eu d’antécédent épique de la tragédie.
Mais que dire de tout le reste de cette vaste production poétique qui remplit plusieurs siècles entre Ho-
DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES mère et les tragiques? Il faut d'abord étendre la conclusion précédente aux hymnes Homériques ainsi qu’à une classe de petits poèmes qui se rattachaient, pour le plus grand nombre, à l’école d’Hésiode et dont le Bouclier il' Hercule peut donner une certaine idée. Lpiques par le mètre, ces differentes pièces l'étaient encore à des degrés divers par les narrations qu’elles renfermaient. Un reconnaîtra sans peine que les courses errantes des héros ou des dieux sur la terre, d’ Hercule ou de Cérès ou de Latone, ou bien le récit rapide des victoires merveilleuses de Bacchus et d’Apollon, ou des ruses impudentes de Mercure, n’offraient matière ni à de grandes scènes largement exposées ni à des développements suivis et intéressants de caractères. Dans beaucoup il y avait plutôt des énumérations qu'un enchaînement. Ce que ces petits poèmes contenaient de plus remarquable, dans l’ordre d idées qui nous occupe, c’étaient certains traits vifs et brillants d’expression morale ou de description, qui suppléaient à l’ampleur par la force cl par l'éclat; c'étaient aussi des effets plastiques, qui imprimaient dans l’esprit et rendaient presque sensible aux yeux, comme plus tard la statuaire dans les temples, l'image du dieu ou du héros manifestant son caractère ou sa puissance.
Apollon naît au pied du palmier de l’àpre Délos : « Au moment où il bondit à la lumière, la terre sourit, et toutes les déesses qui l’entourent jettent un cri de joie '... » Puis, quand Thémis lui a fait goûter le nectar et l’ambroisie, les langes d'or qui entouraient son