I. Hymne à Apollon, 2. — î. Hymne à Cérès
DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES tous lui servaient à produire ce genre d'impressions fortes et rapides qui lui est nécessaire et qu’elle recherche instinctivement, toutes les fois qu'elle s’élève dans des œuvres d'une courte étendue. Par là ces poèmes confinent à la poésie lyrique, à qui cette sorte de beauté appartient en propre et qui les montre dans tout leur éclat.
Quant à l'influence que la poésie lyrique elle-même put exercer sur la formation de la tragédie, la question est plus complexe que pour l’épopée et pour les genres secondaires qui s’y rattachent. Laissons de côté toute cette partie de la forme extérieure du drame grec qui est venue directement d’une transmission lyrique. Même en nous plaçant à un point de vue tout moderne, en ne considérant, ainsi que nous l'avons fait pour l’épopée, que la fable et ce qu’on entend en général aujourd’hui par les éléments dramatiques, nous reconnaissons qu’il y aurait lieu à une étude difficile et compliquée, si le temps avait épargné davantage les monuments de la poésie lyrique. La multiplicité de ses formes lui permit de se plier à l’expression de toutes les idées, de prendre presque tous les tons, de pénétrer profondément dans les mœurs publiques cl privées, politiques et religieuses; grâce à l'énergie d'une sève que n’avait pu tarir une production plus que deux fois séculaire, elle apportait un trésor vivant d inspirations à cette œuvre merveilleuse du drame, où vinrent se concentrer, par le dernier effort du génie poétique de la Grèce, les légendes du passé et les souvenirs récents de la gloire nationale, la vie idéale et la vie réelle, les croyances consacrées sur l’histoire religieuse du monde et de l'homme, et les tributs accumulés de ce
courant irrégulier d’émotions et d’idées morales que l'humanité descend ou remonte éternellement.
Cependant ce n’est que par une seule espèce de poèmes que la poésie lyrique a pu préparer l’invention des fables tragiques, et malheureusement nous sommes réduits à des conjectures sur la nature de ces œuvres particulières. Mais, si nous ne pouvons juger par nousmêmes de ce qu’étaient les compositions du vieux poète Stésichore, les témoignages anciens ne nous laissent aucun doute sur leur caractère principal. 11 faut rappeler avant tout le célèbre jugement de Quintilien sur « ce génie puissant qui chanta de grandes guerres et des chefs illustres et soutint avec la lyre le fardeau de l’épopée1. » l.ongin lui décerne, en même temps qu’au grand Archiloque, à Hérodote et à Platon, le titre de très-homérique’. Une épigramme de l’Anthologie va jusqu’à faire de lui un second Homère ou plutôt une nouvelle incarnation de ce dieu de l’épopée*. Stésichore était donc le plus épique des grands lyriques.
Il nous est venu, en effet, une liste assez longue de sujets épiques qu’il avait traités. Pour que son nom fût ainsi rapproché de celui d'Homère, il fallait que ces sujets fussent développés avec une ampleur, une gravité, un art de narration qui rappelassent effectivement le chantre de Y Iliade. Quintilien, qui lui accorde un si bel éloge, lui reproche cependant de rester audessous de ce grand modèle par un excès d’abondance et en général par un défaut de mesure. Que signifie cette critique? Comme dans le même passage une ad-
I. lui) il. Or.,X, 1, 62.-2. De Su6!., XIII, 3 3. Antipaler , Anth. Pal., VII, 75.
DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES miration sans restriction est professée pour Pindare, on ne peut supposer, comme l’a fait llode’, que Quintilien méconnaisse les qualités propres de la poésie lyrique et les transforme aveuglément en défauts. Évidemment les narrations de Stésichore avaient beaucoup plus d'analogie que celles de Pindare avec les récits de l’épopée. D'ailleurs le peu de vers qui nous sont restés du poète sicilien, confirment tout à fait cette induction : l’emploi d un mètre dactylique et une régularité d’allure qui n'a rien de pindarique lui donnent presque le caractère de l’épopée.
D’un autre côté, dans quelle mesure les formes de
I ode s imposaient-elles à ces développements de sujets héroïques? De quelle manière Stésichore avait-il réalisé celte alliance entre les deux poésies, et quel était, en résumé, ce genre nouveau de composition qu’il semble avoir inventé, différent de l’épopée et contenant en germe la tragédie? Il va de soi que, la matière de chacun de ces chants étant plus circonscrite que celle des épopées, les contours de la composition étaient plus nets, les elïets y paraissaient plus rapprochés des causes, le but mieux marqué et plus directement atteint, qu'il y avait enfin une chaîne d’événements plus serrée et une plus forte concentration. Nous voyons d’ailleurs que le développement n’y était pas trop restreint, puisqu’il est question dans les textes anciens de poèmes ayant au moins deux livres. Par conséquent les situations pouvaient être suffisamment préparées et se produire avec toute leur importance.
II n’est pas non plus impossible qu’il y ait eu des ca-
1. Geschichte ilor helletiisdien Uichtkunsl, 11* vol., 2* part, p. in.
ractères (le héros fortement tracés et dessinés avec quelque suite. Voilà quelques suppositions qui ne paraissent pas dénuées de vraisemblance. Mais que sontelles au prix de la lumière que nous donnerait la possession d’un seul de ces poèmes? Il en est un surtout dont la perte est infiniment regrettable : c’est VOreslie, dont le nom fut transporté à la grande trilogie d’Eschyle, et qui certainement avait contribué pour une part à la conception de ce vaste drame.
Un grammairien cite le second livre de VOreslie de Stésichore : c’était donc une oeuvre de quelque étendue. Y voyait-on, comme- dans les tragédies d’Eschyle, le meurtre d’Agamemnon avant celui deClytemnestre? En tout cas, la destinée d'Oreste, inséparable des infortunes et des crimes antérieurs de sa famille, cette vengeance accomplie sur une mère, et cette expiation qui lance les Furies sur sa trace à travers le monde, offraient au poète une assez riche matière. Jusqu’à quel point avait-il profité du fond essentiellement dramatique de ces légendes et en avait-il marqué le fatal enchaînement? Un court fragment, rapporté avec quelque vraisemblance à VOreslie par deux critiques', prouverait, s’il en était besoin, que l’action de la fatalité n'était pas absente de ce poème : « Tyndare, offrant un jour des sacrilices à tous les dieux, oublia la seule Cypris, Cypris aux doux présents : la déesse irritée multiplia les hyinénées de ses lilles adultères et désertrices de leurs époux. » Mais ce qu’il faudrait d’abord signaler, c’est le songe de Clytemnestre, première idée de celui que nous lisons dans les Choéphores : « Il lui