I. Quintil. , Jnitit. Or., X, I
grandes strophes destinées à des chœurs, subordonnaient aux effets de détail poétiques et musicaux cette conception d’ensemble qui doit dominer dans le drame.
A ce propos, il y a une remarque curieuse à faire, c’est que le genre qui devait historiquement donner naissance à la tragédie, le dithyrambe, était précisément celui dont les allures semblaient être le plus opposées aux combinaisons régulières d’une composition dramatique. De toutes les formes de la poésie chorique, le dithyrambe était la moins épique, la plus libre et la plus désordonnée; et cependant une contradiction plus apparente que réelle y rattache la tragédie grecque par les liens les plus étroits. Cette contradiction, disons-le dès maintenant, n existait pas aux yeux des contemporains d’Eschyle. Elle n’a été découverte que par les modernes, sous l’inlluence de mœurs différentes, et par une application trop logique de la théorie d’Aristote.
Restons encore un instant dans cet ordre d’idées; dans tout ouvrage fait pour le théâtre, reconnaissons comme éléments essentiels et indépendants des mœurs particulières de chaque peuple, l'action, le riche et harmonieux arrangement d’une fable où les situations et les caractères ont leur développement particulier sans troubler l’unité dç l’ensemble : nous conclurons qu’Homère a été à peu près le seul dont les exemples pussent profiter aux tragiques. C’est sans doute en ce sens qu Eschyle lui-même disait que ses pièces n’étaient que des débris des grands festins d’Homère. 11 n’avait guère emprunté de sujets à Y Iliade et à Y Odyssée; mais cet hommage était un aveu de ses efforts pour s’inspi-
186 DU PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES rer de l’esprit généreux et de la puissante harmonie du grand poëte. Dans toute la période intermédiaire, l’épopée en décadence aurait plutôt affaibli la tradition du maître, si, à vrai dire, il n’avait continué à exercer une domination souveraine et sans partage. Quant à la poésie lyrique, si par une de ses formes, dont rien par malheur n’a survécu, il semble qu elle ait longtemps d’avance frayé la voie à la composition des fables tragiques, il faut reconnaître que ses conditions générales admettent peu les qualités essentielles de composition qui sont communes à la grande épopée et à la tragédie.
Il semble donc que pendant des siècles les qualités dramatiques de composition n'aient fait, pour ainsi dire, aucun progrès. On pourrait tout de suite en tirer une conclusion : c’est que la naissance de la tragédie dut être déterminée par le progrès d’autres éléments dramatiques. Tel est précisément le fait que nous nous proposons de faire ressortir; c’est la transmission et le progrès de certaines idées religieuses et morales qui nous paraissent avoir, dans la constitution du drame grec, une importance prédominante. Nous croyons que ni la transmission des traditions épiques, ni celle des formes orchestiques et musicales ne suflit pour l’expliquer, que le sentiment religieux fut le véritable créateur. Mais ce fait, par sa nature même et dans notre ignorance de l’histoire, est loin de se présenter à nous avec un caractère de simplicité et de netteté.
D’abord, dans cette transmission des idées religieuses et morales, à laquelle nous voudrions nous attacher, il y aurait une distinction à établir entre les
idées plus particulièrement religieuses, source des plus hautes inspirations du drame, et celles dont s'est formée la morale pratique et qui sont naturellement entrées au théâtre par l imitation de la vie réelle. Celles-ci, bien qu'il se puisse que les principes généraux dont elles dépendent ne gagnent pas en élévation ni en force, se complètent du moins et se déterminent dans le détail par le progrès naturel et suivi de l'expérience : et ainsi se forme en grande partie ce fonds commun de science morale où puisent à une môme époque ceux qu’on a nommés les Sages de la Grèce. Quant aux idées d’une nature plus purement religieuse, celles dont l’influence fut décisive dans la formation de la tragédie, la marche en est plus obscure encore et, évidemment, plus irrégulière, Elle donne môme lieu à une singulière observation : il semblait qu’en définitive, elles avaient plutôt reculé depuis Homère et Hésiode, lorsque, vers la lin du sixième siècle, d’antiques germes, à demi étouffés par la forte expansion de ce qu’on pourrait appeler la civilisation épique, paraissent enfin à la lumière et occupent à leur tour la première place dans la vie morale. D’anciennes conceptions sur le gouvernement du monde et sur la destinée humaine, qui étaient le premier fonds du génie grec, prennent plus d’extension et de netteté, et leur action devient plus générale. Elle pénètre dans la vie et dans les mœurs sous plusieurs formes, et s'exerce en particulier sur une élite de grands esprits. Les anciens mythes sont repris et renouvelés par 1 intensité d’une émotion à la fois humaine et religieuse.
A cette importante et curieuse évolution se lie étroitement le mouvement Orphique, qui paraît môme avoir
18S I)U PROGRÈS DES QUALITÉS DRAMATIQUES, ETC. donné Ja principale impulsion; il est contemporain des premières tragédies. Il y a donc lieu d’examiner l'Orphisme, au moins par les côtés qui touchent à notre étude; il faut l’examiner en lui-même et dans ses effets ou ses conséquences vers la fin du sixième siècle; il faut aussi, et c’est par là qu'il est naturel de commencer, tâcher de reconnaître ses antécédents, c’est-àdire ce qui, dans l’état des esprits et dans les mœurs, préparait alors les Grecs à ressentir son action. Celte recherche préliminaire a son importance, non-seulement parce qu elle explique le succès des tentatives de l’Orphisme, mais surtout parce qu au lieu de le considérer comme un accident isolé, elle le fait rentrer dans le développement général du génie hellénique.
Au sixième siècle, l’état des esprits se révèle encore par le témoignage à peu près unique de la poésie. 11 y a surtout un genre, et c’est précisément celui dont nous possédons le plus de restes, qui devrait présenter une image plus fidèle de la situation morale des Grecs : c’cst la poésie élégiaque. Nous lui demanderons ce qu’était à ce moment la morale religieuse. Nous interrogerons après cela les mœurs religieuses proprement dites; et la tradition de certains rites ainsi que certains côtés des Mystères nous aideront plus encore à comprendre en quoi consistaient les idées primitives auxquelles l’Orphisme contribua beaucoup à donner plus de valeur et d’extension.