‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 68 sur 205 · I.E MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

I.E MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE

honte et les lancent à la conquête de Salamine, ou bien ils apaisent leurs discordes et les préparent à recevoir sa laineuse constitution. Quel fait inouï dans 1 histoire ! et quel peuple que celui où cet art d’imagination, que la civilisation des âges suivants devait reléguer parmi les jouissances littéraires, se retrouve ainsi à deux siècles d intervalle comme l'arme la meilleure du patriotisme !

Nous n’étudierons pas de près cette poésie vivante et toute d’action; mais nous nous arrêterons un instant sur le dernier des trois poètes dont nous invoquions tout à l’heure les noms, sur Théognis. S’il ne s’élève point par son caractère à la hauteur de Solon ni de Tyrtée, il a l’avantage d'être venu plus lard ; comme il ne paraît qu'à la lin du sixième siècle, il peut nous donner plus complètement les progrès de la science morale. De plus, le recueil de ses élégies, tout mutilé qu’il nous est parvenu, est de beaucoup le plus considérable que nous ait laissé l’antiquité grecque. Enfin, comme Théognis a mis dans ses vers les agitations de sa vie et ses passions, nous les lisons avec le plus vif intérêt. C’est un mélange de conseils à l’adresse de tous les hommes, de préceptes à 1 usage des partis politiques, de leçons appropriées aux mœurs des Mégariens, aux troubles dont ils soutîrent, aux périls dont les menace l’invasion des Mèdes, d’aveux des douleurs propres et des haines du poète, enlin d’invocations à la justice et à la providence divine*. C cst cette dernière partie de

1. On conçoit qu’à l’aide de ce petit litre, uti critique singulièrement érudit et ingénieux, Welcker (dans le travail publié en tête de sou édition de Théognis 1826), ait pu retrouver ce qu'avait été ce genre particulier de prédication morale dans l’aristocratie d'une cité dorienne, retracer la vie

AU VI* SIECLE

un

ses poëmesqui doit avoir le plus du prix à nos jeux. Nous n'aurons qu à nous souvenir de quelques beaux vers de Solon, pour sentir qu’un changeaient s’est fait dans le courant du siècle d’un poète à l’autre et que le second respire un air nouveau. Nous n insisterons pas sur les autres points de vue. Nous nous bornerons, pour ne pas effacer trop complètement les traits de cette expressi\e figure, à rappeler quel est le caractère de sa morale. Ce sera aussi nous préparer à comprendre comment des sentiments d’une nature particulière s’étaient éveillés en lui à la pensée des rapports de l’homme et de la divinité.

On peut remarquer d’abord une certaine ressemblance entre Théognis et le vieil Hésiode. La sagesse — qu’il conseille repose sur le même fonds d’idées; de même il parle beaucoup en son propre nom et descend jusqu à des leçons pratiques, données la plupart du temps avec un esprit de défiance et sur un ton d’amertume qui trahissent ses ressentiments personnels. Mais de grandes différences séparent aussi l’antique poème des OEuvres et les élégies du Mégarien. Dans celles-ci le point de vue comme la personne du poète sont encore plus fortement marqués et revêtent à nos yeux un tout autre aspect.

Ce n’est plus un petit propriétaire qui accroît son bien à force de labeur et le défend contre l’avidité des voisins ou l injustice des puissants. C’est un -j noble d’une ville riche et commerçante qui devient victime d’une révolution démocratique. Il accuse donc

de l'homme que le double privilège de la naissance et du talent en avait investi comme d une fonction, et faire en mente temps un tableau des mœurs de Mégarc à une des Époques les plus critiques de son histoire.

LA MORALE RELIGIEUSE DANS L'ÉLÉGIE

le peuple au lieu îles princes; il n’est plus l’interprète de la foule, il est celui d’une classe dépossédée. 11 n’a pas assez de dédains pour ces usurpateurs et ces parvenus qui opposent sans doute aux droits de la naissance ceux de la richesse acquise par le commerce, ravissent ses honneurs à la noblesse oisive et élégante, et pénètrent même dans son sein par des mariages : a Nous cherchons des béliers, des ânes, des chevaux de bonne race, et chacun veut des étalons d'un sang généreux*. — Jamais l’oignon marin ne produit la rose ou l'hyacinthe, ni une esclave un enfant libre*. — Jamais une tète servile ne se lient droite; toujours elle est de travers et courbée*. » Ce sont là des lois de la nature qu’on ne saurait violer impunément. On les viole cependant; et ce descendant des antiques conquérants doriens en est réduit à dire : « Cyrnus, cette ville subsiste encore en tant que ville : mais elle a d’autres habitants; on y voit des hommes qui, auparavant, étrangers à tout droit et ù toute loi, usaient sur leurs flancs des peaux de chèvre et vivaient hors de ces murs comme des cerfs*. » L'orgueil de caste humilié ne s’est jamais exprimé avec plus d’âpreté ni de dépit.

Voilà pour Théognis l’origine de cet âge de fer qu’il déplore, sans le nommer, presque à l’égal d’Hésiode. Ce sont dans sa pensée des faits monstrueux, et c’est pour les expliquer ou les punir qu’il parle, sur le ton du vieux poète, de l’Injure, de la Pudeur, de la Foi, et qu'il rappelle comme lui la puissance de la Justice : « La Pudeur n’existe plus : l’Impudence et l’In-

AU VI* SIÈCLE

jure, victorieuses de la Justice, sont maîtresses de toute la terre1. — Seule des divinités bienfaisantes, l’Espérance habite encore chez les hommes ; les autres les ont abandonnés pour aller sur l'Olympe. Elle est partie, la Foi, cette grande déesse; elle est partie, la Modération; et les Grâces aussi, ô mon ami, ont quitté la terre. Les serments justes et sûrs ne sont plus parmi les hommes; aucun ne révère les dieux immortels. La race des mortels pieux a disparu, et l’on ne connaît aujourd’hui ni droits ni piété.... Que chacun ne cesse donc jamais d’observer la parole tortueuse des hommes iniques, qui, sans aucun souci des dieux immortels, ont toujours la pensée attachée aux possessions d’autrui, et font, en vue d’actions mauvaises, des marchés honteux.* »

De là il conclut la nécessité de la défiance et de la dissimulation; il en fait des règles salutaires de conduite dans toutes les circonstances de la vie et, en particulier, dans les banquets, si chers aux mœurs Mégariennes que les dissensions civiles ne les peuvent interrompre. « Cyrnus, change de forme avec chacun de tes amis, en appropriant ton caractère au sien. Prends la nature du polype aux enlacements si nombreux, que l’œil ne distingue pas la roche à laquelle il se trouve attaché. Modèle-toi aujourd’hui selon cette image; demain tu revêtiras une autre couleur. Cette habileté vaut mieux qu’une constance immuable*. » S'il y a dans ce conseil plus d’amertume que de conviction, c'est sincèrement que Théognis dit : « Les yeux, la langue, les oreilles et l’esprit sont, chez les sages, au fond de la

LA MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE

poitrine'. » Rien n'est dangereux comme la société d’un mauvais : « Fuis-le connue un mauvais port1.

— Faire du bien aux mauvais.... c'e9t ensemencer la mer blanchissante*. » Il faut se rappeler, pour conserver à ces préceptes leur \rai sens, que dans Tliéognis tnauvais est presque synonyme de roturier, et bon, de noble : l'acception morale est inséparable d’une acception sociale et politique.

Au milieu de ces tristes maximes, il y a bien aussi quelques préceptes d’un caractère, plus noble sur la franchise, la constance et la délicatesse en amitié. Mais c'est surtout la haine qui inspire le poêle mégarien. Il la veut franche comme l’amitié'; mais avant tout il la veut satisfaite, fut-ce même au moyen de la dissimulation : « Cajole bien ton ennemi; mais lorsqu il est sous ta main, venge-toi sans chercher de prétexte*.

— Le cœur de l’homme se resserre, Cyrnus, quand il souffre un grand mal; mais il se dilate de nouveau, quand il se venge*. » Il s'écrie enfin à peu près connue FHécube d’Homère : « Puissé-je boire le sang noir de mes ennemis7! »

Une haine si ardente prend sa source dans la passion politique et dans le ressentiment des souffrances personnelles. « Foule du talon le peuple à la tète vide, frappe-le de l'aiguillon aigu, appuie sur sou cou un joug dur*. » Par cet encouragement ironique adressé à un tyran, Théognis soulage sa colère contre la sottise et l'audace impie du peuple, auxquelles il attribue sa ruine et son exil, deux maux dont il sent toute l'amertume et dont il constate avec tristesse l’ae-

Page 1