‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 69 sur 205 · üî . — 5. 363. — G · texte numérisé non relu

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lion dégradante : car « rien ne dompte plus complètement le bon que la pauvreté, rien, ni la vieillesse blanchissante, ni la fièvre, continue1; » car l’exilé est sans amis, et, ce qui prouve le mieux la corruption des âmes dans' cette époque de malheur, c’est que l’exilé est ingrat, une fois qu’il a vu se rouvrir devaut lui les portes de sa ville*.

Mais, s’il est vivement touché de la dureté de l’exil, c’est qu'il aime son pays ; et son patriotisme lui inspire souvent des vers pleins de noblesse qui rachètent bien quelques-uns des emportements de son âme aigrie et passionnée. 11 faut reconnaître aussi, pour lui rendre justice, que rien ne répugne plus à son caractère que la bassesse, et qu’il retrouve parla une sorte de générosité et de grandeur. En général, sa morale a moins de gravité et de valeur que celle d'Hésiode, parce (pi on y sent plus rarement l’efficacité d’un enseignement qui entre dans les peines de la vie pour en tirer de. viriles exhortations au travail ou à l’effort. Elle se complaît au contraire dans l’expression amère de la défiance, de la haine, de sentiments mauvais et stériles. Le sage d’Hésiode ennoblit son égoïsme par une énergie qui n’épargne pas les sueurs pour le relever des misères de sa condition : quand le sage de Théognis s’est soulagé par la plainte et par l’invective, il dissimule les atteintes du mal par la dignité de son attitude. Mais ce même orgueil qui est pour lui une source de souffrance, lui sert aussi de remède contre la faiblesse, en le rappelant au sentiment de ee qu’il se doit à lui-même :

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« Prends courage, mon cœur, au milieu de tes maux, quelque intolérables qu ils soient en effet: ce sont les lâches, dont l'amie s’aigrit. Ne va pas, par ressentiment de l'insuccès, t'abandonner à la haine ou au chagrin, affliger tes amis et réjouir tes ennemis. 11 n’est pas facile à un mortel d'échapper au présent fatal qui lui vient des dieux, lors même qu’il se cacherait au fond de la mer resplendissante ou qu’il habiterait les ténèbres du Tartare'. — C'est dans la pauvreté, quand on est en proie au besoin, que se montrent l’homme sans valeur et celui qui lui est supérieur de beaucoup: l'esprit de l’un se laisse aller à l’injustice, et la droiture ne reste pas invariablement fixée dans son cœur ; l’esprit de l’autre ne se met à la suite ni des maux ni des biens. Il faut que le bon sache supporter l’une et l’autre fortune’. »

Théognis revient plus d’une fois* sur cette pensée que le signe de la vraie noblesse, c’est la force d’âme dans le bonheur comme dans l’adversité, que l’âme ne doit se laisser ni dégoûter par les maux ni exalter par les biens : les uns et les autres viennent des dieux, contre lesquels il n’y a pas de lutte possible; leurs dons si divers ne doivent exciter en nous ni enivrement ni révolte.

Ces préceptes nous ramènent aux croyances fonda-, mentales qui, depuis Homère et Hésiode, guident et soutiennent la sagesse antique. Quoique Théognis n’y arrive que par un sentiment aristocratique et que, par suite, son enseignement soit moins large et moins hu-

1. |029.— 2. 393. —{3. Voy. encore 319-322 ; 441-446; 591-394; 68T- 688, etc.

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main que celui des vieux poètes, cependant c’est bien encore le grand souci de l’humanité qui s’agite au fond de son âme. 11 le médite aux heures de calme et de recueillement, et l'accent avec lequel il redit les leçons traditionnelles de la morale religieuse donne à sa parole expressive une autorité grave et pénétrante. C’est surtout ainsi qu’il vient prendre place dans cette suite de maîtres révérés par l’antiquité comme les dépositaires de la science divine de la vie. 11 se rattache particulièrement à ceux que les moeurs grecques nous montrent depuis l’âge fabuleux transmettant à quelque disciple privilégié le trésor de leur sagesse inspirée ou de leur expérience. Ainsi s’étaient succédé auprès du Centaure, fils de Saturne, dans l’antre et les vallées solitaires du Pélion, Esculape, Hercule, Achille. De même, on l’a sans doute remarqué, c’est à un jeune noble mégarien que s’adressent spécialement les préceptes de Théognis. Quand on les lit, ce qui frappe tout d’abord, c’est de voir à quel point ils sont appropriés à la condition du maître et du disciple et surtout aux circonstances dans lesquelles ils vivaient. Mais on y trouve aussi un fonds d’idées moins particulier et qui intéresse tous les hommes. Voyons en quoi consiste ce côté plus général des leçons du poète de Mégare.

Tout repose toujours sur l’idée de la puissance des dieux et de la misérable condition des mortels, a En réalité, de tous les hommes que voit le soleil, il n’y en a j>as un seul qui soit heureux’. » Les dieux dispensent en maîtres les biens et les maux; quant aux

IA MORALE RELIGIEUSE DANS L'ÉLÉGIE hommes, ils ne peuvent rien et s’agitent dans l’incertitude, car « un voile de ténèbres est étendu devant eux*. » La prospérité est instable, et l’orgueil qu elle engendre s’éveille dans le cœur de ceux que la divinité veut perdre. L’espérance elle-même, cette unique ressource laissée par la pitié divine sous les lèvres de l’urne de Pandore, est souvent un leurre : le poète l’assimile au danger*. \u moins dans le célèbre verset d'Isaïe, le prophète se borne-t-il à reconnaître la force de l’espérance sans en condamner formellement la vanité : a O homme, dès que tu es sevré du lait de ta nourrice et qu’on t’a arraché à la mamelle de la femme, attends tribulation sur tribulation, attends en même temps espérance sur espérance. » Comme conclusion, Théognis arrive naturellement à l’axiome souvent répété par les sages de la Grèce, celui que Solon, d'après le récit d’Hérodote, fit entendre aux oreilles indignées de l’opulent Crésus, et dont la forme la plus touchante est peut-être celle que lui avait donnée Ménandre 5 : « Le mortel aimé des dieux meurt jeune. » Les vers du poète mégarien expriment bien aussi ce sentiment de tristesse profonde et réfléchie qui met le néant au-dessus de l’existence : « Pour les habitants de celte terre le premier de tous les biens serait de ne pas naître et de ne voir jamais les clartés pénétrantes du soleil ; une fois né, c’est pour l’homme de franchir le plus tôt possible les portes d'Hadès et de se coucher sous un épais amas de terre*. »

1. 1071 : ’Opfvnfip «Tatat. Voy. en particulier un passage assez étendu, 133-142.

2. 637. — 3. Dans Plulirqiic, Contai. ad Apoll. p. 1 19, et dans d'autres auteurs. — 4. 425.

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Cependant il faudrait encore ici faire la part de la passion de Théognis. Le dernier mot de sa morale n’est pas le désespoir. A l'exemple de ses devanciers, il prétend aussi relever et soutenir ceux dont il se fait le guide. Si l’espérance peut tromper, il est loin de nier son pouvoir bienfaisant : elle est la seule des divinités qui soit restée parmi les hommes : « Tant qu’un homme est vivant et voit la lumière du soleil, qu’il honore les dieux et reste confiant dans l’Espérance, qu’il prie les dieux en brûlant de brillantes victimes, et que l'Espérance soit invoquée la première et la dernière dans ses sacrifices’. » L’homme possède en effet des ressources en lui-même, et la foi à la justice divine doit le raffermir dans son attachement au bien. Indiquons brièvement quel est pour Théognis le sens de la première de ces deux idées : nous nous arrêterons davantage sur la seconde, dont il paraît plus préoccupé et où se montre mieux l'originalité de son esprit.

Les secours contre le mal que l'intelligence humaine peut trouver en elle-même s’exprimeraient à peu près tous par un mot, celui de prudence. Il faut lutter contre l’emportement de la passion ou de l’orgueil, être réfléchi, modéré, respectueux, reconnaître les limites que la loi divine défend de franchir et se soumettre aux dieux, aimer la médiocrité qui n’expose pas à l’insolence et par suite à la colère divine. Dans la pratique douloureuse de la vie, il faut faire servir le mal éprouvé à l’instruction personnelle, et, au lieu de se consumer en regrets inutiles, tirer du passé une garantie contre l'avenir’.

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Le sage est donc par excellence celui qui se domine et qui, par conscience de la faiblesse humaine, se garde de l'excès : « Le lion lui-même ne se repaît pas toujours de chair; malgré sa force, il est saisi par l’impuissance'. » La satiété est plus pernicieuse que la faim Hésiode avait dit en termes au moins aussi expressifs : « Ils ne savent pas, les insensés, combien la moitié vaut plus que le tout. » La modération est le meilleur moyen de réussir et d’arriver à la prospérité, car la précipitation aveugle l’ignorance de l'homme et ne lui permet pas de discerner l’opportunité*.

Théognis resterait trop en arrière du vieil Hésiode, s'il ne conseillait pas en outre l’observation de la justice*, ainsi que l’effort qui ravit l’estime des hommes* et qui est la condition du bien*. Mais il insiste peu sur cet ordre de préceptes ou n’y ajoute rien qui vienne de lui-même. II s’étend davantage sur les idées qui se rapportent à la justice divine, soit pour répéter pieusement les maximes consacrées par la croyance antique, soit pour dire ce que lui suggèrent ses propres réflexions.

D’abord il proclame la puissance des dieux et la nécessité pour l’homme de s’y soumettre, d’implorer leur grâce comme le secours le plus efficace que puisse obtenir son infirmité; car leur empire s’étend jusque sur les mouvements de son âme et sur ses actions : a Personne n’est ni riche ni pauvre, ni mauvais ni bon sans la divinité \ » — a Cyrnus, le dieu commence par adjoindre pour compagne la violence orgueilleuse

l. 293. — 2 . 605. Voyez encore 693-694; 1173-1176.

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