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Al! VI' SIÈCLE.
que les hommes honorent dans un esprit île violence, sans modération, vient à eux, mais, cédant à des actes injustes, elle les suit contre son gré, et bientôt s’associe à elle un mal funeste ('A té). 11 naît d’un rien, comme la flamme de l’étincelle; mais s'il est faible au début, à la lin il fait sentir douloureusement sa force : car les œuvres de la violence ne durent pas pour les mortels. Mais Jupiter surveille la fin de toutes choses. Tout à coup, en un instant, se dissipent au printemps les nuages sous le souffle du vent qui, après avoir soulevé des vagues innombrables du fond de la mer inféconde et dévasté les belles cultures de la terre nourricière, monte jusqu'au ciel, demeure élevée des dieux, et y fait briller de nouveau la sérénité : le soleil resplendit sur la terre fertile dans toute sa force et toute sa beauté, et l’on n’aperçoit plus une seule trace des nuages. Aussi soudain est le châtiment de Jupiter, mais sa colère n’éclate pas, comme celle d’un mortel, à chaque occasion. Sa vigilance n'oublie jamais celui dont l'âme est criminelle, et, en dépit de tout, il se montre à latin. Mais l’expiation arrive tout de suite pour l’un, [dus tard seulement pour l’autre : si les coupables y échappent eux-mèmes, si la justice des dieux 1 ne s’élance pas pour les atteindre, elle vient cependant un jour : les enfants innocents ou les générations suivantes payent la dette de leurs pères *. »
Voilà dans sa sincérité le sentiment païen, nullement détaché de la vie réelle, amoureux des biens
1 . Le grec Moïoa Seûv signifie proprement la rétribution conforme aux lois éternelles à laquelle les dieux président. Je renvoie pour cette idée aux explications qui ont été données, Uv. I, ch. il, p. 60-67. — 2. t'ragm. V, 1-32.
IA MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE
qu’elle comporte, mettant dans le nombre les biens d’opinion et même, puisqu’il faut avoir des ennemis, le plaisir d être redouté par les siens, mais se représentant sous une grande image la justice divine et en adorant avec soumission la sanction nécessaire jusque dans ses effets les plus impitoyables. Théognis, dans ce premier ordre d’idées, est moins remarquable que Solon. C'est en partie parce qu’il en subit moins complètement la domination ; il n’y reste pas exclusivement renfermé, et même sa principale émotion est ailleurs. Son caractère passionné, les agitations de son pays et de sa propre existence le détournent de l'adoration vers la jdainte, pieuse encore et réservée, mais pathétique et contenant en germe, non-seulement des beautés de sentiment dont Ylliade présentait déjà le premier exemple1 et que la tragédie reproduira’, mais une idée de justice supérieure à la croyance d'alors et plus conforme à la vraie morale. C’est là son titre particulier à notre intérêt; c’est là qu’il marque sa trace * sur cette route poétique et religieuse qu’a suivie avec émotion la pensée grecque depuis Homère jusqu’à Platon. Voici quelles plaintes il adresse au maître du inonde’:
« O Jupiter, je t’admire. Tu règnes sur tous les êtres et, avec le sceptre, tu possèdes une grande puissance; tu connais bien l’esprit et le cœur de chacun des hommes, et ton trône, ô roi, domine tout: comment donc peux-tu, fils de Saturne, mettre au même rang l’homme prévaricateur et le juste, celui dont les-
I. XIII, G31. — î. Par exemple Sophocle, Al Art, fragm. dans Slobée, CVI, Il ; et Euripide. Bellérophon, fragm. X, éd. Didol. Passages cités par Welcker. — 3. Vers 373 et suiv.
AU VI* SIÈCLE, prit se tourne vers la modération et celui que des actes iniques entraînent vers la violence1? La divinité n'envoie aux mortels aucun signe distinct, ni ne leur montre la route qu’ils doivent suivre pour lui plaire. »
Ce n’est pas tout; la répartition des biens et des maux se fait aux dépens des bons, dont le malheur finit même par dépraver la nature. Les méchants « jouissent d’une prospérité qui ne se dément pas. Ceux qui gardent leur cœur des actions mauvaises ont cependant pour lot la pauvreté, mère de l’impuissance, qui enchaîne leur amour pour la justice, car elle pousse l’âme de l'homme vers le mal et, par la force de la nécessité, trouble son cœur dans sa poitrine. Il se résigne malgré lui à bien des hontes, sous la -tyrannie de l’indigence dont les tristes leçons enseignent les mensonges, les tromperies, les querelles pernicieuses, même à qui ne voudrait pas et en dépit des répugnances de nature : c’est qu’elle enfante l’impuissance pénible*. »
Pour expliquer ce désordre, la foi religieuse affirmait l’hérédité de la responsabilité morale, en vertu de laquelle la souffrance du juste servait d’expiation aux fautes impunies de son père ou de ses ancêtres. Théognis ose réclamer contre cette loi :
« Grand Jupiter, s’il plaît aux dieux que le scélérat aime la violence, que ne leur plaît-il aussi qu’il expie ensuite lui-même le mal qu’il a fait, sans que les transgressions des pères fassent plus tard le malheur des enfants, et que les enfants d’un père injuste, dont la
1. Le mot grec. û6pt;, dont j’ai dû déjà signaler plusieurs fois 1a force propre et qui n'a pas d'équivalent en français, contient en lui l'idée d'excès, de transgression insolente.