‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 73 sur 205 · d et suiv · texte numérisé non relu

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LA MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE

justice inspire les pensées et les actions, qui craignent ta colère, (ils de Saturne, et se distinguent parmi leurs concitoyens par leur amour pour l'équité, n’aient point à payer les crimes paternels? Telle devrait être la volonté des divinités bienheureuses. .Mais, en réalité, le coupable échappe, et c’est sur un autre que plus tard tombe le châtiment. Comment aussi, ô roi des immortels, comment est-il juste, que celui qui s’abstient des actions iniques, à qui n’est imputable aucune infraction à tes lois, aucun abus du serment, que le juste enlin ne soit pas traité justement? En face d’un pareil exemple, lequel des autres hommes révérerait encore les immortels? Que doit-on penser, quand l’homme injuste et criminel, que n’arrête ni la crainte des hommes ni celle des dieux, étale insolemment la richesse dont il regorge, tandis que les justes sont écrasés sous le poids de la dure pauvreté1? »

Plus de deux siècles après, Bion le Borysthénitc dira, sans aucun scrupule de piété, que la divinité, en châtiant les enfants des coupables, est plus ridicule qu’un médecin qui droguerait un fils ou un petit-fils pour la maladie d’un père ou d’un aïeul *. Mais à l’époque de Théognis on est encore loin de cette liberté impie, et cette réclamation de la conscience du poète garde un caractère religieux. Elle est néanmoins trèsremarquable, soit parce qu elle va plus loin que ne le peut faire vers le môme temps Pindare lui-même, si préoccupé cependant de concilier les idées traditionnelles sur la grandeur divine avec les exigences croissantes de la raison humaine; soit parce que c’est le premier indice littéraire qui nous soit parvenu, de

I. 731 et suiv. — î. Dans l'lutarque, l)e ter a .Vum. rind. 19.

AU VT SIÈCLE

1 inquiétude salutaire qui alors s’empara de certaines âmes au sujet de leur destinée, et dont quelques-unes cherchèrent le remède avec une ardeur exclusive.

Voilà, dans le moins incomplet des élégiaques, trop incomplet encore pour qu’on puisse être certain de saisir partout sa véritable pensée, quelques-uns des principaux traits de cette poésie morale qui fut j>articulière à la Grèce. C’était une sorte de prédication séculière qui, intimement mêlée aux réalités, aux difficultés, aux passions même de la vie, était, comme elle, inégale et changeante. C'est la plus vivante et la plus humaine qui ait existé. Se pliant à toutes les circonstances et néanmoins sachant faire dominer dans ses enseignements cette, religion à la fois triste et fortifiante qui était fixée au fond de l’âme des Grecs, elle eut une action immense. Ses leçons, condensées dans une forme brève et sentencieuse, s’imprimèrent facilement dans la mémoire et passèrent, pendant des siècles, de génération en génération, avec une autorité croissante. La partie la moins élevée forma la morale vulgaire, telle qu’on la trouve exactement reproduite dans les chœurs des tragédies : avec un penchant pour le bien, mais résignée et presque indifférente à la vue du mal, incapable de générosité et de dévouement, souvent incertaine et défiante, respectueuse pour les dieux, surtout par un sentiment d’égoïsme et de timidité, et se bornant, en présence des plus terribles catastrophes, à répéter cette sorte de refrain réservé et mélancolique sur les vicissitudes du sort qui terminait tant de drames d’Euripide '.

I. Sur les vingt tragédies il Euripide que nuus possédons, il y en a cinq,

LA MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE

Si, s'attachant à la partie la plus importante, on se demande quel est, depuis Homère et Hésiode, le progrès moral et religieux attesté par la poésie élégiaque à l'époque de Théognis, on trouvera sans doute quelle montre plus nettement déterminés un certain nombre de sentiments et de devoirs. Elle est appropriée à des mœurs plus civilisées et reproduit des conditions sociales ou exprime des réflexions intimes dans lesquelles chacun de nous est moins éloigné de se reconnaître. Cependant, quand on se rappelle cette profonde émotion qui saisissait les vieux poëtes à la pensée des rapports de l’homme et de la divinité, quand on songe à la grandeur des conceptions qu’enfantait le mouvement naturel de leur pieuse imagination plus encore que l’effort de leur intelligence, on ne peut dire que l’avantage appartienne à l’époque la plus avancée. De même que la vie héroïque, telle qu elle se peint dans Homère, est plus grande que la vie menée par les Grecs pendant ces longues et obscures périodes de petites agitations qui remplissent leur histoire depuis les âges les plus fabuleux jusqu’aux guerres Médiques, de même il semble que, dans ce détail de la morale approprié aux besoins de chaque jour, l'idée de la destinée humaine s’est abaissée et amoindrie. La gloire, le sacrifice, le mérite passionnent moins les âmes ou reçoivent de la divinité une sanction moins éclatante, et l’on est descendu du monde idéal où se passait le drame de Prométhée. C’est aussi que l’humanité a vécu, et le progrès de la vie pratique ne pouvait être tout d’abord

Mtdée, Alceste, Andromaquc, les Bacchantes et lldline, qui finissent, sauf une légère variante, par les mémos vers.

AU VI' SIÈCLE

favorable à des aspirations morales et religieuses que l’élan de l’imagination et la noblesse de l’instinct semblent avoir suscitées antérieurement à l’expérience, par un effet de ce grand souffle épique sous lequel s’é- ® panouit le génie grec, comme ces fleurs qui présentent tout d’un coup à la lumière le cercle entier de leur brillante corolle.

Toutefois il faudrait marquer exactement les limites de cette inévitable infériorité. Il serait souverainement injuste de la faire peser particulièrement sur l'époque de Théognis. C’est au contraire le moment où ce besoin religieux de bonheur et d’harmonie qui était si frappant dans Homère et dans Hésiode, reparaît avec une nouvelle force, puisée dans un travail de méditation qu’ils n’avaient pas connu. Nous avons eu soin d’en signaler la trace chez le poëte Mégarien, comme la partie la plus précieuse de son œuvre. Cette application plus hardie d'une idée de justice absolue au gouvernement divin du monde, cette plainte respectueuse de l’innocent qui ne voudrait répondre que pour luimème, témoignent d’un double désir d'amélioration dans la condition humaine et de confiance plus complète dans la divinité; c’est, sans aucune pensée de révolte impie, un souhait d’affranchissement.

Telle est précisément la nuance du sentiment qui, vers la fin du sixième siècle, se montre à un degré remarquable chez un certain nombre de Grecs et, sans devenir tout à fait populaire, agit sur toute la Grèce au moyen de ces interprètes d’élite. L’art, la poésie, él, avant tout, la tragédie, qui lui doit sa propre origine, le font pénétrer jusqu'à la foule.

Nous avons reconnu qu’avant d’étudier en lui-même

210 LA MORALE RELIGIEUSE DANS L’ÉLÉGIE, ETC. ce fait singulier, et pour bien comprendre comment la poésie profane fut conduite à exprimer certaines idées religieuses sur la condition et la destinée humaines, nous devions nous représenter sous quelles formes principales ces idées étaient entrées dans les mœurs, et par suite quel tour elles avaient donné à h esprit des Grecs. L’antique doctrine de l’expiation, le culte des héros et les Mystères, tels sont les trois points sur lesquels il est indispensable d'arrêter notre attention.

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