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CHAPITRE III

MŒURS ET CROYANCES RELIGIEUSES QUI ONT PRÉPARÉ LE DEVELOPPEMENT DE L’ORPHISME. L’ORPHISME.

l'expiation et le culte des héros.

La croyance à la nécessité de l’expiation se rattache évidemment à la conception générale de la conciliation et de l'harmonie.

Elle répond d’abord à un sentiment naturel de justice. Un tort a été fait : il faut qu’il soit réparé; il faut au moins qu’il soit atténué par une compensation, qu’une satisfaction soit donnée au ressentiment de la victime ou des siens. A cette condition, il sera possible qu’il y ait oubli de l’offense, accord entre l’ofTensé et l’offenseur, et ainsi se rétablira dans une famille ou dans une cité la concorde qui avait été troublée. Il n’cst pas nécessaire d’insister sur ces idées; ce sont les principes mêmes du droit moderne, où s'unissent^

ANTÉCÉDENTS DE L’ORPHISME, dans une proportion délicate à déterminer, la pensée de l’ordre moral et celle de l'intérêt de la société. Mais voici une conception tout antique, qui s’était fortement imprimée dans la foi des Grecs et dont les conséquences furent très-grandes dans leur vie morale et intellectuelle.

De toutes les formes d’offense, la plus redoutable, une des plus communes dans la barbarie d’une société primitive, et, à ce qu’il semble, la plûs irrémédiable, c’était le meurtre. Il est curieux d’observer à quel point de vue l’envisageaient principalement les anciens Grecs. Ce qu’ils y voyaient surtout, c’était une violation des lois de la nature et, par suite, une offense envers les dieux . La nature, qui produit et conserve le monde, a réglé le développement et la durée de chaque être : c'est empiéter sur ses droits que d'interrompre ce développement ou d’abréger cette durée. Donc le meurtrier est coupable envers elle et passible d'un châtiment divin ; car les dieux, au principe, sont moins les distributeurs d’une justice proportionnelle que les formes et les ministres de la nature.

Aux époques les plus civilisées de la Grèce, dans le code médité des lois athéniennes, examinez la législation sur l’homicide : vous reconnaîtrez qu elle a pour base cette idée de l’inviolabilité de la nature unie à l’idée voisine des droits de la cité. Tout meurtrier, volontaire ou involontaire, animé ou même inanimé, est un objet d’horreur; il porte en soi une souillure religieuse dont la contagion s’étendra sur la contrée tout entière, si après une enquête solennelle elle ne le rejette pas au dehors. Une pierre, que le hasard a détachée d’un mur, a causé mort d’homme : un procès

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s’instruit dans le sanctuaire même de la cité athénienne, au Prytanée, devant un tribunal d’Eupatrides, c’est-àdire recruté dans les familles nobles, celles qui conservent le plus fidèlement le dépôt des traditions religieuses de la patrie; et ce sont les présidents eux-mêmes des Éphètes, tel est le nom de ces magistrats, qui exécutent la sentence et transportent hors des frontières de l’Attique l’objet maudit Celte législation particulière, encore en vigueur au temps de Démosthène’, faisait ainsi rentrer dans la juridiction des Éphètes et soumettait à des formes analogues de procédure et de jugement les animaux qui avaient tué un homme, les instruments d’un meurtre dont on ignorait l’auteur, enfin le meurtrier inconnu lui-même. Dans ce dernier cas, où la sentence ne pouvait être suivie d’exécution, comme dans les autres, où aucune compensation effective ne pouvait être donnée à la victime, il y avait, à côté et même au-dessus de la satisfaction accordée à la conscience publique, une précaution pieuse prise par le législateur dans l’intérêt de la société, responsable des attentats commis dans son sein contre les dieux.

A plus forte raison le meurtrier connu, volontaire ou involontaire, devait-il se soumettre à une expiation accompagnée de rites purificatoires. Quand on lit dans le discours de Démosthène contre Aristocrate le détail de la législation athénienne sur le meurtre, on est frappé de voir combien, sous les efforts des législateurs pour l’humaniser, persiste le principe religieux dont elle tire son origine. Le caractère des tribunaux

1. Pollux, VIII, 120. — 2. Voyez son discours contre Aristocrate, p. 645.

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des Éphètes et de l’Aréopage, auxquels l’exécution en est principalement confiée, la nature particulière des serments prêtés devant les juges, les interdictions prononcées contre l'homme dont les mains se sont involontairement souillées de sang, les cérémonies expiatoires qui lui rouvrent l’entrée de sa patrie et précèdent sa réconciliation avec la famille du mort, tout atteste le besoin d une sanction divine et le soin de subordonner les considérations humaines aux lois supérieures qui protègent la vie dans la nature et s’imposent à la cité avec une autorité redoutable.

C’est ce qui ressort en particulier des rites du serment qui se prête dans les causes de meurtre à l’Aréopage1 2. Les animaux qui représentent la génération et l’énergie de la vie, un verrat, un bélier et un taureau, servent de victimes. Quand ils ont été immolés par les sacrificateurs, aux jours que détermine la loi religieuse, le demandeur et le défendeur se tiennent debout, la main sur la chair des victimes et, prenant sans doute à témoin les Euménides qui président au jugement *, ils appellent sur eux-mêmes, en cas de parjure, ainsi que sur leur race et toute leur maison, la ruine et l'anéantissement complet (ty;v è;w).eiav). On sait que les Euménides, patronnes de l’Aréopage, sont les divinités qui, du fond des Enfers, foyer mystérieux de la vie, veillent particulièrement sur le maintien de l’ordre dans la nature, dans la famille et dans la cité. Les Athéniens ne pouvaient pas concevoir une autre sanction que cette sanction religieuse aux lois fondamentales

1. Voy. surtout Démosthène, Disc, contre Aristocrate, p. 642.

2, Schoiiast d’Eschine, Discours contre Timarque, g 188.

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qui protègent la société. C’est à ce point que la philosophie elle-même en avait conscience et qu’elle disait par la bouche de Platon : « Le législateur ne doit pas détourner ses concitoyens des sacrifices établis par la loi traditionnelle, parce qu'il est ignorant en ces sortes de choses, toute nature mortelle étant incapable d’y rien connaître l. »

On voit comment se perpétua nécessairement chez les Grecs l’antique loi de la purification. Elle se montrait dès l’origine de leur histoire dans leurs légendes. Ainsi Achille, après avoir tué son ennemi Thersite, va dans l’île de Lesbos se faire purifier par Ulysse*. On pourrait citer d’autres exemples empruntés aux traditions sur les héros et sur les dieux, qui prouveraient que ce principe règne dans l’Olympe comme sur la terre. Mais il suffit d’indiquer le trait le plus significatif. Le dieu expiateur par excellence, Apollon, est soumis le premier à la loi qu’il représente, et il en fait ressortir toute la force par son propre exemple. Non-seulement, il ne peut percer les Cyclopes de ses flèches, sans expier cette vengeance par son exil de l'Olympe et par sa servitude chez Admète; mais le bienfait qui, en délivrant le Parnasse d’un monstre, a permis d’y fonder le temple de Delphes, la mort du serpent Python, appelle aussi une expiation. Le dieu vainqueur se fait purifier en Crète par Carmanor. Ainsi l’acte a sa valeur indépendante du motif et de l’effet; la religion, c’est-à-dire les lois primordiales du monde, prime les lois de la morale : elle s’en distingue, paraît

1. Epinnmis, p. 985. — 2. Argument de l’Éthiopide dans la Chreetomathie de Proclus.

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même en contradiction avec elles, et n’en admet l'alliance qu’en leur imposant sa suprématie.

Dans les mœurs, par la force des choses, l'expiation ne put être exigée pour la mort d’un ennemi tué dans un combat; mais elle fut obligatoire pour les meurtres, particulièrement pour les meurtres involontaires ou pour ceux qui avaient été commis au mépris des droits de la famille ou de la cité. Ainsi on voit que dans Homère l'homicide qui a versé le sang d'un compatriote est obligé de s’exiler. Ainsi Hérodote, retrouvant en Lydie et en Phrygie les mœurs grecques, dans son pathétique récit sur Adraste, victime et ministre de la fatalité1, le montre accueilli dans son exil et purifié par Crésus. Ainsi la tragédie athénienne se plaît à représenter sous les images les plus vives l’expiation du parricide Oreste, ou développe la série des excommunications encourues parle meurtrier inconnu de Laiüs, cause impure du fléau qui désole toute la cité de Thèbes : « Cet homme, quel qu’il soit, dit Œdipe, j’ordonne que personne dans cette terre, dont l'empire et le trône m’appartiennent, ne l’accueille ni ne lui parle, ne l’admette ni aux prières ni aux sacrifices des dieux, ni ne lui donne part aux lustrations; que tous le repoussent de leurs foyers, car il est la souillure dont nous sommes atteints, ainsi que vient de me le révéler le dieu de Pytho ’. »

Cette légende d’une peste envoyée par les dieux en punition du sang versé que le poète mettait sous les yeux des Athéniens, c’était leur propre histoire, fis pouvaient se souvenir que, moins de deux siècles au-

1. Liv. 1, ch. xxxv et suiv. — 2. Sophocle, OEdipe roi, 236 et suiv.

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paravant, le même oracle d’Apollon leur avait indiqué, comme la cause d’une peste qui ravageait leur ville, le meurtre des complices de Cylon Ce qu’il y a déplus remarquable dans cette tradition, c’estle remède qui fut appliqué au mal d’après le conseil du même dieu. Solon, le sage législateur d’Athènes, fit venir de Crète, pour purifier sa patrie, un être merveilleux, sorte de pontife inspiré des Muses, poète et prophète, digne ministre, au moins pour l’imagination populaire, de la divinité de Delphes. Dans cette intervention d’Épiménide on distingue vaguement des éléments historiques et raisonnables, certaines formes régulières de jugement, la pensée de donner une satisfaction à la passion du peuple pour en prévenir les excès et de rétablir la concorde dans l’État. Ce qui domine, c’est la disposition religieuse et enthousiaste des âmes prêtes à la confiance et au dévouement’. De là le prestige de ce sage imposteur, qu’il est impossible d’absoudre de toute complicité avec la crédulité de la foule, bienfaiteur désintéressé d’un pays, premier ancêtre historique d’une série d’hommes étranges, tels que le poète philosophe Empédocle, auteur de chants de purification, qui, au milieu du cinquième siècle, s’appuie encore sur le sentiment superstitieux qui vénère en lui un dominateur des forces de la nature, pour pacifier sa patrie, Agrigente, et pour assainir d'autres villes doriennes de la Sicile.

Il est intéressant d'observer qu’une des causes les plus efficaces de l’influence de ces hommes est dans

t. Ky)iüv£:ov âyo; .

2. Il y eut au moins un dévouement, celui du jeune Cratinus. Athénée, XIII , p. 612 C. Diog.de Laêrte, Epim,, III.

ANTÉCÉDENTS DE L’ORPHISME.

l’empire de la poésie. Empire vraiment singulier, que la Fable attribuait dès l’origine aux chantres merveilleux Orphée et Amphion, et qui se retrouve à des époques d’histoire positive, non plus charmant la nature sauvage ou inanimée, mais apaisant les troubles des hommes, endormant leurs soucis et faisant renaître l’harmonie dans leurs âmes comme dans leurs cités. C’est là une des formes les plus populaires de l'action mystérieuse d’Apollon. l)e même que Solon avait appelé le Crétois Épiménide, une tradition, suspecte il est vrai, voulait qu’avant lui Lycurgue eût envoyé dans l’autre grande république de la Grèce, pour y apaiser les dissensions et y préparer l’introduction de ses lois, le poëte Thalétas, originaire de cette même île de Crète dont les rapports avec le dieu de Delphes nous sont attestés par les plus anciennes traditions. Sparte avait conservé le souvenir des péans doriens de Thalétas, ainsi que des nomes éoliens que lui avait également apportés le Lesbien Terpandre, héritier de la lyre d’Orphée et pacificateur désigné par la Pythie.

Telle était la sensibilité poétique des Grecs. Pendant longtemps l’imagination prédomina chez eux au point de soumettre à son ascendant leurs passions politiques les plus violentes comme leurs plus profondes émotions religieuses. Si l’on voulait mesurer la force de son action dans ce second ordre de faits moraux, il faudrait s’arrêter à considérer particulièrement ce sixième siècle qu'inaugure l’apparition d’Épiménide chez les Athéniens. A côté ou à la suite du thaumaturge crétois, se montrent d’autres personnages à moitié historiques et à- moitié légendaires, qu'on a

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plus d'une fois rapprochés île lui Ce sont d’abord Aristéas de Proconnèse, qui, sous les auspices d’Apollon, entreprend un voyage vers la contrée bienheureuse des Hyperhoréens, le peuple favori de ce dieu, et se dirige ensuite vers la Grande-Grèce; puis Abaris, prétendu Hyperboréen lui-même, qui des régions septentrionales descend au sanctuaire de Delphes, d’où il repart avec une nouvelle consécration. Tous deux, comme Épiménide, paraissent indépendants du temps et de l’espace. Des sommeils étranges, des extases ravissent leurs âmes aux chaînes du corps; ils sont dans plusieurs lieux en même temps; Aristéas reparaît à des siècles d’intervalle. Plus tard on racontera qu’Abaris parcourait les airs sur la flèche miraculeuse qu'Apollon lui avait remise comme signe de sa mission : maintenant il apporte aux peuples des chants expiatoires et des Oracles. Il passera, ainsi qu’ Aristéas, pour l’auteur d'une théogonie.

11 semble que vers ces temps un besoin de merveilleux s'empare de tout le monde grec, et en dépasse même les limites, car Hérodote* nous raconte l’histoire d’un certain Zalinoxis, esclave et disciple de Pythagore, qui, après s’être caché pendant trois ans dans une chambre souterraine, reparut comme le civilisateur et l initiateur des Gètes, ses compatriotes. Au sixième siècle, la Grèce accepte ces hommes extraordinaires ou achève complaisamment leur légende. En même temps elle produit Phérécyde de Syros et Pythagore; enfin c’est l’époque où se constitue la

1. Voy. en particulier Otfr. Muller, Hist. de la littéral, grecque, chap. sur la Poésie théologique. Tournier, de Aristea Proconn., p. 35-43.

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