LE CULTE MYSTÉRIEUX DE BACCIIUS
Les rapports de Bacchus avec Cires et Proserpine. Ses rapports avec Apollon .
Les Mystères représentent dans les mœurs antiques l'expression la plus générale et la plus grave des idées sur les Enfers et sur la destinée humaine. Bien que localisés auprès de certains sanctuaires et principalement consacrés à un ordre particulier de divinités, celles qui appartenaient, au moins par un côté de leur nature et de leurs fonctions, au monde souterrain, ils répondaient réellement à la préoccupation commune de l'humanité et ils s’adressaient à l’universalité de la race grecque. Je ne puis songer ici à entrer bien avant dans cette obscure et importante question. Le seul point nécessaire pour l’objet de ce traYail, c’est de faire ressortir certains côtés du culte de Bacchus, qui finit par devenir la divinité principale des Mystères, sans cesser de partager avec Apollon le privilège d inspirer la poésie profane. Les rapports qui l’unissent, soit aux grandes divinités chthoniennes, soit au dieu de la lyre, et les éléments nouveaux qu’il apporte dans leur culte,
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voilà seulement ce qui intéresse cette partie de l'histoire de la poésie morale et religieuse qui touche aux origines de la tragédie. L'étude de cette singulière figure de Bacchus, envisagée dans toute son étendue, olYre, aujourd’hui encore, aux mythologues de profession, un problème d une complexité sans égale, et les plus savants hommes ne l’ont abordée qu’avec hésitation. Qu’il nous sullise de considérer quelques instants ce dieu tel qu il sc présente avec assez de netteté sous ses divers aspects à l’imagination pieuse de la Grèce vers le sixième siècle, grande époque pour la religion et pour l'art, où le travail de fusion est assez avancé et l’élan des âmes assez vigoureux pour susciter de grandes conceptions.
Par exemple les fêtes de l’Attique et les religions de Delphes sont à ce moment constituées : elles ont tous leurs principes essentiels. C’est particulièrement dans les fêtes de l’Attique que Bacchus est mis en rapport avec les grandes dix i n i tés de la fécondité terrestre. Il préside avec Proserpine aux Anthestéries et aux Petites Éleusinies, ces fêtes du printemps, où la floraison renouvelée commence à s’épanouir à la surface de la terre en même temps que Cora, la jeune vierge, remonte des Enfers à la lumière céleste. Dans les Grandes Eleusinies, c’est lui qui conduit au sanctuaire d'Eleusis la procession des initiés. Pendant la route retentit dans l’air le nom ( Ylacchus , le fils de Jupiter et de Gérés. Des fêtes d’un caractère moins mystique et plus simplement agricole, connue les Aloa , célébrées à l’occasion du battage des grains dans Taire, unissaient naturellement le culte du dieu de la vigne à celui des déesses de la moisson. Voilà un premier lien qui s’était
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formé (le lui-même entre les principales divinités de la production rurale. Il y en avait d’autres, qui se rattachaient aux plus anciennes idées des Grecs sur la nature et qu’il nous faudrait, sinon déterminer avec précision, au moins signaler d’une manière générale.
Rappelons nous encore que ce que les Grecs adorent primitivement dans la nature, c’est le principe de la vie : les principes fécondants et nourriciers, les forces qui existent et qui soutiennent l'énergie des êtres. Et comme, dans le même sol qui a recouvert le fruit desséché, au sein de la corruption de ce fruit se développe le germe de la plante nouvelle, ils unissent étroitement les deux idées contraires de la mort et de la vie et les soumettent à l’empire des mêmes puissances. Déméter et sa li lie sont donc des divinités infernales en même temps que les souveraines dispensatrices des biens de la terre; elles président également à la vie et à la mort. Quand leur légende se forme par le mouvement instinctif de l’imagination de leurs adorateurs, elle reproduit dans la suite des épreuves rie la mère et de la fille les épreuves de la végétation et les vicissitudes de l’année agricole. Les mois d hiver pendant lesquels la terre nue est impuissante à produire, c’est le temps où Déméter est privée de Cora, descendue auprès d’Hadès; le printemps, le réveil de la végétation, c’est le retour de la jeune déesse, brillante de fraîcheur et de beauté, c'est la joie île sa réunion avec sa mère. La disette qui désole la terre, c’est le deuil de Déméter à laquelle sa fille a été ravie; c’est en même temps l'effet de sa colère, car c'est elle qui donne ou refuse la fécondité du sol. Lorsqu’enfin, se laissant fléchir par les prières des dieux olympiens.
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régulateurs du inonde, elle se réconcilie avec eux, lorsqu’elle accepte le pacte en vertu duquel Proserpine passera un tiers de l’année dans les Enfers auprès de son triste époux et sera rendue à la tendresse maternelle pendant le reste du temps, c’est la régularité des saisons qui s’établit pour la terre, en même temps que la sécurité de leur subsistance pour les hommes.
On est frappé de voir ce que ces mythes renferment d’invention heureuse, et d’ingénieuse et facile appropriation des détails de la légende aux phénomènes naturels. O- qui n’est pas moins digne d'attention, c’est le degré auquel le Grec s’associait lui-même à ces explications de la nature. Os déesses de la vie et de la mort de la nature étaient aussi à ses yeux les déesses de sa propre vie et de sa propre mort. C’étaient Déméter et Cora qui, en fécondant le sol, alimentaient son existence de chaque jour. De plus, il se sentait, dans une certaine mesure, soumis aux mêmes lois que la végétation. Chargées de régler le cours de la nature, ne devaient-elles pas comprendre la vie humaine dans cette fonction de surveillance universelle? Et comment appliquer à l’homme la notion de l’ordre, sans se placer bientôt au point de vue moral? De là, en grande partie, les idées de pureté et d’innocence que le Grec mettait dans les Mystères de Cérès et de Proserpine. Lorsqu’enfin ses organes usés ou brisés ne le soutenaient plus sur la surface de la terre et qu'il descendait dans les ténèbres de son sein, il y retrouvait encore ces grandes divinités de la production et de l’harmonie avec un caractère plus auguste encore et plus mystérieux. 11 semblait môme qu’une
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fois dans les Enfers il dut rentrer plus directement sous leur empire, au milieu de tous les débris de la \ie éteinte et de tous les germes de la vie prête à s’élever vers la lumière. Voilà comment il était conduit à les adorer comme les maîtresses de sa destinée dans les deux mondes.
De ces idées élémentaires de la religion de Déinéter et de Cora se déduisent naturellement les sentiments qu’éveillait la célébration de leur culte. Nous comprenons facilement comment au printemps les Anthestéries, c’est-à-dire la fête des fleurs, où Cora • reparaissait à la lumière dans l’éclat renouvelé de son éternelle jeunesse, apportaient avec elles la joie et l’espérance. Au contraire, c’était la tristesse ou la mélancolie qui dominait dans les Thesmophories et les Éleusinies. Les lamentations et les jeûnes avaient une place dans les rites de ces grandes fêtes, où les fidèles, partageant le deuil des déesses, se sentaient atteints par la douleur jusqu’au fond de leur âme, inquiète en même temps sur elle-même et avide de mortifications dans l’espoir d’améliorer l'avenir. L'espoir, en effet, venait aussi se mêler à ces sombres cérémonies. Inspiré par le besoin de l’ordre, il était naturel qu’il entrât dans l’adoration des divinités législatrices à qui revenait le soin d’établir l’harmonie dans la destinée humaine. Au même moment où Déméter a conclu son traité solennel avec les souverains de l’Olympe, elle a institué les Mystères d’Éleusis : par elle, en même temps que l’ordre s’est affermi dans la nature, la destinée humaine s’est réglée; elle a révélé aux hommes le moyen d’arriver au bonheur éternel dont ils ont faim comme du pain dont elle nourrit leur chair : « Bienheureux, dit le
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poëtede l’hymne homérique à Déméter1, bienheureux, parmi les hommes habitants de la terre, celui qui a vu ces choses : celui qui n’a point été initié et qui n’a pas eu part aux Mystères, n obtiendra pas la même destinée après sa mort, dans les ténèbres infernales. » — « Bienheureux, répète l'induré’, celui qui a vu ces choses avant de descendre sous la terre. »
Un retrouve dans la religion de Baechusces mêmes idées et ces mêmes sentiments. Les épreuves que subissent Cérès et Proserpine, il y est soumis de son côté. I) abord dans la végétation de la vigne, dont l'aspect pendant l'hiver est beaucoup plus désolé que celui du champ où le blé a été moissonné : ses longs membres desséchés semblent vraiment envahis par la mort. Puis l’opération de la taille ajoute encore à ses formes bizarres et tourmentées; et c’est alors seulement (pie la sève, qui paraissait tarie, s’élance dans ses pousses vigoureuses avec une énergie extraordinaire. C’est surtout dans le midi, sur des pentes volcaniques, qu on la v oit tout à coup sortir du rocher par jets merveilleux, sous l’action concentrée du soleil et des feux souterrains. Mais partout le phénomène est des plus frappants. Qu’on se représente quel effet il dut produire sur les anciens Grecs, bien autrement sensibles que nous aux faits naturels où ils s'imaginaient voir les manifestations de la divinité, et l’on comprendra sans peine que ces impressions n'ont pu rester étrangères à leurs croyances ni à leurs cérémonies. Revêtant la forme mythique, elles furent en effet pour beaucoup dans les légendes