‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 83 sur 205 · I. Vers 480. — 2. Fragment 114, Bergk · texte numérisé non relu

I. Vers 480. — 2. Fragment 114, Bergk

I, ORPHISME.

du dieu. La carrière de Bacclius est plus aventu-reuse et semée de plus de périls, sa passion plus douloureuse et plus complète que celle d’aucune autre divinité. .Menacé de mourir avant d’avoir vécu et arraché du sein de sa mère expirante au milieu des éclairs et des flammes, il lui faut se défendre contre les rois qui menacent son enfance et méconnaissent sa divinité ; il affronte les dangers de la mer et de la terre; il lutte avec les dieux olympiens contre les géants monstrueux; il lutte contre lui-même, quand sa raison est égarée par la colère de Junon ; il pénètre, comme Hercule, dans les Enfers; enfin, dans certaines légendes, il meurt : déchiré par ses frères, les Titans ou les Cabires, ce n’est que par une seconde naissance qu’il entre en possession de son immortalité divine.

Combien ces épreuves, accumulées par des traditions mythiques de diverses origines, ne sont-elles pas propres à exciter l’émotion des fidèles! et combien ces liens de sympathie que nous remarquions déjà entre eux et les Grandes déesses, ne se resserrent-ils pas davantage quand ils les unissent à un pareil dieu! La pitié, la crainte, cés futurs sentiments de la tragédie, et, en proportion, l’espérance elle-même ainsi que la joie, se produisaient nécessairement avec une grande force.

II suit de là qu’en se rapprochant de Gérés et de Proserpine, Bacclius introduit dans leur culte un degré de passion plus violent; ce qui revient à dire qu il développe par un côté l’esprit des Mystères, dont un des effets est de soulager par l’émotion même. Il fait plus, il entre lui-même profondément dans la pensée fondamentale des Mystères, en opérant un rapprochement

238 ANTÉCÉDENTS DE L’OKPHISME.

jdus intime entre l’homme et la divinité, dont l’action syr l'humanité devient par lui plus énergique. C’est le sens de toutes les légendes sur Dionysos infernal, celles précisément qui mettent surtout le dieu en rapport avec les deux déesses.

Déjà le mythe théhain, le plus populaire, fait descendre Bacehus aux Enfers pour y chercher sa mère Sémélé et l'élever jusqu’à la gloire de la Nie céleste. Bacchus n'est ici que d’un degré au-dessus d’HercuIe; c’est un héros, à l’origine un homme : il porte donc la nature humaine, les souffrances et les passions des hommes dans le monde mystérieux où se décide leur destinée; il remplit, comme tous les héros, mais avec un pouvoir supérieur, puisqu il peut remonter au ciel avec sa conquête, le rôle de médiateur entre les mortels et les puissances infernales.

On saisit facilement l’analogie qui existe entre cette légende et la religion d’Eleusis, où il apparaît, sous le nom d 'îacchus, comme conduisant au sanctuaire la procession des initiés. Car c’est en qualité de médiateur qu'il semble avoir été chargé de cette fonction dans un développement de sa divinité postérieur à l’hymne homérique à Déméter, où il n’en est pas encore question. 11 vient donc représenter plus distinctement dans le draine mystique l’humanité; mais ici il ne représente de l’humanité que l'élément le plus pur, le principe vivant qui ne peut périr, l’âme immortelle, avec les espérances et les droits qui sont attachés à son essence. Iacchus devient par là une sorte de génie des .Mystères, caria pensée propre des Mystères, c’est l’union bienheureuse de l’humanité épurée avec les principes éternels de la vie.

LURI’HISMK.

Enfin les mythes hardis de Uionysos-Zagreus, reprenant les idées élémentaires qui sont contenues dans la conception même du dieu, les développeront jusqu'à l'infini et le placeront à côté ou même au-dessus des Grandes déesses. C’est un dieu mâle de la \égétation qui s'unit au principe femelle personnifié dans Cora; c’est un autre Hadès, qui règne souverainement sur les Enfers ; c’est le fils de Cora et d’ Hadès, ou bien encore de Cora et de Zeus, qui répand dans toute la nature la source invisible de la vie puisée dans les ténèbres infernales, et devient ainsi comme l’énergie productrice de Zeus lui-même.

Tels sont donc les caractères particuliers de Bacehus en rapport avec les déesses de la production et des Mystères : il mêle à leur passion et à leur triomphe l'enthousiasme inhérent à sa propre passion et à son propre triomphe, et il donne sa plénitude et son énergie à la pensée des Mystères au sujet de la destinée humaine et du gouvernement du monde.

Si l’on rapproche Bacchus d’Apollon, on reconnaît que, d’une part, il s’unit primitivement à cette autre grande divinité par des liens encore plus étroits, et que, d’autre part, il en est séparé par des différences beaucoup plus tranchées.

Tous les témoignages sur les caractères de la poésie et de la musique grecques mettent en opposition Apollon et Bacchus et les deux genres de poèmes qui leur sont spécialement consacrés, le péan et le dithyrambe. Mais la première condition de ce contraste, c’est la communauté d'attributions qui les fit considérer comme les principales divinités inspiratrices.

ANTÉCÉDENTS I)E I.'ulU’lIlSME.

Bacchus conduit aussi le chœur des Muses; comme le dieu de la lyre, il prend le nom de Musa gèle. Les peintures de vases montrent à quel point ces idées étaient devenues familières aux Grecs. Ainsi, sur un vase dont la composition est particulièrement intéressante par les détails et par la beauté de l’exécution, on voit, au-dessus de l’omphalos, le dieu de Delphes et de Délos, au pied du palmier qui lui est consacré, accueillant Bacchus et l'admettant au partage de ses attributions : il met sa 'main droite dans celle de son frère, tandis qu’autour d’eux les Satyres et les autres suivants de Bacchus manient les attributs d’Apollon et les instruments de son culte1.

Ces rapports avaient pris naissance au berceau même de la poésie grecque, dans la Th race primitive. On en trouve la frappante expression, en même temps que celle de l’opposition de ces dieux, dans la légende d’Orphée. Ce lils ou ce prêtre d’Apollon, déchiré par les Bacchantes, devient, par une évolution accomplie longtemps sans doute avant le développement de l'Orphisme, le prêtre de Bacchus et le fondateur de ses Mystères. Un mouvement analogue changea le premier caractère de Lycurgue, le roi de Thrace eqnemi du même dieu, jusqu'à lui faire partager, dans le culte qui lui fut rendu par la suite, ses honneurs et même sa divinité, avec laquelle il se confondit*. Quels que soient les divers éléments contenus dans ces faits religieux, ils ont un sens qui s’offre de lui-même à l’esprit

1 . Ce vase a été publié par la Commission impériale archéologique de Saint-Pétersbourg. Comptes rendus do l’année 1861, planche IV.

2. Strabon, X, p. 471 A;p. 722 A. Ce fait a été particulièrement relevé et interprété par Bodc, llist. de la poésie gr., t. ], p. 98.

L'ORPHISME.

et qu’on ne peut guère repousser : les dieux se réunissent. D’un côté Apollon, par le ministère du poète civilisateur Orphée, vient adoucir et régler l'enthousiasme sauvage des Bacchanales; il impose sa divinité sereine et conciliante aux adorateurs passionnés du dieu de l'ivresse. De l’autre, il entre lui-même dans cette religion intime et mystérieuse qui remue dans l’homme les passions et les idées les plus profondes; il y est entraîné avec une force si impérieuse, que son prêtre le quitte pour s'attacher à cet autre dieu et en proclamer la toute-puissance morale et religieuse. On comprendra mieux comment une telle révolution fut possible, si l’on se rappelle par quels côtés Apollon lui-même s’y prêtait.

Ce qui peut paraître étrange, même comme dieu du soleil, il était dans l'essence d’Apollon de produire cet ordre d’impressions tristes qui s’attache inévitablement aux pensées de l’homme sur sa nature et sur sa destinée. Le soleil est soumis, lui aussi, à des vicissitudes et à une sorte de pasaion. Tous les ans il est atteint de langueur et ne reprend son énergie que pour un temps. Même pendant cette période de force, il subit les effets des troubles de l'atmosphère et, sans parler des éclipses, trop rares pour avoir pu contribuer beaucoup au fond des anciennes croyances, son éclat se voile pour diverses causes. Son influence sur la nature n’est pas non plus égale ni toujours bienfaisante. S’il vivifie, au moment où il déploie toute sa puissance il dessèche et tue. L’homme lui-même n’échappe pas à son action meurtrière, surtout dans les contrées méridionales, soit lorsque penché sur le sol brûlant il cueille les épis qui jaunissent les plaines,

ANTÉCÉDENTS DE L’OHPIIISME.

soit lorsque la chaleur développe les fièvres et aggrave les contagions. Ses rayons sont les traits d’or dont il perce les mortels. De là certaines légendes sur la mort de son fils Linus, sur celle d'Hyacinthe, victime de sa tendresse; de là aussi la nature des chants ou d’une partie du culte qui leur étaient consacrés. Une fête même d un caractère plus général que les Hyacinthies, les Thargélies athéniennes, où Apollon était adoré comme dieu du printemps, avait surtout un caractère de gravité triste et de deuil.

D’un autre côté, comme être primordial et comme régulateur de Tannée, le soleil possède le secret des lois du monde. C’est pour cela que dans Homère il préside aux serments, en qualité de dieu de la stabilité et de Tordre éternel. Lorque s’est établie en Grèce la croyance qui confond le soleil avec Apollon, elle transporte à la nouvelle divinité une partie des attributions de l’ancienne. Apollon-Phébus, c’est celui qui voit tout et qui entend tout; c’est le témoin universel qui parcourt le monde répandant la lumière sur tous les êtres, qui assistera à l’avenir comme il a assisté au passé, à qui aucune science n’échappe ni dans le temps ni dans l’espace, a Dieu puissant, dira Pindare1, tu sais la fin et les voies de toutes choses; tu comptes les feuilles que la terre fait écloreau printemps, et les grains de sable que les Ilots et les vents impétueux font rouler dans la mer et dans le lit des fleuves; tu vois clairement ce qui doit être et quelle en sera la cause. » 11 est inutile de faire remarquer le caractère auguste dont Apollon est revêtu par cette conception,

Page 1