‹ Le sentiment religieux en Grèce d'Homère à EschyleChapitre 87 sur 205 · I.’ORPHISME · texte numérisé non relu

I.’ORPHISME

pendant trois mois un dieu succède à l’autre dans les invocations. » Si l’hiver est la saison réservée à cette adoration spéciale de Hacchus, c’est évidemment qu’il la reçoit comme divinité infernale, d’après cette idée primitive et constante que la science de l’avenir réside dans l’intérieur de la terre. Il serait absolument contraire à la nature d'Apollon de placer sa brillante divinité dans le monde des ténèbres ; mais Dionysos y habite, au moins pendant un certain temps, comme dieu de la végétation, et ce fait est conservé par les différentes formes de sa légende: soit qu’il apparaisse comme fils de Proserpine, soit qu’il aille chercher dans les Enfers sa mère mortelle Sémélé, soit qu’il passe lui-même par l’épreuve de la mort. C’est donc à lui que reviendront les hommages auxquels a droit le pouvoir mystérieux qui des régions souterraines inspire la Pythie.

Si Bacchus peut ainsi remplacer Apollon, on serait tenté d’en conclure qu’il n’en est qu’une autre forme. Telle est, en effet, la pensée syncrétique que l’on démôle dans la théologie quelque peu subtile et confuse de Plutarque et qui paraît avoir dicté à l’origine l’usage religieux qui s’était établi à Delphes. Aussi a-t-on pu dire, en s’attachant à cette conception qui complète les deux divinités l’une par l'autre, que Dionysos est un Apollon infernal et Apollon un Dionysos solaire'. Dans la célébration des Mystères, c’est Iacchus (pii en rayonnant éclaire pendant la nuit les initiés. C’est lui qui secoue les torches en tête du saint cortège et que le chœur infernal, dans les Grenouilles d’Aristophane*, invoque comme l’astre des Mystères nocturnes.

I. Oorhard , A uterl. fa«rnh.,p. UC. Tab. XXXIII. — 3. Vers 343,

?50 ANTÉCÉDENTS DE L'ORPHISME.

Mais, sans méconnaître un rapprochement qui semble aller parfois jusqu'à l’identité, remarquons toujours à quel point chacun de ces dieux se distingue de l’autre dans sa nature et dans son apparence extérieure, dans les fonctions qui lui sont attribuées comme dans les mythes qui le concernent. Pour les Grecs, il n’y a qu'un type d'Apollon : c'est le dieu toujours jeune et toujours brillant, toujours égal à luimême dans sa gravité noble et harmonieuse. Dionysos, au contraire, revêt mille formes : inégal et changeant dans ses allures et dans ses aspects, tour à tour doux et terrible, gai et triste, et poussant la gaieté et la tristesse jusqu'à la pétulance et jusqu’au délire Considérées dans la nature, les deux divinités présentent des différences analogues : l’une, c'est le soleil qui du haut de l’éther verse sur la terre qu’il domine la chaleur bienfaisante pour développer et mûrir; l’autre, engagée dans la nature terrestre, c’est le germe luimême qui naît et se développe, c’est le fruit qui parcourt toutes les phases de la maturité. Cette distinction essentielle se retrouve dans leurs légendes, dans les rites de leur culte, dans le caractère de la musique et des chants que l’on compose en leur honneur. L’instrument d'Apollon est la lyre, dont le genre de sonorité ainsi que les rhythmes et les modes préférés ne comportent qu’un certain degré de mouvement et de passion. La lyre a, de tout temps, régné dans les concours musicaux de Delphes. A la première Pvthiade (vers G05 av. J. C.) les Amphictyons avaient propose

1. Voyez particulièrement l'eipressiou de ces idées dans Plutarque, un peu avant les lignes citées plus haut.

l/ORPHISME.

un prix pour le chant accompagné de Hôte ; il fut donné à l’Arcadien Eclienibrotos. Mais dès la seconde Pythiade ce genre de concours fut supprimé', sans aucun doute à cause de la nature des poëmes qui se chantaient sur la flûte : les élégies et les chants funèbres ou thrhnes. Ce fait a un antécédent légendaire dans la tradition qui signale une interdiction de ce genre à la suite de l’effet pathétique qu’avait produit à Delphes l’antique joueur de flûte phrygien Olympus, en pleurant sur le mode lydien la mort du serpent Python *. Ces lamentations ne convenaient pas à la fête d’Apollon, le dieu victorieux qui ne connaît pas l’affliction et les larmes. Au contraire Bacchus n’obtient la victoire qu'au prix de la souffrance; il est lui-même victime-avant ses ennemis. Aussi son culte appelle-t-il l’expression passionnée de la douleur et de la joie, d'autant plus vives que ses périls vont jusqu'à f extrême et que son triomphe succède à la crainte et an désespoir.

De cette comparaison de Bacchus avec Apollon et avec les Grandes déesses ressort le caractère qu’il possède en propre comme dieu de la nature et comme dieu de l’inspiration. II représente la vie: la vie immortelle qui se dégage et se perpétue à travers des vicissitudes et des luttes ; la vie passionnée qui multiplie ses troubles et ses effets dans l’àme humaine. Le dieu Iacchus dans les Mystères d'Eleusis personnifie l’immortalité et en particulier l'immortalité de l'âme.

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