I . Les HacchanU s , v
1,'OKPHISME.
arrêta les principaux traits du mythe Orphique* et qui posa ainsi la base de toutes les constructions postérieures. Voici à peu près en quoi consiste ce mythe :
Dionysos n’est plus le fils de la Thébaine Sémélé : il apparaît comme une des divinités primitives, comme un frère des Titans, ou bien il naît de Jupiter et de Proserpine. Comme son père, il est gardé pendant son enfance dans une grotte solitaire par les Curètes. Mais la vigilance de ses gardiens est mise en défaut par les Titans. A la faveur d’un déguisement ils réussissent à s’introduire auprès du jeune dieu et, pendant qu’il s’amuse avec un jouet qu’ils lui ont présenté, ils se précipitent sur lui et le déchirent ; puis ils font bouillir ses membres dans une chaudière. Cependant leur haine, ne devait pas prévaloir contre la destinée de Dionysos. Ils sont eux-mêmes foudroyés par Jupiter, et la victime leur échappe : car la partie la plus vivante, le cœur, leur avait été soustraite au moment du crime; Pallas, dont le nom est en rapport avec cette fonction’, l’avait porté encore chaud et palpitant à Jupiter. Autour de ce foyer de vie se reforme l’immortelle substance de Dionysos, qui partage désormais la gloire et la souveraineté éternelle de son père. Ainsi ce fils de la grande déesse infernale renaît du sein de la mort et s'élève au rang de dominateur du monde.
Au fond de ce mythe, il y a d’abord l antique idée qui fait de Bacehus une expression du principe vital : cette lutte, cette mort et cette résurrection, ce sont les vicissitudes de la vie dans la nature; c est l'histoire dramatique de son développement. Elle triomphe, mal-
I . I’ausanias, VIH , ai , 3. — J. l’allas, r.où./w, agiier, faire palpiter.
ANTÉCÉDENTS DE I.’OHPHISME.
grêles (‘preuves, et continue toujours d'animer le monde. C’est à cette vue que s’élèvent les Orphiques : Bacchus est pour eux l'Ame du monde, la cause triomphante qui en assure la perpétuité. Ils vont plus loin et y joignent une \ue dualiste et morale. De même que le principe de vie qui mène tous les êtres à leur développement et à leur lin, le principe du bien par conséquent, se personnifie dans le dieu, de même tout ce qui entrave leur progrès est figuré par ses ennemis, les Titans. Pour Hésiode et pour Homère, les Titans étaient les forces naturelles dans leur expansion primitive, brutale et déréglée; ils avaient été domptés, mais non détruits par la puissance intelligente de Jupiter : en devenant les ennemis de Bacchus, ce second Jupiter, ils ne représentent plus que l'énergie du mal, les passions haineuses et malfaisantes. L histoire du monde se résume donc dans la lutte de Bacchus et des Titans, des deux principes contrairesqu’il contient originairement en lui. C'est ce qu’indique le titre de Cratères' par lequel étaient désignés certains poèmes psychogoniques sur le monde et sur l’homme. Deux autres titres non moins expressifs que les Orphiques donnaient à leurs poèmes, ce sont ceux de Filet et de Péplos'- : ils désignaient par là l’œuvre de la nature dont l’activité infatigable, en dépit des obstacles et de la mort, tisse indéfiniment la trame du monde par une série d’existences qui n’est qu’une transformation perpétuelle des êtres qu elle enfante.
Pour l’homme en particulier, si l’on considère quelle
1. C'était proprement le nom du vase où l’on mélangeait le vin et l'eau pour les repas.
2. Le pépie* était le voile que les jeunes filles athéniennes brodaient dans l’Erechthéion pour la procession des Panathénées.
I, ORPHISME.
est sa place dans le monde, une conséquence de ce système, c’est de le soumettre à une sorte d’égalité qui préside à la répartition de l’existence dans tous les êtres. Chaque individu delà race humaine n est qu'une maille du grand filet de la nature, et, s’il a droit au respect, c’est que la vie dont il porte en lui le souille est chose divine et sacrée; et la même raison doit lui faire respecter les autres êtres. D’ailleurs, comme la vie ne peut s’éteindre, elle a animé d’autres corps avant le sien, et apres elle doit en animer d’autres encore. Les Orphiques étaient nécessairement conduits, comme les Pythagoriciens, au dogme de la métempsycose.
Considéré en lui-même, l’homme reproduit naturellement ce mélange de Lien et de mal dont se compose le monde. Mais ici se révèle le privilège de sa nature. Tandis que les autres êtres tendent seulement à l existence complète et à l’ordre matériel, l’homme, qui est un être moral, tend à la vertu et au bonheur. C’est ce qu’exprime un des mythes orphiques, en racontant ainsi son origine. L’homme est né des cendres des Titans, qui ont été consumés par la foudre après avoir dévoré les membres de Bacchus. Or ces cendres renfermaient des parcelles de la substance du dieu. L’homme a donc une double origine : c’est un composé des Titans et de Bacchus. De là toute la doctrine morale de l’Orphisme : il faut nourrir en soi, dégager, purifier cet élément divin et bon qui y est enseveli sous la niasse de la substance impure et mauvaise; il faut se consacrer à Bacchus, se remplir de sa div inité, se vouer à sa loi, afin de parvenir avec son secours à cette plénitude de la vie morale et, par suite, à cette félicité dont il est la source.
ANTÉCÉDENTS DE i/ORPHISME.
Voilà le principe de la Vie orphique ou bachique. Une lois consacrés par différents rites et, en particulier, par l’ Omophagie, c’est-à-dire le repas où se mange la chair crue du taureau, symbole de la passion de Zagreus, les initiés s’abstiennent dans leur nourriture de tout ce qui a eu vie, ils n’offrent pas de sacrifices sanglants, ils ne portent plus que des vêtements blancs ; enfin, dans toutes les pratiques auxquelles ils s’astreignent, se reconnaît la pensée de rendre ostensiblement au dieu de la vie et de la mort un culte exclusif, qui prouve qu’on se donne tout à lui, et dont la pureté soit l’emblème de la purification morale qu’on veut opérer en soi. Si l'on réussit à purifier son âme, le poids des chaînes matérielles qui la retiennent captive, deviendra plus léger : dans ce monde elle gagnera le calme et la paix ; en arrivant dans l’autre, en se transportant dans la partie souterraine de l’empire de Zagreus, elle le trouvera prêt à reconnaître en elle le signe dont il a marqué les siens et à lui adoucir le passage dans un autre corps. Enfin, si elle continue à se purifier dans une série de transmigrations, le jour de la délivrance complète viendra pour elle : les troubles, les ignorances, les misères disparaîtront à jamais et elle se reposera dans une béatitude infinie.
On comprend l’abus qui put être fait de ces promesses de bonheur, en même temps que des pratiques extérieures qui devaient contribuer à le procurer. Quel appât pour la superstition et pour la crédulité! Platon1 et Théophraste’ nous ont conservé la trace du
I. lirpubl. , II, p. 304. — 1. Chnrart., AucrtS. Voyez aussi Plutarque, A}*>phth. l.aeon p. Ti 4.
r.’onpinsME.
mépris qui s’éluit attaché de bonne heure aux Orphéoté lestes qui, munis d écrits apocryphes d’Orphée, fils des Muses, et de Musée, fils de Séléné, s’en allaient frappera la porte des riches pour offrir leur ministère, apportant leurs formules et leurs rites expiatoires et remettant les péchés de toute la famille, depuis les ancêtres jusqu'aux petits enfants. Mais, au-dessus de ces prêtres mendiants ei de ces charlatans vulgaires, il y eut, au moins pendant un temps, une classe d’Orphiques respectés malgré la singularité de leur costume et de leurs habitudes, animés d’un esprit sincère et professant sur I immortalité de l’âme et sur le souverain bien des idées dont Platon lui-même fut le premier à faire son profit. Ils ne restèrent pas sans influence sur les âmes vraiment religieuses, sur toutes celles qui étaient portées à se recueillir dans une méditation pieuse au sujet de la fin de la vie, on pourrait presque dire sur la religion la plus vraie qui ait pu exister en Grèce : car c’est aux Orphiques qu’on fait remonter cette modification importante des plus saints de tous les Mystères, ceux d’Eleusis, qui associa aux Grandes déesses Iacchus, comme représentant de l’immortalité de l’âme. Enfin, une preuve décisive de la place que l’Orphisme axait pu se faire dans les mœurs, c’est le succès de sa prédication poétique : ses poëmes eurent leurs rhapsodes, comme ceux d Hésiode et d’Homère, et on les entendit dans les fêtes solennelles ; à ce point que Platon, dans un passage de l’/on', met Orphée et Musée à côté d’Homère parmi les poètes inspirateurs des rhapsodes. Tant l’Orphisme avait su