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INFLUENCE DES IDÉES ORPHIQUES AU SUJET DU MONDE

Mée principale des cosmogonies orphiques : Phanès développe le monde vers le bien au moyen du Temps et de l’Amour.

Les cosmogonies orphiques procédaient de la Théof/onie d’Hésiode. L’autorité dont jouissait ce monument national des croyances religieuses de la Grèce, le prestige poétique dont il était entouré, enfin la valeur des idées essentielles qu’il renfermait, faisaient une loi de marcher sur les traces du vieux pou te à quiconque prétendait exposer à son tour l’origine et la constitution de l’univers. Les héritiers prétendus d’Orphée et de Musée eurent beau se présenter comme favorisés d’une révélation plus haute ; il leur fallut d’abord reproduire la forme et plusieurs des traits principaux de l'œuvre réelle qui s’était imposée depuis des siècles à la foi et à l'imagination des Grecs. Ils imitèrent dans leurs cosmogonies la Théogonie d’Hésiode, comme ils imitèrent ailleurs les Travaux el les

INFLUENCE DE L'ORPHISME.

Jours. Il est vrai qu’ils voulaient substituera ces deux poèmes leurs propres œuvres comme sources consacrées de doctrine générale et de préceptes pratiques.

Hésiode avait raconté le développement du monde comme une suite de générations et de révolutions qui faisaient passer les êtres de plus en plus perfectionnés du domaine indéterminé de l’espace sous l'empire mieux défini du temps, pour soumettre enfin tous les éléments, toutes les forces et toutes les productions de la nature à une idée d’harmonie et à une direction intelligente. De même les Orphiques exposent sous forme de récit la naissance des êtres qui s’engendrent successivement, et font voir à travers le tissu encore plus transparent de leurs mythes les lois qui règlent la fécondité de la nature et déterminent la fin où elle tend. Ainsi, semble-t-il, avaient déjà fait avant eux d’autres théologiens. Pour ne pas parler d Epiménide, dont la longue cosmogonie, en cinq mille vers1 paraît avoir eu trop de rapports avec les poèmes orphiques pour que l’authenticité n en soit pas suspecte, Phérécyde de Syros avait aussi présenté la formation de l univers comme une série d'histoires merveilleuses où les enfantements et les luttes se succédaient sous l'impulsion suprême d'un principe d ordre.

Mais, sur ce point même, voici une différence capitale qui existe également chez Phérécyde et chez les Orphiques. Chez Hésiode, la notion de l’ordre, impliquée dans le développement du monde, s'en dégageait par degrés à mesure qu’il s'accomplissait, et elle ne

I. Diogène de Laérte, Fpimen., V. Damascius, Qn.rtt. de prûn. prinrip .. p. 383, édit. Kopp.

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régnait véritablement que lorsque le dernier-né de Cronos, Jupiter, vainqueur de toutes les puissances rivales ou ennemies, s était assimilé Métis, la sagesse. Ainsi était liée à la formation de l’univers une idée de progrès qui arrivait enfin à son terme en dépit des obstacles et des rébellions. Phérécyde marque moins fortement dans l’organisation du monde cette féconde idée du progrès qui contenait en germe la gloire de la Grèce; mais, an principe même des choses, antérieurement à leur naissance, distincte d'elles et, dès l'origine, en possession de soi-même, il place la pensée énergique qui les appelle à l’existence. Pour lui, Jupiter n’est pas le fils du Temps, il est antérieur an Temps et se sert de lui comme d'un instrument de création et de développement. Le système d’Hésiode, par la concentration pénible de tous les pouvoirs dans une seule main, tendait vers une sorte de monothéisme : c’est un vrai monothéisme que Phérécyde institue au commencement de la création. Zeus est le premier principe, il est le principe d’union et d’amour, Eros, qui féconde la nature, il est le Démiurge, l'architecte (pii dispose harmonieusement l’édifice. C’est lui qui étend sur le chêne ailé le voile magnifique où sont représentées la Terre et les demeures d Ogen (l’Océan). Il préside à l’action des principes créateurs, le feu, le souffle et l'eau, qui semblent tirés de lui-même, et d’où naissent les générations des dieux, bienfaisants et malfaisants; il préside, en général, à la lutte du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, dont les légendes héroïques, qui aboutissent à 1 humanité, ne sont que, les symboles.

Tels sont les principaux traits du système que la

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méditation do c:o philosophe inspiré a\ait tiré des conceptions mystérieuses de la Grèce antique et de l’Orient. Il avait été le maître de Pythagore : or, comme à l’exception d’Onomacrite, tous les premiers auteurs de poèmes orphiques dont le nom et la date nous soient connus avec quelque certitude, étaient des Pythagoriciens', il est très-vraisemblable que dès l'origine ces poèmes ont contenu en eux 1 idée monothéiste. Le fait serait évident, si l'on admettait sur le témoignage. j>eu décisif de Suidas, que Phérécyde lui-même « avait réuni les poèmes d’Orphée, » c’est à-dire avait appartenu à l’Orphisme. Cependant cette idée ne pouvait pas se montrer chez les Orphiques avec autant de netteté que chez Phérécyde. Leur doctrine ne se présentait pas comme le résultat des libres spéculations de la philosophie, mais elle visait à s'introduire dans le cercle des croyances religieuses; elle dut par conséquent se confondre jusqu'à un certain point avec les traditions consacrées et se rattacher plus étroitement à Hésiode, au moins par des liens extérieurs. On peut affirmer que c’est ce qu elle lit dès le début; car, si les formes des mythes les plus anciens se trouvent encore dans des rédactions de théogonies qui sont toutes pénétrées de néo-platonisme et de gnosticisme, à plus forte raison devaient-elles exister dans les premiers poèmes, composés à une époque où l'édifice de la religion grecque était relativement intact et respecté. Zeus, pour les Orphiques, n’arrive donc à l’empire de l’uni-

1. Cercops, llrontinus. Zopire d’Héractée, Arignole. donnée comme élève ou comme fille de Pytliagorc.

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vers qu'après les deux révolutions traditionnelles qui amènent successivement la chute d’Uranus et de Cronos; et, pour exercer cet empire, il s’assimile une divinité abstraite de l’intelligence et de l’harmonie, analogue à celle qu Hésiode appelait Métis. Mais l’histoire de cette divinité, qu’ils développent au lieu de l’indiquer simplement par un trait allégorique comine le poète d’Ascra, laisse apercevoir à travers un voile transparent la pensée principale du système.

Elle existe en germe à l'origine des choses. Le Temps, (Xpw>î, a i<ôv) fait naître de ses deux premiers enfants, le Chaos et l’Éther, l’œuf cosmique qui la recèle. Elle éclot resplendissante de beauté, et les deux moitiés de l’œuf, en se séparant, forment le ciel et la terre, Urarnis et Géa. N est-il pas évident que ce principe issu de l'Ether, qui apparaît comme centre du monde au même instant que les premiers êtres matériels et déterminés, c’est l’élément actif, vivant, intelligent, condition de l’existence et de la production de la nature? Le Temps, qui est élevé au rang d'être primordial, ne fait en réalité que se dégager au commencement de la création. Hésiode avait placé le principe d’union, Éros, avant la série des générations fécondes qui devaient enfanter l'œuvre de l’Univers: sa pensée se complète. Éros et Métis se réunissent, se confondent en un principe unique de la vie physique et morale, qui anime dès 1 origine toute la nature et tous les êtres. Quel que soit le nom qui lui ail été donné par les premiers auteurs, quand même on admettrait avec un des critiques les plus compétents1

I. M. Prellcr, qui adopte sur ce point l’opinion de Zoëga, En cyclop. Je Pauli), art. Orphée.

INFLUENCE DE L'ORPHISME, que ceux de Phanes et d Ericapce, ainsi qu’une bonne partie des mythes qui s’y rattachent, datent d’une époque postérieure et viennent d’une source gnostique, quelles qu'aient été enfin dans le détail les variantes des diverses théogonies, on doit sans aucun doute s’attacher à la conception elle-même comme au fond de la théologie orphique. Ce principe primitif, sorte d'âme du monde, une fois sorti de l’œuf qui le contenait (symbole très-ancien qui se retrouvait dans la théogonie attribuée à Épiménidc et dans les cosmogonies orientales), répand et perpétue son action à travers la durée des temps : après avoir présidé au développement de l’univers, il s’unit si intimement aux deux divinités souveraines qui en conquièrent et en gardent le gouvernement, qu elles n’en sont, à vrai dire, que des incarnations et des personnifications mythologiques. Zeus d'abord, dieu de l’Éther dont Phanès était issu, l’absorbe en lui; puis le fils bienaimé de Zeus, Dionysos Zagreus, réunissant en soi la source éthérée de la vie, qui lui a été transmise par son père, et la source infernale, qui lui vient de sa mère Proserpine, devenue la divinité par excellence des régiohs souterraines, se présente avec des caractères tels qu’il est impossible de n’y pas reconnaître à chaque trait le principe de la vie universelle. Il en est la dernière et la pl.us complète manifestation, il en résume en lui-même les luttes et le triomphe, il en exprime la force invincible qui, malgré les résistances de la matière, accomplit son œuvre à l aide du Temps et de l’Amour, et la conduit vers une perfection dont le terme est à la fois la plénitude de l'être et le règne du bien. C’est ainsi que Dionysos développe

dans celle nouvelle théologie les éléments que reconnaissait déjà en lui la croyance des sanctuaires : tandis que les autres dieux de la famille de Zcus n’en sontque les divers aspects dans le ciel et dans les régions terrestres et souterraines, mobiles et toujours prêts à se confondre dans le syncrétisme d'une mythologie indécise, Dionysos est un autre Zeus, expression plus déterminée et plus sensible de l'Ame du monde, et (ligne, à ce titre, d’être le centreet le foyer de toute la doctrine. Telle est l’idée essentielle qui se distingue clairement sous les formes bizarres et grossières que l’Orphisme se crut obligé de revêtir pour exercer un prestige mystérieux et pour parler à l’imagination des Grecs.

Cette espèce de monothéisme des Orphiques, principe de leur syncrétisme en théologie, ne passa point directement dans la littérature populaire. Ce serait aller trop loin que de prétendre le reconnaître, exactement dans Eschyle ou dans Hérodote, quoique chez le dernier, en particulier, les expressions dieu, la divinité, se lencontrent très-fréquemment avec la signiiication d’une cause unique et lixe des événements humains. Cette habitude, de même que leurs assertions sur la parenté ou l’identité de certaines divinités, leur était venue soit des sanctuaires, soit d’une direction particulière des croyances à laquelle l’Orphisme fut loin d’être étranger, mais dont on ne peut lui attribuer uniquement la cause. En général, au point de vue des doctrines théologiques, son action fut surtout sensible dans le culte, et principalement dans le culte de Bacchus. Peut-être cependant pourrait-on retrouver dans les lettres et dans la philosophie quelque chose de ses idées au sujet des doux

INFLUENCE I)E L’ORPHISME.

principaux agents de la création, le Temps et 1 Amour. Essayons de déterminer quelle fut sur ces deux points la mesure de son influence. Si nous ne trouvons rien qu'il ait directement communiqué à la tragédie, nous sommes du moins assurés de mieux entrer par cette voie dans le mouvement à la fois intellectuel, moral et religieux dont Eschyle nous présente les résultats.

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