I . .Mut de même racine que pétu, couler
INFLUENCE UE L'OKPlllSME.
de l’univers sont de beaucoup supérieurs aux premiers; sous leur empire, la création s’anime, commence à se modeler sur une idée de perfection, s’embellit. Les enfants de Cronos et de Rbéa seront les dieux olympiens; leur avènement a été signalé par la naissance d’Aphrodite. De l’écume qui s’amasse autour des parties génitales d’Uranus, longtemps portées au milieu des vagues, naît une belle jeune fille qui descend sur le rivage de Cypre : « Sous ses pieds délicats pousse une herbe tendre.... et aussitôt qu elle parait au jour et prend place parmi les dieux, l’Amour et le Désir s’attachent à ses pas, et elle a pour lot et pour empire parmi les hommes et les immortels les entretiens avec les jeunes vierges et les sourires et les tromperies et les douceurs et les délices des plaisirs amoureux. » Le mythe aboutit, suivant une pente naturelle, aux idées voluptueuses : la pensée première, c’est l’ apparition nouvelle de la beauté et de la grâce, désormais intimement unies aux forces productrices dont elles sont issues ou qu elles se sont adjointes sous la forme de l’Amour, et auxquelles elles assignent leur but.
Cependant l origine du pouvoir de Cronos est impure et l’esprit n’en est pas complètement bon. Cette usurpation violente d'un fils sur un père a introduit dans le monde le mal moral. Le sang d’Lrauus mutilé a déposé aussitôt dans le sein de la terre le germe des Érinnyes, qui ont pour fonction d’égarer et de punir les eoupables. Leur première victime sera Cronos luimême, qui, à son tour, méconnaîtra les lois inviolables du développement des choses et qui sera, comme Uranus, renversé par son fils. Ainsi s’établit une
sanction terrible des droits de la famille, l'expiation du crime par le crime, en même temps que s’accomplit la répression décisive des efforts inintelligents et impies pour arrêter le mouvement qui emporte la nature vers la perfection. Cronos dévorait ses enfants à mesure qu’ils naissaient : le dernier et le plus fort de tous, Zeus, est soustrait à sa voracité aveugle, il le contraint de renvoyer à la lumière ces êtres meilleurs qu’il avait ensevelis dans ses entrailles, et il fonde enfin sur la défaite définitive des Titans indisciplinés le règne de l’intelligence et de l’ordre. Le Temps ne consumera plus au hasard et sans but l’inutile fécondité de la nature : il continuera de l'entretenir indéfiniment, mais suivant des lois qu’il était incapable de concevoir et par lesquelles il sera luimême gouverné.
Telles étaient les conceptions hésiodiques sur le Temps. Elles avaient une grandeur incomparable. Cette première notion du progrès universel aperçue à travers des unions et des contrastes, accompagnée d’un sentiment naïf de la nature et des conditions réelles de la vie morale, les élevait d’avance bien audessus de la mythologie calculée et réfléchie des Orphiques. Ceux-ci, néanmoins, accrurent notablement dans l’esprit des Grecs la valeur de l’idée du Temps, soit parce qu’ils propagèrent pour leur part les pensées d’Hésiode et parce qu’ils provoquèrent à ce sujet des méditations plus sérieuses, soit parce qu’ils y ajoutèrent, par un effort d’abstraction plus hardi, une conception plus simple et plus absolue. En effet, avant de reprendre à leur tour l’histoire de la chute d’Uranus et de Cronos, en dehors et comme au-dessus de
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cette un thologic populaire, ils placèrent le Temps1 à l'origine du monde : ils en firent l’être primitif, le seul principe incréé, antérieur au Chaos nommé le jiremier par Hésiode , créateur lui-mèineet tirant tout de soi. Leur pensée est facile à saisir. Le Chaos n'est (jue la forme vague et inerte qui doit contenir la matière : ils le subordonnent en date et en importance à l idée du mouvement, de l'action, dont celle de la succession des instants leur représente la notion élémentaire. Ce principe actif et immatériel que le Temps contient en lui, il le transmet, au moment oii il crée le Chaos, à l'Éther, qui le dépose à son tour dans le germe de l'ieuf cosmique, et voici enlin que commence véritablement l'œuvre du monde.
Ces formes arrêtées de la cosmogonie orphique existaient-elles dès le sixième siècle, c'est ce qu i! est impossible d avancer avec certitude. Cependant on en trouverait peut-être un indice dans un mot attribué à Pythagore par Plutarque*: « Comme on lui demandait ce que c’est que le Temps, il répondit: Lame du monde. » C’est-à-dire, suivant l'explication de Plutarque, qu’il est le principe du mouvement régulier qui, produisant dans la nature les périodes de ses vicissitudes, y fait régner un ordre harmonieux.
« Accomplissant sa route en silence, il conduit toutes les choses mortelles suivant les lois de la justice, » avait dit un poète dont Plutarque ne donnepaslenom; et il ajoute cette définition dont lacouleur est toute pythagoricienne : « Or l’essence de l’âme, c’est le nombre se mouvant soi-même. »
|. Xpovoç ou AUiv. — 'J. Platon. Quæst. , VIII, A.
IDÉE MJ MONDE.
Quoi qu’il en soit, il semble que les idées orphiques sur le Temps aient pris de bonne heure assez de netteté et d’importance pour que la littérature profane en ait reçu une impression. Simonide et Pindare parlent du Temps sur un ton tout différent de celui que la tradition d’Homère avait pu faire dominer dans le courant poétique et populaire qui venait presque exclusivement de lui. Homère n’avait jamais songé à voir dans le Temps un principe divin d'action et de fécondité. Il ne se le représente pas non plus comme une idée abstraite; son génie, éminemment humain et dramatique, ne P aperçoit qu’impliqué dans la vie, ne le considère que dans ses effets sensibles. Il se borne donc à honorer l’expérience de tout homme à qui les années ont appris beaucoup, comme à Ulysse ou à Nestor; ou bien il se laisse aller à une impression mélancolique, qu’éveille la pensée de la succession rapide et indéfinie des mortels : « Magnanime fils de Tydée, pourquoi m interroges-tu sur ma race? Les races des hommes ressemblent aux générations des feuilles. Le vent verse les feuilles sur le sol, et 1 arbre en fait naître d’autres sur ses rameaux verdoyants, quand arrive la saison du printemps : ainsi, parmi les hommes, une génération finit, une autre naît1. »
Ces vers, que répétait encore en les commentant le pathétique Simonide, n’en disent pas autant sur l’action irrésistible de cette force qui détruit tout, qu’un seul mot du môme poète, sonore et majestueux : « Le Temps Pandamalor (dompteur universel ’ . » Pindare appellera le Temps le Phre de toutes choses il dira :
I. Iliade, VI, 145.'— Fragment sur les solde ts des Thermopyles, v. ô. — 3. Olijmp,, 11,31.
INFLUENCE DE L'ORPHISME.
« Le Temps, le premier en dignité des bienheureux immortels'. » Ce ne sont que quelques traits; mais on y reconnaît bien nettement un accent nouveau, un ton de gravité qui n’était pas chez Homère, et qui se retrouvera plus d’une fois chez les tragiques, par exemple dans cette expression d’Euripide : « Le Temps, l’antique père des Jours » Mais, si l’on veut voir celte idée s’animer vraiment par le souffle dramatique, il faut surtout relire les beaux vers de YOKdipe à Colorie :
« O bien-aimé fils d’Égée, pour les dieux seuls il n’y a jamais ni vieillesse ni mort; tout le reste se dissout et périt par la toute-puissance du temps. La force de la terre, celle du corps se consument, la bonne foi meurt et la mauvaise fleurit à la place, et jamais, ni entre les hommes, ni entre les Etats, le vent ne fixe son instabilité. Dès maintenant pour les uns, plus tard pour les autres, l'amitié se change en haine, puis redevient amitié. C’est ainsi que maintenant, du côté de Thèbes, tu ne vois la menace d'aucun nuage; mais le temps infini enfante dans sa marche une infinité de nuits et de jours, et un moment viendra où l’alliance et la concorde d’aujourd’hui seront détruites par la lance sur un faible prétexte : alors mon froid cadavre, endormi et enseveli sous la terre, boira les tièdes libations de leur sang, si Zeus est encore Zens, et si le fils de Zeus, Phébus, ne ment pas »
Il est vrai que dans cette gravité mélancolique du vieil Œdipe où se sent encore comme un ferment de
1. Vers cite par Plutarque. Qu. rut. Platon., VHI. 4. — 3. Suppl., 788 et *ii iv. — A. 007 et suiv.
id£e du monde.
passion , l’idée abstraite de la toute-puissance du Temps paraît bien transformée.
Voilà quelques inspirations de détail qui auraient peut-être manqué à la poésie sans l’extension des idées orphiques. Cependant, quelque intérêt qu'il puisse y avoir à rechercher les moindres sources d’une poésie telle, que la poésie grecque, ce qui doit le plus frapper dans l’examen de l’influence exercée par ce genre d’idées, c’est assurément de voir que le même peuple ait été à la fois capable de les concevoir ou de les accueillir et d’en restreindre autant l’expansion. C’est là encore un des signes qui font reconnaître à quel point ce peuple artiste a possédé le sens de la mesure et de la vie, et comment ce don précieux, en tempérant chez ces vives natures les élans de l’imagination et de la pensée, les a rendues propres à trouver les formes belles et durables du drame tragique qu’elles nous ont léguées.
En effet, indépendamment de tout travail religieux ou philosophique, l idée du temps est un des sujets de méditation les plus naturels ; c’est une des premières abstractions enseignées par la vie, un des premiers degrés auxquels s’élève la réflexion du sage qui considère le progrès ou la décadence des choses humaines. Quel attrait pour les natures contemplatives et quel point de départ pour la spéculation ! On sait quelle importance ont donnée au temps les systèmes qui résolvent toute la théodicée dans l’idée du développement de la nature. Mais, si l’on ne veut point dépasser ces périodes moins avancées où la spéculation ne se sépare pas encore de la foi religieuse et où se montre plus sincèrement le génie des peuples, qu’on
INFLUENCE DE L’ORPHISME.
jette un instant les yeux sur l’antique Orient. Les poèmes des. Hindous, ces riches monuments d'une des races les plus intelligentes qui aient existé, sont pleins d’amplifications qui dégénèrent en rêveries vagues et extatiques sur ce mode de l’être universel, et pendant que la pensée du poêle s’abîme dans la contemplation de l'immensité du .principe auquel il le rapporte, les lignes s'ell'acent ou se confondent, toute notion distincte disparaît, enfin la vie de l’homme ou de la nature, dont le temps était primitivement la mesure sensible, s’arrête et s'éteint : les personnages oublient d’agir et de vivre, et la pensée ne trouve plus où se fixer.
Voici, par exemple, dans le Maltabharala quelques traits empruntés aux longues consolations que reçoit à deux reprises le vieux roi Dhritarûchtra saisi de désespoir, d’abord quand il prévoit les sanglantes querelles de ses enfants, les Kourous et les Pandous, ensuite quand il en apprend le résultat, la destruction de sa longue postérité :
« Le temps est la racine universelle de ce qui est et de ce qui n est pas, du bonheur et du malheur. Le temps produit les êtres, le temps emporte les créatures, le temps conserve les créatures, le temps les rend au repos. Le temps fait donc les créatures bonnes ou mauvaises dans le monde; le temps réunit toutes les créatures et les disperse de nouveau; le temps veille quand on dort ; le temps est donc difficile à traverser. Le temps pénètre également dans tous les êtres, sans qu’on puisse s’y opposer; les créatures passées et futures, de même que celles qui existent à présent, étant reconnues être l'œuvre du temps, ne
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va pas abandonner la raison1. » C’est-à-dire, ne te révolte pas contre une loi fatale et universelle d’existence et de destruction, et aie la sagesse d’être indifférent : détruis la passion en toi-même, bien loin de la prêter à ce qui est nécessairement insensible.
« Le temps entraîne tous les êtres divers; personne n’est aimé ni haï du temps, û le meilleur des Kourous. De même que le vent renouvelle de tous côtés les touffes de gazon, de même les êtres obéissent à l’empire du temps, ô prince de Uhârata. Pour tous ceux qui voyagent ici-bas, il n’y a qu’une seule et même caravane, et c’est le temps qui marche à la tête : pourquoi donc ces lamentations?... Le temps n'a pas de milieu; le temps entraîne tout; le temps mûrit les êtres; le temps entraîne les générations; le temps est donc difficile à surpasser*. »
Ailleurs, dans l’allégorie de la forêt* (le monde des vivants , le temps est représenté comme un immense serpent qui guette sa proie au fond du puits par lequel est figurée l’enveloppe corporelle de toutes les créatures animées, car « il est le ravisseur de tous les corps. »
Les Grecs ne se sont jamais laissé emporter à ces développements; non-seulement dans l’épopée, mais dans la philosophie, même à cette époque particulièrement digne d’intérêt, où leur philosophie naissante était un élan passionné de l’âme autant qu un effort de la raison, ils se sont soustraits à l’enivrement des spéculations indéfinies. Le plus abstrait et, à ce qu’il
I. Aii Pana, I" partie, traduction Fonçant. — î. .S'fn'parea : Djalal'radanika. II. — 3. Ibid,, V et VI.
INFLUENTE I)E L'ORPHISME.
semble, un des plus orientaux parmi ees premiers philosophes, celui qui paraît se renfermer avec l'orgueil le plus jaloux dans le mystère de la science inspirée et dont les idées sembleraient le mieux admettre une conception sur le temps analogue à celle qui domine chez les Hindous, Heraclite dans son hardi et obscur langage est auprès d’eux sobre et mesuré. Surtout, outre qu’il est plus nerveux et plus vivant, il va plus loin : il ne s’arrête pas à regarder ces aveugles répétitions d’une fatalité qui détruit régulièrement tout; mais il est frappé du renouvellement de la nature autant que de sa constante destruction, et il voit dans le rapport de ces deux actes l’œuvre harmonieuse de l’univers. On peut donc déterminer le but raisonnable autant qu’élevé vers lequel tendent ses étranges propositions. Bornons-nous, sans embrasser l’ensemble de son système, à rappeler ses idées sur le Monde et sur la succession des faits qui y entretiennent la vie : nous aurons sous les yeux l’exemple le plus frappant, d abord de la pente qui entraîne le génie grec, comme malgré lui, vers la mesure et l’harmonie, et aussi de la nécessité qui donne un pareil tour à la pensée la plus indépendante au moment où la doctrine orphique se constitue.
« Tout va et rien ne reste Nous naviguons et
nous ne naviguons pas sur les mêmes fleuves, nous sommes et nous ne sommes pas; » car aucun point de la durée ni de l’existence ne s’arrête ni ne persiste. Tout se meut et change perpétuellement. « Héraclite, nous dit Plutarque’, supprimait du monde le calme
1. Ue Plarit. phil.f I. 03. Tous ces textes sont empruntés à l'onvraBe
et. la stabilité : pour lui cet état n’appartenait qu’aux cadavres. » Mais les cadavres ne sont rien, car le monde, toujours vivant, renaît à mesure qu’il meurt. Ce qu’il y a de plus actif, le feu, l'engendre et le dé • vore éternellement par une transmutation incessante des substances qui s’opère au moyen d’un double mouvement de condensation et d’évaporation. C’est ainsi que « le feu vit la mort de la terre et l’air vit la mort du feu, l’eau vit la mort de l’air, la terre vit la mort de l’eau. »
La destruction a donc pour effet l’existence; et de plus, c’est ce qu’il importe tout de suite de remarquer, l’existence soumise à des lois fixes dans son origine, dans son cours et dans sa fin. Quand le philosophe parle du jeu du Temps, qu’il le compare à un enfant jouant aux dés et qu’il dit que la royauté de l’univers est aux mains d’un enfant, le sens de cette proposition paradoxale n’est pas que tout est livré au caprice du hasard; mais seulement que c'est là une illusion de l’ignorance humaine. En réalité tout se passe suivant une règle si sûrement établie, qu’il n’est plus besoin de volonté ni d’intelligence pour diriger le cours des choses.
En effet, « le soleil ne franchira pas les limites qui lui sont assignées, sinon, les Érinnyes, auxiliaires de Dicé, sauront le trouver1. » Dicé ou la Justice, c est l’ensemble des lois naturelles dont les Érinnyes, d’après la tradition homérique, sont les antiques gardiennes. C’est ce qu'il appelle aussi la Destinée. Pour
de Bitter et Preller, llisloria philosophie gr.rcæ et romane (i fonlium lotis contesta , p. 11-29.