Plutarque, Isa et Ostris, 4ii
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transforme chacun de ces états en son contraire'. » Mais la substance persiste. L’âme, le souffle ii^né qui anime tous les êtres, s’avilit et déchoit à mesure qu'elle se charge de la matière humide et grossière; mais elle s’épure et se relève par l’immortelle énergie de son essence. Voici, par exemple, ce qui se passe chez l’homme, voici comment « le vivre et le mourir sont dans notre vie et dans notre mort : lorsque nous vivons, nos Ames sont mortes et ensevelies en nous; lorsque nous mourons, nos âmes retournent à l’existence et vivent1. » C’est par celte voie qu’Héraclite arrive à professer au sujet de l’âme une doctrine analogue à celle des pythagoriciens et des Orphiques. Il affirme à sa manière la noblesse et l’immortalité de l’Ame, usant, suivant un système de confusions calculées, des termes consacrés par les croyances vulgaires :
« Les immortels sont mortels, les mortels sont immortels; les uns vivent la mort et meurent la vie des autres*. »
Il est vrai qu'à l’aspect de cette mer mouvante qui emporte et confond toutes choses dans l’agitation infinie de ses Ilots, l’homme peut se sentir saisi de tristesse et de désespoir : « Je gémis aussi, fait dire Lucien ‘ à Heraclite lui-même, de ce que rien n est fixe, de ce que toutes choses sont confondues ensemble comine dans une mixtion. Le plaisir est la même chose que la peine, la connaissance que l’ignorance, le grand (pie le petit; tout est livré au jeu du Temps
I. Plutarque, Consol. ad Apoll., 10. — 2. Scxtus Etnpir. , l’yrrh. Ilypolyp., 111, 230. — 3. Dans Hippolyte, Ile fui. lierres. , IX, 10. — 4. KH. audio, 14.
INFLUENCE UE L’ORPHISME.
qui tourne le mélange et alterne les places par un échange perpétuel. »
Erreur de notre faiblesse. Si nos sens n’étaient pas épais et lourds, si nous possédions la sagesse divine « dont les hommes les plus sages sont aussi éloignés que la race des singes l'est de l’espèce humaine » nous n’éprouverions pas ce trouble, nous discernerions une harmonie invisible et intime, bien plus précieuse que celle que croient voir nos yeux, qui est le résultat de cette mobilité et de ces contrastes. Ceux dont les âmes sont barbares , dit Héraclite, substituant dans cette expression toute grecque l'orgueil philosophique à l’orgueil de race, ne conçoivent pas « que le bien et le mal se réunissent en un même effet comme les parties opposées d’un arc ou d’une lyre*. » Néanmoins il y a dans l’univers une harmonie constante qui n’est l’œuvre ni des hommes ni des dieux : « II a toujours été, il est, il sera toujours, le feu éternellement vivant, qui s’allume et s’éteint selon îles mesures marquées*. »
Ainsi ce hardi penseur, une fois le principe de sa doctrine posé, ne songe qu’à en prévenir les conséquences extrêmes. Si, pour lui, l’existence n’est que le devenir, si le monde, tel qu’il le conçoit, est sans consistance et sans hase, d’un autre côté il s’applique de touLes ses forces à construire un système régulier de l’univers. S’il abuse de l’idée de contraste, qu’il emprunte au vieil Hésiode, c’est pour effacer en même temps les distinctions essentielles des choses et pour
1. Dans Platon , Hipp. ma;., p. 289, A. — 2. Dana Simplicius. Phys.. fol. 11 a. — 3. Dans Clément d’Alex. , Strom., V, p. 599 B.
IDEE DU MONDE
marquer plus fortement comment elle est un agent d'harmonie dans la nature : l’harmonie est le but suprême vers lequel il tend. Il est donc, en dépit, de son dédain pour la tradition, profondément Grec.
Pour revenir au point de départ de ces observations, il semblerait que dans un système qui présente le monde comme une succession indéfinie et une rénovation perpétuelle, le Temps, qui n’est lui-même que l’idée de succession, dut prendre une importance capitale. 11 n’en est rien : il est clair qu'aux yeux d’Héraclite, le Temps n’est point un principe actif; il n’a pas sa place parmi ces dieux, c’est-à-dire ces parties pures de l ame universelle dont Héraclite remplit le inonde. Ce n’est qu’une abstraction qu’il personnifie par figure. Au lieu de l’élever, il le fait plutôt déchoir du haut rang qui lui avait été attribué par les antiques croyances de la Grèce.
A plus forte raison la littérature populaire des Grecs, simple expression de leur bon sens, ne se laisse-t-elle pas aller à de vagues rêveries sur le Temps. La forme sous laquelle celte idéê se rencontre le plus souvent dans leur morale et dans leur poésie, c’est celle de leur mot Kuiros, qui signifie à peu près le moment favorable. Cette conception particulière était un fruit naturel de l’observation; mais ils y arrivaient aussi par leur foi religieuse. L’homme ignorant et aveugle ne sait point les rapports ni la lin des choses; il dépense sa force au hasard, sans profit et pour son mal. La divinité, au contraire, connaît la suite et la portée des événements. C’est donc par une faveur et une inspiration divines qu’un mortel use à propos de sa puissance, de sa richesse, des facultés de son corps
INFLUENCE DE L'ORPHISME.
ou de son esprit; et c’est ainsi que les œuvres humaines sont fécondées.
Voilà ce que saisit nettement le génie pratique et actif de la Grèce. Quant aux spéculations générales sur le Temps, en dehors delà philosophie religieuse, la part qui leur est faite dans la vie des Grecs est, il en faut convenir, peu considérable. « Le Temps, l'unique et sûr témoin de la vérité qu il dévoile dans son cours’. » — « Sur les hommes est suspendu le Temps perfide, déroulant le cours de leur \ie*. » La méditation ne va pas plus loin ; tout se réduit à une impression d’un instant, à une réflexion mélancolique, qui se résout dans l’éternel conseil de résignation, dernier mol des sages en face de la faiblesse humaine. Voilà où s’arrête l’ effort de la pensée. C’est à peu près le degré auquel atteindront les moralistes chrétiens, quand du haut de la chaire ils parleront de la fuite du temps; mais ils insisteront davantage sur cette considération, ils en tireront une leçon de pieuse activité, et ce simple résultat de T expérience vulgaire se vivifiera sous leur souffle ai dent et efficace.