INFLUENCE DES IDÉES ORPHIQUES SUR L’AMOUR
L’Amour était déjà dans Hésiode un principe d'union et de beauté. Cette idée prend une importance nouvelle depuis l’extension de l’Orphisme. — On en trouve la preuve chez Parménide, chez Empédocle, chez Aristophane et chez Platon. — L’idée d’harmonie est au fond de toutes ces théories sur le Temps et sur l’Amour.
Les idées orphiques sur l’Amour pénétrèrent-elles davantage dans le monde des lettres? On pourrait presque l’affirmer sans examen, car les Orphiques trouvaient les imaginations toutes prêtes à recevoir cette partie de leurs mythes et de leur doctrines. Les art9, la poésie, la religion les y avaient préparées.
On peut dire que la poésie et les arts, en général, ne sont que des œuvres de l’Amour grec. S’il est vrai que, dès la naissance d’Aphrodite, l’Amour soit devenu son compagnon inséparable et qu’il préside avec elle souverainement à la beauté, il doit nécessairement, dans la pensée des Grecs, inspirer les artistes et les poètes. Et d’abord tout ce qui le concerne dans les légendes poétiques et religieuses revêt une forme gracieuse et brillante. Cette grâce et cet éclat, qui attirent naturellement les yeux, deviennent ses attributs essentiels, et, si l’on veut, comme les Orphiques, arriver jusqu'aux oreilles de la foule en célébrant cette divinité, il n’est pas possible de la dépouiller du charme qui lui appartient : on se conformera, au contraire, à
INFLUENCE DE L’ORPHISME.
l'image qui est gravée dans les esprits, et les traits qu’y ajoutera une peinture particulière ne seront facilement acceptés de tout le inonde qu’à condition de respecter le type consacré.
En outre, les pensées d’un ordre plus profond qu’exprimèrent à leur tour les Orphiques, étaient déjà en circulation depuis Hésiode. Elles personnifiaient dans l’Amour le désir de l’union, un principe de création et d’harmonie nécessaire au monde pour se constituer, et répandu dans toute la nature pour en assurer l’équilibre et la conservation. C’est cette antique idée que Sapho reproduisait quand elle faisait de l’Amour un fils de la Terre et du Ciel *, c’est-à-dire un des êtres primordiaux; et elle prit naturellement place dans la plupart des cosmogonies qui succédèrent à celle de Phérécyde. Ainsi, dans le système de Parménide, la divinité qu’il met au centre de la sphère du monde, au milieu des zones alternées et entremêlées de ténèbres et de lumière, origine et lieu de tous les êtres, fait naître l’Amour avant tous les autres dieux \ C’est pour cela que le nom d'Aphrodite se rencontre parmi les noms divers (Ananké la Nécessité, Dicé la Justice, Kybernetis celle qui gouverne, Cliduchos celle qui tient les clefs’) de cette cause première qui conduit tout :
« car elle est le principe du douloureux enfantement, de toute union; c’est elle qui pousse la femelle à s’unir au mâle et le mâle à s'unir à la femelle’. »
Environ un demi-siècle après, Empédocle, joignant
1. Schol. A poil. Rhorf., III, 26. — 2. Dans Aristote, Metaph. A, 4, et dans Plutarque, Amator., 13.
3. Stobce, Eclogæ, I, p. 482. — 4. Parmcu. dans Simplicius, Phys., loi. 9 a.
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à l’héritage de Parménide et d’Héraclile des inspirations d’Anaxagore, expose comment, par la séparation et l’agrégation des parties, la Discorde (Ntüco;) et l’Amour président à la destruction et à la ré-
novation indéfinies de l’éternelle nature.
L’Amour tend à constituer Sphæros, c’est-à-dire à faire de l’univers un grand être un et de forme parfaite. En vue de cet objet, il réunit dans chaque être particulier selon des proportions variables les quatre substances premières, le feu, l’air, la terre et l’eau. Mais il est contrarié dans son œuvre par la Discorde, qui sépare ces mêmes substances et dissout l’unité en plusieurs parties. Telle est d’ailleurs la loi à laquelle obéissent les fluctuations des substances premières, que l’Amour ne peut former l’unité sans en emprunter les éléments à la dissolution, et que la Discorde ne peut rien dissoudre sans préparer une nouvelle agglomération, c’est-à-dire sans travailler elle-même à l’unité. Ces deux forces sont donc indissolublement liées l’une à l’autre, c’est leur action commune qui produit l’existence du monde, un ensemble d’agglomérations et de dissolutions, une vicissitude perpétuelle de l’un et du multiple, où les hommes ignorants croient voir la naissance et la mort:
« Insensés, pauvres esprits à courtes pensées, ils croient que la naissance tire l’être du néant et que la mort détruit toute existence1! »
En réalité, « Sache qu’il y a d’abord quatre racines de toutes choses : Zeus étincelant, Héra, Aïdonée, le dieu nourricier, et Nestis * dont les larmes alimentent
1. Dans Plutarque Adrets . Colot., 15. — 5. Formes mythologiques du feu, de l’air, de la terre et de l’eau.
INFLUENCE DE L'ORPHISME.
toute source pour les mortels. Écoute encore une chose : pour aucun des êtres mortels il n'y a ni naissance ni terme marqué par la triste mort, mais seulement un mélange et une dissolution des éléments mélangés; ce sont les hommes qui se servent du mot de naissance »
« Je dirai quelle est la double loi des choses : tantôt de plusieurs se forme l’un, tantôt au contraire l’un se divise en plusieurs. Double est la naissance des êtres mortels, double est leur disparition. Car, si par la dispersion des éléments ils s’atténuent et se dissipent, les éléments ne se dispersent que pour se réunir et l’enfantement est mêlé à la destruction. Et cette vicissitude perpétuelle ne cesse jamais d’exister: tantôt l’Amour’ rapproche les éléments dans l’unité, tantôt l’action haineuse de la Discorde les sépare et les emporte chacun de son côté. Ainsi, parce que le multiple donne naissance à l’un et que l’un se résout à son tour dans le multiple, les êtres naissent sans être destinés à durer; et parce que cette vicissitude se continue sans jamais s’interrompre, ils subsistent éternellement dans un cercle indissoluble’. »
En dehors des substances élémentaires, le feu, l’eau, la terre et l’air, la Discorde funeste fait équilibre à l'Amour qui habite au milieu d’elles : en équilibre elles-mêmes par l’égalité de leur nature *, complètes,
I. Dans Plutarque De Placit. Philos. ,\, 30. — ‘2. «frXotr,;, l'amitié, exprime exactement la même idée cosmogonique que ’Kptu;, 1 amour. Empédoele a sans doute préféré le premier mot comme s'opposant plus directement à Neïxoç, la discorde , — 3. Dan> Simplic., Phys., fol. 34 a. v. 1-13.— 4 Ibid., v. 19-20.
IDÉE DD MONDE
indépendantes, ces deux puissances se partagent la domination du monde en vertu d’un pacte inviolable; elles s’y succèdent régulièrement : « Lorsque dans les membres du divin Sphæros) s’est développée la grande Discorde et qu elle s’est emparée de l'empire au terme fixé, quand son tour est venu et que les temps marqués par le vaste serment sont accomplis'.... »
Mais, si l’Amour et la Discorde concourent ensemble à constituer l’état actuel du monde, on ne peut confondre ni leurs fonctions ni leurs effets :
« Je remonterai le cours de mes cbants, pour dériver encore ce discours après celui qu’on vient d’entendre. Lorsque la Discorde est descendue tout au fond du tourbillon et que l’Amour s’est établi au centre, alors tous ces éléments se rapprochent pour former l’unité. Ils se réunissent volontairement, mais non pas tout d’un coup. Beaucoup en effet, au moment où s'accomplit la vicissitude du mélange, restent non mélangés , retenus par la Discorde qui se maintient en partie dans les régions supérieures. Car elle ne s’était pas retirée absolument tout entière à l’extrémité dernière de la circonférence, mais une partie seulement de ses membres s’était déplacée, une autre restait. A mesure qu’elle reculait dans sa retraite tumultueuse, l’Amour avançait, communiquant à tout une douce et divine impulsion : aussitôt entremêlant leurs routes, les éléments immortels deviennent mortels
ce qui était pur se mélange, et ainsi, par ces intimes unions, se versent dans le monde, spectacle merveil-