PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS
Qui n’a pas connu les dernières années de l'Ancien Régime ne connaît pas la douceur de vivre », disait volontiers Talleyrand, exprimant par là tout l'attrait exercé par la vie de société en France telle que l’avait connue la fin du XVII siècle. Venir en France, être présentés à la cour de Versailles, jouir: de cette vie de plaisirs et de fêtes menée par les hautes Classes, c'était alors le désir de tous les étrangers de marque. « Faites votre fortune où vous êtes, mais jouissez-en à Paris », disait Quintin Crawfurd, nabab de Manille, qui menait dans la capitale une existence somptueuse. La France était vraiment le rendez-vous de l’Europe cultivée ; sa langue venait d’être proclamée la langue universelle par l’Académie de Berlin, ses modes, ses arts, sa frivole élégance étaient copiés par tous les étrangers qui venaient prerdre chez elle des leçons de savoir-vivre.
Beaucoup s’y fixaient ; de grands seigneurs étrangers, qui ne résidaient pas toute l’année sur leurs terres, venaient à Paris ou aux environs mener cette vie facile et luxueuse. Bien des princes, allemands surtout, entraient dans l’armée et y achetaient des
régiments. En Alsace, en Lorraine et dans le Nord de la France,
soit par le hasard des guerres et des traités, soit par des alliances entre grandes familles, ces princes étrangers possédaient de très vastes domaines,
Cet état de choses subsistait encore en 1792. Certes, les excès
de la Révolution avaient chassé quelques étrangers de marque :
mais beaucoup restaient encore, et tous y avaient conservé leurs
biens. Or, le 20 avril, sur la proposition de Louis XVI, l’Assemblée Législative déclarait la guerre au Roi de Hongrie et de Bohème. La possession de territoires considérables en France par
des étrangers n'’allait-elle pas poser devant le Gouvernement un
important problème politique ?
Avant d'étudier les mesures concernant les sujets. ennemis que la France fut amenée à prendre, il nous faut voir l’'importance des biens dont ils se trouvaient propriétaires, souvent depuis fort longtemps : biens fonciers considérables appartenant surtout à des princes allemands — maisons de commerce, banques et industries, dont certaines, et des plus importantes, étaient dirigées et commanditées par des Anglais, des Hollandais, ou des Allemands — capitaux, immeubles, ou titres possédés par de très nombreux étrangers appartenant à tous les degrés de l'échelle
sociale (1).
En 1789, les limites de la France étaient sur bien des points fort mal déterminées. Certaines parties de sa frontière étaient encore sous une domination indivise ; des enclaves intérieures ou extérieures, possédées en toute souveraineté par des princes français et même étrangers, faisaient de la carte de ces régions un ensemble qui rappelle à nos yeux le morcellement actuel de la terre de France en petites propriétés.
Ici, la Provence prétendait se gouverner « en qualité de co-Etat,
(1) Etudiant les étrangers en France sous le seul rapport de leurs biens, nous ne donnerons pas ici une liste de tous ceux qui se trouvaient alors dans notre pays, et nous m'étudierons pas le rôle politique que certains voulurent y jouer, si ce n’est pour mieux fixer la physionomie de quelques-uns d’entre eux. Ces étrangers et leur vie sous la Révolution ont été étudiés par M. Mathiez, dans La Révolution et les Etrangers.