‹ Le séquestre des biens ennemis sous la Révolution françaiseChapitre 5 sur 68 · BANQUIERS, FINANCIERS, COMMERÇANTS · texte numérisé non relu

BANQUIERS, FINANCIERS, COMMERÇANTS

La Monarchie s'était toujours montrée. accueillante aux étrangers. À toute époque, les commerçants, les ouvriers étaient venus nombreux er: France, et beaucoup s’y étaient. installés. Au bout d’un certain temps, les nationaux de certains pays, tels que les Suisses et les sujets du Pape à Avignon ou dans le Comtat Venaissin, étaient réputés régnicoles,. et. des conventions. diplomatiques garaniissaient leurs privilèges (1).

Aussi n'est-il pas étonnant de voir qu’au. moment de la Révolution nombreux. étaient, les étrangers installés, dans notre. pays, et y possédant quelques-unes. des plus importantes maisons d’industrie ou. affaires commerciales. Bien des. maisons de banque se trouvaient aux mains de Suisses, d'Allemands, de Gênois ou d’Anglais. A l’occasion même, ces hauts personnages du monde financier ne dédaignaient pas de se mêler à la politique. C’est ainsi qu’ « on découvre leur main dans la. prise: de la: Bastille,

dans la déclaration de guerre contre l'Autriche » (2), et qu'on les

retrouvera. plus tard dans. les luttes des, partis, attisant le, feu

- révolutionnaire.

Une des banques les plus considérables de la place de Paris était la célèbre maison Boyd Ker et. Cie, 9 rue de Grammont, qui figure. dans L’Almanach. Royal. parmi. les. cinquante banques pour les traites et remises de place à place agréées, chaque année,

(1) A. Mathiez : La Révolution et les Etrangers, p. 8. Dans ce:-lirre, l’auteur étudie la: plupart. des étrangers dont nous allons, parler, notamment dans les, pagas, 100 à 120, consacrées à Proly, Wialckiers, @Gusman, Frey.

@) Annales révolutionnaires, tome XII, p. 218.

par le contrôleur général des Finances (1). La maison avait été fondée en 1785 par John William Ker, écossais d’une quarantaine

d'années, et par Walter Boyd junior, commandités par le baron de Kessel ; et, depuis lors, elle avait si bier: prospéré qu'elle était sans contredit une des plus grandes banques d'Europe (2). En 1791, l'acte de société fut remanié et l'affaire, portant toujours la même

raison sociale, fut commanditée par M. de Laborde-Méréville,

banquier de la reine Marie- Antoinette.

A Paris, la maison Boyd Ker est la banque äu ministre Pitt, et du Foreign Office. En relations d'affaires très suivies avec la

maison bruxelloise Veuve Nettine et Cie, qui s'occupe d’affaires

coloniales, d'opérations financières, et lance sur les places de Londres et de Paris les emprunts du Gouvernement autrichien, elle est, dans cette ville, son principal correspondant. La banque Boyd Ker s’occupe surtout du change et du commerce des traites

et des remises, et se trouve ainsi en relations avec les principales

banques d'Europe : Heath de Gênes, Salverte de Florence, Smith et Atkinson de Londres, Van Damme de Bruxelles, Parish et Cie de Hambourg. Elle a des clients dans presque tous les pays, à Cadix, à Barcelone, à Livourne, à Amsterdam, même à Dantzig (3).

La distinction entre banque de commerce et banque d’affaires était moins nette encore autrefois qu'aujourd'hui, et la maison Boyd Ker s’occupait également à l’occasion d'entreprises commerciales. C’est ainsi qu'elle avait des intérêts dans les mines et forges de la province de Luxembourg, dans les clouteries et autres établissements de Charleroi.

Elle s’occupait. aussi de lancer divers emprunts ; elle fut de la sorte en relations suivies avec le prince Philippe d'Orléans, et

(1) Nul ne pouvait être admis sans être présenté par dix au moins des ban- ‘quiers précédemment agréés. N

(2) Archives Nationales T 1604.

(3) La plupart des papiers d’affaires de la banque, relatifs surtout à l’année 1793, sont au dossier Boyd dans les liasses du Comité de Sûreté générale. Archives Nationales F7 4.615.

traita avec lui pour en émettre un en Hollande, à son profit. Celui-ci n’avait d’ailleurs pas suffi pour restaurer les finances du prince, qui laissaient souvent à désirer, et, pour un prêt de 800.000 livres qu’elle lui consentit ensuite, Philippe d’Orléans avait déposé à la banque en nantissement 90 actions sur la pairie d’Avesnes et une partie des titres du susdit emprunt. Les affaires faites entre eux étaient donc fort importantes. Par acte notarié du 11 octobre 1790, le duc avait fait transport à la banque de 2.079.425 livres, moitié de la somme productive d’intérêts à 5 % à laquelle avait été liquidée la dot de la Reine d’Espagne, nièce de la duchesse d'Orléans, et des intérêts y attenant à dater du 1* janvier de ladite année (1).

A la banque Boyd, comme dans les autres maisons, les clients mettaient leurs titres en dépôt — actions d’affaires coloniales, comme celles des Compagnies des Indes et du Sénégal (2), titres d'emprunts de 1784 et 1785 ou valeurs industrielles — et la maison: percevait pour eux les coupons et les intérêts. Beaucoup avaient des comptes courants chez Boyd Ker ; ceux-ci ouvraient à certains des crédits de circulation, faisaient des avances sur titres, des constitutions de rentes viagères. En un mot, la maison Boyd Ker traitait la plupart des opérations bancaires, et comme banque commerciale elle était la plus importante des maisons étrangères de la place de Paris.

Walter Boyd — qui d'autre part était à Londres l’associé de l'importante banque Boyd Benfield et Cie (3) — avait, au 7 rue de Grammont (numéro sectionnaire 668), dans la section de la Bibliothèque (4), son habitation particulière. C'était une grande maison, comprenant trois étages, chacun formant deux appartements de cinq pièces, l’un sur le devant, l’autre sur les derrières,

(1) Archives Nationales T 1688.

(2) Voir le procès avec Haller, banquier négociant. Archives de La Seine, Domaines 490. S

(3) Ceci est une légère anticipation, puisque ce m'est que le 15 mars 1793 que fut créée la maison Boyd Benñfeld et Cie.

(4) Celle-ci devint section de 1792, le 4 septembre 1792, et section Le Pelletier, ie 15 octobre 1793.

où se trouvaient une terrasse et une vaste cour (1). Boyd était de plus propriétaire eampagnard au village des Menus, près de Boulogne-sur-Seine. Il y avait, acquis de Paul Belin de Villeneuve, le 1* décembre 17941, un vaste domaine pour la somme de 60.000 livres. Celui-ci contenait, {7 arpents de jardins clos de murs avec potager, parterre, terrasse, bosquets, et Boyd y élevait: des bestiaux et, même des daims. Une superbe allée d'arbres conduisait de la maison, vaste bâtiment couvert d’ardoises sis entre cour et jardin, à la porte du bois de Boulogne.

Depuis quelque temps, Boyd était entré aw Club de Valois et Ker au Club monarchique. Mais jusque là ils me s'étaient pas mêlés, ostensiblement du moins, à la politique agissante.

Une autre maison importante. de la place de Paris, sise rue Vivienne, était, la banque Vandenyver frères et Cie. Cette maison avait été fondée en 1761, sur la butte Saint-Roch, rue Royale (8), par Vandenyver père, sujet hollandais, et elle avait repris les affaires de la banque Goossens, rue des Victoires. À cette époque, elle commanditait diverses entreprises commerciales, notamment celles du sieur Guffray, négociant charentais qui fournissait des souliers aux colonies.

Lors de la guerre d'Amérique, la maison Vandenyver s'était chargée des intérêts en souffrance de divers armateurs ou négociants hollandais. C'est ainsi qu’elle avait esté en justice au lieu et place des, affréteurs et chargeurs. du « Wel te Wreede », qui avait été pris en mer et, conduit à Cherbourg (1779) et. pour: le sieur Streckeisen, dont le navire « Les: Trois Grâces » avait été saisi en 1780, une partie de. l'équipage étant soupçonné. d’être anglais. Il semble d’ailleurs certain que les frères. Vandenyver commaruditaient des. voyages aux colonies, notamment à l'île Saint-Domingue (3).

(1} Archives de la Seine, Domaines 704.

(2) La, rue, Royale Saint-Roch, devint en: 1793, la. rue. des, Moulinss,

(3) Ils avaient personnellement des intérêts dans, d’importantes: affaires: cola-

niales: 50. actions, de la Cie du: Sénégal, d’une valeur: mominale de 35.000: livres, intérêts dans la Cie des Indes, etc.

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Outre ces opérations qui la rapprochent du type de la banque d’affaires, la maison Vandenyver faisait à peu près toutes les autres opérations bancaires, dépôt de titres, commerce des lettres de change et billets à ordre, change de monnaies etc... En 1783, la banque avait déposé une soumission de 10 millions dans l’emprunt de 400 millions en viager qui venait d’être émis ; elle s’offrait à les payer mi-partie en traïtes et mi-partie en piastres,

__ce qui fut accepté.

En 1792, elle comptait des clients importants, et faisait montre dars ses choix d'un véritable éclectisme. Banquiers d’Anacharsis Cloots, l’Orateur du genre humain, les Vandenyver l’étaient aussi de Madame du Barry et du baron de Batz, le célèbre conspirateur royaliste (1). Dès 1790, pour suivre le mouvement révolutionnaire, et ne pas paraître suspect aux novateurs, JB. Vandenyver, l'aîné, s’était fait recevoir à la Société des Jacobins ; le 15 mai 1791, 11 allaït porter à la Société, avec ses compatriotes, la péti--

- tion qui demandait à la France d'intervenir contre le stathouder.

Er: dehors ‘de sa maison de banque, Vandenyver était à Paris

un important propriétaire immobilier. Il avait dans les sections

de T’Arsenal et des Quinze-Vingt de nombreuses maïsons : dans la «cour ‘de la Juiverie, les numéros 2, ‘3, 4 (louées 800 livres en 1789), 11 et 13 (louées 2.030 livres ‘en 1790), 14, 15.et 12 (chacune d'une valeur de 30:000 livres), 7 (louée 970 livres) et 9 (louée 1.460 Tivres) (2).

L’inmeuble de la rue des Moulins au coin de la rue ‘Thérèse (section du Palais-Royal), évalué 130.000 livres, Tui appartenait, ainsi que l'immeuble attenant (numéros 20 et 22). Une maïson qu’il possédait rue de Provence ‘était louée par lui 1:200 livres à Mme veuve Chevalier ; enfin il était propriétaire, dans la section de la Place Louis XIV (3), du 24 rue Vivienne, dont la valeur

(1) Archives Nationales F7 ‘477539.

(2) Répertoire de la série Q4 aux Archives de la Seine: Sommier des Domaines nationaux de la Ville de Paris, par H. Monin et L. Lazard.

(3) Devenue section du Mail, le 11 août 1792.

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locative était évaluée à 8.000 livres. Les Vandenyver comptaient parmi les plus riches des nombreux étrangers qui étaient venus chercher fortune en France.

Il y avait également à Paris un autre banquier hollandais : c'était Balthazar-Elie Abbéma, qui demeurait au 5 rue des Ménars.

Il avait fait sa fortune en Hollande, et lors de la Révolution: de 1787 embrassa la cause des patriotes bataves. Membre du Conseil d'Amsterdam, député aux Etats de la province de Hollande et président du comité de défense de la ville d'Amsterdam, il avait lutté contre le stathouder ; aussi, lors de la répression, et sur l'ordre de la princesse d'Orange, il fut déclaré déchu par les Etats et exilé. C’est alors qu'il se réfugia en France avec sa femme, ses deux fils et leur instituteur. À Paris, il s'était inscrit A au Club fayettiste de 1789, et faisait partie du comité batave.. CHR 1

Hollandais lui aussi, le courtier de change Louis-Benjamin Cal- ù mer, dont la maison se trouvait 13 rue de Choiseul, semble avoir possédé la confiance des patriotes, puisque la section: de la Bibliothèque le chargea d'effectuer ses recouvrements. Un autre Calmer (Isaac-Antoine-Louis), qui avait fait sa fortune avant la Révo- 4 lution à la Bourse et à la Caisse d’escompte, s'était alors retiré | dans son domaine de la Planchette, commune de Clichy-la- Garenne, et il y cultivait ses terres (1).

Chef de la puissante maison de banque Veuve Nettine et Cie, le vicomte belge Edouard de Walckiers résidait le plus souvent en France à l’époque que nous étudions. Il avait une fortune des plus considérables, évaluée à quelques dizaines de millions, gagnée en grande partie dans des entreprises coloniales. C’est ainsi que la maison Veuve Nettine et Cie avait fait construire en 1782, dans les chantiers de la Vilaine, un navire nommé la « Belle Pauline », qui alla plusieurs fois sur la côte d’Angola, pour faire la traite des noirs. En 1786, Walckiers avait fondé la société Walckiers-Romberg pour le commerce des Indes, et, en 1787, il

(1) Archives Nationales F7 4.631.

PP RS OT A ARRET Fe COPA T ON RES NT

achetait de nombreux titres d'emprunt de l’île de Grenade (1). En 17%, sa maison de banque est en relations d' affaires avec toutes les grandes banques d’E Europe, Boyd Ker de Paris, Ezelhiel et fils de Rotterdam, Fries et Cie de Vienne, Girardot Haller et Cie de Paris, Hope et Cie de Londres, Herries et Cie de Londres, - Parish et Cie de Hambourg. Le prince de Salm- -Kirbourg, le duc d’Arenberg, d’autres princes ne sont ses clients. Pour lui, il s'intéresse beaucoup aux sciences, à l'électricité, et notamment aux expériences aéronautiques. Il dut pousser celles-ci assez loin, et elles réussirent, si l’on en croit certaines lettres ; il aurait . même conçu l'expérience de Montgolfier quatre mois avant lui, et mérité sa gloire, puisque sous les yeux de ses concitoyens il parvint à trouver le moyen d'élever de grands poids dans les airs et de les diriger à volonté, au moins par temps calme (2).

Lors de la Révolution belge, Walckiers avait été le bailleur de fonds du parti Vonckiste. En 1791, il tenta de réconcilier celui-ci avec les Statistes, mais ne put réussir. À Paris, il est lié à cette époque avec quantité de personnages influents. Neveu du banquier Laborde-Méréville, il a des attaches à la Cour ; et il est de plus l’oncle du marquis de Chauvelin qui, en 1792, est ambassadeur à Londres. Il est aussi en relations avec Barnave, Lameth et avec les Girondins.

Il est adjudant général de la cinquième légion de l’armée parisienne, mais le 20 mai 1792 il sera obligé de démissionner, car il va acheter le 13 juin pour 230.000 livres le château et le domaine de Carlepont près Noyon (Oise), et l’acte constitutionnel ne permet pas de remplir une fonction publique dans un département autre que celui où l’on est domicilié. A cette occasion, il adresse à ses frères d'armes un adieu dans lequel il proteste de ses sentiments patriotiques :

« C’est en vous imitant que je pourrai m'’acquitter de la reconnaissance que je vous dois et justifier la confiance que vous

(4) Archives Nationales T 1670.

(2) Ces dossiers sont conservés aux Archives Nationales F7 477550,

Fe

m'avez témoignée. Vous pourrez la reposer en des mains plus

dignes ‘par leurs talents, maïs j’ose croire qu’elle ne seront pas

plus pures, et cette idée me console un peu des regrets ‘que j'éprouve en vous quittant (£) »

‘Certaines banques suisses importantes existaient alors à Paris. L'une était dirigée par Jean-Frédéric Perregaux, natif de Neuichâtel. Cette ville, qui appartenait au Roi de Prusse, était alliée aux Cantons Suisses, de sorte ‘que la nationalité de Perregaux était suffisamment douteuse pour que, selon les circonstances, il pût se prétendre Prussien ou Suisse. Après ‘avoir vécu en Suisse, en Angleterre et en Hollande, il s'était fixé longtemps avant la Révolution en France, par goût pour ce pays, disait-il, et habitait à Paris 5 rue Mirabeau (2).

Depuis 1789, il avait rempli consciencieusement ses devoirs de citoyen, capitaine de la neuvième compagnie de fusiliers de ‘la garde nationale, puis commandant du bataillon de la section Saint-Magloire jusqu’au 4 janvier 1792 (3). Parmi les nombreuses relations d’affaires de sa banque, il comptait beaucoup d'Anglais, des plus considérables, ‘et personnellement s'était lié avec quelques-uns d’entre eux : lord Auckland, ministre d’Angleterre à La Haye, milord Fitz Gerald, ambassadeur en France, lord Kerry, le docteur Priestley, Crawfurd. Il avait été aussi l'ami de Necker. Son associé était Gumbelsheymer, né à Francfort et ancien commis du banquier Betmanr: (4).

‘Sans compter fes banquiers Necker et Clavière, qui furent fous deux ministres des finances, nombreux étaient les Suisses, directeurs d'importantes maisons de banque, qui vivaient ‘alors en France. Citons Panchaud, citoyen de Genève et protégé par

(1) Cet adieu fut imprimé chez L. Potier de “Lille, rue Favart. Bibliothèque Nationale In27 20:881. ;

(2) En 1793 elle devint la rue du Mont-Blanc. Avant 1791, comme aujourd'hui, elle portait le nom de rue de la Chaussée-U’Antin.

(2) Sur Perregaux, voir A. Mathiez: Autour de Danton.

(4) IL était l'ancêtre du chancelier allemand Bethmann-Hollweg. Annales révotutionnaires, tone XET.

l’ancien contrôleur des Finances Calonne, le zurichois Jean-Gaspard Schweizer, qui habitait rue Taitbout un somptueux immeuble, les frères Mallet rue Mirabeau, le banquier parisien Jean-Louis Grenus, qui était en relations d’affaires avec la plupart des centres commerciaux d'Europe, Isaac Thélusson, etc.

Un banquier allemand d’Aïx-la-Chapelle, Jacques-Henri Wie-

- denfeld, avait quitté en 1791 la maison que dirigeait son père et était venu à Paris, pour tenter d’y faire des affaires. Il s'était associé le 17 janvier 1792 avec Jean-Aloys van Houten, chacun devant mettre par moitié ses biens dans l’organisation de la loterie

de Ryckholt qu'il s'agissait de créer ; l’autorisation avait été obtenue d’Antoine-Ignace-Casimir, baron de Ryckholt et Bounom, qui leur en avait concédé l'exploitation pour douze ans, moyennant soixante louis d’or par an (1).

On devait faire trois tirages de « lotto » par semaine, et les asso-

ciés s'étaient assuré la collaboration d'un certain Sutaire, chevalier de l’ordre de Malte, pour 100 livres par mois et 300 livres de

« pot de vin ». Enfin on s'était adressé à Paris à M. Cliquot, « fort accrédité dans les opérations de loterie, jouissant dans cette capitale d’une confiance très étendue et joignant à la théorie de cette spéculation une pratique consommée ». On devait miser sur Bruxelles, Cologne, Offenbourg, et les mises seraient offertes à un taux déterminé : l'extrait simple à quinze fois et le déterminé à soixante-quinze fois ; l’ambe simple à deux cent quatre-vingts fois et l’ambe déterminée à cinq mille cinq cents fois ; le terme enfin à six mille fois. Il y aurait à Paris un crédit proportionrié aux affaires de Cliquot, et celui-ci aurait un traitement fixe et 10 % dans les bénéfices (2).

Bref, tout était prêt, et le lotto de Ryckholt devait détrôner, à ce

que disait l’abbé Sutaine, celui de Wiesbaden. Les clients seuls

manquèrent : devant leur insuccès, les associés se brouillèrent et l’acte de société fut rompu en mars 1792.

{1) Archives Nationales T 17.

(2) Archives Nationales T 1.552.

Wiedenfeld dut donc chercher autre chose. T1 habitait alors un

‘appartement au ‘34 rue Thévenot (1), loué 1.200 livres au sieur Mathieu Bertrand. Le 25 mars 1792, il loue dans un autre immeuble, 525 rue Neuve Saint-Augustin, puis il repart à Aix- ‘ Ja-Chapelle où il va diriger la banque de son père. Nous le retrouverons plus tard en France, fournisseur ‘des armées de la République.

Divers Génois avaient ouvert à Paris des maisons de banque ; parmi eux, on peut citer Dania, 8 rue du Faubourg-Poissonnière, ‘associé avec son compatriote Merlo (2), Giambone, 20 rue ‘de Bondy, Picaluga, rue de Richelieu (3), enfin Rapalli.

Deux banquiers et négociants bruxellois étaient venus aussi s'établir en France, l'un à la veille, l’autre au début de la Révolution. C'étaient deux frères, Michel et Henri Simon, ‘fils d'un riche sellier, qui pensaient trouver à Paris les moyens accroître ‘une fortune déjà considérable. Intéressés dans la grande banque Greffulhe :et Monts, ils avaient de hautes relations politiques, Camïlle Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Chabot, et menaient une vie fastueuse (4).

Enfin ül faut “encore ‘citer, pour terminer cette énumération ‘des principaux banquiers-étrangers que la Révolution trouva en France, quelques Anglais : James Carrey, banquier 709 rue ‘du Bac, qui faisait surtout des affaires avec l'Angleterre, Sir Robert Smith (5), ét Sir John Lambert. Celui-ci, dont la banque se ‘trouvait 66 rue de Richelieu, était le petit-fils d’un Français que Ja Révocation’ de l’édit ‘de Nantes avaït chassé, et qui s’était alors fait naturaliser Anglais. Sa famille était restée en Angleterre, où son frère était capitaine de vaisseau et son fils capitaine des gardes

‘(1) Dépuis rue Réaumur.

(a) Celui-ci possédait à Champigny ‘une maison de campagne.

(3) Cette rue devint en 1793 la rue de la Loi.

(4) M. Mathiez a consacré dans son livre Autour de Danton, Payot ‘1926, une étude aux frères Simon,

(5) IL fut emprisonné sous la Terreur, et revint en France en 1801 pour ‘recouvrer ses biens.

du Roi. Quant à lui, retiré des affaires depuis sept ans, il vivait de ses 60.000 livres de rentes, consistant notamment dans les revenus de ses actions de la banque de Saint-Charles et de la Compagnie des Indes (1).

A côté des banquiers dont nous venons de parler, il y avait dans les sphères du grand commerce et de la haute finance

beaucoup d’étrangers, venus en France se livrer au jeu de la spé-

culation ou tenter d’y faire des opérations lucratives.

Parmi eux, le plus connu était sans doute Pierre-Jean-Bertholi Proly, né en 1751 du banquier Balthazar Proly, ancien receveur général des domaines et finances de Belgique et de Marie-Anne Cloots. On le disait d’ailleurs fils du célèbre chancelier autrichien: prince de Kaunitz.

Après s'être initié à Nantes au grand commerce, il s’était lancé dans les affaires coloniales. En 1782, il fait armer le navire « La Ville de Vienne », battant pavillon autrichien, pour le commerce des Indes ; l’année suivante, il arme un autre navire, « Les Deux Frères », pour le même commerce. IL projette aussi des affaires avec l’Extrême-Orient, pour la porcelaine, le thé, le bois et les soieries. Il s’entend, pour ces expéditions lointaines, avec la « Compagnie privilégiée de Trieste et de Fiume », qui lui consent des crédits ; la maison Boyd Ker lui fait également des avances sur titres. |

En 1787, il fonde une société, à capital très important, pour faire durant neuf ans le commerce de la Mer Rouge et des Indes. Le comité était composé de lui-même, du chevalier du Saint-

Empire Dimpfel, de Peyssonnel, Pallart et Pache. La maison

commanditaire serait à Marseille, sous la raison sociale Guys

(1) Lorsqu'il fut arrêté sous la Terreur, Lambert se défendit d’être Anglais, et prétendit avoir été nauralisé en 1760, Archives Nationales FT 4761. Nous m’avons pu trouver la preuve de sa naturalisation ; en tout cas ïl fut considéré comme Anglais.

cousins et Cie. La première expédition devait être de 4.000.000 de livres, mais le privilège exclusif de la Compagnie des Indes les força à demander au roi de Sardaigne le droit de prendre son pavillon ; la vente de la cargaison à Nice devait donner à la douane des bénéfices considérables, et leurs vaisseaux iraient « faire retentir à l’autre bout de l'hémisphère la gloire de l'auguste monarque » dont ils auraient reçu tant de bienfaits (1). >

Depuis 1783, le comte de Proly s'était fixé à Paris, et s'y occupait beaucoup de spéculations de bourse .Chez son agent de change . Orry la Roche, il a toujours des valeurs pour plus d'un million. En 1788, il joue à terme sur les actions de la Caisse d’escompte, sur celles de la Compagnie des Indes (en avril il en achète pour 1.400.000 livres), et sur des valeurs d'assurances. En avril 1788, son compte courant monte à 2.785.638 livres 10 $. 6 d. En trois mois les opérations portent sur 14 millions de valeurs, somme considérable pour l'époque, les unités d'alors et celles d’aujourd'hui ne pouvant se comparer (2). Certaines de ces opérations sont faites d’ailleurs de compte à demi avec Régnier, ancien conseiller à la Cour des aides, avec qui il s’est associé.

Il achète des tableaux et des objets précieux, mène une vie somptueuse, dépensant sans compter, fréquentant les plus hauts personnages. Il s’est dépeint lui-même « paresseux, aimant la table et le vin, franc, brusque et disant après diner, sans aucune retenue, ce qu'il avait pensé dans la journée ». On aurait pu croire qu'un bon vivant comme lui éviterait de se mêler au courant révolutionnaire, et pourtant le voilà qui se jette dans la politique, se lie avec Desmoulins et Hérault de Séchelles, avec Bentabole, Barère et Chabot, Fabre d'Eglantine et Hébert. I1 prend part à la Révolution belge ; en décembre 1791, il fonde un journal, « Le Cosmopolite », et il y lutte pour éviter la

(1) Archives Nationales T 938.

(2) I1 est impossible d'établir une exacte comparaison entre la valeur marchande de l'argent à cette époque et celle d'aujourd'hui. Mais il mous semble qu’en multipliant par %5 les prix d'alors on sera plutôt encore au-dessous de la vérité.

Va

&uerre entre la France et l'Autriche. Ce Journal disparaît d’ailleurs à la veille de la déclaration de guerre (1).

Juif d’origine portugaise et ami de Proly, Judas-Jacob Péreira, (qui signe J. de Pereyra), était en 1792 propriétaire d’une manufacture de tabac à Paris, sise 413 rue Saint-Denis. Du 15 avril 1794

8u 15 mars 1792, il avait été associé avec Laborde de Saint- Romain, puis avait gardé l’affaire pour lui seul. Il avait pris de plus pour l’année 1792 une patente lui permettant d'exercer une

profession quelle qu’elle fût dans le ressort de la municipalité de Paris. Lui-même habitait au 193 rue Saint-Denis (2).

Figure énigmatique que celle d’un autre étranger, un Espagnol, Andrès-Maria de Gusman (3), que nous voyons collaborer au Cosmopolite aux côtés de Proly, avec qui. il s'est trouvé mélé à la Révolution belge. Né à Grenade en 1753, il avait fait ses études en France, à l'Ecole militaire de Sorèze. Fixé à Paris longtemps avant la Révolution, il mène alors une existence fastueuse, vivant d’agiotage et d’expédients. Il se fait passer tantôt pour le baron allemand Defrey, tantôt il se dit le chevalier de Saphaño, fils de l'électeur de Cologne (4), et tantôt il fait remonter sa généalogie aux anciens ducs de Bretagne. En 1792, nous le trouvons mêlé à la politique, ami de Delacroix, commensal de Danton, Il habite alors 36 rue Neuve des Mathurins, sur la section de la Place Vendôme.

Espagnol lui aussi, François Cabarrus (5), administrateur de la Banque Royale de Saint-Charles, banque d’Etat espagnole, avait des intérêts en France. Le 4 août 1787, la société dans laquelle i}

(1) Voir à la Bibliothèque nationale Lb41 2245 : Réponse de Proli (Belge réuni)

aux calomnies réunies contre lui par la femme d'un émigré et par deux de ses

affidés.

(3) Sur Gusman, voir Mathiez: Autour de Danton, les Annales Révolutionnaires de maïi-juin 1916, et un article de A. Morel-Fatio dans la Revue Historique de maijuin 1916

(4) Déclaration d'’Elisabeth Cavillier pour le procès des Dantonistes. Archives Nationales W 342.

(5} Père de Mme Tallien.

se trouvait avec Jean-Jacques Lecoulieux, Simon-Emmanuel-

Julien Lenormand, Louis-Jacques Dangirard et Pierre Lalanne, passait avec Jean-Pierre Brulé et François Geney, ingénieurs, un contrat pour entreprendre le canal Royal de Paris, entre l’'Ourcq et la Marne. Les devis furent établis, les plans levés, et les ingénieurs proposèrent des règlements qu'accepta la société. Puis, sans que les raisons en soient bien connues, les associés firent cesser les travaux. Il en résulta un procès que leur intentèrent les ingénieurs. Le 10 juillet 1790, le Châtelet prononça un arrêt déboutant ceux-ci de leur plainte ; mais ils firent appel, et l'affaire était encore pendante en 1792 (1).

En 1790 et 1791, Cabarrus avait acheté beaucoup de de nationaux, sans toujours paraître en nom. C'est ainsi que, le 12 septembre 1791, on lui adjugeait pour 401.000 livres l’abbaye de Lisle à Ordonnac en Médoc, avec les domaines y attenant, autrefois propriété de l’évêque de Bazas (2). À Paris, il s'était fait admettre, dès 1790, au club des Jacobins.

Un Hollandais, né à Heusden en 1756, Jean-Conrad de Kock (3), chassé de son pays par la Révolution, s’était fixé en 1787 à Paris. Il était resté d’abord deux ans comme commis dans la grande banque Girardot Haller et Cie; puis il s’intéressa dans la banque connue sous la raison sociale Sertorius et Gie, rue Bourbon (4), avec les Allemands Schuchardt et Niebecker. I possédait aussi à la Glacière, au Faubourg-Marcel, une manufacture de toiles. A Passy, il était propriétaire d’une très belle villa 31 rue Chalier, où il vivait avec sa femme et ses neuf enfants. Entré, comme la plupart de ses compatriotes, dans le courant politique, il faisait partie du Comité batave et était membre du Conseil

(1) Archives de ta Seine, Domaines 708.

(2) La vente des viens nationaux dans le Cher et dans l& Gironde, par M. Marion, p. 101. Archives de la Gironde Q 5617.

(3) On trouve aussi les orthographes de Kook, le Koc, Kok. Conrad de Kock fut

le père du romancier du même nom.

(4) En 1793, cette rue devint la rue Neuve-Egalité, et la banque prit le n° 344.

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- d'administration de la Légion franche étrangère (4). Il recevait,

souvent Hébert et les hommes politiques du temps, ce qui causa d’ailleurs sa perte.

Un Allemand se faisait alors remarquer par son enthousiasmé novateur et par ses principes humanitaires. J.-B. Cloots, qui avait, pris le prénom d’Anacharsis, s'était à peu près fixé à Paris dès 1775, à l’âge de vingt ans. Il s'était fait, avant la Révolution, une

certaine renommée littéraire par des ouvrages philosophiques et

politiques. Dans la Révolution, il vit un événement mondial, et,

voulut en appliquer les. principes à l'humanité : c’est ainsi qu'il

avait, le 19 juin 1790, présenté à la Constituante une députation d'étrangers. Aussi fut-il surnommé l’ « Ambassadeur D, - « l’Orateur du genre humain ». Riche de 100.000 livres de rente, il habitait à Paris l'hôtel de Modène, rue Jacob, qu’il avait meublé magnifiquement, et à la campagne il possédait une belle maison à douze lieues de la capitale.

Il nous faut enfin signaler l’arrivée, au moment de la déelaration de guerre, en avril 1792, de Junius ét d'Emmanuel Frey, deux riches Autrichiens. Ceux-ci, qui s’appelaient en réalité Dobruska-Schoenfeld, avaient quitté Vienne en 1791, avec leur secrétaire Deiderichsen, un Danoïs. Ils arrivent d’abord à Strasbourg, où ils se font passer pour des victimes de l'aristocratie viennoise. Bientôt ils vont s'installer à Paris avec leur sœur et leur neveu dans un bel hôtel de la rue d'Anjou, et ils se lient avec quelques-uns des révolutionnaires les plus en vue, chauds Jacobins, au moins en paroles. On les trouve d'autre part mêlés à des tractations financières plus ou moins régulières.

Dans un projet de rapport sur la conspiration de Batz, que l’on trouva dans ses papiers après sa mort, Robespierre a tracé de Junius Frey un curieux portrait, intéressant d'abord pour nous aider à mieux comprendre sa physionomie, mais aussi et surtout

(1) 11 fut de ceux qui portèrent, le 15 mai 1791, une pétition aux Jacobins pour demander à la France d'intervenir contre le stathouder.

parce qu’il pourrait très exactement s'appliquer à nombre de ces =

financiers étrangers dont nous venons de parler, qui avaient, sans aucuñe conviction et seulement pour tenter de sauver leur fortune ou même pour essayer de l’accroître à la faveur des troubles, embrassé avec chaleur la cause révolutionnaire, et qui, n’ayant à la bouche que les mois de liberté et d'égalité, n'avaient au fond du cœur qu’une ambition démesurée :

« Junius Frey, écrit Robespierre, avait associé au nom qu’il avait adopté (1) celui du fondateur de la liberté romaine. Il était entouré de titres patriotiques. Aucun des patriotes qu'il attirait chez lui n’y entrait sans le surprendre la plume à la main, rêvant sur les droits de l’humanité, ou courbé sur les œuvres de Plutarque ou de Jean-Jacques ; l'extérieur austère et le costume révolutionnaire de Junius répondaient parfaitement à l’idée d’un si

grand Caractère; la coupe philosophique de sa chevelure, le bonnet

rouge qui ornait sa tête. garantissaient à toute la terre la pureté de son patriotisme ».

Ce n'était pas seulement les étrangers de marque qui s'étaient ainsi fixés en France. Fabricants, artistes, simples ouvriers ou petits commerçants, nombreux étaient ceux qui étaient venus chez elle dans l’espoir de faire fortune plus rapidement que dans leur patrie. à

En 1792, on en trouvait donc beaucoup, établis tant dans l’industrie que dans le commerce. Nous n'avons pas ici l'intention

d'en dresser un tableau complet, mais nous voulons seulement

citer quelques noms d'artistes et d'ingénieurs connus à cette époque, et essayer de montrer, par certains exemples pris dans le petit commerce, notamment à Paris, qu'il n’y avait pour ainsi dire pas de profession où il n’y eût quelque étranger.

Un ingénieur anglais, William Playfair, frère du mathéma-

(1) Frey signifie libre.

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