PROPRIÉTAIRES, PENSIONNÉS, RENTIERS
Nous avons rappelé au début de ce livre le mot de Quintin Crawfurd : « Faites votre fortune où vous. êtes, mais jouissez-en à Paris », maxime qui montre bien l'attrait exercé à cette époque par la Société française. Pour lui, après avoir amassé à Manille une fortune considérable, il s'était fixé à Paris en 1790, louant le bel hôtel du 12 rue de Clichy (1), section Mirabeau (2). Il y avait réuni des trésors artistiques, des peintures et des statues du plus haut prix. En 1791, il avait aidé la fuite du Roi à Varennes, en remisant dans son “hôtel la berline de voyage fournie par la * baronne de Korff. =
Un autre Anglais de marque, lord Kerry, habitait plus souvent à Paris, dans le bel hôtel du 5 rue d'Artois (3), qu'il louait pour 10.000 livres à M. de Laborde, que dans ses terres du comté de Kerry. Baron de Lixnow et pair d'Irlande, il descendait d’une des plus anciennes familles de ce pays et y possédait d’importantes propriétés, qui lui assuraient des revenus fort beaux pour l’époque (6.363 livres sterling en 1774). Depuis son mariage en 1768, il demeurait constamment en France, et c’est là qu'il se trouvait en 1792 (4).
Depuis quinze ans déjà, un autre Anglais, Henri Seymour,
(1} La rue Nouvelle fut ouverte en 1879 sur l'emplacement de cet hôtel, qui, acquis par l'Etat, était devenu en 1826 la prison pour dettes, dite de Clichy.
(2) Plus tard section du Mont-Blanc.
(3) Rue Cerutti de 1792 à 1814, d'Artois ensuite, rue Laffitte en 1830.
(4}A sa mort, en 1818, ses titres et dignités passèrent à son cousin, lord Lansdowne.
neveu des ducs de Somerset et membre du Parlement d’Angleterre, s'était fixé en France où il habitait tantôt l'hôtel du 129 rue
de la Planche (1), que lui avaient loué pour sa vie durant les dames religieuses de la Conception, et tantôt son château de Prunay en
Seine-et-Oise, près de Marly. Marié avec une Française, Anne- Louise-Thérèse de la Martellière, il ne s'était pas entendu avec elle, et depuis 1780 ils viväient séparés. À Prunay, où il était le voisin de campagne de Mme du Barry, il menait une existence de grand seigneur, très accueillant, donnant de magnifiques réceptions : tous les dimanches soirs, on dansait dans le parc, et ces fêtes laissèrent dans le pays un souvenir durable puisque, à ce que rapporte M. Alger, on se les rappelait encore en 1870 (2).
Seymour, qui se faisait appeler comte de Seymour, s’occupait de ses terres et composait des poésies. 11 traduisit même en vers un poème sur les jardins, dédié « aux vrais amateurs du jardinage » qui avaient adopté le Jardinage à l’anglaise, dans l’ambition de tirer la simple nature de l'esclavage que la main dure et tyrannique de l’art lui avait imposé depuis plusieurs siècles. « Heureux, disait-il, si leur suffrage, joint à mes faibles efforts, pouvait rendre la liberté à la nature encore trop enchaînée, fortifier l'enfance d’un goût naissant, et rappeler les nymphes de la campagne à leurs anciennes demeures, les parcs et les jardins (3) ».
En 1791, un Anglais né à Lincoln, Louis Disney-Ffitche, avait quitté l'Angleterre avec ses deux filles de quinze et seize ans pour voyager en Europe. 1l avait commencé par visiter la France, et s'était installé à Paris, rue Beautreillis, dans la section de l’Arsenal. Puis « la beauté du climat de ce pays, et plus encore les douceurs de la liberté le décidèrent à y séjourner quelque temps ».
Bientôt, on le voit acheter des propriétés à Paris, un château à la campagne, comme s'il désirait s’y fixer définitivement. Le
(1) Depuis rue de Varenne, (2) Engtlishmen in the French Revolution.
(3) Archives Nationales T 987.
16 février 1792, il acquiert l'hôtel de Boynes, rue du Faubourg Saint-Martin, Le 4 mars suivant, Nicolaÿ lui vend la Basse-cour Lamoignon, immeuble situé 45 rue Pavée, au coin de cette rue et de celle des Francs-Bourgeoïs, dans la section du Roi de Bicile (4). Le 21 juillet enfin, il va acheter à Racine-Monville le domaïne de Retz, en Seine-et-Oise, et deux immeubles rue d'Anjou. Et toutes ces acquisitions étaient de fort grands domaines,
de très beaux hôtels. L'hôtel ou maison de Boynes, «entre la rue des Récollets, la rue du Faubourg Saint-Martin et la rue des
Vinaigriers, comprenait environ deux hectares et demi (exactément 24.897 m° 69). La construction couvraït 4350 m°, en deux corps de logis, le grand et le petit hôtel de Boynes ; il y avait deux cours, des écuries, un grand jardin. Le tout fut cédé à Disney- Ffitche pour 300000 livres. Les deux immeubles qu’il acheta ensuite, aux 37 et 39 rue d’Anjou (2), section du Roule, étaient connus sous le nom de petit et grand hôtel de Monville. Tous deux étaient de beaux hôtels du xvin° siècle construits par Boulée ; le grand hôtel couvrait “une superficie de 370 toises, et,
- de l’autre côté, il y avait un fort beau jardin. L'intérieur était
agréablement décoré : de belles cheminées en marbre, et le tout parqueté (3).
Sa propriété de campagne, située à quelques kilomètres et sur la commune de Chambourcy, était dite « le Désert de Retz ». Le domaine était de 80 arpents (4), tant en. bois qu’en terres labourables-et en potagers, le tout clos de murs ; la terre était fertile, la
(1) C'était un vieil hôtel construit par Robert de Beauvais en 1555, agrandi par Diane de France, fille de Henri II, puis habité par le duc d'Angoulême, fils de Charles IX, devenu enfin hôtel de Lamoïignon. C’est là qu’Alphonse Daudet habi-' tera en 1867.
@) N°" sectionnaires 21 ‘et 22.
(3) Le petit hôtel de Monville fut habité après TEmpire par M. de la Tour
‘du Pin (1824), puis par la princesse Belgiojoso en 1835. Le grand, par Talleyrand
(1806) et le duc de Daïlberg (1811). Tous deux furent détruits en 1855 par le perce-
ment du boulevard Malesherbes.
(4) L’arpent de Paris valait 34 ares 19 centiares: Îla propriété était donc de 27 hectares environ. £
maison grande et agréablement située. Plusieurs pavillons, dont …
un chinois, se trouvaient dans le parc ; il y avait une belle orangerie avec quelques centaines d’arbustes exotiques, une serre, une pièce d’eau, de nombreuses dépendances (1). Disney-Ffitche était donc, en 1792, un important propriétaire foncier en France.
A Paris, bien des immeubles étaient encore possédés par la colonie étrangère, Le plus connu était certainement l’hôtel de l’'Infantado, 666 rue Saint-Florentin. Il avait été construit aux frais de la ville par Chalgrin (1767), pour Phelippeaux de la Vrillière, comte de Saint-Florentin. La façade sud donnait sur le cul-de-sac de l’Orangerie ou petite rue Saiïint-Florentin (emplacement de l'actuelle rue de Rivoli), et il était fermé à l’est à hauteur de la rue de Mondovi par une fontaine monumentale, œuvre de Gabriel et de Coustou, qui sera démolie en 1801 pour le percement de la rue de Rivoli.
Acheté en 1777 par le duc de Fitz-James, l'hôtel devint en 1784 la propriété de la duchesse espagnole de l’Infantado (2) ; celle-ci ne l’habitait d’ailleurs plus en 1792, l’ayant loué deux ans plus tôt au chevalier Pisani, ambassadeur de Naples, pour 15.000 livres par an (3).
Notons enfin, dans la section de la Place Vendôme, le 719 rue Trudon, dont la propriétaire, Mme Martinville, était Anglaise, et la maison dite hôtel Bouillon, sise 26 rue de Vaugirard, dans la.section de la Croix-Rouge, propriété de Follainville, capitaine de vaisseau anglais ; enfin deux immeubles appartenant à des Américains, le 23 rue des Petites-Ecuries dans la section Poisson-
nière à Delatang, et une grande maison rue de Sèvres, au coin
(1) Archives de Seine-et-Oise Q 778.
(2) Celle-ci, née princesse de Salm, était très connue dans la société parisienne. Elle était de plus très aimée, à cause de sa charité: elle donnait ainsi près de 400.000 livres par an, dit L'adresse aux provinces ou Examen des opérations de l'Assemblée Nationale. Cité par A. Morel-Fatio, dans ses Etudes sur l'Espagne.
(8) L'hôtel devint sous l'Empire propriété du marquis d’Hervas, puis hôtel de Talleyrand qui y mourut (1838). C’est là que le tzar Alexandre descendit en 1814,
‘et, de 1846 à 1857, la princesse de Liéven y tint un célèbre salon diplomatique.
D, nn vds
des boulevards, dans la section de la Croix-Rouge, achetée par William Constable.
Paris, d’ailleurs, n'était pas le seul endroit où les étrangers formaient des groupes importants : il s’en rencontrait en effet en province et dans toute la France. |
Nombreux étaient ceux qui, en 1790 et 1791, avaient acheté des
domaines nationaux. En ñovembre 1790, la « Fewille villageoise » en Alsace écrivait : « On se prépare de tous côtés à l’acquisition des biens nationaux. De riches étrangers s'empressent de faire des offres considérables ; plusieurs d’entre eux comptent venir s’établir au milieu de ces biens. Aïnsi la France, en acquittant ses dettes, va en même temps voir multiplier ses sujets et ses trésors » (1).
. Nous l'avons vu, Cabarrus dans la Gironde en avait acheté (2). D’autres étrangers avaient des domaines dans ce département : Mme Clonard à Lugos, les frères O’Byrne à Ludon et Macau pOS- Sédaient des biens importants (3). À Toulouse habitait lord Trimlestown, pair d'Irlande, connu en France sous le nom de comte de Barnewalt ; il avait aussi des terres en Haute-Garonne, dans le Quercy et en Languedoc.
Dans l'Hérault, une anglaise Mme Fauter possède à Commonterral (district de Montpellier) un château et des vignes. À Montpellier même, bien des Espagnols sont propriétaires de maisons
(1) Cité par Marion: La vente des biens nationaux dans le Cher et dans ta Gironde, p. 95.
(2) Outre ce que nous AVOnS Cité, il possédait la maison du 7 rue Saint-Dominique, achetée 56.000 livres le 16 mars 17%, et une partie des immeubles sis 46 et 47 rue Mably. Voir: La vente des biens nationaux dans la Gironde, par M. Marion, J. Bencazar et Caudrillier.
(3) A Macau, ils avaient une maison et 336 journaux de terres (dont 95 de vignes et 170 de bois), à Ludon une métairie de 93 journaux estimée 56.000 livres en mars 1793, à Bordeaux deux maisons au pavé des Chartrons estimées 70.000 et 40.000 livres ;, Une 19 rue Saint- James et une rue Montbazon, deux boutiques rue Borie, des terrains dans les rues de la Frugalité, du Bec-d’Ambez, et J’adore-l'Egalité : enfin, aux Eglisottes, une
Maison et 32 journaux de terres, et à Saint-Christophe 8 journaux. M. Marion, J, Bencazar et Caudrillier, op. cit.
Qt
plus ou moins importantes : Antoine Guigne en a une dans la section de la Tannerie (évaluée 7.000 livres) et une autre dans la section du Peyrou (évaluée 2.500 livres), Léon Petit à une maison de campagne dans la section de FAquedue (30.000 livres) ; Jacques Vézian a droit au quart d’une succession qui comprend notamment un immeuble de 80.000 livres dans la section de la Gitadelle (4).
Dans la Seine-Inférieure, Charlotte-Marie-Clotilde de Vintimille, dont le mari est, prince de Belmonte, grand d’Espagne de la première classe, gentilhomme de la chambre de « Sa Majesté sicilienne » et réside d'ordinaire à Naples, à d'importants domaines.
Dans le Loiret, Mme Dayrell a terres et vignes. À La Charité et à Sancerre dans le Berry, um groupe de réfugiés anglais jacobiites, très royalistes, à acheté beaucoup de biens du clergé (2). Dans la Sarthe, l'anglais Fanning possède une terre près de Sablé (3). Près de Douai dans le Nord, l'anglais Johm Howard a une propriété.
En Alsace, Jean-Bernard-Joseph-Georges de Reissembach, grand bailli de l'électeur palatin, qui à été en +789 président du distriet de Wissemhourg, possède des biens. Chrétien Pteffel, citoyen de Deux-Ponts, a acquis dans le Haut-Rhin beaucoup de domaines nationaux.
En Seine-et-Marne, à Saint-Germain de Laxis, le suisse Jean- Isaac Thélusson à des terres. Louis Wartemann, bourgeois de Morges en Suisse, et qui, avec son frère, est négociant à, Barmen (AHemagne), habite tantôt Saint-Germain em Laye et tantôt Saïnt- Léger, où se trouve Sa maison de campagne.
En Seine-et-Oise et en Seine-et-Marne, on trouve d’ailleurs
(t} Archives de l'Hérautt.
(2) Mémoires et souvenirs. du UAror Hyde de Neuville E, :?
(3). possédait à souvigné la. eloserie des Gigouillerets et ‘celle de la Bussonnière, qui furent vendues en l'an EF et IIL Voir La vente des biens nationaux dans la Sarthe, par F. Leseay.
beaucoup d'étrangers peu fortunés, qui vivent en général de leurs petites rentes. Ainsi, à Sainte-Assise, l'anglais Jean Norris et sa femme ; à Suisnes (S.-et-M.) l’anglais Jean-Alexandre Cazeau, ancien officier de dragons ; à Saint-Germain en Eaye, le médecin anglais Comyn, Sarah Cannon et Mme veuve Ducarel, tous trois anglais. A Linas enfin s’est retiré l’allemand Adolphe-Antoine Fritsche, qui est domicilié en France depuis 1763, et qui, né à Vienne, à épousé une Française em 1769.
Divers ambassadeurs étrangers, ayant éprouvé le charme de la France, y ont personnellement acquis des biens. Florimond-Claude de Mercy-Argenteau (1), ambassadeur d'Autriche depuis 1766, a depuis 1772 quelques terres à Chennevières, dominant le conffuent de l'Oise et de la Seine ; et, en 1775, il est devenu le grand seigneur du pays, en achetant au marquis et à la marquise de Castellane pour 390.000 livres la terre de Neuville (2) et la baronnie de Conflans. Il à droït de chasse sur les communes de Neuville, Eragny, Chennevières et sur celle de Conflans : dans ces deux dernières, il est devenu propriétaire de diverses maisons.
Frédéric-Melchior, baron de Grimm, né en 1723 à Ratishonne, et qui jouit à Paris d’une si grande réputation d'esprit et de coquetterie, Fami de Rousseau, de Diderot et d’Alembert, le tyran « le blane », nommé en 1776 ministre du duc de Saxe-Cobourg- Gotha à la Cour de France. habite un hôtel rue de la Chaussée d'Antin, et a, chez l’agent de change Rilliet, pour 578.500 livres. de titres.
Jean Diodati, citoyen de Genève et ancien ministre plénipotentiaire du duc de Mecklembourg-Schwerin, avait acquis beaucoup: de biens natiowaux dans Ie Cher, notamment pour une somme de 345.725 livres à Feux, Herry, Croïses, Jalognes, Eugny, Bengy, ainsi que diver LAoRRsIneS qui avaient appartenu à l’abbaye de
(1) Voir sur M. de Mercy le beau livre du comte de Pimodan: Le comte F.-C. de Mercy-Argenteau, et celui de Th. Juste : Vie du Comte de Mercy-ArTgenteau, celui-ci se rapportant surtout à son activité politique en Belgique entre 1791 et, 1793.
(2) Cette terre appartient maintenant au sénateur comte Cornudet.
Chalivay et aux Bénédictins d'Orléans. Il n'avait d'ailleurs pas
conservé toutes ces terres, ayant surtout vu dans l'opération
une avantageuse spéculation. En Seine-et-Oise, il avait acheté une
maison de campagne à Chatou et sept arpents de prés dans la grande île qui s’étend entre ce village et Carrières Saint-Denis.
Enfin l'ambassadeur d'Espagne, Fernan Nuñez, dont l’hôtel
était au 278 rue de l'Université, venait en 1792 d’hériter de M. de Rohan-Chabot, son oncle, mort à Nice le 28 novembre précédent, une partie de l’ancien hôtel du grand Prieur de Vendôme, rue de Varenne. Il possédait en outre des rentes sur l'Etat, notamment sur les aides, gabelles, les tailles et les ci-devant Etats du Languedoc (1). |
Bien des étrangers, surtout parmi ceux qui avaient servi dans l’armée, recevaient des pensions sur le Trésor Royal. Certains se trouvaient d’ailleurs encore en activité, tel le général Arthur Dillon qui périt sur l’échafaud. Né dans le Berkshire en 1750, entré jeune au régiment franco-irlandais qui portait le nom de sa famille, il en était bientôt devenu le colonel. Brigadier général en 1784, il avait été ensuite, pendant trois ans, gouverneur de l’île Tabago. Député de la Martinique à l’Assemblée Constituante, il commandait en 1792 l’armée des Ardennes. Il avait acheté dans la Gironde, où il possédait déjà des domaines, beaucoup de biens nationaux (2).
Anglais aussi, et qui devait être guillotiné le 23 juillet 1794, le général Thomas Ward servait alors dans l’armée française. Né à Dublin en 1748, c'était lui qui, dans une conversation avec Marat, au cours de laquelle celui-ci lui disait : « les Français sont
(1) Archives de la Seine, Domaines 617.
(2) Sa fille Fanny épousa le général Bertrand. Il possédait notamment dans la Gironde le château de Terrefort, entouré d’un vaste domaine de 260 journaux, dont 92 en vignes. ;