‹ Le séquestre des biens ennemis sous la Révolution françaiseChapitre 9 sur 68 · LA · texte numérisé non relu

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fous de permettre aux étrangers de vivre au milieu d’ eux ; il faut leur couper les oreilles, les laisser Saigner quelques jours, puis leur couper la tête », lui répondit : « mais n'êtes-vous pas étranger vous-même ? » (1).

Anglais enfin, Charles-Louis Jerningham de Barfort, né -à— Londres en 1742, fils d’un gentilhomme du roi Jacques mort à Saint-Germain, était entré dans l’ armée, et devint successivement colonel en second du régiment de Dillon, colonel du régiment de Bulkeley, enfin maréchal de camp. Il vivait à Paris, 205 rue Saint-Dominique, et jouissait depuis 1769 d’une pension de 2.000 livres sur le Trésor Royal, « à la déduction de 2 dixièmes 1/2 et de 3 deniers pour livre ». Il touchait donc en fait 1.475 livres, le taux nominal et le taux réel des pensions étant souvent fort diffé- rents. On lui avait maintenu de plus, en considération de ses services et par une décision spéciale de 1779, ses appointements de 6.000 livres sur l'extraordinaire des guerres, et il en jouissait « à la déduction d’un dixième sur lesdits 6.000 livres, et de 4 deniers pour livre », ci 5.310 livres (2).

Etranger encore, Valentin-Ladislas Esterhazy, ancien colonel du régiment de hussards hongrois, levé pour le service du Roi de France (3). Etranger enfin, le célèbre comte Axel de Fersen, né en Suède en 1755, qui organisa la fuite à Varennes, et devait mourir si tragiquement en 1810 (4). Colonel du régiment Royal- Bavière, puis colonel-propriétaire du régiment Royal-Suédois, il s'était distingué par sa bravoure durant la guerre d'Amérique.

(1) Marat était né, on le sait, à Boudry (principauté de Neufchâtel), d'un religieux italien défroqué.

(2) Archives Nationales T 1100.

(3) Le comte Esterhazy était un des courtisans les plus en vue de la Cour de Versailles. Ses mémoires ont été publiées en 1905 par E. Daudet. Devenu colonel propriétaire en 1765, il était très heureux de sa vie, et dira plus tard : « L'existence d’un colonel propriétaire était la plus agréable dans le militaire de France; de toutes les pertes que j'ai faites par la Révolution, celle de mon régiment m'a été la plus sensible. »

(4) Grand maréchal de la Cour de Suède, il fut massacré aux funérailles du prince héritier par la foule, qui l’accusait sans grandes preuves d’avoir assassiné celui-ci.

Le

En 1792, il habitait à Paris, 31 rue de Miromesnil (1), et était pen-

sionné pour 13.000 livres sur le Trésor Royal. A cette époque, il avait loué aussi l'hôtel du 19 rue Matignon (2).

On trouvait même des étrangers parmi les ecclésiastiques. Tel l’abbé Henri-Essex Edgeworth de Firmont, irlandais, qui avait quitté son pays à l’âge de quatre ans et avait été élevé à Paris. Devenu confesseur de Mme Elisabeth en 1791, c'est lui qui administrera les derniers sacrements à Louis XVI et l’accompagnera jusqu'au pied de l’échafaud (3).

Tel aussi l’abbé Thomas Othoole, irlandais, curé de la paroisse Saint-Vincent à Maule (S.-et-O.), qui devait mourir en 41793 (4). “+

A cette époque, comme à l'heure actuelle, et surtout comme il y a une vingtaine d'années, beaucoup d'étrangers plaçaient en France leurs économies, y achetaient des fonds d'Etat et des titres de rentes viagères. Sans doute ils avaient confiance dans notre crédit, la France étant à la fin du xvim° siècle le pays le plus peuplé et le plus riche de toute l'Europe (5). |

D'ailleurs, depuis 1674, les divers édits créant les rentes prévoyaient que « les étrangers non naturalisés, même ceux demeurants (sic) hors du Royaume, dans les pays, terres et seigneuries hors de l’obéissance de Sa Majesté, pourraient acquérir lesdites rentes, ainsi que ses sujets, encore qu'ils fussent sujets des Princes et Etats avec lesquels Sa Majesté est ou pourrait être en guerre ». La France avait renoncé, à cet effet, «-à toutes lettres de

(1) Châteaubriand habita la même maison en 1804.

(2) M. le baron de Klinckowstrôm, son petit-neveu, à édité en 1877 les lettres qu’il écrivit entre 1791 et 1793, et qui donnent d’intéressants détails Sur son activité à cette époque. Le titre en est Le Comte de Fersen et la Cour de France.

(3) I1 quitia la France pour se retirer auprès du comte d'Artois, puis à Mittau auprès de Louis XVIII, après la mort du Roi.

(4) Archives de Seine-at-Oise Q 981.

(5) La Russie seule était, semble-t-il, plus peuplée, mais elle était certainement bien moins riche.

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marque et de représailles, droit d'aubaine, bâtardise, confiscation ou autres » (1).

Forts de cet engagement pris notamment dans les derniers édits du règne de Louis XVI — celui du 30 novembre 1779 créant 5 millions de rentes viagères, celui de l'emprunt de 125 millions lancé en 1784, ceux de 178 et de 1785 — nombreux étaient les étrangers qui avaient acheté de ces titres. Nombreux aussi étaient ceux qui avaient des actions de nos grandes compagnies coloniales, telles que la Compagnie des Indes et celle du Sénégal, ou qui étaient intéressés dans la Caisse d’escompte.

Leurs titres étaient déposés chez les divers banquiers de Paris, notamment chez Louis Féline, 45 rue du Gros Chenet (2), dans la section de la Fontaine-Montmorency (3), ou chez Lecoulteux, 16 Place Louis XIV (4). Parmi ceux dont la banque Féline géraït le portefeuille, la plupart devaient être de petits rentiers, puisque le capital que chacun y plaçait représente en général une rente variant entre 500 et 1.000 livres. Quatre ou cinq seulement avaient pour plus de 1.000 livres de rente, et un seul dépassait 5.000 livres : en majorité, ils étaient Hollandais (5). On pourrait faire la même observation sur la plupart des banques où étaient déposés leurs titres, et notamment à la banque Lecoulteux que nous venons de nommer, et dont les clients étaient surtout des Hollandais, des Espagnols, et des Belges. |

Si l’on consulte l'état des inscriptions au Grand Livre de la dette, et qu’on y relève par exemple les étrangers qui avaient avant la Révolution des actions de la Caisse d’escompte, on remarque qu'il se trouvait parmi eux des nationaux de tous les pays : quarante-trois Hollandais, inscrits en général pour 3 à 500 francs de rentes, et dont deux seulement en avaient pour plus

(1) Archives de la Seine, Domaines 1438 (dossier 2.587).

(2) Aujourd'hui rue du Sentier.

(3) Plus tard section de Brutus.

(4) Place des Piques de 1793 à 179, depuis place Vendôme. () Archives de la Seine, Domaines 1439 (dossier 2.610).

de 5.000 fr. (1) ; trente-trois Belges, petits rentiers eux aussi ; neuf

Anglais dont Boyd Ker et Cie, inscrits pour 38 portions 1/2 d'inté-

rêt (4.300 fr.) ; six Allemands dont M. de Thugut, propriétaire de 72 portions (8.081 fr. de rentes au capital de 160.820 fr.), trois Lié- geois, deux Portugais, un Toscan, un Russe enfin, M. de Moshim, qui avait 13 portions d'intérêt, représentant 1.452 francs (2):

La remarque que nous avons dû faire au sujet des princes et

des grands seigneurs possessionnés en France, que nous avons faite également pour les banquiers et les négociants, peut s’appliquer aussi au terme de ce premier chapitre à tous les propriétaires ou petits rentiers dont nous venons de parler. Les nationaux

de tous pays avaient en France des intérêts considérables. Dans

toutes les sphères de l’activité, dans toutes les classes de la société, on en comptait, depuis les plus grands seigneurs jusqu’au plus petit ouvrier. De plus, des capitaux étrangers étaient investis dans certaines de nos grandes entreprises, et nos titres d'Etat se trouvaient dans les mains de beaucoup de petits rentiers résidant dans leur pays.

La guerre qui commençait au printemps de 1792 entre la France et l'Empire, et qui peu à peu devait S’étendre à presque toute l'Eu-

rope, n'allait-elle pas nécessiter des mesures au sujet des biens de :

ces étrangers ? Parmi eux, certains ne vont-ils pas essayer de servir indirectement leur patrie, en tentant de semer dans notre pays des dissensions et d'y exaspérer les luttes civiles ? D’autres vont combattre contre nous les armes à la main. Et les revenus que les uns et les autres tirent des biens qu'ils ont en France vont servir à leur permettre ces menées sournoises, ces luttes ouvertes ?

Problèmes importants qui vont se trouver posés et qu'il faudra résoudre, situation dont la gravité ira s’accroissant à mesure que la France et le régime nouveau sembleront plus en danger. Demain le péril sera aux portes. Il faudra agir !

(1) M. Nivenheim de Leyde pour 7.371 f, et M. Texier d'Amsterdam pour 5.784 f. (2) Archives de la Seine, Domaines 701.

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