LES HÉRITIERS
Plus d'un mois s'écoula avant que le notaire Laugerot pût réunir les héritiers pour la lecture du testament et pour la levée des scellés à l'ancien couvent de Saint- Abdon. La cause de ce retard était tout bonnement un coup d'épée que le pamphlétaire César Maubac avait reçu à P.; ris, d'un personnage politique diffamé dans un de ses libelles. Sans doute César eût pu se faire représenter par un mandataire, afin de ne pas retarder les partages; mais, à son tour, M. Urbain de Maubac (de Saint-Abdon) avait manifesté le désir de ne quitter Paris qu'en compagnie de son aîné. Aussi, quoique Pascaline et surtout son mari, le duc de Morangis, qui, à la nouvelle de la mort de son beau-père, s'était empressé
de revenir à Lyon, parussent fort impatients de connaître la vérité sur les immenses richesses attribuées au défunt, n'avaient-ils pas osé, en l'absence de leurs deux cohéritiers, demander qu'on passât outre aux formalités ordinaires.
Enfin, pourtant, un jour fut fixé par le notaire à la convenance de toutes les parties, et on s'entendit pour que ce jour-là, à l'heure de midi, tous les « ayants droit » se trouvassent à Saint-Abdon.
Joseph Cartier fut convoqué lui-même à cette réunion, et il avait agité avec sa famille la question de savoir si devait s'y rendre. Il s'attendait à quelque avanie de la part des orgueilleux et avides enfants de Mauhac; mais, d'autre part, il avait hâte de connaître à quel titre lui était fait le legs annoncé, afin de l'accepter ou de le refuser, suivant les inspirations de sa conscience; et puis, s'il faut le dire, il éprouvait un désir ardent de savoir ce qui allait se passer au Prieuré, de pénétrer le plus possible dans les mystères dont s'entourait feu Maubac.
Aussi, le matin du jour désigné pour .l'ouverture du testament, partit-il de Lyon, dans le cabriolet que nous connaissons déjà, avec Baptiste à son côté. L'heure était encore peu avancée, et comme il avait tout le temps d'arriver au rendez-vous avant midi, il ne put résister à la tentation de s'arrêter quelques moments au Buisson- Blanc, pour voir son protégé Guillaume et Dominique.
Le ciel était sombre, sans être pluvieux; le maître et l'élève avaient profité de ce temps doux et voilé pour faire une promenade dans le beau jardin de la villa, où Cartier s'empressa d'aller les rejoindre.
Guillaume n'avait déjà plus cette démarche hésitante d'autrefois, et il pouvait se promener pendant un quart
d'heure sans éprouver le besoin de se reposer. Une légère rougeur commençait à colorer ses joues, si blêmes naguère. À la Vue du négociant il eut un mouvement de joie, et -s'écria en lui tendant la main :
— Bonjour, ami Cartier.
— Bonjour, mon cher Guillaume, répliqua Joseph d'un ton bienveillant; comment vous trouvez-vous? Faitesvous des progrès rapides?
Mais Guillaume demeura bouche béante.
— Ah! monsieur Cartier, dit Dominique avec gaieté,, vous nous en demandez trop long... Nous prenez-vous pour un orateur? Ce pauvre Guillaume, malgré son intelligence, ne va pas si vite que cela. Je m'occupe encore de lui apprendre à marcher, et surtout à voir, car il ne peut absolument se faire une idée des distances, et il étend parfois la main, croyant saisir le mont Blanc, que vous voyez là-bas à vingt lieues de nous... Du reste, tout l'étonné, tout le ravit, tout excite son admiration, et il a le plus vif désir d'apprendre. Vous savez qu'il connaît déjà les noms de toutes les personnes de la famille; mais là ne se borne pas sa science... vous allez en j uger.
En même temps, le vieux dessinateur désigna à Guillaume le ciel, la terre, la maison, les arbres et un certain nombre d'autres objets qui frappaient habituellement ses regards; Guillaume les nomma aussitôt sans hésitation et avec une sorte d'orgueil naïf.
— Vous voyez, reprit Dominique, cela commence!... Dans quelques mois, je l'espère, il pourra soutenir une petite conversation, et alors les choses iront vite... Mais parlons de vous, monsieur Cartier... Sans doute, vous vous rendez à Saint- Abdon?
Le négociant fit un signe affirmatif.
— En ce cas, vous n'y arriverez pas le premier; Guillaume et moi, nous avons été réveillés ce matin par deux chaises de poste qui se suivaient à moins d'une demiheure de distance et qui faisaient trembler la route. Dans Tune, qui était flanquée de plusieurs laquais, se trouvaient un vieux monsieur et une jeune dame vêtus de noir, que je crois être le duc et la duchesse de Morangis. Quant à l'autre, qui contenait deux messieurs en deuil, elle était en retard sans doute, car, en passant devant la maison, un des voyageurs s'est penché à la portière et a promis double guide au postillon s'il allait plus vite, tandis que son compagnon, à l'autre portière, menaçait le pauvre diable de le rosser d'importance s'il ne pressait les chevaux...
— - Ce sont les Maubac, répliqua Cartier; ce sont les Maubac certainement.
En prononçant ce nom, Cartier regarda son protégé, qui, selon l'usage, écoutait la conversation sans la comprendre. Mais, cette fois, Guillaume demeura impassible.
— Allons! je me serai trompé, pensa le négociant; il ne peut y avoir aucune espèce de rapport entre lui et les Maubac.
Il prit affectueusement congé du maître et de l'élève, puis regagna son cabriolet.
Bien avant midi, grâce à la vigueur de Turlurette, il atteignit l'auberge de Saint-Abdon, et, en entrant dans la cour, il aperçut les deux chaises de poste dont on lui avait parlé. Toute la maison était en rumeur, comme si elle contenait des hôtes d'importance. Rupert accourut pourtant le recevoir quand il descendit de cabriolet, et lui dit à voix basse :
— Ah! vous venez aussi pour le testament, monsieur Joseph?... Ma foi, je suis heureux qu'un peu de cet ar-
gent mal acquis aille à de braves gens comme vous... Les autres qui déjeunent là, dans la salle, font de grands embarras, comme si Ton ne savait pas qui ils sont ni d'où ils sortent !
— Monsieur Rupert, répliqua froidement Cartier, les personnes dont il s'agit sont les enfants de mon oncle.
— Ce qui ne veut pas dire vos cousins, répliqua l'aubergiste en souriant; mais laissons-les pour ce qu'ils sont... Vous comptez sans doute loger ici; je dois vous prévenir que vous serez fort mal, car ce duc et sa fameuse duchesse, puis ces beaux Parisiens, ont accaparé toutes les chambres, toutes les provisions.
— Je tiens peu de place, mon cher Rupert; d'ailleurs, je partirai sans doute pour Lyon avant la fin du jour.
— Bien, bien ; dans tous les cas, on s'arrangera pour vous fournir ce que vous pourrez souhaiter... Mais ne voulez- vous pas entrer dans la salle où la famille est déjà réunie?... Vous verrez! c'est curieux.
Le négociant hésita; comme nous l'avons dit, il redoutait un mauvais accueil de la part des Maubac. Cependant il songea que les circonstances lui imposaient le devoir de se montrer poli envers eux, sauf à défendre sa dignité, s'il en était besoin. Il répliqua donc tranquillement :
— Pourquoi pas?
Et il se dirigea vers la maison, à la grande stupéfaction de Rupert, qui s'approcha, à son tour, d'une fenêtre ouverte, pour être témoin de l'entrevue.
Une circonstance frappa d'abord Cartier en entrant dans cette pauvre et sordide salle d'auberge : les enfants de Maubac, malgré leur accord apparent, étaient assis à trois tables différentes, comme s'ils eussent voulu établir une distinction entre leurs goûts aussi bien
qu'entre leurs intérêts. A la première table, la plus grande, sur laquelle on voyait des mets délicats apportés évidemment dans le coffre de la voiture, se trouvaient le duc et la duchesse de Morangis. Pascaline était toujours froide et hautaine, malgré ses vêtements de deuil, et la présence de son mari semblait accroître encore sa roideur dédaigneuse. Quant auduc, c'était un homme maigre, efflanqué, à tête branlante, à voix chevrotante, dont les traits flétris avaient été ravagés par toutes les passions humaines. Bien qu'il n'eût guère plus de soixante ans d'après son état civil, on lui en eût donné aisément soixante-dix, et il ne fallait qu'un coup d'œil pour reconnaître que ses beaux cheveux blonds, comme ses dents de perle, étaient un produit de l'art. M. de Morangis-Lautrec avait pourtant grand air dans sa redingote noire, dont la boutonnière était ornée d'un ordre étranger, et ses manières, en dépit d'une existence qui, si l'on en croyait la chronique, avait été passablement aventureuse, tiahissaient le gentilhomme de vieille souche.
A la seconde table était assis M. Urbain de Maubac (de Saint-Abdon), en élégant habit noir, en cravate blanche retenue par une épingle de diamant. Ce grave et discret personnage mangeait avec délicatesse une aile de poulet froid qu'il arrosait de quelques verres de vin de Coodrieu, et, quand il tournait la tête, il prenait grand soin de ne rien déranger à la symétrie de sa frisure.
Enfin, sur une petite table sans nappe, reléguée dans un coin sombre, César Maubac, l'aîné de la famille, aussi débraillé dans sa mise, aussi ébouriffé, aussi cynique qu'autrefois, mangeait gloutonnement des mets grossiers du pays, et, bien qu'il fût à peine convalescent
de sa dernière blessure, il se versait rasade sur rasade d'un petit vin du crirç vert et acide, qu'il préférait, disait il, aux vins les plus délicats de la côte du Rhône.
Quand Cartier parut, le déjeuner tirait à sa fin; cependant la conversation n'était pas très-animée, et il semblait qu'à raison de quelque récente escarmouche de paroles, les assistants se tinssent sur la défensive. Le négociant voulut d'abord saluer la duchesse, et il s'avançait vers elle, le chapeau à la main, lorsque César s'écria sans se déranger :
— Tiens! le canut!... Bonjour, Cartier; ça va bien? Ah çà ! vous avez donc trouvé moyen de vous insinuer dans le testament du papa?... Ma foi, vous avez raison; quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.
Urbain s'était levé à demi et avait adressé au survenant un salut compassé. Quant à la duchesse, elle répondit par un signe de tête à la profonde inclination de Cartier et glissa quelques mots à son mari. Aussitôt celui-ci s'essuya la bouche, se leva, et dit en s'inclinant d'un air de condescendance :
— La duchesse assure, monsieur, que vous êtes pour elle et pour les siens une sorte de parent... J'ai donc l'honneur de vous saluer.
Puis il se remit à déguster son café.
Pas une main ne s'était tendue vers le négociant pour serrer la sienne. Toutefois, il ne montra aucun embarras, et, s'asseyant sur la chaise qu'on lui désignait, il adressa quelques mots de civilité aux assistants.
— Ah ! monsieur Cartier, lui dit Urbain d'un ton mielleux, il a été grandement question de vous dans les journaux, ces temps-ci. C'est vous qui avez recueilli ce mystérieux jeune homme dont on parle tant. Quelle heureuse chance vous avez eue! Voilà votre réputation
LA MAISON D'OR il
établie dans le monde entier... Ce trait seul peut vous conduire à tout.
— Je n'ai pas songé à cela, monsieur, répliqua un peu sèchement Cartier.
— Oui. oui, je connais cette affaire, reprit César Maubac en allongeant les jambes et en allumant un cigare; j'en ai lu les détails pendant que j'étais cloué sur mon lit par ce maudit coup d'épée. L'idiot qu'on a exposé ainsi aux portes de Lyon est sans doute victime de quelque grande famille; il y a là-dessous, certainement, de l'orgueil nobiliaire en jeu, et vous verrez que le crime restera impuni... Tout est pour les privilégiés, maintenant!
— A aucune époque, monsieur, dit le duc de sa voix chevrotante, la justice n'a été plus impartiale et plus digne.
— Vous croyez, beau-frère? Enfin, les choses dureront tant qu'elles pourront... Mais, à ce propos, Cartier, poursuivit César, on annonce que vous avez une grande influence à Lyon. Comme je vais être électeur etéligible, je désire me faire nommer député dans votre ville aux prochaines élections, et j'espère que vous me recommanderez à vos amis les canuts. ..je veux dire aux négociants de votre connaissance.
Cartier répondit froidement qu'il n'avait aucun crédit.
— Bon! ne faites pas le modeste... Vous me présenterez aux bourgeois, et nous nous entendrons. Je ne suis pas fier, moi; je n'ai pas d'orgueil... On ne doit pas s'inquiéter si un homme est fils de celui-ci ou de celui-là, mais s'il a une valeur personnelle, un mérite supérieur.
Tout cela semblait être à l'adresse du duc, qui, le sourcil froncé, se retourna sans répondre.
— £t quand on n'a, dit Pascaline avec amertume, ni valeur personnelle, ni mérite supérieur?
— On a parfois la fortune, répliqua doucereusement Urbain ; mais César, pour être logique, devrait vouloir aussi qu'en dédaignant le nom, on dédaignât l'héritage de la famille... Et il a aujourd'hui une occasion toute trouvée pour mettre sa conduite d'accord avec ses principes.
— Hum ! reprit César en ricanant, cela ferait ton compte, à toi, monsieur le philanthrope, défenseur désintéressé de la veuve et de l'orphelin, et aussi le compte de bien d'autres... Mais on demande du temps pour réfléchir. •
Le duc se leva et dit, en regardant l'heure à une magnifique montre émaillée qu'il tira de sa poche :
— Il est près de midi, messieurs; les gens de loi se trouvent déjà sans doute à la maison du défunt, et vous devez avoir, comme moi, grande impatience d'en finir... J'ai fait atteler la voiture de la duchesse ; si quelqu'un de vous voulait nous accorder l'honneur de sa compagnie...
— Ma foi î cher beau-frère, répliqua César, ce n'est pas de refus, car l'avenue est roide à monter, et je n'ai pas encore recouvré mes forces... Aussi, avec votre permission, vais-je prendre place à côté du cocher, en achevant mon cigare.
Et il le fit comme il le disait, tandis que le duc se mordait les lèvres et que l'orgueilleuse Pascaline rougissait de dépit. Cependant les deux époux s'installèrent en silence dans la voiture, qu'on avait fait avancer, et on partit. Cartier et Urbain Maubac, qui avaient témoigné le désir d'aller à pied, suivirent à quelque distance.
Tout en marchant côte à côte, Urbain disait à son compagnon, qui demeurait froid et réservé :
— Je devine votre pensée, monsieur Cartier; ce que
vous voyez et entendez ici n'est pas ce que vous attendiez d'une famille qui vient tout récemment de perdre son chef... Que voulez-vous? Les liens d'affection sont un peu relâchés entre nous.... Pascaline est si égoïste, surtout depuis son mariage avec ce vieux débauché de duc ; César est si emporté, si grossier...
— Je croyais, monsieur Urbain, que vous étiez au mieux avec votre frère aîné, reprit Cartier évasivement; et votre refus de le quitter lorsqu'il était malade de sa blessure...
— En effet, à Paris, nous nous ménageons publiquement, par suite d'un arrangement secret, quoique nous suivions des voies différentes. Je me serais rendu odieux en le laissant seul quand il était en danger... Et puis, je ne savais pas quel conflit pouvait s'élever ici à propos des partages. La présence de César me rend bien plus fort en cas de contestation avec le duc et la duchesse.
Pendant cette conversation, ils étaient arrivés au prieuré de Saint-Abdon, où la voiture les avait précédés. Comme ils approchaient de l'ancien bureau du vieux Maubac, ils entendirent César élever la voix d'un ton de colère et ils s'empressèrent d'entrer.
• Ce bureau était nu et délabré comme autrefois; on y avait seulement transporté des sièges qu'occupaient déjà le juge de paix et le notaire Laugerot, puis le duc, la duchesse et César, tandis que BriDgas, Léonarde, Jérôme et quelques autres serviteurs désignés dans le testament, se tenaient respectueusement debout dans un coin. Or, c'était la présence de Bringas qui excitait la bile de l'aîné des Maubac.
— Te voilà encore, vieux scélérat? s'écriait-il; après les mauvais tours que tu m'as joués, comment oses-tu te
présenter devant moi? Ne sais-tu pas que, depuis un temps immémorial, j'ai envie de te rompre les os? Bringas ne parut pas s'émouvoir de ces menaces.
— Je suis ici de par la loi et par la volonté de mon maître, répliqua-t-il d'un ton bourra, de mon maître dont j'ai toujours exécuté les ordres aussi bien envers vous qu'envers les autres... Et je ne m'en repens pas.
— Comment, coquin, tu te permets encore de me parler avec cette insolence! Je vais...
Mais toutes les personnes présentes s'interposèrent; on fit remarquer au fougueux César que l'homme de confiance de son père étant là comme légataire du vieux Maubac et comme gardien des scellés, nul n'avait le droit de le maltraiter.
— C'est bon; nous ne serons pas toujours en si nombreuse compagnie et je réglerai les anciens comptes!
— Vous ferez mieux de me laisser tranquille, répliqua Bringas en lui lançant un regard sombre; ne me tentez pas, c'est le plus sage.
César semblait près de s'emporter de nouveau, mais Laugerot annonça qu'il allait procéder à l'ouverture du testament. En effet, il prit place au vieux bureau du défunt et tira de son portefeuille un paquet dont il montra les cachets intacts aux assistants; puis, ayant brisé le cachet, il donna, de sa voix mourante, lecture de l'acte, au milieu du silence général.
Le vieux Maubac laissait en créances, en rentes et en propriétés, une fortune évaluée à plus de trois millions. Il la partageait, en parties égales, entre ses enfants, sauf un avantage de deux cent mille francs accordé à sa fille, « haute et puissante dame duchesse de Morangis-Lautrec, née Pascaline de Maubac, » disait le testament. Quant aux légataires, ils étaient peu nombreux.. Cin-
quance mille francs étaient donnés à Joseph Cartier, négociant, « comme représentant, disait encore le testament, la famille de la première darne de Maubac. » Bringas avait une rente viagère de mille écus. avec le droit d'habiter l'ancien monastère de Saint-Abdon pendant une année. A Léonarde, à Jérôme et à quelques employés inférieurs étaient échues des sommes peu considérables, et l'on pouvait supposer qu'elles avaient pour but, moins de récompenser leurs services que d'acheter leur silence. Les pauvres du pays, les gens ruinés par les exactions du défunt millionnaire n'avaient pas le moindre legs, comme si Maubac eût craint de paraître opérer une restitution.
César et Urbain avaient froncé le sourcil en apprenant l'avantage fait à leur sœur. Cependant, le duc dit avec un accent dédaigneux :
Trois millions!... Vraiment, je croyais le bonhomme plus à son aise.
'— Vous ne ferez qu'une bouchée de vos douze cent mille francs, n'est-il pas vrai, beau-frère? reprit César en ricanant; mais, nous autres de la roture, nous n'allons pas si vite... 2\ous n'avons pas, comme vous, un rang à tenir... à la table de jeu du baron ou du marquis.
Le duc, comme on peut croire, exécrait le grossier César, mais il en avait peur et ne répondit pas à ses sarcasmes. Le notaire se pencha vers Cartier :
— Eh bien, acceptez-vous votre legs? demanda-t-il.
— Je ne peux faire autrement, puisqu'il m'est offert en mémoire de ma pauvre tante... Mais je me réserve de l'employer à tel usage pieux que je jugerai convenable.
Laugerot approuva d'un signe de tète et reprit en élevant la voix :
— Le testament que je viens de lire a été fait il n'y a
pas plus de quelques mois, et j'ai tout lieu de penser qu'il n'en existe pas d'autre. Cependant, je prie M. le juge de paix de lever les scellés apposés sur la chambre à coucher et sur le cabinet du défunt, et on s'assurera s'il ne s'y trouve pas un acte plus récent qui annulerait celui-ci,
— Très-bien I dit César, et nous chercherons en même temps le magot du papa... Il doit en avoir un fameux, si l'on en croit la voix publique !
— A la bonne heure! grogna le duc.
On congédia les petits légataires, dont la présence devenait inutile, et on ne conserva que Bringas, qui, seul, était capable d'indiquer les innombrables clefs des portes intérieures. Cartier voulait se retirer aussi, mais le notaire lui dit :
— Restez... N'avez-vous pas intérêt à savoir s'il existe un second testament?
Toute la compagnie, précédée de Bringas, se dirigea alors vers la partie de l'ancien couvent autrefois habitée par Maubac. Les scellés de la chambre à coucher et du cabinet du défunt ayant été reconnus intacts, furent enlevés par le magistrat, et on pénétra dans ces deux pièces, qui étaient contiguës.
Tout s'y trouvait encore dans le désordre causé par la mort de l'ancien maître. Ces pièces obscures, fermées pendant plus d'un mois, exhalaient une odeur nauséabonde, et des enfant? affectionnés eussent pu y rencontrer çà et là bien des objets capables de leur rappeler les dernières souffrances de leur père. Mais les héritiers de Maubac ne songeaient pas à de semblables bagatelles. Ils suivaient avec avidité le magistrat, qui ouvrait successivement les meubles pour en examiner le contenu. Eux-mêmes se surveillaient mutuellement avec une dé-
fiance jalouse, comme si chacun d'eux eût craint que les autres ne s'emparassent de quelque objet précieux à son détriment.
Du reste, on ne découvrit rien d'important ni dans Tune ni dans l'autre pièce. Les titres de rente, de propriétés ou les créances étaient déposés à l'étude du notaire ; quant aux papiers de famille, il semblait que la veille ou même le jour de la mort du vieux Maubac on eût pris la précaution de les détruire, car dans une cheminée on voyait encore une énorme masse de paperasses noircies et réduites en cendres. Les meubles ne contenaient aucune somme d'argent; et le grand coffre de chêne, qu'Urbain se plaisait autrefois à heurter du pied, ayant été ouvert, on y trouva seulement quelques milliers de livres en pièces de cinq et six francs.
Ce résultat inattendu consterna les enfants de Maubac.
— C'est à n'y pas croire, s'écria Urbain avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire; feu notre cher et honoré père aimait à thésauriser, et il devait avoir en réserve des sommes énormes,
— Il ne peut nous rester aucun doute à cet égard, reprit Pascaline avec animation.
— Oui, ouij tout ici sonne l'or! s'écria César; il y en a beaucoup, je le flaire, j'en suis sûr... Et à moins qu'il n'ait été dérobé depuis le décès du vieux...
— Comment la chose serait-elle possible? dit le notaire; les scellés ont été mis sur toutes les portes peu d'instants après la mort de M. Maubac. Cependant je suis obligé de déclarer, vu ma connaissance des affaires de mon ancien client, qu'il devait posséder en effet des capitaux considérables... Cherchez donc, messieurs, cherchez partout, et peut-être finirez-vous par trouver.
— Eh bien, morbleu ! s'écria César, dussions-nous
démolir pierre à pierre cette bicoque, nous en aurons le cœur net!
Aussitôt César, Urbain, e duc et la duchesse ellemême se mirent à scruter l'intérieur des meubles pour y découvrir dés doubles-fonds, à sonder les planchers et les murailles, sans cesser toutefois de s'observer réciproquement. Chacun d'eux passait à tous moments d'une pièce à l'autre, afin de surveiller ses cohéritiers. Les hommes de loi ne pouvaient s'empêcher de sourire avec mépris au spectacle de cette âpre et défiante convoitise.
Cartier, révolté comme les autres par l'avidité des enfants de Maubac, s'était assis à l'écart dans le cabinet du défunt. Machinalement il prit sur la cheminée un livre broché, en assez mauvais état et couvert de poussière, qui semblait avoir été oublié à cette place. C'était l'Histoire d'Hippo'yte, comte de Douglas, froid et ennuyeux roman traduit de l'anglais, qui était fort commun alors et se vendait à vil prix. Le négociant se mit à le parcourir avec distraction; mais à peine en eut-il regardé quelques pages qu'il devint attentif, puis il en tourna rapidement les feuillets d'une main tremblante. Il était très-pâle. Bientôt son émotion fut telle qu'un cri s'échappa de sa gorge et qu'il se renversa en arrière, comme s'il allait s'évanouir.
Les Maubac, tout occupés de leurs actives recherches, ne remarquèrent pas d'abord son trouble; mais Bringas qui, de l'autre extrémité de la salle, suivait avec une sorte d'anxiété ses mouvements, accourut vers lui et tendit la main pour prendre le livre. Cartier le serra contre sa poitrine par un geste brusque. Ils ne se dirent rien, mais leurs regards se croisèrent, acérés, inquisiteurs et comme menaçants.
Cependant la pâleur et l'agitation de Cartier avaient fini par éveiller la curiosité.
— Sériez-vous indisposé, monsieur? demanda Laugerot avec intérêt.
— Auriez-vous trouvé dans ce vieux livre, demanda Urbain, un second testament de notre honoré père?
— Ou des billets de banque? ajouta le duc.
Pour toute réponse, le négociant, qui peut-être n'avait pas la force de parler, ouvrit largement le livre et,? en éparpillant les feuillets avec le doigt, prouva que l'Histoire d'Hippolyte ne contenait ni papiers étrangers, ni billets de banque, ni notes manuscrites, rien enfin qui put avoir du prix pour les héritiers.
En ce moment, César s'écria joyeusement de la pièce voisine :
— Je crois que j'ai trouvé.,. Qu'on m'apporte unepioche, un pince en fer, un outil quelconque! Peut-être ai-je découvert une des cachettes du papa.
Urbain et le duc s'élancèrent dans la chambre à coucher, où se trouvaient déjà César et Pascaiine. Laugerot. et les gens de justice les y suivirent, si bien que Bringas se trouva seul avec Cartier.
— Ce livre est à moi, monsieur, lui dit-il froidement; il me sert à passer le temps quand je suis seul pendant de longues journées.,, et je l'ai bien payé dix sous au colporteur qui s'arrêta ici au mois de décembre dernier.
— Ce livre est à vous, Bringas? En êtes-vous certain?
Bringas ne" répondit pas , et, malgré sa hardiesse, il détourna la tête.
— Ce livre, poursuivit Cartier d'un ton ferme, appartient à la succession Maubac3 et c'est à elle, devant la
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justice, que je le restituerai, si vous persistez à le réclamer,
A son tour, Bringas éprouva un trouble visible; et comme on l'appelait à grands cris dans la pièce voisine, il s'empressa de s'y rendre.