LES BOITES A CONFITURES
Voici ce qui avait attiré l'attention de César Maubac.
Dans la chambre de son père, par-dessous un maigre tapis, il avait remarqué qu'un des carreaux en brique formant le plancher semblait avoir été rejointoyé avec du plâtre. Bien que le travail parût ancien, le carreau formait une légère saillie, et il n'en avait pas fallu davantage pour éveiller les soupçons de César, qui avait une idée précise sur certaines habitudes de son père. Cependant, lorsqu'il lit part de ses espérances à ses cohéritiers, ceux-ci se récrièrent.
— Et c'est le dérangement de cette brique, dit Urbain en haussant les épaules, qui te fait soupçonner là une cachette? Morbleu! dans ce cas, il y en aurait plusieurs;
car d'autres carreaux semblent également avoir été déplacés à diverses époques. Tiens, en voilà un encore près de la cheminée, puis un autre là-bas, dans ce coin... — Et j'ai vu aussi des traces de ce genre dans la première pièce, ajouta Pascaline.
-— Nous soulèverons toutes ces briques les unes après les autres, s'écria César ; mais commençons par celle-ci... vous verrez que mon instinct ne me trompe pas... Ah çà! ne peut-on se procurer des outils? Où est Bringas? Ce vieux brutal ne saurait-il être bon à quelque chose?
Ce fut en ce moment que Bringas accourut. Sans rien dire, il entra dans un cabinet noir qui semblait avoir servi de garde-robe à son maître, et y prit, derrière les vieux habits du défunt, une pioche, un pic de fer et divers autres outils à l'usage des maçons. Il y avait jusqu'à une truelle et une auge que les Maubac se souvenaient d'avoir vues entre les mains de leur père. La présence de ces objets dans l'appartement était elle-même toute une révélation.
César arracha impatiemment la pioche à Bringas ; mais, au lieu de s'en servir pour soulever le carreau avec adresse, il le brisa d'un coup vigoureux et en écarta les morceaux ; par-dessous, on n'aperçut qu'une épaisse couche de plâtre.
— Ouais! s'écria-t-il avec colère, me serais-je trompé? Et il lança un nouveau coup de pioche. Cette fois, Toutil pénétra profondément, une planche' légère fut brisée et des pièces d'or sautèrent de toutes parts dans la chambre.
Des cris d'étonnement et de satisfaction accueillirent cette découverte. Tous les assistants se précipitèrent pour examiner le trésor. César ayant enlevé les éclats de plâtre, on retira du trou une boîte en sapin, paraissant avoir
LA MAISON D'OR. 16û
contenu autrefois des confitures sèches en usage dans le pays, mais qui maintenant était pleine d'or de toutes provenances. Il y en avait environ pour dix mille francs.
— Où mettre cela? demanda César rayonnant. Ce n'est qu'un commencefitient, j'imagine, car le papa Maubac n'a pas dû se contenter d'une si maigre épargne!
Il fut convenu qu'en attendant le partage entre les héritier?, la boîte serait déposée dans le coffre de chêne, à triple serrure, qui avait servi de caisse au défunt. Cela fait, il s'agit de savoir à qui l'on confierait la clef de ce coffre. Aucun des enfants de Maubac ne voulait que l'autre en fût chargé. On l'offrit successivement à l'exécuteur testamentaire, puis au juge de paix, qui refusèrent.
Cartier entrait en ce moment, tout pensif et indifférent pour ce qui se passait. On le pria de garder cette précieuse clef, et, ayant accepté machinalement, il s'assit à l'écart.
César, encouragé par son premier succès, s'était remis à l'œuvre avec ardeur. Chaque coup de pioche brisait une brique, et quelques instants lui suffirent pour enlever le carrelage entier du cabinet. Huit ou dix nouvelles boîtes à confitures, pleines d'or> ducats de Venise, quadruples espagnols, pièces rognées de Louis XIV et de Louis XV, pièces modernes de vingt et quarante francs, furent la récompense de ces actives recherches.
Alors on passa au carrelage du cabinet de travail, puis à celui du réduit obscur où Maubac serrait ses vêtements. Là encore les trouvailles se multiplièrent; les boîtes à confitures, plus ou moins détériorées par le temps, ne cessaient d'apparaître avec leur précieux contenu.
Ce n'est pas tout. Le mauvais papier de tenture qui couvrait les murailles de l'appartement de Maubac
offrait de nombreux raccords, comme si, à diverses époques, il eût été renouvelé partiellement. Il se pouvait donc que, par-dessous ce papier, on eût pratiqué des cachettes analogues à celles du plancher. Aussi les enfants de Maubac se hâtèrent-ils de l'arracher. Tout le monde travaillait; le fier duc lui-même et la jolie duchesse, avec ses doigts effilés, ne se montraient pas moins actifs que les autres. Les murs ayant été dépouillés, César n'eut qu'à lancer un coup de pioche dans certains endroits où la blancheur du mortier tranchait sur la couleur foncée de la vieille bâtisse, pour y découvrir les éternelles boîtes à confitures, qui, se brisant au choc, laissaient couler l'or en cascades brillantes.
Vers le soir, tous les meubles étaient brisés, tout l'appartement de Maubac était ravagé comme par l'effet de plusieurs bombes; mais l'énorme caisse du défunt contenait déjà cinq ou six cent mille francs d'or, découverts dans ces deux pièces seulement.
En revanche, tous ceux qui avaient pris part à ces recherches étaient épuisés : la fièvre nerveuse que donne l'avarice les soutenait seule. César lui-même semblait à bout de forces et ne pouvait plus soulever sa redoutable pioche.
Plusieurs fois, le magistrat, le notaire et surtout Cartier, avaient voulu se retirer; mais ils avaient toujours été retenus par les enfants de Maubac, qui voyaient en eux des surveillants intègre dont la vigilance était une garantie pour eux. Le but de Cartier, en cédant à leurs instances, était de profiter de la première occasion pour se rapprocher de Bringasetlui demander certaines explications; mais Bringas semblait l'éviter avec soin. Enfin, ils se retrouvèrent l'un à côté de l'autre. L'ancien intendant lui dit tout bas, en lui montrant l'appartement
dévasté et les héritiers qui jetaient For à grand bruit dans le coffre béant :
— Ah ! monsieur, si les morts pouvaient revenir, sûrement il sortirait du tombeau !
Et il disparut sans attendre la réponse. Cependant le notaire Laugerot disait aux enfants de Maubae :
— Votre tâche n'est pas finie, je crois. Selon mon calcul, des capitaux bien plus considérables encore doivent être cachés dans cette maison. Pendant vingt-cinq ans que j'ai été chargé des intérêts de feu M. Maubae, j'ai vu entrer ici des sommes énormes en or, mais je n'en ai jamais vu sortir. L'argent coulait assez facilement entre ses doigts; l'or y restait attaché. C'était une manie qu'ont pu constater tous ceux qui ont connu le défunt... J'imagine donc que, dans le reste de la maison, vous ferez de nouvelles découvertes.
"— Cela est sûr, reprit Urbain; nous avons, quanta nous, la certitude que, dans le corridor du rez-de-chaussée, du côté du Jardin du Prieur, nous trouverons encore quelque chose.
— Ah ! oui, je sais, dit Pascaline: dans le corridor où Ton entendait cette voix inconnue qui m'effrayait tant autrefois...
Il fallait que la joie lui eût troublé l'esprit, pour que la duchesse laissât échapper cet aveu en présence d'un magistrat et de tant de personnes étrangères. Ses deux frères lui lancèrent un regard de reproche; mais Cartier seul avait entendu.
— Quoi donc, madame la duchesse? demanda-t-il avec intérêt, y avait-il quelqu'un dans cette partie abandonnée de la maison ?
Personne ne répondait ; Urbain s'empressa de dire d'un ton léger :
— - Allons! Pascaline parle du temps, où elle était une petite fille, et où, César et moi, nous ne nous gênions pas pour lui causer des transes cruelles... Notre chère sœur a la mémoire longue.
Mais ces explications, données avec une tranquillité apparente, ne satisfirent pas Cartier, dont l'attention était en éveil, et il se promit de ne pas quitter Saint- Abdon sans avoir vu ce que pouvait renfermer la galerie du Jardin du Prieur.
On tint conseil sur les mesures à prendre dans les circonstances présentes. Le lendemain on aurait à scruter les murs et les dallages de cette partie de l'ancien couvent où Ton ne pénétrait jamais autrefois, et où le maniaque avait pu aussi enfouir de l'or. Ce nouveau travail devait être au-dessus des forces des Maubac ; M. le duc, pour sa part, exposa que sa dignité ne lui permettait pas de s'occuper davantage d'une semblable besogne, et de souffrir que la duchesse s'en occupât. On convint donc de se procurer dans le village quatre ouvriers maçons qui, chacun sous la surveillance d'un des héritiers., procéderaient aux fouilles désormais. En attendant, les sceliés de cette partie de l'ancien couvent ne seraient pas levés, et le juge de paix était prié de revenir le lendemain pour achever cette opération. Pendant la nuit, l'or déjà découvert resterait dans le grand coifre, dont Cartier porterait la clef.
Ces arrangements pris, le magistrat et son greffier, le notaire et son clerc se retirèrent, et Cartier, à son tour, se disposa à les imiter ; mais aucun des enfants de Maubac ne bougeait, et ils se regardaient en gilenee. Enfin César dit avec brusquerie :
— Ahçà! beau-frère, et toi, PaGeaiine, n'aliez-vous pas * retourner à l'auberge où vous avez retenu votre logement?
Vous autres, gens du grand monde, vous devez avoir besoin de repos après cette rude corvée.
—-Et vous, mes frères, demanda la duchesse, que comptez-vous faire?
— Je crois, reprit César, que ce serait une haute imprudence de laisser pendant la nuit des sommes considérables dans cette maison, sans aucune espèce de garde. Notre négligence pourrait donner la partie belle à certaines personnes... Il parait que tout le pays est en rumeur; tenez, entendez-vous?
En effet, la nouvelle que la maison des Maubac regorgeait d'or, et que l'on y déterrait à chaque instant des richesses immenses, venait de se répandre avec la rapidité ordinaire. Aussi, non- seulement tous les habitants du village, mais encore ceux des villages environnants, étaient-ils accourus avec une ardente curiosité. Les alentours de l'ancien couvent, l'avenue de mûriers, étaient pleins de monde, Jérôme et Léonarde, qui gardaient la porte extérieure, avaient peine à résister à des gens dont le désir de voir et d'apprendre ressemblait à delà fureur. Le murmure confus de cette foule arrivait jusqu'à la pièce écartée où se trouvaient les héritiers,
— Vous comprenez, continua César, que quand les convoitises publiques sont ainsi excitées, il ne serait pas sage d'exposer notre or à quelque hardi coup de main. Je suis donc déterminé à coucher ici, dans la cellule où je logeais autrefois. Elle n'a certainement pas été ouverte et aérée depuis plusieurs années, et les rats me semblent avoir dévoré une partie delà maigre couchette.., N'importe ! j'y passerai la nuit, et pourvu qu'on m'envoie
du village de la lumière et quelque chose à manger, je resterai pour veiller sur le trésor commun.
— Si mon cher frère César, reprit Urbain, consent à passer la nuit dans son ancienne cellule, je ne vois pas pourquoi je ne passerais pas aussi la nuit dans la mienne, pour lui prêter assistance en cas d'attaque.
— Eh bien, mes frères, reprit Pascaline vivement, si M. le duc le permet, nous nous installerons aussi pour cette nuit dans mon ancienne chambrette... Nous ce saurions vous laisser les fatigues et ne prendre pour nous que les profits î
— Sans doute, sans doute, répéta M. de Morangis avec empressement.
Tous les héritiers se regardèrent encore et ne purent s'empêcher de rire; ils s'étaient mutuellement devinés.
M. de Morangis, qui, non moins âpre au gain que ses beaux-frères, avait pourtant plus qu'eux le goût du confortable, fit monter son valet de chambre et lui donna ses ordres pour que Ton apportât de l'auberge, non-seument des provisions dé bouche, mais encore quelques meubles et des objets de literie. De plus, il écrivit à la gendarmerie de Saint-Abdon pour requérir qu'une vigilance rigoureuse fût exercée pendant la nuit suivante autour de l'ancien couvent; et son titre, particulièrement respecté à cette époque, ne pouvait manquer d'exciter le zèle des agents de la force publique.
Mais Cartier s'empressa de quitter les Maûbac et descendit à la pièce d'entrée, où il comptait retrouver Bringas. Bringas n'y était pas, il venait de sortir, et ni Jérôme, ni Léonarde, qui gardaient la porte, ne purent dire où il était allé.
Ce contre-temps peina vivement Cartier; toutefois, comme Bringas ne pouvait manquer de reparaître lelen-
demain matin à la reprise des travaux, il s'arma de patience et retourna à la Poste Royale, où il devait loger.
Il avait hâte d'être seul, et, après s'être défendu du mieux possible contre la curiosité de Rupert et des gens de l'auberge, il s'enferma dans sa chambre pour réfléchir .en liberté à l'importante découverte qu'il avait faite le matin.
On a deviné quelle était cette découverte. Cartier, en feuilletant YH sioire d'Hippolyte, comte de Douglas, s'était aperçu qu'un certain nombre de mots avaient été découpés dans ce livre et que ces mots étaient précisément ceux dont se composait la lettre trouvée sur Guillaume. Les caractères d'impression, provenant de quelque mauvaise imprimerie de province, étaient de forme identique et il n'y avait pas à s'y méprendre.
La conclusion de ce fait paraissait simple et naturelle : la lettre dont le mystérieux Guillaume était porteur avait été fabriquée chez Maubac, sans doute fort peu de temps avant la mort du vieil avare, car on n'avait pas eu le temps de faire disparaître le livre. Les aveux échappés à Pascaline, au sujet de la voix qu'on entendait jadis dans la partie soi-disant inhabitée des bâtiments, permettaient de supposer aussi que c'était là que Guillaume avait été détenu. Enfin, Bringas ayant été absent pendant la nuit qui avait précédé la rencontre de Guillaume, n'avait-on pas lieu de croire que c'était encore Bringas qui, après avoir conduit le malheureux jeune homme jusqu'aux portes de Lyon, l'avait abandonné sur la voie publique ?
Mais, à supposer que ces événements fussent vrais Cartier n'en était pas moins plongé dans une mer d'incertitudes. Qu'étal!; alors le soi-disant Guillaume? Par quels liens tenait-il au vieux Maubac? Quels motifs assez,
puissants avaient déterminé Maubac à retenir prisonnier dans un coin de sa vieille demeure, pendant une longue période, un jeune homme qui paraissait sain de corps et d'esprit ? Le négociant avait beau réfléchir à tous ces problèmes, il ne rencontrait qu'impossibilités, suppositions absurdes et monstrueuses.
— Allons ! pensait-il, Bringas seul peut expliquer ces mystères. C'est un homme dur et dissimulé, comme était son maître, mais il parlera... Je saurai bien le forcera parler!
Néanmoins, Cartier sentait la nécessité d'une extrême prudence. Un crime odieux, que les lois punissent sévèrement, avait été commis dans la maison de son oncle ; était-ce à lui de dénoncer ce crime, lui, l'ancien pupille et le légataire de Maubac? Peut-être, plus tard, auraitil à prendre des mesures énergique? pour obtenir une réparation ea faveur de la victime; mais, en attendant, il lui importait de bien connaître le terrain sur lequel il allait s'engager.
Ces réflexions l'occupèrent une partie de la nuit, et ce fut seulement vers le matin qu'il put goûter un peu de sommeil. Cependant, à l'heure fixée pour la reprise des recherches, il se hâta de retourner au Prieuré, après avoir fait un b'ger repas.
Il y avait autour de la maison la même affluence que la veille. Des curieux stationnaient dans l'avenue, en causant avec vivacité. Aussi plusieurs gendarmes, la carabine au bras, montaient-ils la garde aux portes, et ne laissaient entrer personne sans qu'on eût justifié de son droit,
Laugerot et le juge de paix, sans doute fort impatients d'en finir avec cette pénible corvée, étaient arrivés déjà. Quant aux héritiers, ils étaient tous présents, mais bien
pâles et bien fatigués, car ils avaient passé une nuit affreuse dans ces chambres abandonnées, pleines de rats, et le désir de se surveiller les uns les autres ne leur avait pas permis de goûter une heure de repos paisible.
Une seule chose frappa Cartier en entrant, ce fut de ne pas voir Bringas, et il s'empressa de le demander,
— Il ne viendra pas, dit le notaire; il m'a envoyé un homme du pays, son seul ami à Saint-Abdon, pour me faire savoir que, sa tâche étant remplie, il ne pouvait rester ici davantage ; que le cœur lui saignait de voir au pillage la maison de son maître, que d'ailleurs les mauvais traitements dont l'accablaient les messieurs Maubac lui rendaient insupportable un séjour plus prolongé daos cette maison... Bref, il est monté dans la voiture publique qui passe ici la nuit, et il est parti sans dire où il allait.
— Mais il reviendra bientôt, sans doute? w — Je l'ignore.
Cartier était consterné.
— C'est à cause de moi qu'il a pris la fuite, pensa-t-il. Bringas aura craint mes questions.
César, de son côté, disait en ricanant :
— Ah! le vieux coquin, il a deviné ce que je lui réservais en guise d'adieux!... Mais qu'il aille au diable! nous avons autre chose à penser.
Les maçons qu'on avait mandés étaient dans le vestibule avec leurs outils. On les fit monter, et chacun d'eux fut désigné à la surveillance spéciale d'un des Maubac, pendant la série de travaux qui allait commencer; puis, le juge de paix ayant brisé les bandes cachetées qui fermaient encore la plupart des portes intérieures, on se remit à la recherche de l'or.
Cette recherche, on peut le croire, n'avait aucun attrait
pour Cartier; mais il tenait, comme nous l'avons dit, à s'assurer si, dans cette partie inconnue de la maison, ne se trouvait pas quelque réduit où le malheureux Guillaume avait pu subir sa longue captivité, et il suivit les chercheurs de trésor.
On ne découvrit rien dans le corps de logis affecté à la demeure de la famille et des domestiques. On s'y attendait, du reste, et, la grille intérieure ayant été ouverte, on parcourut les galeries et les corridors où nul ne pénétrait autrefois, sauf Maubac et son in-, tendant.
Là, les fouilles ne tardèrent pas à devenir fructueuses. Quelles que fussent les précautions prises par le thésauriseur, les traces de son travail étaient toujours visibles, et ses enfants avaient acquis déjà une habileté merveilleuse à les reconnaître, si anciennes qu'elles fussent. Ils les indiquaient aux ouvriers, et quelques coups de pioche suffi: aient pour mettre à découvert quelqu'une de ces boîtes à confitures où le vieux Maubac avait eu la bizarre manie d'enfermer son oï.
Eux-mêmes ne demeuraient pas oisifs ; tous, et l'austère publiciste, habitué à vanter son mépris des richesses, et le doucereux philanthrope, et M. le duc, qui de sa vie n'avait fait le moindre travail manuel, et Pascaline, si dédaigneuse, ils payaient bravement de leur personne. Les pieds dans les décombres,, couverts de plâtre, enveloppés continuellement d'un nuage de poussière, ils se montraient infatigables. Chaque découverte nouvelle ne faisait qu'exciter leur. désir de découvrir encore. Ils se lamentaient quand leur attente était déçue, ils ne pouvaient contenir l'expression de leur joie quand leur espérance se réalisait. Ils semblaient disposés à démolir l'ancien monastère jusqu'aux fondements, plutôt que
d'oublier le moindre dépôt caché dans ses plus obscurs recoins (i).
La plus grande partie de la journée fut employée à ces travaux. Vers le soir, le grand coffre du cabinet était si plein d'or qu'on pouvait craindre que son poids n'enfonçât le plancher ; on estimait à plus d'un million et demi les sommes qu'il renfermait déjà.
A la vérité, la mine précieuse qu'on exploitait depuis la veille commençait à s'épuiser. Les trouvailles devenaient rares ; évidemment on avait visité les endroits qui inspiraient à l'avare le plus de confiance. On termina les fouilles, ce jour-là, par la galerie du rez-de chaussée qui avait servi si longtemps de magasin et où les héritiers de Maubac avaient rencontré leur père et Bringas, une nuit qu'ils voulaient pénétrer les mystères de cette singulière maison. Plusieurs dépôts précieux avaient été déterrés dans ce poudreux corridor où nul ne se fût avisé de les chercher. Cependant, lorsque la pioche et la pince eurent fait leur office, il fallut bien reconnaître que toutes les investigations seraient désormais inutiles de ce côté.
Alors on avisa une porte basse et solide, située à l'extrémité de la galerie, et on en chercha la clef dans les nombreux trousseaux qui étaient à la garde d'un des héritiers ; mais ce fut vainement, cette clef ne se trouva pas.
(1) Une maison ple'ne d"oi% comme celle de Maubac. n'est pas une invention de l'auteur. Nous pourrions citer une ville de province où, après le décès d'un avare, on a trouvé ainsi récemment des sommes considérables cachées dans toutes les parties de la maison ; il fallut raser d'une manière complète le bâtiment pour en retirer tous les dépôts enfouis par le monomane.
Il n'en fallut pas davantage pour réveiller toute l'avidité des enfants de Maubac. Qui sait si, derrière cette porte, ne se trouvait pas un amas de richesses auprès duquel les richesses déjà acquises n'étaient rien? Ils eussent pu se souvenir pourtant que, de cette partie du corridor, s'était élevée la voix inconnue qui avait tant excité leur étonnement, et songer que, selon toute apparence, ils trouveraient de ce côté autre chose que des dépôts précieux. Mais, surexcités en ce moment par une avarice à peine moins insensée que celle de leur père, ils oubliaient tout le reste.
Cartier lui-même éprouvait, pour des motifs différents, un ardent désir de savoir où conduisait cette porte. Il rôdait alentour depuis quelques instants, attendant avec impatience que les recherches se portassent de ce côté; quand la clef ne se retrouva pas, il fut le premier à proposer d'enfoncer la porte.
Il n'y avait pas en effet d'autre parti à prendre, et, sur Tordre des héritiers, les maçons se mirent à l'œuvre. L'entreprise n'était pas aisée; les planches, quoique vieilles, étaient d'une solidité à toute épreuve, et la ferrure ne semblait nullement altérée par la rouille. Elles résistèrent donc assez longtemps aux attaques des ouvriers ; c'était en vain que les pioches et les marteaux les attaquaient avec un bruit sourd, répercuté par les innombrables échos des galeries.
Pendant ce travail, les enfants de Maubac eurent le temps de faire quelques réflexions, et on les vit chuchoter entre eux. Sans doute la mémoire leur revenait, et ils commençaient à comprendre le danger de pousser plus loin les investigations de ce côté en si nombreuse compagnie. Cependant, s'ils eurent réellement le désir de révoquer Tordre donné, ils tardèrent trop à l'exprimer*
Un vigoureux coup de pic triompha enfin de la porte, qui tomba avec grand bruit, en soulevant une poussière épaisse.
Cartier fut des premiers à en franchir les débris et à pénétrer dans une salle d'un aspect fort extraordinaire.
Cette salle, dont la voûte à nervures saillantes était assez élevée, semblait avoir été, au temps des anciens moines, soit un oratoire, soit un lieu destiné à conserver des obj-ts précieux, peut-être des vases sacrés et des ornements d'église. Elle était de forme carrée, entièrement construite en pierre de taille, et ne recevait de lumière que par une lucarne située à une vingtaine de pieds au-dessus du sol. Tout cela était morne, triste ; l'air et le jour n'étaient admis que parcimonieusement dans ce lugubre lieu.
Cependant la pièce était meublée et semblait même avoir été habitée récemment. Une natte de paille, usée en quelques endroits, était étendue sur le dallage de briques. Les meubles consistaient en un lit assez grossier, dépourvu de drap?, mais muni de plusieurs couverture de laine, puis en deux fauteuils de bois, comme ceux du reste de la maison, et en une table dont les pieds tors étaient adhérents au sol. Dans un angle, entre deux piliers, on avait construit avec des planches une espèce de cabinet de toilette. Une armoire vermoulue, dont les deux battants étaient ouverts, contenait quelques vêtements d'homme d'une étoffe et d'une forme insolites.
Mais ce qui contrastait avec le caractère sombre de cette pièce, c'était la grande quantité de jouets, la plupart vieux et brisés, que Ton apercevait dans tous les coins. Outre des poupées de diverses grandeurs, il y avait là des cerceaux, des bilboquets, des quilles, des dominos, sans compter un certain nombre d'images coloriées. Ces
objets étaient épars et en désordre, comme si l'on venait seulement d'en faire usage; par terre se trouvaient des habillements qu'on semblait avoir quittés depuis peu avec précipitation. Un brcc, posé sur une planche, contenait encore de l'eau, tandis qu'un morceau de pain, resté sur la table, était à peine desséché.
Ces particularités frappèrent tous ceux qui avaient pénétré dans cette espèce de cachot. César, après un rapide examen, s'écria d'un ton dont il exagérait certain nement l'insouciance habituelle :
— Je doute que nous trouvions dans ce vilain endroit la récompense de nos fatigues... Notre père ne semble avoir caché ici que nos vieux jouets •; il n'aimait à rien perdre, le digne homme!
— Ce doit être là une de ces inexplicables manies de notre honoïé père, ajouta Urbain en clignant les yeux; peut-être avait-il mis ces babioles en réserve pour les offrir plus tard à nos enfants.
— •. Mes frères, ajouta Pascaline, qui ne comprenait pas, comme les deux avocats, le danger de certaines observations, on dirait que cette pièce a été habitée il n'y a pas longtemps. Ces provisions, ces vêtements abandonnés...
César lui fit un signe impérieux , et Urbain s'assura d'un coup d'œil que le juge de paix ne les avait pas suivis dans la salle voûtée. Il n'y avait là, en effet, outre les Maubac et outre les ouvriers employés aux travaux, que Cartier et Laugerot. Cependant, César se hâta de répondre :
— C'est Bringas, ma chère, c'est certainement Bringas qui a laissé des traces de son séjour ici... Sans doute le vieux hibou se réfugiait dans cette salle quand on le pourchassait au grand jour...
— Eh ! qu'importe tout cela? interrompit M. de Mo-
rangis, qui ne soupçonnait aucun mystère; messieurs, songeons à notre tâche.
— C'est juste, s'écria César; mais nous ne trouverons rien dans cette maçonnerie, je vous en donne ma parole.
En même temps, assisté des ouvrier.% il se mit à fouiller les meubles, à sonder le pavé et les murailles, comme on avait fait dans les autres parties de l'ancien couvent.
Pendant que les Maubac s'occupaient de cette besogne, Cartier demeurait convaincu que cette salle était bien l'endroit où son protégé Guillaume avait passé de longues années. Ses observations personnelles et celles du médecin qui avait dressé le procès-verbal d'enquête se rapportaient avec exactitude à tout ce qu'il voyait. L'isolement de cette partie de la maison, cette lucarne qui donnait sur le Jardin-du-Prieur, et qui, à demi cachée par des plantes grimpantes, permettait seulement d'apercevoir un point lumineux du ciel, ces restes de nourriture frugale, ces vêtements, ces jouets, tout confirmait les soupçons qu'il avait conçus la veille : le persécuteur de Guillaume, c'était Maubac. Probablement Maubac, se sentant mourir, avait voulu se débarrasser de son prir sonnier; ainsi s'expliquaient les traces de départ précipité que l'on remarquait encore, et que l'apposition des scellés sur les portes n'avait pas permis sans doute de faire disparaitre.
Cette fois, Cartier éprouva une véritable défaillance, et il se laissa tomber sur un des grossiers fauteuils de bois qui se trouvaient à sa portée.
— Vous paraissez bien las, lui dit Laugerot; ces allées et ces venues ont plus de charme pour les héritiers Maubac que pour nous autres... Peut-être ferlez-vous bien de redescendre au village.
— En effet, balbutia le négociant, la fatigue... Mais je me sens mieux et le grand air achèvera sans doute de me remettre.
En ce moment Urbain, après s'être consulté avec son frère, s'écria d'un ton ferme :
— Décidémeot, il n'y a rien ici. Ces murs en pierre de taille, ces lourdes et massives dalles ne peuvent receler aucun dépôt... Sortons bien vite, nous avons encore à visiter les galeries d'en haut.
— Cependant^ dit le duc, il serait bon de s'assurer.., Pascaline le poussa du coude.
— Mes frères ont raison, dit-elle; nous perdons notre temps... Et nous serons plus heureux ailleurs.
On quitta la salle voûtée, dont la porte fut rajustée tant bien que mal, afin d'en interdire l'accès aux gens de la maison.
Cartier en sertit le dernier, et comme à regret. Mais, quand on fut dans le corridor voisin, il appela auprès de lui tous les héritiers et leur dit avec un accent qui avait une sorte de solennité :
— Messieurs Maubac et vous, monsieur le duc, je me sens indisposé et je retourne à l'auberge de la Poste- Royale; mais, avant que vous vous sépariez et que vous quittiez le pays, j'aurai à vous faire une importante communication qui touche à l'honneur de la famille Maubac. Je vous prie donc de vous entendre pour me fixer le moment qui sera le mieux à votre convenance, et j'espère que M. Laugerot, le notaire du défuntj voudra bien assister à cet entretien.
Tous les héritiers se regardèrent d'un air d'étonnement et d'inquiétude.
— Quel nouveau lièvre allez-vous lever? reprit César vous voyez,, mon cher canut, combien notre présence
ici est nécessaire,.. Et, aussitôt que nous aurons terminé notre récolte de pièces d'or, je ne compte pas moisir longtemps à Saint-Abdon.
— Ni moi, dit Urbain.
-— Palsambleu ! mes beaux messieurs, dit le duc, croyezvous que^ de mon côté, je me plaise outre mesure dans ce taudis?
— Je vous le répète, reprit Cartier d'un ton ferme, l'attendrai votre convenance; mais il faut absolument que je vous parle avant votre départ... Vous regretteriez plus tard de m'avoir refusé la faveur que je sollicite.
On lui promit alors de le faire avertir aussitôt qu'on aurait un moment, et il s'empressa de quitter le Prieuré.