LA FIN DU M A L'Y AIS RICHE
Quelques instants plus tard, Joseph Cartier reprenait dans son cabriolet la route de Saint-Abdon. Il s'agissait de regagner le temps perdu, et le négociant se promettait de ne pas épargner la jument Turlurette. Cependant, lorsque Ton atteignit l'endroit où avait été rencontré Guillaume quelques instants auparavant, il ne put résister au désir de s'arrêter afin de rechercher quelque nouvel indice. Il laissa donc les rênes à Baptiste, et sautant à terre, il se dirigea vers le buisson auprès duquel on avait aperça d'abord l'inconnu.
La route était, comme d'habitude en cette saison, couverte de poussière; mais le long des bas-côtés, protégée par les pyramides de cailloux réglementaires, crois-
sait une herbe fine, et sur cette herbe encore humide de rosée, Cartier remarqua des "empreintes profondes, comme si un cheval eût stationné en cet endroit. Il n'y avait pas vestige de roues, d'où l'on pouvait conjecturer que ce cheval ne traînait aucun véhicule et servait de monture à un cavalier. De plus, l'animal ne venait pas de la ville, mais de quelque bourgade située à l'opposite, et la trace ne dépassait pas le buisson. Là, le cheval semblait avoir piétiné un moment, puis il avait tourné sur lui-même et repris le même chemin.
Cartier appela Baptiste et lui fit remarquer tous ces détails, afin d'invoquer plus tard son témoignage. Baptiste, en promenant un regard investigateur autour de lui, aperçut à terre une courroie toute neuve qui, sans doute, était tombée quand on avait fait halte, et n'avait pas été retrouvée dans l'obscurité.
Le négociant s'empara de cet objet, car il pouvait être pour des magistrats exercés un indice révélateur; puis, comme il n'y avait plus rien là qui méritât de fixer l'attention, on remonta en voiture et on continua le voyage.
— Il est prouvé maintenant, disait Cartier, que ce jeune homme ne vient pas de Lyon, comme on veut le faire croire. Il est arrivé à cheval, en croupe derrière une autre personne qui, après l'avoir déposé au bord du chemin, s'en est retournée au plus vite. La courroie a servi sans doute à attacher Guillaume au cavalier, soit pour prévenir une tentative d'évasion, soit, ce qui est plus probable, pour le maintenir en équilibre pendant une course rapide... Mais la justice éclaircira tous les mystères. Ne pensons plus à cela.
Malgré cette détermination, Cartier demeura rêveur pendant le reste du trajet.
LA MAISON D'OPc 119
Deux heures de marche suffirent pour atteindre le village de Saint-Abdon. Cartier vint s'arrêter à l'hôte 1 de la Poste-Royale, où il comptait laisser la voiture, et comme ses liens de parenté avec Maubac étaient connus, son arrivée, dans les circonstances actuelles, mit en rumeur tout le pays. Rupert, le vieil aubergiste de la Poste-Royale, accourut pour le recevoir.
— Monsieur Rupert, demanda Cartier avec empressement, dès qu'il eut mis pied à terre, pouvez-vous me donner des nouvelles de mon oncle ?
— Hum ! monsieur Joseph, ça ne va pas fort là-haut... Non pas que le monde y manque, car il y a chez M* Maubac, en ce moment, le curé, le notaire et le médecin... les quatre facultés, quoique, de bon compte, ça ne ne fasse que trois.
Et Rupert se mit à rire de sa facétie, ce qui ne prouvait pas une bien vive sympathie pour son riche voisin.
— Ainsi donc, comme on me Ta dit, le malade est à toute extrémité ?
—Si on vous Ta dit, cela doit être; vous savez que M. Maubac n'aime pas que Ton s'occupe de ce qui se passe chez lui... Mais avant de monter au Prieuré, ne voulez-vous pas d'abord manger un morceau? Sans offenser personne, la maison Maubac n'est pas trèshospitalière, et sa cuisine n'a jamais eu une grande réputation... D'ailleurs, vous pouvez être retenu longtemps là-bas, et il est sage de vous précautionner en conséquence.
Ces paroles rappelèrent à Cartier qu'il était parti sans déjeuner,et tout en mangeant à la hâte quelques bouchées, il essaya de nouveau de questionner l'aubergiste sur ce qui se passait chez Maubac ; mais Rupert éluda ses questions et finit par lui dire :
— Tenez, monsieur Joseph, il n'est pas prudent encore de s'exprimer librement sur certains voisins... Mais un moment viendra, et ce moment n'est pas éloigné, où les langues pourront se dérouiller ; alors elles iront plus vite et plus loin qu'on ne voudra sans doute.
Cartier n'insista pas, et, après avoir recommandé à Baptiste de se tenir prêt à tout événement, il se dirigea, seul et à pied, vers l'ancien prieuré de Saint- Abdon.
A mesure qu'il en approchait, il reconnaissait à des signes certains qu'un grand changement allait s'y produire. La porte du cloître demeurait béante: charretiers, garçons de peine, employés du magasin stationnaient dans la cour, au lieu de se livrer à leur travail habituel. De même, la petite porte, qui donnait accès dans le comptoir, puis dans l'appartement particulier de Maubac, était ouverte à tous venants , et dans ce bureau, où tant de pauvres diables avaient imploré vainement pitié, où tant de malheureux débiteurs avaient apporté leur dernier écu, se trouvait une nombreuse réunion de commères qui, sous prétexte d'offrir leurs services , ne songeaient qu'à satisfaire leur curiosité.
La présidente de ce club féminin était notre ancienne connaissance Léonarde, devenue la femme de Jérôme, le chef des garçons de peine. Marthe Bringas étant morte subitement, depuis deux ans Léonarde avait pris la surintendance de la cuisine et de la maison, comme son mari avait la surintendance des magasins et des greniers. Bringas la voyait; d'assez mauvais œil; cependant, obligé de confier à une femme le service intérieur, il avait dit à son maître :
— Cette Léonarde nous hait sans aucun doute, mais tout le monde nous hait ! Autant donc celle-ci qu'une
autre, car elle sait peut-être bien des choses, et son intérêt pourra la décider à se taire... Du reste, je la surveillerai.
Quand Joseph Cartier entra, Léonarde, qui peut-être n'était pas en train en ce moment de faire l'éloge du malade, s'interrompit avec confusion au milieu d'une phrase; cependant elle se remit aussitôt, vint au-devant du négociant et dit, en lui adressant une belle révérence :
— Le neveu de notre maître!... à la bonne heure !... Tout le monde se demandait : Est-ce que ses parents auront le cœur de le laisser mourir dans l'abandon ?
— J'ai été prévenu hier soir seulement... Léonarde, conduisez-moi auprès de mon oncle.
— C'est que, monsieur, il est bien mal.... et il ne reçoit personne. Il y a là, dans « la salle, » M. le curé, et puis le notaire Laugerot, et puis le docteur Dutreix... et ils sont tous lvgés à la même enseigne; lemaitre ne veut pas les voir.
— Je serai peut-être plus heureux... Annoncez à mon oncle mon arrivée.
— Je n'ose pas... M. Bringas, qui vient de rentrer, et qui a été absent une partie de la nuit, est en ce moment avec lui; il a donné la consigne la plus sévère...
— En toute autre occasion, répondit Cartier avec ironie, je me soumettrais à l'autorité de M. Bringas; mais, aujourd'hui, la chose est impossible... Je viens ici nonseulement en mon nom, mais encore au nom des enfants de Maubac.
Les commères firent remarquer à Léonarde qu'il serait dangereux de ne pas obéir àun proche parent du Maubac.
— Soit donc! reprit résolument Léonarde. Entrez dans la salle, où se trouvent déjà les autres messieurs. Je vais
prévenir le maître, et quand même M. Bringas devrait m'avaler... Son règne est fini, du reste, à M. Bringas, et je n'ai plus peur de ses gros yeux !
Elle introduisit en effet le négociant dans la salle à manger, puis elle se dirigea en courant vers la chambre de Maubac.
Cartier était connu de toutes les personnes qui attendaient déjà. C'étaient, comme nous le savons, d'abord le curé du village, bon vieux prêtre, qui n'avait jamais eu beaucoup à se louer du maître du logis, et qui devait s'étonner de se voir chez un acquéreur de biens d'Église; puis le notaire Laugerot, plus pâle, plus triste et plus timide que jamais; puis enfin le docteur Dutreix, médecin campagnard des environs, qui, depuis de longues années, donnait des soins à Maubac.
Tous vinrent serrer la main de Cartier, et le curé s'écria avec satisfaction :
— Vous, du moins, monsieur Joseph, vous allez combattre l'influence fatale de ce mercenaire qui nous empêche d'arriver jusqu'à son maître! Bringas, qu'on n'a jamais vu à Téglise, a joué un rôle sinistre dans les troubles de Lyon au temps de la Terreur, et il ne lui serait pas agréable sans doute de voir son patron se réconcilier avec Dieu au dernier moment. Mais vous, monsieur Cartier, vous ne voudrez pas que votre oncle meure sans avoir reçu les secours de la religion. J'ai des raisons de penser qu'il n'est pas plus en paix avec le ciel et avec sa conscience qu'avec le monde; aussi, quoiqu'il ne m'ait pas appelé, mon devoir m'ordonne-t-il de>enir lui offrir mes consolations et mes prières.
— Et moi, dit Laugerot de sa voix gémissante, pourquoi Bringas m'arrête-t il ici? Maubac peut avoir des secrets importants à me confier, des fautes à réparer. Je
suis dépositaire de son testament et son exécuteur testamentaire; personne ne comprendra jamais...
— Ah çà ! dit le médecin à son tour, n'est-il pas plus extraordinaire encore que Bringas me refuse l'accès auprès de mon malade? Sans doute, je ne sauverais pas Maubac, mais je pourrais du moins le soulager, retarder la crise imminente.
— Oh! quant à vous, docteur, reprit Cartier, je ne vois pas ce qui peut vous retenir; votre autorité, ce me semble, est absolue dans la circonstance présente.
— Oui, certainement, monsieur Cartier, je pourrais entrer, malgré Bringas et malgré tout le monde, c'est là le privilège du médecin; mais si Maubac, dont vous connaissez le caractère violent, venait à «passer» dans un accès de colère, n'encourrais-je aucune responsabilité? Or, Maubac n'a perdu encore ni sa connaissance ni sa volonté. Quand j'ai essayé tout à l'heure de réintroduire dans sa chambre, il était en conférence avec ce vieux loup de Bringas, qui le garde à vue, et il m'a gaillardement renvoyé, en me disant d'attendre, si j'en avais la fantaisie.
Cartier écoutait d'un air pensif.
— Sans doute, messieurs, reprit-il, je ne serai pas plus favorisé que vous; cependant je me dois à moi-même dem'assurer...
La porte s'ouvrit et Léonarde passa la tête dans l'ouverture.
— Venez, monsieur Joseph, dit-elle; votre, oncle consent à vous recevoir... Et M. Bringas paraît furieux.
Cartier se leva aussitôt.
— Monsieur Cartier, reprit le curé, je vous en conjure, faites-le penser au salut de son âme.
— Dites-lui, ajouta le notaire, que s'il désire prendre des dispositions dernières, je suis à ses ordres.
— Et engagez-le, reprit le médecin, à me faire appeler promptement... car ces congestions marchent vite!
Cartier promit de tenir compte de ces recommandations, et sortit avec Léonarde, qui le conduisit dans la chambre de Maubac.
Cette chambre était mal éclairée, comme nous savons ; à peine apercevait-on le malade dans un grand lit à ciel et à colonnes, qui avait pu être celui des prieurs du couvent. Plusieurs oreillers soutenaient sa tête pâle, décharnée, aux yeux éteints.
Bringas vint au-devant de Cartier, et lui dit à demivoix :
— Ne le faites pas beaucoup parler, monsieur, car il est au plus bas.
— Je verrai bien, répliqua sèchement le négociant.
Et pendant que Bringas allait s'asseoir près de la fenêtre, à l'autre extrémité de la chambre, il prit place lui-même sur un fauteuil de bois, au chevet du lit. Alors il se pencha vers son oncle et se nomma en pressant la main inerte et déjà froide de Maubac,
— Ah ! c'est toi, Joseph, dit le malade dont une espèce de râle soulevait la poitrine, tu as bien fait de venir. Quoique tu m'aies beaucoup négligé, tu es un brave garçon... Comme ça, je verrai quelqu'un de ma famille avant... avant la fin.
Cartier répliqua que, sans doute, les enfants de Maubac se fussent empressés de se rendre à Saint-Abdon, s'ils avaient été prévenus et si l'accès de la maison paternelle ne leur avait été rigoureusement interdit.
— C'est vrai, répliqua le malade, mais ils peuvent venir maintenant, je ne les crains plus..* Ah! ah! ah!
n'est-ce pas, Bringas, ajouta-t-ilavecun rire caverneux, que nous ne les craignons plus?
Bringas adressa un signe furtif à Cartier, pour l'avertir que le moribond n'avait déjà plus toute son intelligence, Maubac reprit bientôt :
— Bah! qu'ils restent où ils sont; ils m'obséderaient encore... Toi, Joseph, je te charge de leur dire qu'ils ne doivent rien négliger pour donner du lustre à notre nom. J'ai voulu fonder une grande famille, et j'ai tout sacrifié pour atteindre ce résultat, moi le sacripant, moi le... Déjà, la chose est bien commencée; ma fille est duchesse, mes fils font du bruit à Paris; et pourtant je crains toujours... Si Ton pouvait voir dans l'avenir !
La voix lui manqua et il parut près de tomber en syncope. Cartier prit sur la table une tasse, qui contenait une boisson fortifiante et en glissa quelques gouttes entre les lèvres décolorées de son oncle. Maubac, un peu ranimé, lui dit avec un sourire d'une expression singulière :
— Merci, Joseph; ce n'est pas par intérêt que tu agisa toi, et pourtant tu seras récompensé de tes soins... Tu trouveras un legs dans mon testament, et un beau legs encore !
— Mon oncle, comment ai-je mérité ?... Vos enfants ne . peuvent manquer de se montrer jaloux...
— Qu'importe ! Ne suis-je pas le maître? Tu représentes seul aujourd'hui la famille de ma première femme, et j'ai des raisons particulières pour... Et puis, ajouta Maubac avec un accent égaré, tandis que ses yeux vitreux brillaient d'un dernier éclat, ce n'est pas sur ma part à moi que Ton prendra ton legs, c'est sur leur part à eux... Leur part se compose des créances, des rentes, des propriétés, des maisons, des domaines... Et il y en a, il y en a !... Us seront contents et ils pourront
élever bien haut le nom de Maubac !... Mais la mienne, ils ne l'auront pas, personne ne l'aura ; la mienne, poursuivit-il avec une véhémence qui touchait à la frénésie, la mienne, c'est mon or... On disait que je ne pourrais l'emporter; je l'emporte pourtant... Ah! ah! ah! ils n'auront pas mon or !
Son rire devint un râle convulsif, et il éprouva une nouvelle faiblesse. Cartier, après lui avoir donné encore quelques gouttes de sa potion, lui dit avec douceur:
— Laissez ces idées, mon oncle ; que vous font maintenant l'or et les richesses? Songez plutôt aux devoirs que vous avez encore à remplir en ce monde... M. le curé est dans la pièce voisine, ne voulez-vous pas l'entendre? Laugerot, votre notaire, suppose que vous avez quelques scrupules de conscience à satisfaire; permettezvous qu'on le fasse entrer? Enfin, le docteur Dutreix croit indispensable...
Maubac voulut encore parler, mais sa langue s'embarrassait, les mots se confondaient dans les sons caverneux qui s'échappaient de sa gorge. Comme Joseph allait insister, Bringas, qui avait écouté avec une attention jalouse et inquiète la conversation précédente, s'approcha brusquement :
— Ne le tourmentez pas, dit-il; mon maître m'a recommandé bien des fois de veiller sur lui quand il serait où il en est maintenant, afin qu'on ne le poussât pas à dire ou à faire ce qu'il n'eût jamais dit ou fait en bonne santé.
— Taisez-vous, répliqua Cartier, bas, mais d'un ton ferme.
Il allait adresser à Maubac de nouvelles instances, quand Bringas étendit le bras vers le moribond d'un air solennel :
— Laissez-le en paix, vous dis-je, murmura-t-il; voyez, voyez! il va finir.
En effet, un changement de mauvais augure venait de s'opérer tout à coup dans l'état du malade. Ses traits s'étaient crispés; ses yeux étaient démesurément ouverts; un hoquet douloureux soulevait sa poitrine. Cependant, en ce moment terrible où l'âme semblait se détacher du corps, Maubac eut un dernier éclair d'intelligence et devolonté.
— Bringas, dit-il d'une voix claire et distincte, Bringas... n'oublie pas.
Bringas, à son tour, se redressa.
— Allez en paix, maître, répliqua-t-il avec énergie; je vous ai toujours obéi... que vous soyez mort ou vivant, je vous obéirai encore!
Cartier n'avait pas écouté ces mystérieuses paroles. Voyant l'imminence du danger, il ouvrit la porte et appela le docteur Dutreix. Celui-ci accourut avec le curé, le notaire, sans compter les gens de service, et voulut donner des soins au malade; mais ces soins étaient inutiles ; dans cette dernière crise, Maubac avait expiré.
Le prêtre s'agenouilla, et bien que le propriétaire de Saint-Abdon fût mort dans « l'impénitence finale, » il prononça à voix haute une prière à laquelle se joignirent les assistants.
Quelques instants plus tard, Laugerot disait aux personnes réunies dans le salon de la maison mortuaire :
— La suscription du testament déposé entre mes mains détermine les premières mesures à prendre, notamment en ce qui concerne le convoi! Mais, en l'absence des enfants et héritiers du défunt, il me semble indispensable de faire apposer les scellés sur toutes les portes, sur tous les meubles de la maison ; je viens donc d'envoyer cher-
cher M. le juge de paix, afin qu'il procède immédiatement à l'accomplissement de ces formalités.
— Je vous approuve, dit Cartier, et si vous n'aviez pris Tinitiative de cette mesure, j'avais l'ordre de la requérir, au nom de Mme la duchesse de Morangis.
— Je ne veux encourir aucune responsabilité, et je me conformerai rigoureusement aux prescriptions légales. Ainsi donc toutes les personnes étrangères vont quitter la maison en même temps que moi.
Bringas, qui était assis d'un air sombre dans un coin, se leva tout à coup.
— Monsieur le notaire, dit-il, par une disposition expresse de mon maître, j'ai le droit d'habiter la maison pendant une année, à partir de ce jour.
— C'est vrai, répliqua Laugerot; cette disposition est formellement exprimée dans la suscription du testament... En conséquence, vous êtes libre d'occuper jusqu'à nouvel ordre la chambre que vous occupez en ce moment à Saint-Abdon.
Bringas alla se rasseoir en silence. Il ne peurait pas ; rien n'eût pu faire croire qu'il venait de perdre le maître auquel il s'était dévoué corps et âme pendant quarante ans; mais il regardait les assistants avec une sorte [de colère, comme s'il n'eût pu s'habituer à leur présence dans la demeure du vieux Maubac.
On décida que les obsèques auraient lieu le lendemain matin, et Cartier promit de rester pour conduire le deuil. Il se hâta d'écrire deux lettres qui devaient être portées sur-le-champ à Lyon par un homme à cheval. L'une annonçait à la duchesse la mort de son père, et l'invitait à se rendre à Saint-Abdon pour l'heure du convoi, si elle le jugeait convenable; l'autre était adressée à Mme Cartier, afin de lui apprendre pour quelle cause
son mari ne retournerait au Buisson-Blanc que le lendemain vers le milieu de la journée.
Comme Joseph venait d'expédier ces messages, le juge de paix arriva avec son greffier pour procéder à la pose des scellés. Toutes les clefs furent remises par Bringas et enfermées dans un coffre sur lequel on apposa le cachet officiel. On appliqua encore le sceau sur toutes les portes intérieures, sur toutes les grilles de cette immense habitation, de manière à y rendre la circulation impossible. Une seule chambre fut exceptée, celle de Bringas, et Bringas, du reste, fut nommé gardien des scellés. Quant à la chambre de Maubac, où pouvaient se trouver de grandes valeurs et des papiers précieux, on convint qu'elle serait close le lendemain seulement, après l'enlèvement du corps; et, en attendant, on apposa le cachet de la justice sur tous les meubles, grands et petits, qui s'y trouvaient.
Ces formalités judiciaires prirent beaucoup de temps. Cartier et Laugerot accompagnaient le juge et son greffier, afin qu'aucune précaution ne fût négligée. Bringas les suivait de loin, en apparence pour fournir les renseignements nécessaires, en réalité peut-être pour faire des observations dont il avait le secret.
Comme l'on arrivait dans la cour du cloître, Léonarde accourut tout effarée :
—Miséricorde! mes bons messieurs, s'écria-t-elle, allezvous donc mettre votre cire rouge sur la porte du corridor qui conduit au jardin du Prieur?
— Certainement, répliqua le juge de paix; mais pourquoi cette question, ma chère?
Léonarde allait répondre; un signe menaçant de Bringas l'arrêta.
— Pour rien, balbutia-t-elle.
— Voyons, Léonarde, demanda Laugerot, de quoi s'agit-il, et pourquoi ne mettrait-on pas les scellés sur cette porte comme sur les autres ?
— Dame! monsieur le notaire... Au fait, ajouta-telle en se ravisant, maintenant que le maître est mort, je n'ai plus à craindre personne... Messieurs, s'il faut le dire, il y a quelqu'un d'enfermé depuis longtemps dans le bâtiment qui donne sur le jardin du Prieur... J'ai entendu une voix de ce côté, et pas plus tard qu'hier au soir encore...
— Cette femme rêve, messieurs, dit Bringas avec force en s'avançant tout à coup ; elle est visionnaire, et son imagination lui représente sans cesse des revenants... Faites votre devoir, monsieur le juge, et ne vous occupez pas de ces billevesées.
Il parlait avec tant d'assurance et d'autorité, que Léonarde répliqua toute confuse :
— Excusez-moi, monsieur Bringas; j'avais cru... je m'étais mis en tête... Mais je me serai trompée sans doute.
Elle s'enfuit, l'oreille basse,! tandis que le juge de paix imprimait le cachet sur la porte.
Laugerot dit bas à l'ancien intendant :
— Bringas, votre tâche mystérieuse et sinistre n'estelle pas encore accomplie ?
— Laissez, laissez, monsieur le notaire; je connais mieux que vous les volontés de notre maître, et jusqu'à . la fin je saurai les faire respecter.
Le lendemain matin eut lieu le service de Maubac, à l'église de Saint- Abdon. Par l'ordre exprès du défunt, ce service fut des plus simples. En revanche., Laugerot annonça qu'une somme assez forte était affectée par le testament à rérection d'un mausolée dans le cimetière du village. Sans doute Maubac, toujours préoccupé de devenir le fondateur d'une grande famille, avait voulu que la splendeur de ce monument fût digne de sa postérité, et craignant que ses enfants n'eussent la fantaisie de se montrer économes en pareille affaire, il avait pris soin, malgré sa propre avarice, d'assurer la magnificence de sa dernière demeure.
Pendant la nuit, le messager que Cartier avait expédié
à Lyon était revenu avec la réponse de la duchesse. Mme de Morangis s'excusait de ne pouvoir se rendre à Saint-Abdon pour les funérailles ; mais elle annonçait qu'elle s'y trouverait sûrement pour la levée des scellés et pour la prise de possession de l'héritage, quand ses frères, auxquels elle venait d'écrire, afin de leur apprendre la « triste » nouvelle, seraient arrivés de Paris, ce qui ne pouvait tarder.
Le négociant dut donc représenter seul la famille aux obsèques de Maubac. Du reste, peu de personnes y assistèrent; ce furent quelques modestes fonctionnaires, quelques petits bourgeois du voisinage, qui, par respect humain ou par curiosité, suivirent le corps du mauvais ricbe. La population du village, bien qu'elle ne fût pas allée au travail des champs, demeura impassible sur le passage du convoi. Si l'on pouvait deviner un sentiment dans cette foule muette, c'était une sorte de satisfaction indignée, et tous ces visages graves semblaient dire : « Ils meurent donc aussi, les hommes sans cœur qui gagnent des millions à ruiner les familles I »
Mais nul ne pleurait, car Maubac avait fait verser trop de larmes de son vivant pour qu'il en restât encore dans les yeux après sa mort.
La haine publique se manifesta particulièrement à l'égard de Bringas, qui, revêtu d'une longue redingote noire, un crêpe à son chapeau, suivait, seul et àl'écart, le corps de son maître. Un murmure sourd s'élevait autour de lui; si des injures ne furent pas proférées, ce fut sans doute à cause de la sainteté de la cérémonie; peut-être aussi les regards de Bringas, comme ceux d'un vieux lion aux abois, imposaient-ils encore.
Toutefois, Cartier avait hâte d'échapper aux pénibles impressions qu'il éprouvait ; et après s'être acquitté de
tous les devoirs d'usage, après s'être assuré que les dernières formalités judiciaires avaient été remplies dans la maison du défunt, il s'empressa de se rendre à la Poste- Royale, où Baptiste l'attendait avec le cabriolet. Laugerot, qui l'avait accompagné jusque-là, dit avec son accent mélancolique, au moment de se séparer :
— Adieu, monsieur Joseph; vous avez dignement honoré votre parent, qui, je le sais, n'a pas toujours été bon pour vous.... Nous vous reverrons sans doute dans quelques jours, lors de la lecture du testament, car, en votre qualité de légataire, je serai dans l'obligation de vous convoquer.
— Vous paraissez fort abattu, monsieur Laugerot; on dirait que la cérémonie à laquelle nous venons d'assister a réveillé en vous quelque fâcheux souvenir.
— Peut-être.... D'ailleurs mes jours sont comptés, monsieur Cartier, et sans doute je ne survivrai pas longtemps à celui que nous venons de déposer dans sa dernière demeure... Puisse ma mémoire être plus chérie et plus respectée que la sienne !
Il serra la main du négociant et s'éloigna précipitamment y comme s'il eût craint de laisser échapper quelque parole trop significative.
Le voyage de Cartier s'accomplit sans accident, et la journée était encore peu avancée quand on arriva à la maison de campagne que la famille aurait dû quitter depuis le matin. Mais le négociant, étant entré dans le salon, y trouva, outre Dominique et Guillaume, Emilie, Clarisse et la petite Anna.
Mme Cartier, qui s'occupait avec sa sœur de confectionner une robe noire, courut embrasser son mari.
— Ah ! mon cher Joseph, à quelles tristes scènes vous venez d'assister ! s'écria-t-elle. Vous devez être brisé de
fatigue... Aussi mon père est-il retourné à Lyon ce matin, tandis que nous restions ici à vous attendre, et il se charge seul, pour aujourd'hui, des affaires de la fabrique.
— Je remercie votre père et vous, chère Emilie; en effet, j'ai bien besoin de repos pour l'esprit et pour le corps.
Clarisse et la petite Anna vinrent l'embrasser à leur tour, tandis que le vieux Dominique lui serrait la main.
Il s'assit, et alors seulement il remarqua la présence de Guillaume.
Le jeune homme portait ses vêtements de la veille, mais il n'avait pour coiffure que ses longs cheveux blonds et bouclés retombant sur ses épaules. Déjà certains changements s'étaient opérés dans sa personne. Son regard était moins effaré, son sourire plus intelligent. Sans doute il reconnut Cartier pour son protecteur de la veille, car il se tourna vers lui, et, à défaut de paroles, il fit entendre un éclat de rire , imitant à s'y méprendre celui de Clarisse.
— Voyez -vous! il vous dit bonjour à sa manière, s'écria Dominique. Il ne ne sera pas difficile à apprivoiser, je vous le garantis.
— Cependant, mon cher Dominique, vous avez oublié mes recommandations..* Ce malheureux garçon, à moitié sauvage, peut ne pas être une compagnie convenable pour des dames.*.
— Oh! mon ami, s'écria Emilie avec vivacité, c'est un véritable agneau d'obéissance... Anna elle-même suffirait pour le mettre à la raison, car il ignore sa force; comme il ignore tout.
— Et j'ajouterai, reprit Dominique, que M. Guillaume montre des habitudes de réserve et de modestie qui ne le rendent déplacé nulle part... D'ailleurs, il sem
ble maintenant avoir une horreur profonde de la solitude. Hier, l'ayant laissé seul dans ma chambre, je l'ai entendu gémir et pleurer. Je suis accouru, et, ne sachant comment me témoigner sa joie, il s'est mis encore à imiter des cris d'animaux. Cependant, il connaît déjà son nom... Tenez, vous allez voir.
Et, tandis que le jeune homme observait avec curiosité les jeux d'Anna, il appela doucement :
— Guillaume !
Aussitôt Guillaume se retourna.
— Je vous répète que je l'apprivoiserais facilement, si la chose m'était permise, reprit le vieux dessinateur.
— Et n'a-t-il pas été réclamé en mon absence? Ne sait-on rien sur ses parents? N'a-t-il pu donner luimême quelques détails ?
— Aucun. M. Morin croit qu'il est urgent de provoquer une enquête judiciaire, et il a dû ce matin se rendre au parquet du procureur du roi à cet effet. Nous allons donc voir arriver ici, d'un moment à l'autre, un ou plusieurs magistrats, et il est heureux que vous soyez de retour, car vous êtes mieux en état que personne de renseigner la justice.
— Fort bien, reprit Cartier, attendons maintenant le résultat de l'enquête. Avant de m'engager davantage, je voudrais être un peu mieux éclairé sur tout ceci.
Alors il se mit à parler de son voyage et exposa les circonstances qui avaient accompagné la mort de son oncle.
Pendant cette conversation, à laquelle Dominique et les dames prirent part, Guillaume sembla d'abord indifférent, comme à l'ordinaire. Nous avouerons même qu'il était en contemplation devant une superbe poupée qu'Anna, déjà familière avec lui, avait posée sur ses genoux. Mais, peu à peu, la répétition d'un nom que
prononçaient les personnes présentes frappa son esprit. Il laissa tomber la poupée à terre, au grand désespoir de sa petite amie, et se redressa. Ses yeux regardaient dans le vague ; sa physionomie trahissait un effort d'intelligence et de mémoire. Enfin il dit avec un accent indéfinissable :
— Oh ! Maubac... oh ! oh ! Maubac.
Tout le monde devint attentif. Aucune question ne lui fut adressée, car on savait que les questions ne serviraient à rien, mais on observait ses moindres mouvements. Guillaume agitait les bras; d'un air égaré, en répétant :
— Oh ! oh I Maubac... Maubac !
Cartier ne laissait échapper aucun de ces détails, et examinait avec un profond intérêt le visage de Guillaume.
— Bon Dieu! murmura-t-il enfin, quelle inconcevable ressemblance! Ces yeux limpides, ces cheveux blond cendré, cette bouche fine...
Mais il s'interrompit et se mit à rire avec une sorte de colère contre lui-même.
— Du diable! si je ne perds pas l'esprit! reprit-il; je trouve des ressemblances et des rappprochements si absurdes... Sans doute l'idiotisme est contagieux comme la folie et je deviens idiot... Ce pauvre garçon répète le nom de Maubac, comme il répète tous les mots qui frappent fréquemment son oreille... Et tenez, voilà que déjà son chagrin est passé, et qu'il n'y pense plus.
En effet, Guillaume, obéissant à une. étonnante mobilité d'esprit, s'était remis à jouer avec la petite Anna.
Cette scène pourtant avait fait une vive impression sur tous les assistants, et Cartier lui-même demeurait rêveur, malgré ses efforts pour cacher sa préoccupation.
En ce moment, une voiture s'arrêta devant la maison
du Buisson-Blanc, et il en descendit plusieurs personnes. C'étaient un juge d'instruction, un médecin et un greffier, qui venaient procéder à l'enquête judiciaire, comme ils en avaient été requis par Morin.
Cartier connaissait le magistrat ; il s'empressa d'aller le recevoir, et introduisit les visiteurs dans le salon, Guillaume leur fut présenté. Les dames étant sorties, Cartier et Dominique restèrent pour répondre aux questions qu'on pourrait leur adresser.
Le négociant raconta, dans le plus grand détail, les circonstances de sa rencontre avec Guillaume; et Baptiste, qui fut appelé en témoignage, confirma ses assertions. Cartier exhiba les preuves à l'appui, c'est-à-dire la courroie trouvée sur la route, le rouleau d'or que Guillaume avait dans sa poche, et surtout la lettre singulière dont il était porteur. Cette lettre fut l'objet d'un examen minutieux. Le juge fit la remarque que le mot « Lyon » avait d'abord été écrit « lion, » et qu'on avait changé à la plume Vi en y, car sans doute le nom de la ville de Lyon ne se trouvait pas dans le livre où les mots avaient été découpés. Cartier n'omit pas non plus de parler des traces qu'il avait observées surlagrand'route, et enfin il répéta plusieurs des phrases que Guillaume avait prononcées sans paraitre y attacher aucun sens ; mais il ne jugea pas à propos de mentionner l'émotion du jeune- homme en prononçant le nom de Maubac, soit que Cartier eût déjà oublié ce dét-jl, soit qu'il le crût insignifiant.
A la suite de ces renseignements, que le greffier con signa dans un procès-verbal, le juge essaya d'interroger Guillaume à son tour. Mais il multiplia inutilement les questions et les signes ; de guerre lasse, il dut renoncer à ce moyen d'éclaircissement.
C'était le tour du médecin, qui, pendant la scène précédente, avait été très-attentif, et dont le regard perçant semblait vouloir pénétrer jusqu'à l'âme du malheureux jeune homme. Sans rien dire, il alla ouvrir les persiennes de la fenêtre, qu'on avait tenues closes jusque-là, et le grand jour entra dans le salon. Aussitôt Guillaume poussa un cri de douleur et se retourna en posant la main sur ses yeux. Le docteur, sans pitié, écarta cette main, et ce fut seulement après avoir étudié l'effet des rayons lumineux sur la rétine qu'il permit de refermer le volet. Puis il examina les pieds et les doigts de Guillaume; il lui tâta la poitrine et procéda à toutes les investigations qui pouvaient fournir des inductions importantes.
Guillaume manifesta, pour la première fois, un sentiment qui pouvait être du mécontentement et de la colère; cependant ce sentiment n'alla pas jusqu'à la révolte, et il subit sans résistance toutes les exigences de cet homme grave et taciturne, dont les intentions lui étaient inconnues.
Mais ces observations ne suffirent pas encore au médecin. Il posa le doigt sur le pouls de Guillaume, et dit tout à coup avec un accent sévère :
— Ce jeune homme est un imposteur, monsieur le juge... Il faut le faire arrêter sur-le-champ et le jeter en prison pour le reste de ses jours.
— Eh bien, qu'on appelle les gendarmes! dit le juge de même.
Pas une fibre de Guillaume ne tressaillit en entendant ces terribles menaces; son pouls n'eut pas un battement de plus; ses yeux conservèrent leur tranquillité limpide.
Cette expérience sembla compléter la conviction du docteur, et il cessa de tourmenter le pauvre garçon.
— Décidément, reprit-il d'un ton ferme, on ne peut soupçonner ce jeune homme de supercherie, et voici le résultat de mes observations :
« Je juge par l'état de ses mains qu'il ne s'est jamais livré à aucun travail; par celui de ses pieds, dont la peau est fine et douce, par ses jambes délicates, qu'il n'a jamais marché, ou du moins marché hors d'une pièce étroite, comme pourrait être ce salon. Il présente tous les signes d'un étiolement prolongé ; on dirait d'une plante arrêtée dans sa croissance, et qui n'a résisté à certaines conditions délétères que par une puissante vitalité. Aussi, quoique M. Guillaume, au premier aspect, ne paraisse pas avoir plus de dix-huit ans, le croirais-je plus âgé de cinq ou six années et peut-être davantage.
« Par la faible dilatation de la pupille de ses yeux, j'ai constaté qu'en effet une grande lumière doit blesser sa vue et on aura besoin de précautions extrêmes pour l'habituer au jour. Il a donc, selon moi, été enfermé pendant très-longtemps, peut-être dès sa plus tendre enfance, dans un endroit mal éclairé, quoique aéré suffisamment, situé dans le voisinage d'une basse-cour, comme permettent de le supposer ces imitations de cris d'animaux domestiques auxquelles le sujet semble se complaire. On lui adressait seulement certaines phrases convenues, dont il a conservé la mémoire, et qu'il répète à tort et à travers. Cependant on a dû prendre quelque soin de lui, car on lui a inspiré des habitudes de propreté et d'hygiène, qui sans doute l'ont empêché de succomber à l'affaiblissement causé par^ce genre de vie anormale.
« Tout ce que l'on me dit de sa frugalité s'accorde parfaitement avec mes propres observations. Sa nourriture, j Imagine, a dû se composer à peu près exclusivement de pain et d'eau, avec peut-être quelques fruits et
quelques légumes. Du reste, une alimentation végétale lui convenait mieux qu'une nourriture plus substantielle qui, en l'absence de toute activité physique, eût pu produire de graves désordres.
« Maintenant, de quelle manière ce malheureux employait-il ses heures de captivité, dans la demi-obscurité où il lui fallait vivre? Je ne saurais le dire. Selon toute apparence, il passait le temps en rêveries vagues, incohérentes, ainsi que le comporte le peu de développement de son intelligence. Je suis pourtant disposé à croire que, par un reste de commisération, on lui fournissait des jouets tels qu'on en donne aux enfants et dont l'usage lui est familier, comme vous pouvez voir... »
En même temps le médecin désignait Guillaume, qui, abandonné un moment à lui-même, s'était remis à Jouer avec la poupée d'Anna.
Ce rapport semblait judicieux ; les conséquences en étaient logiques et rigoureuses.
— Quelle affreuse existence! dit Dominique en levant les mains au ciel.
— Malheureux enfant ! murmurait Cartier non moins ému.
— Ne le plaignez pas trop, reprit le docteur. Sans doute, Guillaume, comme on l'appelle, ne savait rien du monde extérieur, de la nature, de la société humaine, et les idées confuses qu'il avait pu en prendre pendant son enfance s'étaient effacées de sa mémoire. Il ne pouvait, par conséquent, regretter ce qu'il ignorait, ce dont il n'avait aucune notion. Un aveugle-né, qui n'a jamais vu la lumière, ne se sent réellement pas bien malheureux de son infirmité, malgré les doléances qu'il entend sans cesse sur son infortune. Celui-là seul qui,
après avoir longtemps joui de la vue, vient à la perdre, est véritablement à plaindre.
— Monsieur le docteur, demanda le juge, n'avez-vous découvert sur ce jeune homme aucun signe, naturel ou artificiel, qui puisse le faire reconnaître?
— Aucun.
— Veuillez donc dicter au greffier votre rapport, afin qu'il soit inséré au procès-verbal.
Le magistrat dit alors à Cartier :
— Nous sommes en présence d'un cas de séquestration des plus audacieux; je n'aurais pas cru qu'un pareil crime fût possible sous l'empire de nos lois... Les faits de même nature sur lesquels j'ai dû informer dans le cours de ma carrière judiciaire n'avaient pas le caractère de constance, de cruauté froide et de hardiesse que nous trouvons ici. Sans doute de hauts intérêts se rattachent à l'existence de ce jeune homme, et on a pris les précautions les plus minutieuses pour égarer la justice. Néanmoins, je vais ordonner des recherches dans tout le pays, et même dans la ville, car peut-être les circonstances que vous avez constatées n'étaient-elles qu'une ruse afin de donner le change à l'instruction. Un crime pareil a dû s'accomplir plus aisément dans l'intérieur d'une grande ville que dans une habitation isolée ou dans un village... Mais, en attendant, monsieur Cartier, que comptez-vous faire à l'égard de M. Guillaume?... Je lui donne ce nom, quoique selon toute apparence ce ne soit pas le sien.... Auriez-vous l'intention de vous charger de son sort, du moins jusqu'à nouvel ordre?
— Je le voudrais, monsieur, car j'éprouve pour lui un vif intérêt. Mais je suis absorbé par mes affaires; je crains de ne pouvoir lui accorder le temps et les soins...
— Si M, Cartier y consent, dit Dominique d'un ton
empressé, je me chargerai volontiers de ce malheureux enfant. Je vis seul ici pendant la semaine, et il me serait agréable de ravoir pour compagnon. Guillaume obéit dès qu'il comprend la volonté qui s'impose à lui. J'ai reconnu déjà, à des signes nombreux, que son âme est tendre, reconnaissante. Plusieurs fois, depuis hier, je l'ai vu se lever en entendant quelque bruit à la porte, et regarder tout haletant, comme s'il attendait une personne aimée. Etait-ce son père, un protecteur, ou même son ancien gardien, qu'il attendait ainsi? Nul ne le sait; mais quand entrait une personne inconnue, il poussait de grands soupirs et montrait un véritable chagrin. Il est bon, vous dis-je; il s'attachera à moi comme je m'attacherai à lui, et tout en vaquant à mes travaux ordinaires, je pourrai m'occuper de. sa première éducation.
— Comment vous y prendrez-vous? demanda le docteur avec curiosité.
— De la manière la plus simple, monsieur; j'ai été maître d'école, et, à mon avis, il n'y a pas lieu de traiter Guillaume autrement que les tout petits enfants. Peu à peu j'habituerai ses yeux à la lumière; j'exercerai ses pieds à la marche, d'abord dans la maison, puis dans le jardin, puis dans la campagne. Je lui nommerai les objets usuels et je lui en ferai répéter les noms. Quand il aura suffisamment d'idées simples, je le ferai passer aux idées composées, sans surcharger son intelligence et sa mémoire. Comme je crois avoir remarqué en lui une merveilleuse facilité à apprendre, ses progrès seront rapides sans doute... D'ailleurs, ajouta modestement Dominique, j'espère que M. le docteur n'abandonnera pas ce pauvre garçon, qu'il viendra le voir quelquefois, et qu'il voudra bien me donner des conseils sur la direction à suivre.
— Je viendrai certainement; car, en dehors de la pitié que m'inspire Guillaume, il y a là un cas curieux de physiologie à étudier.... Eh bien, monsieur Dominique votre système d'éducation est excellent, et il réussira.
— Et vous, monsieur Cartier, demanda le juge, voulez-vous recevoir ce jeune homme dans votre maison ?
— De tout mon cœur; puisque Dominique se charge de certains devoirs que je ne saurais ou ne pourrais remplir moi-même, Guillaume sera chez moi comme un fils d'adoption.
—Recevez donc mes félicitations, tous les deux, pour cette conduite généreuse, reprit le magistrat. Des pouvoirs seront donnés à M. Cartier afin qu'il exerce légalement les fonctions de tuteur à l'égard de Guillaume, jusqu'à ce que sa famille soit retrouvée... si l'on doit la retrouver.
Les personnes présentes apposèrent leur signature au bas de l'acte qui venait d'être dressé, et le magistrat réunit les pièces à l'appui, qui devaient être conservées au greffe jusqu'à nouvel ordre. Quant aux deux mille francs trouvés sur Guillaume, ils restèrent entre les mains de Cartier, qui ne consentit à les garder que comme un dépôt. Alors le juge remonta dans sa voiture avec le médecin et le greffier, en annonçant qu'il allait déployer la plus grande activité pour éclaircir cette étrange affaire.
En effets dès le lendemain, toute la police de Lyon et du département du Rhône fut sur pied et les recherches commencèrent. Des renseignements furent demandés aux maires, aux gendarmeries des communes rurales; mais le magistrat, toujours convaincu que le crime avait dû s'accomplir dans l'intérieur de la ville, dirigea surtout les investigations vers l'agglomération lyonnaise. D'au-
tre part, les feuilles locales, puis la presse parisienne, racontèrent en détail comment un jeune homme inconnu, paraissant n'avoir aucune idée de la société, et incapable de donner lui-même aucune explication sur ce qui le concernait, avait été rencontré un matin, avant le jour, aux portes de Lyon. Cet événement inconcevable fit beaucoup de bruit. Par malheur, les journaux n'avaient pas alors l'immense publicité dont ils jouissent actuellement; ils étaient peu répandus dans les campagnes, et cette circonstance fut cause, sans doute, qu'aucun témoignage nouveau ne se produisit. Aucun renseignement de quelque importance n'arriva soit à Cartier, soit au parquet de Lyon. Les jours, les semaines, s'écoulèrent; rien ne vint dissiper l'épais nuage qui enveloppait la destinée de Guillaume.
Aussitôt que le magistrat et les personnes qui l'accompagnaient eurent quitté le Buisson-Blanc , Emilie et Clarisse accoururent au salon. Cartier leur donna quelques détails sur l'ancien genre de vie de son protégé, d'après les observations de l'habile médecin. Mais, en apprenant que Guillaume resterait désormais au Buisson-Blanc, et que Dominique se chargeait de prendre soin de lui, les deux sœurs ne purent contenir leurs transports.
— J'en étais sûre! s'écria Emilie"; tu as beau être raisonnable, Joseph, la pitié et la générosité l'emportent encore chez toi sur la raison... Puisque tu veux être le père adoptif de ce pauvre abandonné, moi je serai sa mère adoptive.... quoique Ton prétende, ajouta-t-elle avec un sourire, que je suis plus jeune que lui.
— Moi, je serai sa sœur î s'écria Clarisse.
On entourait Guillaume, et tous les yeux étaient humides. Le jeune homme avait interrompu ses jeux, et, à
la vue des larmes que répandaient ses nouveaux amis, des larmes sympathiques roulèrent sur son visage, bien qu'il ne sût quelle cause les faisait couler.
— C'est étrange! murmurait Cartier; il me semble qu'en cédant aux inspirations démon cœur j'accomplis aussi un devoir !