LA PROMENADE
Dix-huit mois se sont écoulés depuis la mort du vieux Maubac.
Pendant ce laps de temps, les héritiers de l'avare ont repris à Paris et à Lyon leur existence tapageuse. César est toujours un libeJliste furibond, plus célèbre par sa brutal té scandaleuse que par ses qualités d'écrivain. M.Urbain de Maubac (de Saint-Abdon) poursuit le cours de ses succès avec sa philanthropie de mauvais aloi dans le monde, avec son éloquence doucereuse et souvent venimeuse au palais. Quant à Mme la duchesse de Mo-
rangis, elle continue à éblouir Lyon de ses équipages et de ses toilettes, tandis que M. le duc a repris sa vie nomade d'autrefois, ce qui n'empêche pas les deux époux de plaider en séparation de biens, madame voulant soustraire sa fortune aux prodigalités de monsieur. Mais laissons un peu les héritiers Maubac, pour revenir à des personnages qui méritent mieux la sympathie.
Cartier, pendant ces dix-huit mois, n'avait cessé de faire des recherches au sujet de Guillaume, mais sans obtenir aucun résultat important. Bringas était resté introuvable. Afin de toucher son legs, l'ancien confident de Maubac avait donné sa procuration à un notaire, qui ne pouvait indiquer l'adresse de son client ; et, comme Cartier ne voulait pour rien au monde invoquer l'intervention de la justice jusqu'à ce qu'il fût mieux renseigné sur certains intérêts de famille, cette ténébreuse affaire ne semblait pas près de s'éclaircir.
En revanche, un changement merveilleux s'était opéré dans Guillaume depuis les derniers événements. Il avait repris de la vigueur et paraissait maintenant beaucoup plus âgé qu'on ne l'avait supposé d'abord. Non-seulement il pouvait aller et venir dans le jardin, mais encore il faisait de longues promenades dans la campagne. La trop grande lumière blessait toujours ses yeux délicats; mais le matin et le soir, ou par les journées nuageuses, il voyait aussi nettement que le commun des hommes et l'organe de la vue se renforçait chez lui chaque jour davantage.
Au point de vue intellectuel, ses progrès étaient encore plus remarquables. Il parlait et lisait couramment; il commençait même à écrire. Sans doute ses idées étaient encore confuses sur bien des points, mais il. avait des notions justes sur la vie sociale et les devoirs qu'elle impose.
L'auteur principal de cette éducation, c'était Dominique. L'ancien maître d'école avait appliqué, avec autant de bonheur que de sagesse, le système qui consistait à considérer Guillaume, malgré son âge, comme un petit enfant. Après lui avoir donné les connaissances usuelles et enseigné la valeur des mots, il lui avait présenté sous la forme la plus simple les idées du bien et du mal, de religion et de morale. Mais ce qui différenciait Guillaume du petit enfant, c'était son aptitude à saisir et à s'assimiler toute espèce de connaissances. Son intelligence, en effet, quoiqu'elle n'eût pu s'exercer que dans les plus étroiîes limites, était bien celle d'un homme, et une longue inaction ne lui avait rien fait perdre de son ressort. D'ailleurs, il semblait posséder en germe certaines pensées, et peut-être, dans beaucoup de cas, n'avait-il qu'à se souvenir.
C'était une nature timide, aimante, et l'on n'eût pu surprendre en lui un sentiment de colère ou de révolte. Parfois une espèce de mélancolie se reflétait sur son visage; mais si, même dans ces moments-là, on lui adressait la parole, il répondait avec un empressement affectueux, le sourire revenait sur ses lèvres. En dehors de ces rares accès de rêverie, il était d'humeur vive et gaie; il semblait, selon l'expression vulgaire, content d'être au monde. Il se montrait charmé de tout ce qu'il voyait, de tout ce qu'il entendait; la voix humaine était toujours pour lui comme une suave musique; il éprouvait des étonnements naïfs, des ravissements continuels à contempler le ciel, la campagne, la création entière. Des instincts poétiques se révélaient en lui; il vivait par l'admiration comme par le cœur, avant de vivre complètement par l'intelligence.
Mais, au lieu de poursuivre cette sèche analyse des
progrès de Guillaume, peut-être convient-il de le faire agir et parler devant le lecteur.
On se trouvait au printemps, à la vive satisfaction du pauvre jeune homme, qui, récemment initié aux révolutions éternelles des saisons, avait été fort alarmé des ravages de l'hiver. Mme Cartier, un peu souffrante, s'était établie pour quelques semaines au Buisson-Blanc avec Clarisse et la petite Anna, dans l'espoir que l'air de la campagne ne tarderait pas à la remettre. Cartier luimême venait chaque soir de la ville, tantôt à pied, tantôt en cabriolet, tandis que Morin surveillait la fabrique et se réunissait à la f iinille seulement le dimanche.
Le séjour des dames à la villa était particulièrement agréable à Guillaume. Elles voulaient aussi prendre part à son éducation, même Anna, qui, disons-le en passant, n'était pas la dernière à se faire comprendre de « son grand ami », et qui lui expliquait à sa manière ce que ni sa mère ni sa tante n'auraient su exprimer. Aussi, passait-il avec bonheur auprès d'elles les moments que son précepteur Dominique, qu'il aimait d'une aiïeet on filiale, ne réclamait pas pour l'étude; et, après tant d'années consumées dans une tristesse morne, dans l'inertie de la pensée , son existence lui semblait être un véritable enchantement.
Or, un dimanche que toute la famille était réunie au Buisson-Blanc, Cartier avait amené Guillaume en promenade sur les bords de la Saône, avec Clarisse et Anna. Mme Cartier était demeurée au logis avec le père Morin. Quant à Dominique, il* voulait achever un dessin que ses patrons compi aient emporter en retournant à la ville; et, comme son travail ne devait pas le retenir longtemps, il avait promis de rejoindre les promeneurs à un ndroit convenu.
Cartier, du reste, n'était pas fâché d'une circonstance qui lui permettait de causer sérieusement avec son pupille. D^jà plus;eurs fois il avait voulu l'interroger sur son lugubre passé; mais il avait toujours été arrêté par la difficulté de se faire comprendre et de comprendre lui-même les réponses; d'ailleurs ces souvenirs avaient semblé causer au jeune homme une véritable souffrance. Maintenant Guillaume était plus fort, plus expérimenté, plus net dans son langage, et le moment paraissait enfin venu de lui poser d'une manière suivie certaines questions importantes.
C'était un de ces jours couverts comme les aimait Guillaume, et ce beau soleil, qu'il redoutait tant, se couchait à l'horizon dans des nuages rouges. La campagne qui s'étend de chaque côté d^ la Saône était parsemée de cottages, de fermes, de jardins qui lui donnaient une variété pittoresque, et elle était animée par de nombreux promeneurs. La rivière elle-même était sillonnée de barques pleines de monde, d'où s'échappaient des chants joyeux.
Cartier, à la suite d'une assez longue promenade, avait fait faire halte et l'on avait pris place sur le gazon, à l'ombre d'un bouquet de sycomores. Clarisse, en fraîche toilette, les joues légèrement colorées par l'exercice, avait ôté son chapeau de paille et exposait les boucles de sa chevelure à la brise qui s'élevait déjà de la rivière. Anna sautillait dans l'herbe pour cueillir des fleurettes qu'elle apportait ensuite à son ami Guillaume.
Celui-ci était maintenant un beau jeune homme mince, à la barbe soyeuse, aux yeux profonds et doux. Bien qu'il fût vêtu avec élégance, selon la mode du temps, il y avait dans sa personne un caractère d'étrangeté qui frappait au premier abord. En ce moment surtout, le spec-
tacle de la nature et de l'activité humaine donnait à ses traits une expression exaltée, presque mystique. Ce ciel resplendissant, cette rivière majestueuse, cet immense et vaporeux paysage; puis ces chants, ces harques légères, ces hommes et ces femmes qui allaient et venaient en habits de fête ; puis enfin, à côté de lui, cet ami dévoué qui le protégeait, cette belle jeune fille qui le traitait comme son frère, cette mignonne enfant qui lui offrait des fleurs, tout cela le jetait dans une sorte d'extase.
On se taisait et on respectait son émotion. Enfin Cartier lui dit d'un ton affectueux :
— N'est-ce pas, mon enfant, que tout cela est beau?
— Oh ! oui, bien beau!
— Et vous devez sentir vivement à cette heure de quelles jouissances vous étiez privé autrefois... avant de venir ici?
Guillaume poussa un soupir et répondit avec effort :
— Autrefois, c'étaitla nuit... Maintenant c'est le jour.
Clarisse avait remarqué l'impression douloureuse produite par l'observation de Cartier. Elle dit à son beaufrère d'un ton de reproche :
— Oh! Joseph, pouvez-vous le tourmenter ainsi ! Vous sav&z combien ces souvenirs lui font de mal!
— Il le faut, ma chère... il est temps, répliqua Cartier d'un ton ferme.
Après une courte pause, il reprit :
— Vous souvenez-vous, mon cher Guillaume, d'avoir vu déjà, il y a bien longtemps, ce que vous voyez ich.. des arbres, de la verdure, des habitations... des créatures humaines?
Guillaume passa deux ou trois fois sa main sur son front.
— Oui... non... Je ne sais pas, balbutia-t-il ; peut-être ai-je rêvé quelque chose de semblable, mais mon ami Dominique dit que les rêves n'ont rien de réel.
— Il vous serait impossible d'imaginer la nature, si elle n'avait déjà frappé vos regards... Mais, écoutez encore : Vous rappelez-vous avoir vu, à cette époque reculée, une jeune femme qui, attentive auprès de vous, bien petit et bien faible alors, vous comblait de caresses , vous portait dans ses bras... tenez, commeÉmilie porte souvent la petite Anna?... Ne vous pressez pas de répondre.,. Votre mémoire ne vous reproduit-elle pas une image chère et gracieuse comme celle-là?
Cette fois Guillaume n'hésita pas.
— Oui, oui, répiiqua-t-il avec chaleur ; je crois voir encore sa belle figure pâle... pâle, penchée sur moi ; elle me regardait avec ses grands yeux pleins de larmes, et pourtant elle me souriait... Mais êtes-vous sur, ami, vous qui savez tout, êtes-vous sûr que je n'aie pas rêvé cela aussi ?
— Oui, mon enfant ; sans doute cette femme pâle qui pleurait et qui vous souriait... c'était votre mère.
— Ma mère! répéta Guillaume.
Et ses yeux devinreDt humides.
On se tut un moment. Clarisse était haletante et Ôartier lui-même semblait profondément attendri.
— Et vous ignorez, mon enfant, reprit-il après avoir laissé à Guillaume le temps de se remettre, comment vous avez été séparé de cette femme pâle, comment vous avez été enfermé dans cet endroit obscur où vous avez passé si longtemps ?
— Il me semble, à moi, que j'ai toujours été enfermé dans l'endroit obscur, et si vous n'affirmiez que « les autres choses » ne sont pas des rêves...
— Encore une fois, ce^ préfendus rêves soDt seulement des impressions d'une époque très-éloignée... Eh bien, Guillaume, comment employiez-vous votre temps dans ce triste réduit où vous étiez toujours seul?
— Je ne savais rien, je ne pensais pas, je ne désirais rien. Souvent je passais des journées entières, les yeux tournés vers la lucarne qui me donnait un peu de lumière. Cette lucarne était embarrassée de plantes sauvages, sur lesquelles venaient se poser de temps en temps de petits oiseaux dont le chant me ravissait ; et lorsque le vent écartait les feuilles, j entrevoyais un petit coin du ciel dont j'étais ébloui. J'écoutais les cris d'animaux domestiques qui s'élevaient dans le voisinage, et je cherchais à les imiter; parfois aussi des accents lointains de voix humaine arrivaient à mon oreille, alors j'éprouvais une sorte de ravissement.
« Du reste, j'avais des compagnons dans ma solitude. Je prenal3en affection des insectes qui s'étaient fourvoyés chez moi, une mouche bourdonnante, une araignée qui ourdissait sa toile dans un coin, quelques fourmis errante venues par la lucarne. J'émiettais mon pain sur la table pour 1 usage de mes hôtes, et, pendant de longues heures, je contemplais leurs ébats.
« Mais, de tous ces amis éphémères, auc!m ne m'a tenu autant au cœur qu'un petit animal joyeux et alerte dont Dominique m'a appris le nom récemment; c'était une souris.
« Un jour je l'aperçus tout à coup à côté de moi, sans savoir d'où elle venait. Je fus pris d'une frayeur horrible; je me mis à crier et je m'empressai de monter sur mon lit. La bête, effrayée à son tour, disparut aussitôt et je ne la revis plus de la journée. Le 1 ndemain pourtant elle revint. Peu à peu je m'habituai à elle, comme elle
s'habituait à moi, et je ne voulus plus qu'elle me quittât. Quand elle disparaissait un instant, je la rappelais par un cri qui lui était bien connu ; elle accourait et venait preodre quelques miettes de pain dans ma main et jusque sur mes lèvres.
« Cela dura longtemps. Comme j'aimais cette charmante petite bête ! Cependant une fois, j'eus beau l'appeler, elle ne vint pas et je ne la revis jamais. Pendant bien des jours je la pleurai, et encoie maintenant je ne peux oublier ma pauvre souris.
« Du reste, je n'étais pes toujours plongé dans cette contemplation morne dont je vous p^rle. A certains moments, je ne sais ce qui se passait en moi, mais j'étais pris d'nne espèce de fureur, sans aucun motif. Pendant ces accès, je me mettais à courir dans mon cachot; je brisais mes jouets favoris, je hurlais, je trépignais; puis épuisé, hors d'haleine, je tombais sur le sol et je restais sans mouvement, pleurant en silence, anéanti... »
Guillaume s'arrêta. Tout son corps tremblait, la sueur coulait sur son visage,
— Pauvre... pauvre Guillaume! murmura Clarisse.
— Moi aussi, mon cher Guillaume, reprit Cartier, je vous plains de toute mon âme ; mais vous ne me parlez pas de ceux qui vous ont fait cette existence si triste et si misérable... Ne savez-vous rien de ce qui les concerne?
— Rien.
— Quoi! vous n'avez même jamais entendu prononcer leur nom?
— Jamais... J'ignorais même que les hommes fussent désignés par des noms. Celui qu'on me donne aujourd'hui m'était inconnu à moi-même.
— Et pourtant il en est un qui, dans les premiers temps de votre arrivée parmi nous, a paru vous frapper
d'une manière toute particulière... c'était celui de « Maubac. »
— Maubac! répéta Guillaume en prenant sa tête dans ses mains.
Il sembla fouiller péniblement dans sa mémoire et répondit enfin :
— Je crois... il serait possible... Mais non, non,ajoutat— il aussitôt; ce nom ne me rappelle rien.
Cartier, qui, d'après certaines données, avait attendu un autre résultat, fut vivement désappointé. Cependant il poursuivit :
— Soit... Je compte faire bientôt une expérience que j'ai dû ajourner jusqu'ici, et sans doute elle sera plus décisive... Eh bien, Guillaume, si vous ne connaissez pas vos persécuteurs, vous connaissez du moins Thomme qui vous apportait votre nourriture et qui, de votre propre aveu, a pris quelque soin de votre enfance?..,
— Je le voyais, en effet, à peu près tous les jours.... Mais j'ignorais d'où il venait, où il allait... et j'étais incapable de lui parler.
— Cherchez bien... il est de la plus haute importance que vous me disiez tout ce que vous savez de votre gardien.
— Que vous dirai-je, ami? Il m'adressait seulement certaines paroles, toujours les mêmes, sur mes premiers besoins, paroles dont j'avais fini par apprendre à peu près le sens. Habituellement il s'expliquait par signes et je lui obéissais sans hésiter. Quand il manquait de venir un jour, j'éprouvais une grande tristesse. Mais aussi quelle joie quand il m'apportait mes provisions accoutumées! j'entendais de loin le bruit de son pas, je poussais des cris d'impatience, je battais des mains, et aussitôt la porte ouverte, je courais tout heureux au-devantde lui...
— Quoi donc! Guillaume, demanda Clarisse avec étonnement, vous l'aimiez?
— Oui, répliqua le jeune homme en baissant la tête.
— C'est qu'alors sans doute il se montrait parfois bienveillant pour vous, il vous traitait avec douceur?
— Il n'avait pour moi ni un signe amical, ni une caresse, et son regard me faisait trembler.
— Mais du moins il vous procurait toutes les distractions, tout le bien-être compatibles avec votre captivité?
— Il m'apportait du pain et de l'eau... Des fruits quelquefois... Puis des vêtements, des couvertures, de temps en temps des jouets... Il veillait particulièrement à ce qu'une scrupuleuse propreté régnât autour de moi et sur ma personne. .. c'était tout.
— Mais cet homme, s'écria Clarisse indignée, n'était qu'un froid et cruel bourreau!
Guillaume resta un moment sans répondre.
— Comment n'aurais-je pas vu son arrivée avec plaisir? reprit-il; c'était le seul être de mon espèce que je connusse, c'était lui qui servait d'intermédiaire entre moi et le monde dont je soupçonnais vaguement l'existence; par lui m'arrivaient les choses nécessaires à la vie, et sa visite, si courte qu'elle fût, devenait Tunique distraction de mon éternelle solitude... Comment n'aurais-je pas attendu cette visite avec une ardente impatience? Quand il était présent mon cœur battait de plaisir, et quand il me quittait j'étais ému jusqu'aux larmes... Aussi, maintenant encore, je pense à lui et je crois le voir sans cesse.
Cartier et Clarisse échangèrent un regard, comme s'ils n'eussent pu croire à un sentiment si naïf et si bizarre. Le négociant reprit :
— Eh bien, Guillaume, si vous rencontriez votre gar-
dien... cet homme dont nous parlons... pensez-vous que vous pourriez le reconnaître encore?
— Si je le reconnaîtrais ! Mais, je vous le répète, il me semble, depuis quelque temps,, que je le rencontre sur mes pas chaque fois que je sors, soit seul, soit avec mon ami Dominique... Et tenez, pas plus tard qu'hier, je suis certain de l'avoir vu...
— Que dites-vous, Guillaume, s'écria Cartier avec chaleur, vous avez-vu Bringas?
Ce nom, échappé au négociant dans un moment de distraction, ne produisit aucun effet sur Guillaume.
•— Je vous demande, poursuivit Cartier, si réellement vous avez rencontré votre ancien gardien?
— Vous pensez donc que je me trompe, ami? Au fait, c'est possible... Mais, hier matin, comme j'allais me promener seul au bord de la rivière, je me suis trouvé face à face avec un homme enveloppé dans une longue redingote et dont un large chapeau cachait une partie du visage. Il marchait d'un pas ferme et grave. En passant près de moi, il me lança un regard dont je ne saurais méconnaître l'expression... C'était bien foi... je le crus du moins... Je m'étais arrêté tout à coup. Je voulus crier, la \>oix expira sur mes lèvres; je voulus m'élancer vers lui, étendre le bras, il me sembla qu'une masse de plomb pesait sur tous mes membres. Il s'éloigna lentement et disparut. J'eus à peine la force de regagner la maison.
— Quel malheur que vous ayez été seul! dit Cartier. Si vous le rencontriez de nouveau, il faudrait*.. Mais tenez* Guillaume, poursuivit-il d'un air de réflexion, vous aurez été trompé par une ressemblance; votre imagination surexitée vous montre partout cet homme sinistre.
— Vous avez peut-être raison, ami, iépliqua timidement Guillaume; j'ai beau faire, je confonds si facilement le rêve avec la réalité!
Pour la rapidité du récit, nous avons supprimé dans cette conversation certaines expressions étranges dont se servait le jeune homme, peu familier encore avec les difficultés delà langue, et les explications, les interruptions occasionnées par de continuels malentendus. Toujours est-il qu'à la suite de cet entretien, Guillaume semblait épuisé de fatigue. Clarisse le remarqua.
— Joseph, dit-elle à son beau-frère d'un ton de reproche, n'est-ce pas assez pour aujourd'hui? Ce pauvre Guillaume est à bout de forces !... Aussi bien, je suis fort surprise de ne pas voir venir Dominique... La nuit approche et il avait promis de nous rejoindre bien vite.
— Voulez-vous que j'aille au-devant d.e lui? demanda Guillaume, impatient peut-être d'échapper à la torture morale qu'il subissait.
— Laissez-le aller, Joseph; il a besoin en ce moment d'exercice et de distraction.
Cartier consentit; aussitôt Guillaume, après avoir remercié Clari se par un signe, gagna la route, bordée de chênes et de peupliers, qui conduisait au Buisson-Blanc.
Le beau-frère et la belle-sœur demeuraient pensifs à la même place, tandis que la petite Anna courait après les scarabées qui voltigeaient en bourdonnant aux approches du soir.
— - Comme Guillaume a une belle âme! dit enfin Clarisse avec un profond attendrissement. Comprend-on qu'il conserve de l'affection pour son abominable gardien ?
— Raison de plus pour que je veille soigneusement sur
lui, reprit Cartier d'un air soucieux ; si cet homme, quoique la chose me semble peu croyable, rôdait en eftet autour de Guillaume, ce ne pourrait être qu'avec de mauvaises intentions et il serait à craindre... Oh! qui me donnera donc le mot de toutes ces énigmes?
Comme le crépuscule commençait à s'assombrir, ils furent rejoints par Dominique, qui s'excusa de son retard sur un accident arrivé à son dessin et qu'il avait dû réparer sur-le-champ.
— Eh bien ! et Guillaume, où est-il ? demanda vivement Clarisse.
— Guillaume! Je pensais le trouver ici.
— Il est allé au-devant de vous.
— Je ne l'ai pas rencontré... et pourtant je viens directement de la maison.
— Grand Dieu! lui serait-il arrivé malheur?
Et Clarisse se mit à vcourir vers le chemin, en criant de toute sa force : — Guillaume ! Guillaume ! Son beau-frère la rappela.
— Clarisse, disait-il, c'est de la folie... Quel accident pourrait arriver si près de chez nous, au milieu de tant de promeneurs? Attendez-nous du moins et nous irons ensemble...
Mais la jeune fille ne l'écoutait pas et continuait de courir en répétant ses appels.
— Au tait, reprit Cartier, ce garçon est encore si ignorant des choses de la vie,.. 11 faut le chercher sans retard.
Dominique lui-même était fort inquiet de la disparition de son élève; il prit Anna dans ses bras, et on suivit Clarisse.
On n'eut pas, du reste, à aller bien loin. A un embranchement de routes, on aperçut Guillaume assis sur
une borne, la tête baissée; il était plongé dans un état de torpeur voisin de l'évanouissement, et ne paraissait rien voir ni rien entendre. Cependant il se ranima à la voix de Clarisse et se leva. Un sourire de satisfaction s'épanouit sur ses lèvres quand il se retrouva au milieu de ses amis.
— Guillaume, mon pauvre Guillaume demanda la jeune fille toute palpitante, que vous est-il arrivé?
Guillaume ne répondit pas d'abord. Enfin, comme Cartier et Dominique répétaient la question de Mlle Morin, il dit d'une voix étouffée :
— Il est revenu.
— Qui donc? demanda Cartier en tressaillant.
— Lui... celui que vous appelez mon gardien.
— Bon ! mon cher Guillaume, vous avez décidément l'esprit frappé... vous voyez cet homme partout!
— Cette fois, il m'a parlé... et je n'oublierai jamais ses paroles.
— 11 serait donc possible... Eh bien, mon enfant, contez-nous ce qui s'est passé.
Il fallut encore un moment pour que Guillaume pût recouvrer toute sa présence d'esprit. Il dit enfin :
— Je venais de vous quitter et je traversais ce carrefour, quand je l'ai rencontré à l'entrée de ce chemin d'où Ton aperçoit la maison du Buisson-Blanc. Debout et immobile, il était là, avec sa grande redingote et son large chapeau, appuyé sur sa canne. Il ne regardait pas de mon côté, mais je l'avais deviné avant même d'avoir vu son visage. Je voulais passer outre, quand il s'est retourné. Il m'a reconnu, lui aussi; cependant il n'a témoigné ni émotion, ni surprise, et m'a fait signe de le suivre dans cette route déserte, sous ces arbres touffus. J'ai obéi machinalement, car je ne saurais conserver la
moindre volonté en sa présence. Enfin, il s'est arrêté, et, posant le doigt sur mon épaule, il m'a dit de cette voix qui me fait toujours trembler :
— « Il paraît, monsieur Guillaume, que maintenant vous pouvez parler et comprendre... Retenez donc bien ceci : On ne saura jamais qui vous êtes; et si, vous ou d'autres, vous tentiez de découvrir un secret que nul ne doit connaître, attendez-vous à une mort prompte et terrible... Vous êtes prévenu... adieu. » Et il est parti sans que j'aie osé lui adresser une parole.
Tous les assistants étaient frappés de stupeur.
— Des menaces ! dit enfin Cartier avec animation ; voilà qui est d'une insolence... Mais, malheureux enfant, pourquoi n'avez-vous pas crié, appelé? Pourquoi n'avezvous pas essayé de suivre ce misérable?
— - Je vous le répète, devant lui je n'ai plus ni force ni volonté.
— Y a-t-il longtemps que s'est passé tout cela?
— Quelques minutes à peine.
— Et quelle route cet homme a-t-il prise?
— Celle-ci.
— C'est la route de la ville... Eh bien, reprit Cartier avec énergie, je vais le poursuivre, et si je puis l'atteindre... Dominique, Clarisse, veillez sur Guillaume et ne le quittez pas; je vous retrouverai à la maison.
Comme il- s'éloignait, Guillaume lui cria d'un ton suppliant :
— Je vous en conjure, ami, si vous le rencontrez, ne lui faites aucun mal.
Cartier n'eut pas l'air d'avoir entendu cette recommandation et se mit à courir dans la direction indiquée. Par malheur, un temps précieux avait été perdu, la nuit
commençait à tomber. Un promeneur interrogé déclara pourtant avoir rencontré la personne qu'on désignait; elle semblait se rendre à Lyon. Cartier redoubla de vitesse, mais il atteignit les premières maisons du faubourg sans avoir rencontré celui qu'il cherchait, soit que cet homme eût quitté le grand chemin, soit qu'il se fût perdu déjà dans la foule qui se pressait aux approches de la ville.
Force fut donc au négociant de renoncer à sa poursuite et de revenir en arrière très-désappointé. Quand il rentra au Buisson-Blanc, la nuit était close, et il trouva toute la famille réunie dans le salon. On accourut au-devant de lui pour demander des nouv lies.
— Rien, répliqua-t il en se laissant tomber sur un siège; ce coquin m'a échappé pour cette fois; mais je le guetterai et j'aurai peut-être ma revanche... En attendant, nous ne devons pas négliger cet avertissement. Des ennemis acharnés ne perdent pas de vue le pauvre Guillaume et menacent sa vie. Il nous faut prendre les pkis grandes précautions pour le mettre à l'abri e leurs atteintes. Désormais Guillaume ne sortira plus seul le matin et le soir; il évitera les endroits peu fréquentés; on ne le laissera approcher par aucune personne inconnue...
— Y a-t-il donc, s'écria Clarisse, des gens assez méchants pour vouloir du mal à Guillaume?
— Eh bien, Joseph, dit Emilie, pourquoi, si les choses sont ainsi, ne vous adressez-vous pas, pour le protéger, à M. de Lalande, le juge d'instruction, qui lui témoigne tant d intérêt?
— Non, non, répliqua Cartier précipitamment; la justice doit demeurer étrangère à tout ceci jusqu'à nouvel ordre. Nous verrons plus tard; il importe d'abord que je
m'assure.,. Allons ! poursuivit-il avec résolution, il n'y a plus à hésiter, demain matin on préparera le cabriolet; Guillaume et moi nous ferons un voyage et nous serons peut-être absents un jour ou deux.
— Un voyage ! s'écria Mme Cartier; où donc comptezvous aller ?
— Oh! seulement jusqu'à Saint-Abdon. Vous savez, ma chère, que j'ai encore des intérêts à régler avec le notaire Laugerot, au sujet de mon legs. J'emmènerai Guillaume pour le distraire, et aussi pour dérouter ses ennemis. Notre absence, je vous le répète, ne durera pas plus de deux jours; peut-être même reviendronsnous demain soir.
Le négociant, craignant les indiscrétions, n'avait soufflé mot à personne de ses découvertes chez les Maubac. Aussi sa résolution de conduire Guillaume à Saint- Abdon, malgré les prétextes dont il la colorait, causât-elle une certaine surprise. La jolie Clarisse, qui avait son franc-parler, reprit en faisant la moue :
— Je parie, Joseph, que vous allez encore inventer quelque chose pour tourmenter Guillaume ?... Du moins, permettez-moi d'être du voyage.
Guillaume attendit avec anxiété la décision de son protecteur. Mais Cartier fronça le sourcil.
— Vous, ma chère, dit-il froidement, vous resterez auprès de votre sœur malade... Il est des choses que vous prenez trop à cœur, Clarisse, ne l'oubliez pas.
La pauvre petite rougit et ne souffla mot le reste de la soirée.