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LES SOUVENIRS

Le lendemain matin, Cartier, comme il l'avait annoncé, partait pour Saint-Abdon avec Guillaume. Baptiste était assis sur le siège, derrière le cabriolet, et le négociant, qui conduisait lui-même, pouvait causer librement avec son pupille.

Celui-ci, malgré son regret de quitter ses amis du Buisson-Blanc, ne tarda pas à prendre plaisir au voyage. Cette locomotion rapide, ces brillants tableaux qui se succédaient continuellement devant ses yeux, l'enchantaient ; il laissait échapper à chaque instant de petits cris d'une joie puérile et nerveuse.

Cartier lui fit remarquer en passant l'endroit de la

route où il avait été trouvé jadis et lui demanda s'il se souvenait comment on l'avait amené là.

— Je ne saurais le dire, ami, répliqua Guillaume; il me semblait que j'étais emporté dans un tourbillon* Vous allez juger si je pouvais avç>ir une perception bien nette des incidents qui se produisaient autour de moi.

«Une nuit, mon gardien entra dans mon cachot, une lanterne à la main. J'étais couché et déjà endormi. Il s'approcha précipitamment et, comme je venais d'ouvrir les yeux tout effaré, il m'ordonna par un geste impérieux de me lever. Aussitôt je fus debout, et, sans me donner le temps de me reconnaître, il se mit à m'habiller de pied en cap avec des effets qu'il avait apportés. Je le laissai faire machinalement et j'étais disposé à m 'extasier sur mon nouveau costume, quand il me saisit par le bras et m'entraîna vers la porte. Au moment de la franchir, je fus pris d'une terreur folle, je me rejetai en arrière en poussant de grands cris. Mais il me contint avec tant de force, il me lança un regard tellement menaçant que la voix expira dans mon gosier, et je m'abandonnai tout tremblant à ses volontés.

« Bientôt nous nous trouvâmes en plein air. La première impression que j'en éprouvai fut une espèce d'enivrement. La tête me tournait, j'avais un bourdonnement dans les oreilles. Mon gardien me fit asseoir sur un banc de pierre où je demeurai immobile, comme anéanti. « Je fus tiré de cette torpeur par un accès d'épouvante plus terrible encore que le prem er. Le gardien venait de reparaître, mais accompagné d'un animal inconnu, dont mon imagination n'avait pu rêver les proportions colossales... Ne vous moquez pas de moi, ami, ajouta Guillaume avec confusion; ce colosse, ce monstre épouvantable était... un cheval.

« A sa vue, je me remis à pousser des cris perçants. Mon gardien devint inquiet et me fit signe de me taire; mais, comme cette fois je n'obéissais pas, il posa sa main rudement sur ma bouche. Soit par l'effet de cette pression, soit par l'effet de la terreur, je perdis connaissance.

« Quand je revins un peu à moi, j'étais emporté par un mouvement vertigineux, à travers une obscurité incertaine oùm'apparais?aient toutes sortes d'objets nouveaux et effrayants. Je sais aujourd'hui que je me trouvais sur une route, à cheval derrière un homme qui m'avait attaché à ses reins; mais toute parole humaine serait impuissante à rendre les sentiments que j'éprouvais. Je ne savais plus si j'étais vivant ou mort, si je tombais dans un précipice ou si j'étais enlevé dans les airs; toutes mes perceptions, toutes mes idées se confondaient. Le rêve et la réalité se mêlaient si bien dans mon cerveau que, même à cette heure, je ne saurais distinguer Tune de l'autre. Je me souviens pourtant que le cavalier avait grand'peineà me maintenir en équilibre derrière lui, et qu'il dut s'arrêter plusieurs fois afin de rajuster les liens qui m'empêchaient seuls d'être précipité comme une masse inerte sur le sol. Mais j'ignore de quelle manière il se sépara de moi, après m'avoir déposé au bord du chemin. J'étais étourdi, brisé de fatigue, bouleversé; je restais plongé dans une espèce d'engourdissement. Je venais à peine de prendre un peu de repos, quand vous ma. rencontrâtes.... Et ce jour, commencé sous de si tristes auspices, comptera parmi les plus heureux de mon existence! »

Pendant cette conversation, Cartier n'avait cessé de presser la jument, si bien que l'on ne tarda pas à apercevoir dans le lointain le village de Saint-Abdon. A mesure que Ton en approchait, le négociant observait

Guillaume pour s'assurer si l'aspect du pays n'éveillerait pas en lui quelques souvenirs; mais Guillaume demeura calme et sa physionomie continuait seulement d'exprimer une curiosité naïve.

On s'arrêta chez Rupert, à l'hôtel de la Poste-Royale. Quand la voiture eut été placée sous la remise et le cheval conduit à l'écurie, on songea à déjeuner. Pendant le repas, Rupert vint pour saluer Joseph Cartier et peutêtre aussi pour examiner Guillaume, dont le visage in connu et les allures bizarres préoccupaient vivement les gens de l'auberge. Mais le négociant éluda les questions qui lui furent adressées au sujet|de son jeune compagnon et demanda si la maison Maubac était vendue.

— Non, non, monsieur, pas encore, répliqua l'aubergiste; elle est comprise dans le lot de M. Urbain, qui paraît fort pressé de s'en débarrasser; mais il ne se présente pas d'acquéreurs... Qui voudrait acheter une maison tout au plus bonne à être démolie... à moins qu'on y ait oublié un peu de ce que l'on en a tiré jadis? Mais les chercheurs n'ont rien laissé à glaner, je vous le garantis.

— Et, sans doute, quelqu'un l'habite en attendant la vente ?

— Certainement ; la Léonarde et son mari Jérôme y demeurent ; ils en ont les clefs, afin de la faire visiter aux amateurs de vieux nids à rats.

— Eh bien! moi, reprit Cartier, je connais quelqu'un qui pourrait vouloir acheter ces anciens bâtiments, et avant de me rendre chez Laugerot avec qui j'ai affaire, il me prend fantaisie de monter voir dans quel état se trouve la propriété. <

Ce désir parut tout naturel à l'aubergiste,

— A merveille, reprit-il ; seulement, monsieur Joseph t

si vous avez des affaires à régler avec le notaire, arrangez-vous pour qu'elles ne traînent pas en longueur, car il ne saurait aller loin.

— - Quoi ! le pauvre homme e~t-il si mal?

— Il baissû de plus en plus. Hier, il a passé dans sa petite voiture, et du diable s'il n'avait pas l'air d'un déterré!... On nern'ôtera pas delà cervelle que Laugerot ne jouit pas d'une bonne conscience... Pendant vingtcinq ans, il a manigancé bien des aff'airfs avec le vieux Maubac, et s'il s'est enrichi à ce métier, il ne semble pas en avoir l'esprit plus tranquille.

— C'est bon, je le verrai... En attendant, nous allons nous rendre au Prieuré.

Et Cartier, en effet, se dirigea, en compagnie de Guillaume, vers l'ancien couvent.

A mesure qu'on en approchait, le négociant observait encore à la dérobée son compagnon. Les bâtiments n'avaient pas subi de transformations notables depuis de longues années, et peut-être leur aspect allait-il enfin réveiller chez le jeune homme quelque souvenir endormi. Réellement, Guillaume était devenu silencieux et examinait avec curiosité ces sombres constructions ; mais sans doute, si quelque vague réminiscence se présenta à son esprit, elle était trop confuse pour qu'il osât l'exprimer, car il demeura muet.

On pénétra dans la maison et on rencontra dans le vestibule Léonarde, qui remplissait les fonctions de concierge. Cartier lui ayant témoigné le désir de visiter la demeure de son oncle, elle répondit d'un ton de bonne humeur :

— Eh! qui vous en empêche, mon digne monsieur? Vous connaissez le prieuré mieux que moi, et les clefs sont à toutes les portes.

Celte liberté agréait fuit an négociant, qui redoutait la présence d'un témoin indiscret. Mais, avant de s'aventurer dans les interminables corridors de la maison, il demanda à Léonarde si l'on avait des nouvelles de Bringas.

— Bringas! répéta la jeune femme avec aigreur, non certes, monsieur, et l'on n'eu désire pas. Quoique feu noîre maître l'ait mis dans son testament, on ne l'aime gmïz ici et je ne lui conseille pas d'y revenir.

Cartier n'insista pas ; ilenlraî a Guillaume, et, en lui fa'sant traverser, la. cour des cloître?, il lui désigna un banc de pierre à l'angle de cette cour. Guillaume resta impassible et ne s'expliquait pas pourquoi sau protecteur lui faisait remarquer un \ areil détail. Alors le négociant l'introduisit dans un des corridors du rez-de-chaussée qui a^oisinaient le Jardin du Prieur.

Guillaume ne trouvait toujours rien de divertissant dans ces couloirs humides où l'on ne pouvait guère marcher qu'à lâton*, et il disait avec timidité:

— Ami, que venons-nous faire dans ce vilain endroit? J'aime tant le jour et le grand airî

Cartier ne répondait pas. Tout à coup il poussa une porte à moitié brisée, et fit entrer le jeune homme dans la petite salie voûtée que nous connaissons déjà.

Ce lieu avait subi certains changements. Les meubles grossiers, les nattes, les divers objets qui s'y trouvaient autrefois avaient disparu. Il ne restait plus que les murs nus, la voûte aux nervures saillantes, et la lucarne, obstruée de plantes sauvages, d où tombaient quelques rayons lumineux. Par les ordres d'Urbain, actuellement propriétaire de Saint-Abdon, tous les objets qui donnaient jadis à cette salle un caractère particulier en avaient été soigneusement enlevés.

Cependant Guillaume ne s'y trompa pas un instant» Ils'arrê!aen laissant échapper un cri douloureux. I* était devenu d'une pâleur livide et tremblait de tous ses membres. Bientôt il fondit en larmes, et, se jetant au cou de Cartier, il s'écria d'un ton dont rien ne saurait rendre 1 inexprimable angoisse :

— Ami, ami, que vous ai-je fait? Pourquoi m'avoir ramené dans ce lieu maudit? Voulez-vous donc m'y laisser encore? Grâce! pitié! vous êtes mon protecteur, mon bienfaiteur, mon père... Maintenant je ne pourrais plus supposer cette affreuse existence. Si je ne vous voyais plus, si je ne voyais plus Clarisse, Dominique et tous mes amis, je mourrais bien vite... Emmenez moi, je vous en conjure; emmenez-moi ou je me briserai la tête contre ces murailles!

Cet élan était si spontané, si énergique, il y avait dans l'attitude de Guillaume tant de terreur et de souffrance, que Cartier ne pouvait s'y méprendre; c'était bien là le cachot -où le pauvre jeune homme avait été enfermé, et, dans sa naïveté, il s'imaginait qu'on voulait Ty enfermer encore.

Cartier rendit à Guillaume ses caresses et lui dit de l'accent le plus affectueux :

— Enfant, pouvez- vous me croire capable d'un projet aussi absurde, aussi méchant? Nous allons quitter cet endroit pour n'y plus revenir... Nous allons le quitter tout à l'heure.... J'ai seulement une question à vous adr-sser : Est-ce ici, en effet, que vous avez tant et si longuement souffert?

Guillaume ne paraissait qu'à demi rassuré par ces protestations; il balbutia en regardant la porte :

— Oui, oui... vous le savez bien, vous qui savr-z tout!

— Regardez encore, Guillaume; une erreur de votre

part pourrait avoir des conséquences fâcheuses. On a enlevé de cette salle tous les meubles qui s'y trouvaient autrefois; êtes-vous bien sûr?...

Guillaume se cramponnait convulsivement au bras de Cartier pour empêcher son ami de s'enfuir et de l'abandonner dans ce sombre réduit. De la main qui lui restait libre, il désigna rapidement diverses places :

— Là était mon lit, dit-il avec volubilité, là ma table... Voyez l'endroit où ses quatre pieds étaient scellés dans les dalles... De ce côté se trouvaient mes provisions, de celui-là l'armoire où je serrais mes effets... On a tout emporté, mais je gage que je retrouve encore mon jouet favori !

Il entraîna Cartier, qu'il ne voulait lâcher à aucun prix, et se dirigea vers un angle obscur du cachot. [Alors il se haussa sur la pointe des pieds, et, plongeant la main dans un enfoncement formé par les moulures d'un pilastre, il en tira un objet de petite dimension qui avait jadis échappé aux investigations des chercheurs de trésor.

C'était une statuette d'ivoire représentant une femme. Le travail en paraissait assez grossier; néanmoins, Guillaume, comme il arrive aux enfants, s'était sans doute engoué de cette figurine et l'avait cachée précieusement. Il la contempla avec une satisfaction évidente, puis il la présenta à Cartier en lui disant: — Clarisse.

La ressemblance de Clarisse avec la figurine d'ivoire était assez éloignée, et il fallait beaucoup d'imagination pour saisir des rapports entre l'une et l'autre; mais là découverte de cet objet si bien caché était une circonstance décisive, et qui eût levé tous les doutes du négociant s'il en avait conservé. Cartier allait pourtant adresser de nouvelles questions à son pupille, quand

celui-ci, après avoir glissé la statuette dans sa poche, reprit avec précipitation :

— Maintenant partons, ami, partons vite... Ici j'ai froid, j'ai peur... Mon cœur se serre... Vous qui êtes si bon, ne me retenez pas ici davantage.

Il eût été cruel de résister ; Cartier ramena donc Guillaume dans la cour, où l'air et la lumière ne tardèrent pas à lui rendre courage.

Une dernière épreuve restait à tenter. Il s'agissait de savoir si, dans les autres parties de la maison, le jeune homme ne se reconnaîtrait pas et n'éprouverait pas encore quelque ressouvenir significatif. Aussi Cartier, le voyant tout à fait calme, le fit-il rentrer dans l'ancien couvent, malgré sa répugnance.

Tant qu'on parcourut les galeries, les corridors, les cellules, Guillaume conserva un air ennuyé et boudeur; évidemment ces lieux solitaires ne lui disaient rien. Mais quand on arriva à la partie de la maison spécialement habitée autrefois par la famille Maubac, il commença à donner des marques de préoccupation. Il s'arrêtait fréquemment et regardait autour de lui. Les murs et les carrelages avaient été réparés tant bien que mal ; les meubles massifs, bouleversés lors de la recherche des trésors, étaient remis en place. Toutes les pièces avaient donc à peu près leur ancien aspect, et Guillaume, en les parcourant, se montrait de plus en plus agité et rêveur.

La grande salle, lambrissée en chêne, parut surtout l'impressionner. Il allait d'un meuble à l'autre, hésitant et passant par intervalles la main sur son front. Il se taisait. Mais sa respiration était pénible, son tremblement lui était revenu. Un vieux fauteuil en bois sculpté, posé dans un coin de la cheminée, fixait surtout son attention. Il le contempla longuement; puis ses yeux

devinrent humides, e', montrant le fauteuil à Cartier, il dit d'une voix éteinte :

— C'est le fauteuil où s'asseyait... « la femme pâle. »

— Votre mère? s'écria Cartier au comble de 1 etonnement; votre mère demeurait donc ici?... C'est impossible.

Guillaume ne répondit pas, et il imp rtait do ne pas troubler par des questions prématurées le travail de sa pensée, au risque de briser Ja chaîne de ses souvenirs. Le négociant se borna donc à suivre des yeux le jeune homme, qui allait et venait sans songera lui.

Guillaume parut bientôt avoir terminé son examen et redevint inattenlif. Alors Cartier, toujours sms lui adresser la parole, le conduisit doucement à une autre pièce qui avait été la chambie à coucher de Maubac.

Là encore on avait essayé de remettre de l'ordre, et, sauf le papier de tenture qui avait été arraché, la chambre se trouvait à peu près telle qu'au temps du défunt. Cependant Guillaume, en y en'rant, ne montra aucune émotion; aprè* en avoir fait le fêter pour obéir à son guide, il voulait retourner à la salle lambrissée, quand tout à coup ses yeux tombèrent sur une peinture qui décorait la muraille et y res'èrent attachés obstinément.

Cette peinture, encairée de bois noir, représentait Maubac. Elle était l'œuvre d'un pauvre barbouilleur qui, vingt ou trente ans auparavant, parcourait les campagnes pour exercer son art, et qui déterminait par l'appât du bon marché les plus ladres bourgeois à faire faire leur portrait. Peut-être Maubac rêvait-il déjà à cette époque de devenir le fondateur d'une famille; il avait donc hébergé pendant une quinzaine de jours l'artiste errant; pus, l'œuvre achevée, il l'avait congédié en lui mettant dans la main trois écus de six francs, convaincu qu'il payait royalement son travail. Nous

devons convenir que le peintre lui en avait donré pour son argent; ce portrait n'avait guère plus de valeur artistique qu'une enseigne d'auberge et paraissait fait à grands coups de brosse. En revanche, les traits durs et fortement caractérisés de Maubac avaient été repro-' dui's fidèlement et tous ceux qui lavaient connu dans ce temps-li en avaient été frappés. Cependant, lorsque leshirit'ers Maubac étaient venus piller les tré-ors de leur père, aucun d'eux n'avait songé à réclamer son portrai ; il était resté là, poudreux et abandonné, mis en vente comme le reste du vieux mobilier et comme la vieille demeure.

Ce fut donc cette peinture qui fixa l'attention de Guillaume, et il dem uni pendant plusieurs minutes en contemplation devant elle. A diverses repr ses il essaya de prononcer un nom, mais sa langue semblait refuser d'obéiràsi volonté. Enfin, il dit avec cet accent enfantin dont il n'avait i u jusqu'ici se défare d'une manière complète, mais qui n'avait jamais été aussi sensible qu'en ce moment :

— Papa... bac.

Cartier fit un soubresaut ; ce titre de papa que Guillaume donnait au modèle du portrait ouvrait à son protecteur toutes sortes d'horizons nouveaux et inconnus. Cependant Cartier eue la force de dominer son émotion, et demanda doucement, afin de ne pas effaroucher son pupille :

— Comment dites-vous, mon enrant? Auriez-vous connu la personne que représente ce portrait?

Guillaume répéta avec de nouveaux efforts :

— Papa... Mau... bac...

Cartier ne put plus se contenir.

— Non, non! vous vous trompez, Guillaume, s'écria-

t— il ; celui dont vous parlez n'est pas... ne peut pas être... Avez-vous prononcé ce nom autrefois oubienl'avez-vous entendu prononcer par d'autres?

— Je... je ne sais pas, répondit Guillaume.

— Réfléchissez... comment ces mots se trouvent-ils dans votre mémoire ?

— Je ne sais pas, répéta Guillaume, de plus en plus intimidé par la véhémence de son tuteur.

— Voyons, recueillez vos souvenirs.. Avez-vous conscience d'avoir connu autrefois la personne dont voici le portrait?

— li me semble... peut-être... mais décidément... je ne puis rien dire.

— - Enfin, éprouvez-vous un sentiment de répulsion ou un sentiment de tendresse en présence de ce portrait?

— Je croirais qu'il me fait peur... Mais, par pitié, ami, ne m'interrogez pas, car je ne peux répondre.

Cartier comprit enfin qu'il ne tirerait rien du pauvre garçon, dont les souvenirs confus ne se dégageaient qu'au prix dune atroce souffrance. Aussi bien lui-même éprouvait un trouble inconcevable. 11 allait et venait d'un pas saccadé dans la chambre et disait en se frappant le front:

— Il rêve... sûrement il est dupe d'une illusion. Jamais idée aussi absurde n'a germé dans cervelle humaine. Tout à l'heure il me montrait, dans la salle lambrissée, la place habituelle de sa mère, « la femme pâle, » comme il l'appelle; ici il s'imagine reconnaître le portrait de son... Je ne dois pas accorder la moindre attention à de pareilles folies; elles seraient de nature à me faire révoquer en doute les autres particularités qui le concernent, si le doute était possible.

Guillaume demeurait interdit dans un coin, et ne com-

prenait rien à cette agitation qu'il prenait pour de la colère contre lui. Cartier le confirma encore dans cette pensée en lui disant brusquement :

— Allons! venez... Il ne nous reste plus rien à faire ici.

Guillaume obéit en silence; il ne jeta même pas un dernier regard sur le portrait, cause de cette mésintelligence, et tous les deux quittèrent l'ancien couvent, sans s'inquiéter de Léonarde qui les accablait de questions.

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