LE NOTAIRE
Cartier et Guillaume descendirent à pas rapides l'avenue de mûriers. Le jeune homme n'osait adresser la parole à son protecteur, qui! supposait toujours fort irrité. Il se trompait pourtant ; ce n'était pas de la colère qu'éprouvait Carti-r, mais un a anxiété de plus en plus vive.
— Cette ressemblance, qui m'avait frappé d'abord, ne serait-elle donc pas une chimère? se disait Car ier tout en marchant; sa mère, « la femme pâle, » ce serait ma pauvre tante; son pèie, qu'il a reconnu dans le portrait.., M lis alors Guillaume, cet enfant malheueux et abandonné, serait mon proche parent, il serait l'aîné et le principal héritier... Encore une fois, ces s ippositions ont absurdes jusqu'à l'extravagance... Mais Laugerot
c rtainement sait quelque chose; js vais le voir,le pres?er de questions, et, de par tous les diables, je lui arracherai la vérité!
Comme ils approchaient du village de Saint-Abrîon, Guillaume se tourna vers Cartier et lui dit humblement :
— Ami, que vous ai-je fait? Est-il possible que vous ne m'aimiez plus?
Cette plainte touchante émut Cartier jusqu'aux larmes.
— Moi, ne plus vous aimer, pauvre Guillaume! répliqua-t-il en l'embra-s >nt ; jamais , au contraire, vous ne m'avez été aussi cher, car je commence à entrevoir... Ayez confiance, mon enfant; comme je aous l'ai promis, je n'abandonnerai pas votre cause et je resterai votre ami le plus dévoué.
Ces paroles aflectueuses apaisèrent Guillaume, bien qu'il ne paiût pas en comprendre toute la portée. Aussi n'eut-il pas le couivge d'adresser des questions à son protecteur, de peur de toucher sans le savoir quelque sujet cabreux. On se remit en marche et on arriva bientôt à 1 auberge de la Poste-Royale,
Là, Cartier Confia son pupi le à la garde de Baptiste, pendant qu'il se rendait lui-même chez Laugerot. Il recommanda particulièrement au domeslique de ne pas perdre de vue Guillaume un seul instant, s'il- sortaient dans le village ou dans es environs; puis, certain que sa volonté serait religieusement exécutée, il se dirigea vers la maison du notaire.
Cette maison, située à l'extrémité du village, avait été occupée, avant la révolution, par le collecteur des taxes: aussi avait-elle un air froid et refrogné comme il convient à une demeure fiscale. Cartier entra dans une pièce aux murailles nues, où cinq à six clercs, fainéants
et ricaneurs, paperassaient sur de vieilles tables, et il demanda à voir Laugerot.
— M. Laugerot est très-souffrant, répliqua le maître clerc; et s'il s'agissait d'une affaire où je pusse le suppléer...
— Non, non; j'ai absolument besoin de lui parler à lui-même.
— Encore une fois, monsieur, il n'est pas en état de recevoir, et je ne peux sans une autorisation de sa part...
Une porte matelassée, qui se trouvait au fond de l'étude, s'entr'ouvrit, et une voix traînante s'écria :
— Il suffit; c'est M. Joseph Cartier, et je le recevrai avec grand plaisir.
Cartier repoussa le maître clerc et entra dans la pièce voisine, qui était le cabinet de Laugerot.
Le notaire éta't plus maigre, plus cassé, plus abattu que jamais; ses traits décomposés annonçaient un mal parvenu au dernier période. Il était vêtu d'un habit noir et coiffé d'un bonnet de coton, ce qui produisait un contraste fort peu majestueux. Quoique la température fût très-chaude, un bon feu brûlait dans la cheminée, et Laugerot avait installé près du foyer son fauteuil de cuir et son bureau. Il tendit au négociant sa main diaphane, aux doigts osseux, et lui dit d'un ton triste, mais amical :
— Enchanté de vous voir, monsieur Cartier... La consigne ne vous concernait pas. Loin de là, je savais déjà que vous étiez arrivé ce matin à Saint-Abdon, car tout se sait bien vite dans ce pays, et je comptais vous envoyer un de mes clercs pour vous prier de passer ici... Je suis très-malade, mon cher Cartier; et il faut que je me hâte de mettre ordre à mes affaires, ainsi que de dire adieu à mes amis.
— Votre état, maître Laugerot, répliqua Cartier en s'asseyant en face de lui, n'est pas aussi grave, je l'espère, que vous paraissez le croire; mais, si vous ne vous trompiez pas, ce serait une raison pour vous de me révéler certains faits que vous devez connaître... Vous rempliriez un devoir de conscience et vous accompliriez ainsi une bonne action.
Avant de r pendre, le notaire alla d'un pas chancelant fermer la porte matelassée, puis une seconde porte dont il tira le verrou.
— Il s'agit encore de votre pupille, n'est-ce pas ? demanda-t-il en regagnant son fauteuil; il est à Saint- Abdon, m'a 1-on dit, et j'aurais été très-curieux de le voir... Eh bien ! quelle nouvelle découverte avez-vous faite à son sujet?
Cartier raconta comment, à la suite d'une rencontre de Guillaume avec un inconnu qu'il supposait être Bringas, il avait conçu l'idée d'amener son pupille dans l'ancienne demeure des Maubac, et comment les actes aussi bien que les paroles de Guillaume, pendant celte visite, l'avaient jeté dans une perplexité cruelle.
Laugerot, après l'avoir écouté avec attention, ne se hâtait pas d'exprimer sa pensée,
— Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin de sa voix traînante, vous supposez que votre protégé ne serait autre qu'Etienne Maubac, le fils aîné de feu Pierre Maubac et de Jeanne Bertaux, sa première femme, votre tante maternelle ?
Cartier se redressa brusquement.
— Je n'ai pas dit cela ! s'écria-t-il; je n'oserais croire, je n'oserais penser... Ne sais-je pas qu'Etienne Maubac est mort à l'âge de trois ans, peu de temps après sa mère ?
— Ajoutez, reprit Laugerot, que j'ai là son acte de
décès en bonne et due forme, sur les registre^ de 1 état civil, et que le vieux Ma ubac, dont tout U monde connaissait l'ambition pour sa famille, semble tout à fait incapable d'avoir commis un crime horrible envers l'ainé de ses enfants.
— C'e?t ju-te, Guillaume ne peut être Etienne Maubac... Mais -lors quVst-il donc? Milgré vos dénégation?, monsieur, il est impossible que mon oncle ne vous ait pas confié..*
— Encore une fois, j'affirme sur l'honneur, interrompit Laugerot avec un accent solennel, que jamais votre oncle ne m'a fait de confidences à cet ég rd et que j'en suis, comme vous, rîduit aux conjectures sur ce mystérieux Guillaume.
Les chaleureuses protestations du notaire avaient consterné Cartier; comme il se taisait, Laugerot lui demanda :
— Quel parti comptez-vous prendre, monsieur Joseph?
— Il n'y a plus à hésiter; puisque seul je ne peux arriver à la découverte de la vérité, j'invoquerai le secours de la justice. Aucune considération ne me retiens dra désormais. En rentrant à Lyon, j'irai trouver le mngistrat chargé de diriger l'enquête au sujet de Guillaume et je lui conterai tout. Bringas^ qui ose menacer mon pupille, sera arrêté. Alors il faudra bien qu'il parle* et chacun répondra de ses méfaits.
Le notaire hocha la tête,
— Vous allez, je le crains,, reprit-il, soulever inutilement des scandales. Sur quels témoignages fonderezvous une instance judiciaire? Le livre découvert chez Miubac, après la levée des scellés, ne saurait être, comme on Ta dit déjà, une preuve bien décisive. Or, en dehors de cette pièce plus ou moins probante, sur
quoi baserez-vous le procès? Sur les allégations vagues, sur les souvenirs confus de Guillaume? Ils peuvent en effet suffire pour déterminer une conviction personnelle; mais croyez vous que des magistrats se contentent de si peu?,.. D'ailleurs, vous avez eu tort aujourd'hui, quand vous avez visité le prieuré avec Guillaume, de ne pas vous faire accompagner de deux personnes honorables, qui auraient témoigné au besoin d» s faits et gestes de votre pupille; car vos affirmations à vous pou iraient, dans un procès, être suspectes de partialité, d'erreur, de mauva;se foi, peut-être...
— Monsieur, s'écria Cartier, ne serais-jepas au-dessus de pareils soupçons?
— Sans doute, mais en vous attaquant à l'honneur d'une famille riche et puissante, vous devez vous attendre à des contradictions fort énergiques. Reste Bringas, que vous considérez comme l'agent de la séquestration, et qui hier, m'avez-vous dit, s'est permis de menacer votre pupiTe; mais vous n'avez encore que des doutes relativement à Bringas; et pu^s réussira-t-on à mettre la main sur lui? Il prend des précautions extrêmes pour ne pas être découvert, et cela surtout me donne à penser que vos idées à son égard pourraient avoir quelque fondement. Il n'est pas venu une seule fois toucher sa pension; d'ailleurs il possède des économies et le be*oin d'argent ne pourra le décider à se découvrir, s'il lient à se cacher... 11 ne sera donc pas facile de l'arrêter, et à supposer qu'on y parvienne, le déterminerat-on à faire des aveux? S'il a promis le secret à son maître, je le connais, il ne br.nchera pas... Et dans ce cas que ferez-vous?... Vous le voyez, les obstacles, les incertitudes, les difficultés peuvent se multiplier autour de vous et rendre une solution impossible.
Cartier comprenait la sagesse de ces obervations et demeurait muet. Le notaire, après avoir joui un moment du succès de ses arguments, reprit avec lenteur :
— Je ne sais rien au sujet de l'affaire qui nous occupe, monsieur Cartier, mais j'ai pitié de votre embarras et je vais vous révéler certaines particularités peu connues, concernant votre famille. Vous en tirerez telles conséquences qu'il vous plaira; moi, je me bornerai à vous présenter, sans appréciations et sans commentaires, des faits incontestables.
— Ali! Laugerot, s'écria Cartier, j'étais bien sûr que vous pourriez me fournir des renseignements précieux!
Le notaire sourit d'un air équivoque et se leva péniblement. Il prit dans un placard, dont il avait tiré la clef de sa poche, un dossier poudreux qu'il apporta sur la table et qui avait pour suscription : Affaires secrètes de Maubac. Puis il regagna sa place et se versa un bol de tisane qu'il se mit à siroter à petits coups.
Cartier bouillait d'impatience ; mais il fallait attendre que le notaire jugeât à propos de commencer les révélations promises. Enfin, après avoir bu sa tisane, Laugerot reprit :
— A mon grand regret, monsieur Joseph, je suis d'abord obligé de vous apprendre certains détails pénibles au sujet d'une personne que, je le sais, vous êtes habitué à aimer et à respecter... Je veux parler de votre tante, Jeanne Bertaux, première femme de feu M. Maubac.
— Prenez garde, interrompit Cartier avec colère, de vous faire l'écho de calomnies contre une pauvre créature dont, malgré ma jeunesse, j'ai pu apprécier autrefois la douceur, la bonté et la franchise !
— Monsieur, répliqua Laugerot non sans aigreur, vous
devriez réfléchir qu'un homme de ma profession et de mon caractère ne saurait se faire l'écho de ridicules calomnies; s'il affirme, c'est que sa conviction est basée sur des documents clairs et positifs. Les preuves de tout ce que je vais avancer sont là, continua-t-il en frappant sur la liasse de papiers; et dans le cas où vous auriez des doutes, je produirai, à l'appui de mes paroles, des actes dont vous ne contesterez pas l'authenticité... Ecoutez-moi donc.
« Vous vous souvenez que la veuve Bertaux, votre grand'mère, riche propriétaire au village de Blossac, avait deux filles. L'aînée avait épousé votre père, alors négociant à Lyon. Jeanne, la plus jeune, demeurait avec sa mère; et sa beauté, sa fortune, ses qualités aimabbs faisaient d'elle un brillant parti. Les prétendants ne lui manquaient donc pas et elle pouvait choisir parmi les jeunes gens les plus riches et les mieux posés du pays, quand, à l'étonnement général, son choix tomba, ou du moins parut tomber, sur Maubac.
«Or, Maubac n'a jamais été beau, et ses manières, aussi bien que son caractère, n'offraient rien d'attrayant. D'ailleurs, à cette époque, on ne pouvait pas prévoir encore quelle colossale fortune il acquerrait plus tard. Après avoir joué un rôle assez peu honorable dans les troubles politiques de Lyon, il s'était fait spéculateur et courait les campagnes pour exercer un obscur trafic de grains et de fourrage. Rien donc, dans sa personne et sa position, ne semblait justifier la préférence que lui accordait sur ses rivaux la plus charmante, la mieux dotée des jeunes filles de Blossac, et l'on s'en étonnait à bon droit. Personne pourtant ne soupçonna la vérité. à savoir, que ce mariage était pour lui une spéculation nouvelle: Jeanne Bertaux avait été trompée par un sé-
duefeur inconnu, et il importait de cacher sa faute en la mariant au plus vite...
Cartier, malgré sos résolutions, ne put se contenir:
— Maître Laugerot, s'écria-t-il, pour fleurir ainsi la mémoire de ma tante, avez-vous des raisons?..,
— Eh ! monteur, fout-il vous répéter qu^ toutes les preuves sont là, sous ma main? Vous allez voir, notamment, plusieurs lettres de v^lre père, qui a cru en cette circonstance sauver l'honneur de la lamille, lettres ne lahsant aucun doute ?ur la réalité des faits que j'avance. Je ptiïx surtout vous montrer l'acte de mariage des époux Maubac, ainsi que l'acte de naissance d'Etienne Maubac, et un coup d'œil vous suffira pour vous assurer qu'Et'enue est né cinq mois seulement après la célébia* tion du mar a^e.
Cartier baissa la tête et se tut.
— Vous comprenez, poursuivit le notaire, par suite de quel honteux marché Maubac obtint la main de Jeanne Berfaux; il donnait son nom à la j une fille séduite et reconnaissait pour sien lent nt dont il n'était pas le père. Il a existé une déclaration, lignée de lui, où il acceptait toutes ces conditions, mais cette pièce n'a pas été retrouvée, et sans duiite Maubac a profité de la première occasion pour la détruire. En revanche, comme je vous le disa-s tout à 1 heure, je possède encore la minute du contrat de mariage, et ce contrat est remarquable par la singularité des causes qu'il renferme.
« M. Cartier, votre père, qui semble avoir, dirigé toute cette négociation, prévoyait prob blement que le malheureux enfant qui allait naître ?era t en proie à la haine de son père puta if; a>. sa avait-il stipulé en sa faveur des avan âges extraordinaiies. A la mort de Jeanne, tous les biens delà dame Maubac, acquêts et eonquêts, comme
nous disons, devaient revenir à son enfuit premier-né, dans le cas où elle n'aurait pas d'autres enfants, et de plus Maubac, s'engageait à l'avantager d'un quart sur tous ses biens présents et à venir. Enfin les stipulations étaient telles que si Etienne Maubac existait encore, il pourrait réclamer la moitié au moins des cinq millions qui forment la successon du mari de sa mère.
« Maubac, dans son désir de palper une dot considérable qui devait faire la base de sa fortune future, se soumit à tout < t le mariage s'accomplit. M as un tel mariage ne pouvait être heureux et il ne le fut pas. Maubac, absorbé de plus en plus dans ses spéculations, se montiaitdurenvers sa femme, que sans doute il haï-sait et méprisait secrètement. Aussi la pauvre Jeanne menaitelle la vie la plus triste dans cette vieille masure de Saint-Abdon que son mari venait d'acheter à vil prix. Peu à peu on la vit, maLré sa j unes>e, languir et se dessécher. Son fils, qu'elle aimât avec tendresse, semblait seul la rattacher à l'existence; mais celte affection ne fut pas assez forte pour surmonter le chagrin qui la rongeait, et elle s'éteignit au commencement de la troisième année qui suivit son maringe... »
— Chère et malheureuse tante! reprit Cartier avec émotion ; je m'explique maintenant sa pâleur, les larmes qu'elle essuyait à l'écart... Mais j'étais bien jeune alors, et je ne pouvais soupçonner combien elle devait souffrir!
— Et personne ne le soupçonna non plus, reprît Laugerot, car les^vén^ment dont je parle restèrent enfermés dans le cercle étroit de la famille. Quoi qu'il en fût, Jeanne, comme vous pouvez croire, fut bien vite oubliée de Maubac, si vite que, deux mois après la mort de sa femme, il songeait déjà à contracter un second mariage,
non moins avantageux que le premier au point de vue pécuniaire.
« Mais alors il trouva un obstacle insurmontable à ses nouveaux projets dans l'existence du petit Etienne, seul enfant delà défunte. Maubac avait toujours détesté cette pauvre créature qui lui rappelait une honte secrète. Jugez donc combien son aversion dut s'accroître quand il acquit la certitude qu'à cause d'Etienne tous ses plans allaient manquer! En effet, la famille de la jeune fille qu'il recherchait n'avait pas négligé de prendre des informations ; et les avantages considérables faits à l'enfant du premier lit, au détriment des enfants qui pouvaient naître d'un second mariage, empêchèrent qu'on ne donnât suite à la demande de Maubac.
« Etienne avait alors trois ans environ; il était doux, timide, mélancolique comme sa mère, quoique sain et bien portant. Depuis la mort de Jeanne, il vivait làhaut, à Sainfr-Abdon, dans une réclusion à peu près complète, sous la garde de Marthe Bringas; mais rien ne faisait prévoir que cet obstacle aux projets de Maubac dût disparaître si tôt, quand tout à coup on apprit dans le village qu Etienne était malade du croup; deux jours après on annonçait sa mort, et tous les gens du pays assistèrent à ses funérailles.
« Cette mort arrivait bien à propos, car non-seulement elle annulait les avantages faits à l'enfant par le contrat, mais encore Maubac héritait sans conteste tous les biens de sa première femme. Rien ne s'opposa donc plus à l'accomplissement de ses vœux et il ne tarda pas à épouser Catherine Novarre, qui devait être la mère de César, d'Urbain et de Pascaline Maubac... »
Cartier, à mesure qu'il écoutait ces détails, se montrait
plus agité. Voyant Laugerot s'arrêter et se préparer une seconde tasse de tisane, il s'écria :
— Où voulez-vous en venir, monsieur? Vous contestez que mon pupille puisse être Etienne Maubac, et tous les renseignemenis que vous me donnez tendent, au contraire, à rendre plus probable...
— - Je ne conteste rien, monsieur, et je ne veux rien faire entendre, répliqua le notaire avec une froideur évidemment étudiée et en détournant les yeux; je me contente de vous raconter des faits qui peuvent avoir de 1 intérêt pour vous, en votre qualité de parent de la première dame Maubac. Quant à en tirer des conséquences, c'est votre affaire... Du reste, si vous avez des doutes sur la vérité de mes allégations, vous êtes libre d'examiner les pièces que voici.
En même temps, il tendit au négociant le dossier qu'il avait apporté , puis il se mit à boire sa tisane à petits coups. Cartier parcourut ces divers papiers avec un soin extrême. Il reprit bientôt, d'un air attendri :
— - Ainsi que vous me l'avez annoncé, Laugerot, je trouve dans ce dossier plusieurs lettres de mon père, et elles prouvent quelle part active il prit à ce mariage, dont les conséquences devaient être si funestes; voyezvous quelque inconvénient à ce que je garde ces lettres?
— Aucun, vous pouvez les garder... Quant aux autres pièces, elles appartiennent aux enfants de Maubac; mais il vous sera toujours facile de vous en procurer des copies authentiques.
— Merci... Maintenant voici encore deux billets, sans date et sans signature, dont le contenu me semble fort énigmatique... D'où proviennent-ils?
— • Ils ont été découverts dans les papiers de la veuve Bertaux, votre grand'mère, et ils sont du séducteur de
Jeanne... Je ne sais pourquoi on les a conservés, à moins que ce ne soit avec l'intention de faire ce que nous appelons « un commencement de preuves par écrit. » Comme vous avez pu le voir' dans un de ces billets, le misérable suborneur ne nie pas la séduction* mais il refuse, sous je ne sais quels fiivohs prétextes, la réparation légitime qu'on lui réclame.
— Et Ton ignore le nom de cet homme indigne qui a porté ainsi le déshonneur dans une honnête famille?
— Votre père et la veuve Bertaux savaient ce nom, mais ils ne l'ont jamais prononcé devant moi.
— - N'importe! monsiturLaugerot, permettez-moi aussi d'emporter ces deux chiffons de papier, et si jamais je pouvais découvrir...
— Sans doute la personne dont il s'agit est moHe depuis longtemps, et ces lettres n'ont aucune valeur aujourd'hui. Pr nez les donc, si vous voulez, car aussi bien vous avez plus de droits sur elles que lei Maubac.
Cartier s'empresst de serrer dans son portefeuille les deux bille's sans signature avec les lettres de son père. Puis il dit en souriant :
— Je eomm- nce à vous comprendre, monsieur Laugerot, et les renseignements que je tiens de voîre obligeance ne seront pis perdu?... Souffrez pourtant que je vous adresse encore une question : Comment un homme du caractère de mon oncle Maubac a-t-il pu inspirer un dévouement si constant, si absolu et si aveugle à un homme du caractère de Bringas?
— Je sais peu de chose à cet égard, monsieur Cr.rtier, car l'un et l'autre n'ont jamais passé pour trèscommunicaifs. On dit qi e tous les deux étaient, au temps de la terreur, d'ardents révolutionnaire , et qu'ils avaient acquis, dans certains quartiers de Lyon, une
fâcheuse célébrité. Ce; end-mt Maubac, prévoyant, avec ton tact ord naire, la réaction qui se préparât contre les Jacobins, revint bien cl à des idées plus calmes, taudis que Bringas continuait à tenir pour le parti populaire. Or, Bringas, dans une émeute qui eut lieu à Lyon après le 9 thermidor, alors que se déchaînait cette réaction furieuse appelée la terreur de Jlevercho , fut saisi par les partisans de la faction triomphante et allait être massacré, quand Mu ubac accour t et le sauva au mque de sa propre vie. Ben p^us, comme Bringas, haï et méprisé de tous, était al <rs sans ressources, il U prit à son servie 3 ainsi que Marthe, et plus tard il les établit à Saint- Abdon* Maubac, malgré si sécheresse de cœur, se créait ainsi des dévouements qu'il devait ensuite exploiter à son profit.
« Le mari et la femme, en effet, lui ont témoigné une fidélité à toute épreuve. Marthe, qui certainement savait bien des c' oses, est morte, il y a peu d'années, sans réclamer les secours de la religion, peut être parce qu'elle ne voulait pas trahir, même en confession certains secret*. Quant à Bringas, c'est une âme rude, aigrie par la haine qu'il inspire. Dans une âme de ce genre, il n'y a de place que pour un senlinv nt exclusif, Lfutal, obstiné jusqu'à la fureur. Vous savez comment Bringas a s rvi son maître; défiez-vous de lui jusqu'à la fin. S', comme tout permet de le cro re, il a reçu de Maubac momant quelque sinistre mission, il l'accomplira impitoyablement, dût-il braver i'échafaudà » Cartier écoutait toujours avec une attention religieuse* «— Encore une fois merci, Laugerot, s'écria-f-i ; t ut à l'heure j'avais seulement des doutes, je ne rencontrais que des obscurités ; à mesure que vous parlez, mes doutes se dissipent, les obscurités s'éclairassent... Oui, j'en
ai maintenant la certitude, Guillaume est bien mon proche parent Etienne Maubac, et telle est aussi votre opinion, je le vois.
— Qu'en savez-vous? interrompit Laugerot avec colère ; je n'ai pas exprimé d'opinion sur ce point, et il ne m'appartient pas, à moi, notaire de la famille Maubac, d'en exprimer... N'essayez donc pas d'invoquer mon témoignage... Aussi bien, ajouta-t-îl avec un sourire triste, mes jours sont comptés et la mort ne vous en laisserait pas le temps. Vous seul avez soupçonné l'identité dont il s'agit; je me suis borné à vous révéler sur votre famille des particularités que vous étiez en droit de réclamer. Tous les rapprochements sur lesquels se base votre conviction viennent de vous... Et tenez, pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'à supposer, toujours d'après votre système, que le hasard seul n'avait pas conduit Guillaume à quelques pas de votre maison de campagne quand vous l'avez rencontré? Ne se pourraitil, par exemple, que Maubac, à son lit de mort, eût voulu confier ce malheureux à un proche parent, à l'homme qu'il savait le plus noble, le plus charitable, le plus désintéressé, et qu'il eût recommandé de déposer Guillaume justement à côté de votre demeure ? Enfin, pourquoi votre oncle ne vous aurait-il pas légué ces cinquante mille francs par une sorte de capitulation de conscience, et afin de vous dédommager de vos sacrifices envers votre protégé ?
Cartier se frappa le front.
— C'est juste, s'écria-t-il ; je n'avais pas pensé à cela. Ces conjectures, en effet, sont extrêmement probables, et elles s'expliquent... Oui, Laugerot, vous m'ouvrez les yeux.
— Eh morbleu! monsieur, je ne vous ouvre rien du
tout, répliqua le notaire avec impatience; je me tue, au contraire, à vous répéter que je raisonne d'après vos opinions à vous, opinions qui vous appartiennent en propre... et qui peut-être sont absurdes.
Evidemment Laugerot, soit qu'il eût promis le secret, soit qu'il voulût ménager ses riches clients, les enfants de Maubac, soit enfin que, malade et mourant, il craignit de s'engager dans un grave procès, ne voulait manifester aucun avis, tout en fournissant les renseignements qui pouvaient mettre sur la trace de la vérité. Cartier respecta ces scrupules, quelle qu'en fût la cause, et n'adressa au notaire aucune nouvelle question.
Au bout de quelques instants, Laugerot se leva.
— Eh bien! Cartier, reprit-il avec sa bonhomie ordinaire, puisque nous ne pouvons nous entendre, brisons là, je vous prie... D'ailleurs, j'éprouve, comme tout le monde, une vive curiosité de voir votre M. Guillaume, ce héros de roman dont on parle dans tout le pays. Si donc vous y consentiez, je pousserais avec vous jusqu'à l'auberge de Rupert.
— Bien volontiers; et vous qui avez connu Etienne Maubac pendant son enfance, vous jugerez de sa ressemblance avec...
— Ce n'est pas Etienne Maubac î interrompit le notaire avec une colère puérile en interrompant ses préparatifs de départ; je ne conviendrai jamais que votre Guillaume soit Etienne Maubac, je vous en avertis d'avance î
— Allons! c'est entendu; mais venez toujours voir Guillaume, et chacun de nous restera libre de penser ce qu'il voudra.
Pendant cette conversation, le notaire avait remplacé son bonnet de coton par un chapeau à larges bords, et endossé, par-dessus son habit, une douillette de soie
dont, il s'enveloppa tout entier. Puis, ayant pris une canne sur laquelle il s'appuyait pesamment, il alla déverrouiller les porte?, traversa l'étude et g; gna la rue, au grand étonnement des clercs qui ne croyaient pas le patron capab'e d'un pareil eHort.
Néanmoins, à peine eut-il frit quelques pas au dehors, qu'il sentit la nécessité d'accepter le bras de Cartier, et tous deux so dirigèrent lentement vers l'auberge.
Lorsqu' ls y arrivèrent, Guillaume ne s'y trouvait pas. B ptiste, le voyant rêveur et abattu, avait eu l'idée de le conduire à la promenade, et comme il n'osait s'écarter beaucoup, c était vers le c'metière du village qu'il avait dirigé Guillaume Le piuvre notaireétait déjà épuisé de fatigue; cependant quand il sut quel éminge lieu de délassement on avait choisi pour le pupille de Cartier, il dit avec un soutire triste:
— Bah! j'irai bien jusque-là!... D'ailleurs ne îauMl pas que j'apprenne le chemin?
Et l'on se remit en marche*
Le cimetière de Saint-Abdon, situé derrière ]a vieille église du village, avait un aspect mélancolique et soli* tairei II contenait seulement des tombes modestes, que dominait le monument, de marbre élevé depuis peu à la mémoire du vieux Maubac» Le sol était envahi j ar la mousse et parle gazon, hérissé de croix de bois, audessus desquelles s'élevaient quelques cyprès et quelques saules pleureurs.
Guillaume et son guile erraient à pas lents au milieu des tombes, le chapeau à la main. Laugerot s'étant arrêté, pour reprendre haleine, sur le seuil de la large porte du cimetière, Cartier et lui se mirent à suivre des yeux tous les mouvements du jeune homme.
Le §omptuqux monument de Maubac, avec ses bas-
reliefs et ses statues, ne parut pas fixer l'attention de Guillaume; mais, comme on lui avait inspiré des sentiments de piété, il s'agenouilla sur une tombe voisine, remarquable par une croix de fer, et dont la pierre moussue ne conservait aucune inscription. Après avoir prié, il s'assit sur une pierre plus petite, située à cô'é de la première, et sembla tomber dans de profondes méditations.
Ces actes si simples causèrent à Cartier une agitation extraordinaire. Il se pencha vers le notaire et dit d'une voix étouffée :
— Regardez, Laugerot, le doigt de Dieu n'est-il pas ici? Sans que personne ait indiqué à ce pauvre enfant la tombe de sa mère, il vi^nt de prier sur elle... Maintenant il est assis sur sa propre tombe, comme pour nous rappeler qu'il s'en est échappé par la volonté divine !
Laugerot sourit faîblement.
— Eh! mais, dit-il, on a le sentiment poétique chez les négociants en soieries... Nous autres, gens de loi, nou> sommes plus positifs et plus terre-â-terre.
Et il détourna la lête, nja;s pas assez vite pour qu'on n'eût pu voir une grosse larme briller dans ses yeux.
L'un et l'autre s'approchèrent, d- Guillaume, qui, fn apercevant son bienfaiteur, s'était levé avec empressement.
— Vous avez choisi là mon cher enfant, lui dit Cartier avec douceur, un lju-nbre lieu de promenade... S tvezvous de qui est la tombe sur laquelle \ous priiez tout à l'heure?
— Non, ami, répliqua Gui'laume; j'ai vu une croix, et Clarisse m'a recommandé...
— C'est celle de Jeanne lier taux, première femme de Miubac.
Guillaume resta impassible.
— De « la femme pâ'e, » ajouta Cartier lentement. Cette fois Guillaume tressaillit.
— La « femme pâle. » Ma mère! s'écria-t-il.
Et il s'agenouilla de nouveau sur cette tombe abandonnée.
Cartier se tourna vers Laugerot, qui, appuyé sur sa canne, étudiait de son côté, avec une attention m'nutieuse, chaque mouvement, chaque geste, chaque expression du visage du mystérieux Guillaume. Ils n'échangèrent aucune parole; mais bientôt Cartier reprit avec son accent onctueux et caressant :
— - Je gage, mon cher Guillaume, que vous ignorez encore de qui est la tombe sur laquelle vous étiez assis tout à l'heure. C'est celle du petit Etienne Maubac... le fils de « la femme pâle. »
Guillaume était retombé dans son impassibilité.
— Etienne Maubac! répéta-t-il machinalement.
— Oui, dit Laugerot comme malgré lui, le petit Etienne, que sa mère et les amis delà maison appelaient familièrement Etiennet ou plutôt Nér,é...
Guillaume se redressa par un mouvement brusque, passa la main sur son front comme il faisait quand sa pensée était en travail, et s'écria :
— Etiennet!... Néné.... Bac!... Mais Néné... Bac, c'était moi, c'était moi!
Ces dernières paroles furent prononcées avec un tel élan, avec un tel caractère de vérité, que les larmes jaillirent des yeux de tous les assistants ; en même temps Guillaume, ou plutôt Etienne Maubac, car nous ne pouvons désormais lui refuser ce nom, passa des bras de Cartier dans ceux du notaire lui-même. Laugerot, après lui avoir donné une franche accolade, fut
obligé de s'asseoir à son tour, ses jambes rie pouvant plus le soutenir.
— Eh bien! monsieur Laugerot, reprit Cartier, vous ne doutez plus maintenant?
— Non ! non ! répliqua le notaire, ef, s'il faut le dire, je n'ai jamais douté... C'est bien là Etienne Maubac ; il a les yeux, le sourire, l'air craintif de sa mère; et puis, ce cri irrésistible qui vient de lui échapper... Mais, parbleu! ajouta-t-il avec colère, vous voilà bien avancé parce que je reconnais Etienne Maubac dans votre pupille! Les preuves juridiques vous manquent complètement; et croyez-vous que des billevesées sentimentales puissent suffire pour établir en justice l'identité et la filiation d'un homme qui paraît sortir de la tombe, au bout de vingt-cinq ans, pour disputer à une famille puissante un nom et une immense fortune?
— Cppendant, Laugerot, vous voudrez bien, je l'espère, me rédiger une déclaration en forme authentique, où vous exprimerez votre conviction. Cette déclaration, de la part du confident et du notaire de Maubac, ne pourra manquer d'exercer beaucoup d'influence sur l'esprit des juges auxquels je vais m/adresser, et vous ne la refuserez pas à ce malheureux jeune homme, dont la vie presque tout entière s'est passée dans un cachot... Oh ! n'est-ce pas que vous consentez à cet acte de justice, de réparation? Et comme nous nous disposons à partir, vous allez l'accomplir aujourd'hui... à l'instant même.
Le notaire hésita un moment.
— Vous êtes pressé, Cartier, reprit-il, et vous avez raison, car peut-être demain... Soit donc ! poursuivit-il résolument; j'ai eu trop de lâches complaisances pour Maubac dans le cours de ma vie, il est temps que j'agisse enfin selon mes propres inspirations; advienne
que pourra!... Vois allez revenir avec moi à l'étude, Cartier, et vous aures votre déclaration aussi précise, ausi-i solennelle que je pourrai la faire... Mais n'oubliez pas que la sort d Etienne dépend particulhr* ment de Brii -gas. 11 faut rechercher cet homme et le dcc derpar tous les moyens à des aveux ; sinon vos autres preuves seront sans valeur, je vous le prcdif.
— C'est entendu, Laugerot ; maintenant je ne ménagerai ] lus ri n... Nous retrouverons Biingas ou j'y p rdrai mon nom.
Ou convint qu'Etienne et le dom stique allaient retourner à l'auberge où Baptiste dtv.it tout préparer pour le départ, taudis que Cartier accompagnerait le notaires chez lui. À la porte du c metière, Laugerot prit les deux mains d'Etienne dans les siennes et dit avec attendr ssem-nt :
— Adieu î pauvre enfant; sans doute nous ne nous reverrons plus... Que Dieu vous protège, qu'il donne à vos protecteurs lt force et le courage! Qua.;t à vous, p rdonnez à ions ceux qui, de près ou de loin, ont assis é vos ennemis!
Quelques moments plus tard, le notaire rédigea une déclaration nette et f jftin lie, par laquelle il reconnaissait dans Guillaume Etienne Maubac. 11 consentit de p'.u- à se des aisir de certaines pièces qu'il avait refusées d'ab jrd au négociant, et quand il eut formé aimi un dossier, pour servir de base au procès futur, il dit à Carîb r :
— Maintenant, monsieur, mon devoir est rempli et j'ai fait tout ce qui d pendait de moi pour racheter mes torts passés... à supposer que j'aie eu des torts... Adieu donc, et puissiez-vous réussir!... Un mot pourtant encore : 11 sera inutile, je crois, de donner de la pu-
bî cité à certaines circonst nces qui ont précédé le mariage de Jeanne Bertaux; il suffira de produire ie contrat accordant à l'enfant qui devait naître d'elle les avantages funestes...
— Vous prévenez ma pensée, Laugerot; à D'eu ne p7aise que je flétrisse sans une absolue nécessité la mémoire de ma tante!... Cette partie de vos révélations sera tenue secret-, d'autant plus que je c mpte faire des re he che.-... il m'est v nu de singuliers soupçons... Allons ! au revoir, mon cher Langerot, je vous tiendrai au courant de loutes mes démarches...
Le notaire sffduà la tête :
— Inutile, Cartier, îépliqua-f-il ; ce n'est plus « au revoir » que nous devons nous dire, m^is « adieu. »
Ils se serrèrent aflectueusement la main et se séparèrent.
Laugerot avait raison. A peine fut-il seul que, se sentant de plus en plus faible, il se coucha. Trois jours pus tard, il expirait* après avoir mis ordre à ses ail'aires tempore les et à cel es de sa conscience.
Quant à Cartier, ayant rejoint ?on pupille qui l'attendait à l'aube ge, ils remontèrent en Voiture pour retourner au Buisson-Blanc. Pendant le voyage, le négociant se montra plus attentif et i lus tendre qu'il ne lava t jamais été envers U soi d sant Guillaume ; mais il évita de lui adresser de nouvell s questions, car le malheureux jeune homme semblait fout à fait épuisé, à la suite de si nombreuses et de si puissantes secous es.
Cependant les distractions du voyage lui fireitdu bien, et il avait recouvré son c;<lme habituel lorsque l'on atteignit la maison de campagne.
Les dames, le vieux Morin et Dominique accueillirent les voyageurs par des exclamations joyeuses. En entrant
dans le salon, Cartier tenait son pupille par la main et il était très-pâle. Aussitôt Clarisse en conçut de Finquiétude.
— Que s'est-il passé, mon frère? s'écria-t-elle; est-ce que Guillaume?...
— Il n'y a plus de Guillaume, répliqua Cartier d'une voix vibrante; celui que nous avons admis dans notre demeure, à qui nous avons témoigné tant de sympathie, avait droit à notre amitié, à notre protection... Le soidisant Guillaume n'est autre que mon cher cousin Etienne Maubac, et j'espère le faire bientôt reconnaître comme Faîne et le principal héritier de mon oncle défunt!
On se souvient que Cartier n'avait jusque-là rien dit à sa famille de ses découvertes précédentes, et l'on aura aisément une idée de la stupéfaction que causa aux assistants cette étrange nouvelle. Cartier leur apprit alors, sans parler toutefois de certains détails relatifs à Jeanne Bertaux, comment Maubac, poussé par son avarice et désirant contracter un nouveau mariage, avait fait passer Etienne pour mort et l'avait tenu séquestré pendant plus de vingt ans, grâce à la complicité de Bringas. Il raconta comment Etienne avait reconnu son cachot, et comment les souvenirs lui étaient revenus devant le portrait du vieux Maubac. Enfin il exposa la scène du cimetière qui avait déterminé le nolaire Laugerot à signer une déclaration en forme authentique.
Ces faits, appuyés de toutes les preuves que le lecteur connaît déjà, ne pouvaient laisser plus de doutes à la famille que Cartier n'en conservait lui-même. Aussi, quand il eut fini son récit, toutes les personnes présentes vinrent-elles, chacune à son tour, embrasser Etienne avec transport.
— Ainsi, disait Dominique, quand je croyais 'obéir
qu'à des sentiments de commisération pour un pauvre enfant abandonné, je payais, dans la mesure de mes forces, m \ dette de reconnaissance à la famille de mes bienfaiteurs!
— Hum ! le procès peut se perdre! grommelait le vieux Morin en compulsant les papiers que venait d'apporter son gendre.
Au milieu de ces témoignages d'affection et de ces caresses, Etienne pensait :
— Aimera-t-on Etienne Maubac plus qu'on n'aimait Guillaume ?