LES MENACES
Le lendemain, dès le matin, Cartier, accompagné de son pupille, se rendit chez M. de Laland-3, le juge d 'instruction qui é ait chargé de l'enquête relative à Guillaume et qui avait pris tant d'intéiêt au sort du malheur, ux jeune homme. Jusquà ce moment, l'absence absolue de renseignements avait paralysé Faction de la justi e, et l'enquête était restée sans résultat; mais les faits nouveaux et positifs qu'apportait Ca tier changeaient complément la face des chose?. Aussi le juge, après avoir longuement interrogé Etienne, après avoir pris connaissance des documents de diver e naiurequ'o-i lui présentait, demeura-t-il convaincu, à son tour, de l'identité de Guillaume avec Etienne Muubac; et il
annonç i son intention de poursuivre l'affaire, tant pour puuir l'auteur ou 1- s auteurs de cette incroyable séquestralion que pour remettre la pauvre victime eu possession de tous ses droits.
Dai s ce bw, la mesure la plus importante et la plus pressée à preudie était de s'emparer- de Bringas. Un mandat d'amener fut donc lancé, séance tenante, par le magistrat. Le signalement de l'ancien confideot de Miub-iC fut envoyé a la police de Lyon , aux agents de la force publique dans le département du Rhône et des départements ci rcon voisins. Ordre fut donné de visiter toutes les maisons delà ville où Bringas aurait pu trouver une retraite; et une surveillance occulte, mais des plus actives, fut établie autour du B jisson-BIauc, où on l'avait vu rôder peu de jours auparavant. Il semblait donc impossible que l'impitoyable «agent du vieux Maubac échappât longtemps aux recherches.
D'autiepart, le zèle de la justice ne se ralentissait pas, et le magistrat ordonna une visite juli iaire à l'ancien couvent de Saint-Abdon. Là, Elienne répéta tous les détails qu'il avait donnés déjà et en donna de nouveaux que lui fournissait successivement sa mémoire. Puis, on interrogea les gens de la maison sur celte sombre affaire. Léonar^e, qui comparut devant le Juge, raconta comment en diverses circonstances elle avait entendu une voix inconnue dans la partie de l'ancien, couvent que l'en supposait inhabitée. Elie n'était pas la seule qui eût à citer des particularités de ce genre; plusieurs charretiers, cmjloy-'s'au service de Maub c, et même des habitants du village, qui s'étaient approchas p r hasard de cetie par'ie du bâtiment, avaient entendu aussi la voix dont il s'agissait. Mais la terreur qu'inspirait jadis le maître tout-puissant de la contrée avait
empêché que Ton parlât hautement de cette circonstance.
D'ailleurs, la superstition locale attribuait le fait aune cause surnaturelle. Les uns, comme Léonarde, prétendaient que Tàme d'un des anciens moines revenait pour demander des messes et protester contre les abominations du temps présent. Les autres soutenaient qu'un lutin familier, asservi autrefois par de puissants exorcismes, hantait le vieux monastère depuis que les moines en avaient été chassés. Rien peu avaient soupçonné la vérité, à savoir qu'une créature humaine avait souffert là pendant de longues années, et il fallut la force de l'évidence pour triompher de ces croyances ridicules.
Mais ces témoignages ne suffirent pas encore à M. de Lalande. Ses investigations se portèrent sur l'acte de décès du petit Etienne Maubac, et il constata qu'aucune des formalités exigées par la loi dans les actes de ce genre n'a va t été remplie. A l'époque où l'enfant avait disparu, les prescriptions légales n'étaient pas rigoureusement observées, surtout dans les campagnes. Il fut donc établi que personne n'avait vu le petit Etienne pendant la maladie à laquelle on prétendait qu'il avait succombé^ et que l'acte de décès avait été dressé sur la simple déclaration de Maubac. Enfin le magistrat commanda une dernière épreuve. La tombe d Etienne fut ouverte, avec toutes les précautions exigées dans les cas d'exhumation judiciaire. Quoique plus de vingt-cinq ans se fussent écoulés depuis la mort supposée de l'enfant, on retrouva les restes du petit cercueil; mais il ne renfermait pas d'ossements, et à la place il y avait un simple morceau de bois, empaqueté de linges qui tombèrent en poussière au premier contact.
Les prétentions d'Etienne étaient donc confirmées, et, même en l'absence de l'introuvable Bringas, on possédait assez de preuves pour établir juridiquement ses droits. Aussi n'hésita-t-on pas à assigner les enfants du second lit de Maubac en reconnaissance de leur frère, et un jour fut désigné par le tribunal civil de Lyon pour le jugement de cet important et dramatique procès.
Jusqu'à ce moment, César et Urbain, le duc et la duchesse, n'étaient pas intervenus, bien qu'ils fussent certainement instruits de ce qui se passait. Monsieur et madame de Morangis continuaient de plaider en séparation, au grand scandale de la noblesse; César poursuivait la publication de ses pamphlets, et M. de Saint-Abdon exploitait toujours cette philanthropie falsifiée au moyen de laquelle il espérait arriver aux honneurs. Beaucoup de choses semblaient donc devoir diviser les deux frères et la sœur ; mais, à peine l'affaire d'Etienne eut-elle pris cette tournure alarmante, qu'ils se rapprochèrent comme par enchantement. Ils chargèrent un avocat en renom de soutenir leur cause, et annoncèrent hautement l'intention de démasquer « l'imposteur qui, soutenu par des intrigants, s'attaquait à « l'honneur de leur famille. » Il va sans dire que cette phrase était de César Maubac.
Plusieurs mois s'étaient encore écoulés de cette manière, et il est temps pour nous de revenir à Etienne.
Le pupille de Cartier ne semblait que médiocrement s'intéresser à l'issue du procès. Peu soucieux de la richesse, il s'était à peine aperçu que son tuteur lui avait fait donation des cinquante mille francs provenant du. legs de Maubac. Son temps se passait en lectures et en études, sous la surveillance de Dominique, et il en était venu insensiblement à ne se distinguer ni
par ses manières, ni par son langage, du commun des hommes. Cependant ses amis eussent pu remarquer en lui une tristesse qui allait toujours croissant et dont nul ne soupçonnait la cause.
Un soir (c'était une quinzaine de jours environ avant le jugement probable du procès), Etienne se promenait avec Clarisse dans le jardin du Buisson-Blanc, à la chute du jour. On était au commencement de l'automne. Un vent assez fort faisait voltiger les feuilles sèches qui tombaient déjà en abondance. Le ciel était nuageux, la nature avait un aspect mélancolique. Etienne marchait tout rêveur, et, depuis quelques instants déjà, il n'avait pas échangé une parole aveo sa jolie compagne , quand celle-ci demanda ingénument :
— A quoi pensez-vous ainsi, Etienne?
Il se redressa et un sourire languissant effleura ses lèvres.
— A rien, répliqua-t-il, ou plutôt à tant de choses que je ne saurais les exprimer.
— Voyons, c'est encore votre lugubre passé qui vous occup , n'est-ce pas?
— Non, c'est plutôt mon avenir, Clarisse.
— Votre avenir ne doit pourtant vous causer aucune inquiétude. Vous êtes maintenant entoure de bons parents, de fidèles amis. Joseph se croit sûr de vous faire rendra légale ruent, dans un délai prochain, le nom et la fortune auxquels vous avez droit... que pouvez-vous craindre encore?
— Je ne sais.., Mais si ce nom et cette fortune m'étaient rendus ea effet, croyez-vous que je pourrais rester dans cette maison comme aujourd'hui?
— Pourquoi pas? Mon beau-frère et ma sœur ne
paraissent nullement disposés à se séparer de vous... de vous qu'ils aimeat tant !
— Ah! Dominique disait que, quand je serai bien riche... Mais vous, Clarisse, ajouta Etienne timidement, ne se peut-il pas qu'un jour, bientôt peut être, vous quittiez aussi la maison ?
— Pourquoi cela, Etienne? Une jeune fille ne doitelle pas demeurer auprès de son père et de sa famille?
— A moins qu'elle ne se marie, et mon ami Dominique prétend que vous vous marierez certainement... Quandjil m'a dit cela je me suis mis à pleurer, et j'aurais voulu n'avoir jamais quitté mon cachot.
— De quoi se mêle donc Dominique? reprit Clarisse en faisant une petite moue ; il ne s'agit pas de mariage pour moi... et je ne veux pas quitter... mes amis.
On continua de marcher en silence.
— Clarisse, demanda enfin Etienne d'un ton brusque, est-ce que je ne pourrais me marier aussi?
— Pourquoi non? On assure que vous avez près de trente ans, quoique vous paraissiez beaucoup plus jeune; et si vous aimiez une femme... dont vous feriez aimé...
— Il en est une que j'aime, dit Etienne avec agitation.
Clarisse se taisait. Tout à coup le jeune homme s'arrêta.
— Pardonnez-moi si je vous offense, reprit-il de plus en plus ému; je ne suis encore qu'un pauvre sauvage qui n'entend pas grand'chose aux convenances du monde. Je veux pourtant vous demander... Chère Clarisse, auriez-vous de la répugnance à partager mon sort, quel qu'il soit, à devenir... ma femme?
Mlle Morin se troubla. Néanmoins le sentiment qui domina d'abord tous les autres parut être une profonde
surprise. Elle regarda Etienne et se remit à marcher en silence.
— Je vous ai déplu, Clarisse? demanda Etienne tout navré.
— Non, non, répliqua-t-elle rouge et confuse; mais ni vous ni moi, nous ne pouvons ainsi disposer de nousmêmes. Nous devons d'abord consulter ceux dont nous dépendons...
— Eh bien ! tout le monde m'aime ici, Clarisse... tout le monde... excepté vous peut-être.
— - ingrat! ingrat! balbutia la jeune fille en fondant en larmes.
Et elle s'enfuit vers la maison.
Le pauvre Etienne était trop inexpérimenté pour comprendre la réserve de cette douce et honnête enfant; il attribua la fuite précipitée de Clarisse à un sentiment de colère contre lui.
— Elle me repousse, murmura-t-il ; je lui parais sans doute trop gauche, trop ignorant, trop grossier... Mais, si Clarisse me dédaigne, que m'importe tout le reste?
Il se jeta sur un banc et se cacha le visage dans ses maies. .
La nuit était presque tombée, et le vent, comme il arrive parfois le soir, avait pris une force nouvelle. Il grondait sans cesse dans les arbres, tandis que les feuilles sèches parcouraient en tourbillonnant les allées. Des lumières commençaient à briller du côté de la maison, mais personne ne paraissait songer à troubler la solitude d Etienne, Cartier ayant défendu qu'on l'accablât ^de soins importuns. D'ailleurs, le jardin était entouré de hautes murailles, et aucun danger ne semblait à craiodre.
Etienne était depuis quelques instants immobile, sous
un berceau de verdure, quand une grande ombre se dressa tout à coup devant lui. Le bruit du vent et des feuilles l'avait sans doute empêché d'entendre crier le sable souslespas du survenant; aussi se leva-t-il effrayé, prêt à s'enfuir. Mais une main robuste se posa sur son épau e, et une voix, qui lui était familière, dit avec un accent impérieux :
— Ne bougez pas... N'appelez pas... Je vous le défends. Etienne avait reconnu son terrible gardien.
On lui avait recommandé souvent, s'il rencontrait cet homme, de se jeter sur lui, de se cramponner à ses vêtements, d'-ppeler au secours, enfin de l'arrêter à tout prix, et Etienne avait promis de se conformer à ces instructions. Néanmoins, lorsqu'il se trouva ainsi inopinément en présence de son ancien tyran, il oublia toutes ses promesses. Les quelques mots qu'on venait de prononcer avaient paralysé ses facultés. Bien que l'obscurité croissante ne permît pas de distinguer les traits de l'inconnu, il sentait des yeux flamboyants attachés sur lui, et il en était comme fasciné. D'ailleurs, en dépit de lui-même, il éprouvait toujours un inexplicable sentiment d'affection pour ce misérable. Aussi répliqua-t-il d'une voix tremblante, mais qui n'avait rien d'hostile :
— Ah ! monsieur Bringas, est-ce vous ?
— Bringas ! répéta-t-on avec ironie, et quelle preuve avez-vous que je m'appelle Bringas ou autrement?... Vous croyez savoir bien des choses,, mais on vous a trompé. Vous n'êtes pas ce que vous pensez; si vous persistez à soulever certains voiles, les plus terribles malheurs tomberont sur vous et sur vos amis. Déjà je vous ai donné un avertissement, vous n'en avez pas tenu compte ; n'oubliez pas celui-ci.
— Mais à je no suis pas E tienne Maubac, demanda le jeune homme avec hardiesse, qui suis-je donc?
— Vous l'ignorerez toujours... La vigilance que l'on exerce autour de vous ne vous met pas, vous le voyez, à l'abri de nos atteintes! Nous sommes nombreux, puissants, déterminés..., A la première démarche imprudente que vous ferez, nous vous tuerons sans miséricorde !
— Eh ! croit-on que j'attache tant de prix à ma misérable existence?
— Vous attachez du moins quelque prix à l'existence de vos protecteurs, à celle de la jolie petite demoiselle qui causait tout à l'heure avec vous.... Or, si vous poursuivez vos projets, nous envelopperons dans* une commune vengeance toutes les personnes qui vous assistent et vous dirigent. Vous ne savez pas de quoi nous sommes capables î
L'atrocité même de ces menaces eût dû inspirer des doutes à Etienne sur la possibilité de leur exécution; mais il avait encore trop peu d'expérience pour comprendre l'absurdité de pareilles fanfaronnades.
— Grand Dieul s'écria-t-il, pourrait-on être assez méchant?... Qu'ont donc fait ce généreux Cartier, ce bon Dominique, ces aimables dames et surtout ma chère et douce Clarisse? Moi, qu'on me tue, si l'on veut !... Mais, eux, quel crime ont-ils commis, excepté celui de s'intéresser à moi?... Oh! tenez, monsieur Bringas... ou quelque soit votre nom... renoncez, vous et vos amis, à ces abominables idées de vengeance contre des innocents, et je m'efforcerai d obtenir que Ton renonce à la revendication de mes droits. Je reconnaîtrai, s'il le faut, que je me suis trompé sur certains détails, je refuserai de répondre sur d'autres; enfin je prierai, je supplierai
pour qu'il ne soit pas donné suite au procès.., Mais de votre côté, je vous en conjure, ne vous en prenez pas aux personnes que j'aime.
Il sembla que l'interlocuteur n'eût pas osé espérer un effet aussi prompt, aussi complet de ses menaces. Il se taisait, et peut-être l'étonnement l'empêchait-il de parler. Enfin il reprit en adoucissant sa voix, bien qu'on pût y reconnaître encore des intonations ironiques :
— A merveille... remplissez cette promesse et vous pourrez vivre en paix. Je ne vous ai jamais voulu ni bien, ni mal, monsieur Guillaume; je n'ai fait qu'obéir, en ce qui vous regarde, à une volonté sacrée pour moi. Vous étiez un obstacle à cette volonté inflexible, il a fallu vous écarter. o. Mais, si rude que je vous aie paru, j'ai toujours eu pour vous des soins attentifs...
— C'est vrai, répliqua Etienne attendri; aussi, malgré vos manières rudes, malgré tout ce qu'on a pu me dire de vous, je ne peux me défendre encore aujourd'hui...
Il n'acheva pas, et la main qu'il avançait déjà pour serrer celle du gardien retomba contre son corps. En dépit de sa confiance naïve, il venait de voir briller dans les yeux de feu fixés sur lui je ne sais quelle expression farouche et railleuse.
— C'est bon, reprit son interlocuteur; songez 'seulement à tenir votre parole. On dit que le riche négociant qui vous donne asile vous a assuré déjà une véritable fortune. Sans doute il ne vous refusera pas la jeune fille qui vous plaît et à laquelle vous paraissez ne pas déplaire... Rien ne s'oppose donc à ce que vous meniez ici une existence douce et tranquille... Mais plus de procès, plus d'enquêtes, plus de poursuites contre personne... ou malheur à vous, Guillaume !
En ce moment un bruit s'éleva du côté de la maison
et on appela Etienne pour le souper. Le gardien montra quelque inquiétude.
— Rentrez, dit-il brusquement; il ne faut pas qu'on soupçoone que vous m'avez vu... Ne parlez pas de ce qui s'est passé entre nous, sinon tous ceux à qui, vous aurez fait des confidences seront frappés comme vous.
— Eh bien, puisque vous le voulez, je vous promets...
— Une promesse ne suffit pas...- Je sais qu'on vous a rendu dévot et que vous connaissez la valeur d'un serment... Jurez, il le faut... je le veux !
Il saisit Etienne parle bras etl'étreignit avec violence. Le pauvre garçon interdit, terrifié, subissant toujours cette fascination à laquelle il lui était impossible de se soustraire, prononça le serment exigé.
— Maintenant, je vais m'en retourner comme je suis venu ; mais, quoique invisible moi-même, je verrai vos actions, j'entendrai vos paroles. Si vous manquez à votre serment, j'apparaîtrai de nouveau pour vous punir... vous et tous ceux qui vous auront poussé à l'enfreindre. Je ne m'inquiète pas du crédit de vos amis, de l'autorité delà justice... Le jour où vous aurez méprisé mes ordres, vous mourrez... Vous mourrez aussi sûrement que le soleil se lèvera demain !
Comme les appels continuaient du côté de la maison, il reprit :
— Un mot encore. J'aurai peut-être à vous écrire, pour vous donner un avis ou vous apprendre ma volonté. Ne manquez pas, chaque jour, de regarder dans le tronc creux du poirier, en face de la tonnelle de vigne... Vous y trouverez un papier que vous cacherez avec soin, après avoir pris connaissance du contenu, et surtout vous exécuterez...
— Etienne! mon cher Etienne! où êtes- vous 4onc?
s'écria Dominique avec un accent d'inquiétude à l'autre bout de l'allée.
Le gardien posa un doigt sur sa bouche et se cacha derrière une touffe de feuillage.
— Me voici, ami Dominique, répondit Etienne éperdu, Et il se hâta de rejoindre le vieux dessinateur.
Au bout de quelques pas, l'espèce de charme qu'il avait éprouvé jusque-là cessa brusquement. Le souvenir des recomm indations pressantes de ses amis au sujet de son persécuteur lui revint et il éprouva une violante tentation de donner l'alarme. Bringas, ou celui que Ton supposait être Bringas, ne pouvait encore être loin. Il suffisait d'élever la voix et il serait arrêté aisément par les gens de la maison.
Mais Etienne songea aussitôt à son serment, et d'ailleurs il ne pouvait prendre sur lui d'agir de rigueur contre cet homme. Il suivit dono en silence Dominique dans la salle à manger, où la famille était réunie pour le repas du soir.
'Clarisse, les yeux baissés, était dejà-assise à sa place. Emilie et Cartier causaient avec vivacité. Quand Etienne entra, on s'aperçut qu'il était fort troublé; ma s on ne parut pas s'en étonner et Ton échangea des regards d'intelligence.
Le souper se passa tranquillement, quoique la famille fût sous le coup d'une grave préoccupation. Etienne se montra surtout taciturne, et, le souper terminé, il témoigna le désir de se retirer dans sa chambre. Cartier voulut l'accompagner jusque-là et, au moment de le quitter, il dit en l'embrassant :
— Demain, cousin Etienne, je causerai avec vous avant de me rendre à la ville... Jusque-là, bon courage! On vous aime et Ton ne veut que votre bonheur !
Malgré cette assurance, Etienne fut agité pendant la plus grande partie de la nuit; et quand, vers le matin, il finit par s'endormir, il revit, dans des rêves fiévreux^ le vidage sombre et menaçant de son gardien.