‹ Le séquestréChapitre 17 sur 22 · LE CONSENTEMENT · texte numérisé non relu

LE CONSENTEMENT

Le lendemain, si matinal <jue fût Cartier, il trouva qu'Etienne avait quitté sa chambre et était déjà descendu dans le jardin. Comme le négociant allait l'y rejoindre, il aperçut de loin son pupille, assez singulièrement occupé. Etienne, après avoir suivi un moment la haute muraille qui servait de clôture et l'avoir examinée avec attention, alla chercher une échelle dans une cabane où l'on serrait les outils de jardinage, et, l'ayant appliquée à un certain endroit du mur, monta sans hésitation. Parvenu au sommet, il ne jeta qu'un regard de l'autre côté de l'enceinte, et se hâta de redescendre avec une sorte d'effroi. A peine son pied avait-il touché terre, que Cartier s'approcha.

— Que regardiez-vous donc là, mon garçon? demanda le négociant.

Etienne paraissait confus, comme un écolier surpris en flagrant délit de maraude.

— J'ai voulu savoir ce qu'il y avait derrière ce mur, balbutia-t-il, et j'ai vu quelque chose de triste.

— Vraiment? Vous excitez ma curiosité.

Cartier monta l'échelle à son tour, et un coup d'œil suffit pour lui faire comprendre l'émotion un peu enfantine de son pupille.

On dominait de là un enclos entouré de murailles basses et à moitié ruinées. Cet enclos, hérissé de broussailles et de mauvaises herbes, était ombragé de quelques grands noyers au feuillage touffu; au centre se trouvait un vieux mausolée de pierre dont l'épitaphe était complètement effacée par le temps. Tout, dans ce lieu abandonné, respirait la tristesse et la désolation.

Cartier n'ignorait pas que cette tombe existait près de son jardin. C'était celle de l'ancien propriétaire d'une habitation voisine qui avait voulu être enterré dans son domaine et avait imposé par testament cette obligation à ses héritiers. On avait accompli son vœu, mais le défunt semblait être oublié de la génération présente et son monument tombait en ruine. Sauf les pol ssons du voisinage qui franchissaient parfois le mur ébréché, soit par désœuvrement, soit pour dérober les fruits des noyers qui formaient là un sinistre bocage, nul ne venait troubler la morne solitude de ce lieu.

Cartier, après un rapide examen, redescendit tranquillement, et ayant expliqué à Etienne comment cette tombe se trouvait à cette place, il le railla de sa pusillanimité.

L'embarras d'Etienne redoubla, mais cet embarras

n'avait pas le motif qu'on supposait. S'il faut le dire, Etienne avait reconnu, à certaines traces sur la crête du mur, que la veille son persécuteur s'était introduit par là dans le jardin.

— Cousin Joseph, dit-il timidement, cette espèce de cimetière est d'un accès facile; ne pourrait-on pas, au moyen de ces arbres qui surplombent, pénétrer dans votre demeure?

— Allons donc! Etienne; et dans quel but s'exposerait-on ainsi à se rompre le cou?

— Une corde attachée à la maîtresse branche d'un de Ces arbres serait un moyen facile de communication; et si l'on avait la précaution de venir la nuit...

— La nuit!... Àh çà! mon enfant, on dirait que vous avez eu récemment quelque motif d'inquiétude?

— Non, non, cousin Joseph; mais ne m'avez-vous pas engagé vous-même à être toujours sur mes gardes?

— Bah ! la seule personne dont vous ayez à craindre les entreprises a sans doute quitté le pays et ne se soucie pas d'y revenir de sitôt, car il y ferait trop chaud pour elle... Cependant, poursuivit Cartier, peut-être sera t il sage de prendre quelques précautions... Eh bien, chaque soir on lâchera le dogue Pluton dans le jardin ; quoique fort doux avec nous autres, il est capable de dévorer toute personne inconnue qui oserait l'approcher dans l'obscurité...

— C'est cela; Pluton, je l'espère, n'aura l'occasion de dévorer personne; mais ses aboiements, sa vigilance, suffiront pour écarter les malfaiteurs... Ainsi, cousin Joseph, on lâchera Pluton... dès ce soir, n'est-ce p s?

Cartier soupçonna encore un motif secret aux alarmes de son pupille ; néanmoins, se souvenant combien de fois lui-même s'était efforcé de prémunir Etienne contre

certaines éventualités, il finit par trouver ces craintes toutes naturelles, et il ne s'en occupa pas davantage.

Pendant cette conversation, on avait couché l'échelle au pied de la muraille et on s'était mis à se promener.

Bientôt Cartier reprit d'un ton affectueux :

— Mon cher cousin, avez- vous Lien réfléchi aux paroles que vous avez adressées hier au soir.,, à Clarisse?

Étenne, en entendant cette question inattendue, eut un brusque tressaillement et parut vouloir s'enfuir; puis il baissa la tête et fondit en larmes sans répondre.

— Voyons! grand enfant, reprit Cartier en redoublant de bienveillance, qu'y a-t-il là qui doive vous fa re peur ou vous affliger? N'est-il pas facile de comprendre qu'un jeune homme de votre âge se soit cherché une compagne et que, voyant auprès de lui une douce et charmante jeune fille...

— Ainsi, balbutia Etienne, elle vous a dit... vous savez,. .

— Parbleu ! avez-vous assez peu idée des devoirs et des usages de la société pour vous étonner qu'une demoiselle bien élevée ait fait part à sa famille de certaines intentions, surtout quand les situations respectives sont aussi bizarres que les vôtres? Oui, Clarisse nous a tout dit, comme elle le devait

— Et vous partagez sans doute sa colère contre moi?

— Où diable avez-vous vu cela, mon cher enfant ?*.* Tenez, je ne veux pas vous faire languir : vos projets envers Clarisse ne trouveront aucun obstacle, aussitôt que votre position sera plus nettement déterminée.

— Que dite— vous? s'écria Etienne, dont les yeux se séchèrent subitement, Clarisse consentirait...

— Elle obéira sans résistance à la volonté de ses parents, la petite hypocrite! Et nous espérons tous que

vous trouverez dans ce mariage une compensation à vos longues souffrances passées.

Etienne se jeta convulsivement au cou de son tuteur. Il riait, il pleurait, mais cette fois ses larmes étaient des larmes de bonheur.

— Avez-vous donc pu mettre en doute, reprit Cartier, l'affection de cette pauvre fille? Cette affection n'éclatet-elle pas dans ses actions, comme dans ses regards, depuis qu'elle vous connaît? Clarisse, a été en même temps pour vous une institutrice, une amie, une sœur; était-il donc si difficile de deviner?...

— Oh! je lui demanderai pardon, s'écria Etienne avec chaleur; elle excusera sans peine ma sottise, mon ignorance de toutes choses... Eh bien! cousin Cartier, quand donc Clarisse sera-t-elle ma femme?

Cartier sourit.

— Hum ! mon cher Etienne, vous n'y allez pas par quatre cheminset vous posez franchement les questions... Mais il y a là un sérieux embarras; vous n'avez pas d'existence légale, d'état civil,commeon dit aujourd'hui, et jusqu'à ce que votre position soit régularisée, von s ne pouvez contracter mariage. Aussi M. Morin, mon beaupère, ne veut-il vous accorder la main de Clarisse que lorsque vous aurez été reconnu judiciairement pour Etienne Maubac.

Le front d'Etienne se rembrunit tout à coup.

— Et... si je ne l'étais pas? dit-il avec accablement.

— Y pensez- vous? s'écria Cartier au comble de la surprise; d'où vous vient aujourd'hui une pareille crainte? N'avez-vous pas fourni vous-même des preuves positives, évidentes, de cette identité? Aussi le résultat du procès, qui sera jugé d'ici à quelques jours, ne saurait-il être incertain ; et les juges ne manqueront pas de reconnaître. . .

— Ne m'avez-vous pas dit déjà, reprit Etienne en s'animaut, que la conviction personnelle des juges pouvait ne pas suffire pour établir légalement mes droits? Je sais, je suis sûr que je suis Etienne Maubac; mais, quand même ma qualité serait reconnue, avez-vous songé à la situation cruelle qui me sera faite par le procès? Je ne* rentrerai dans ma famille que pour la déshonorer; je serai dans la nécessité d'appeler la haine et le mépris sur mes parents morts, de dépouiller et de vouer à la honte ces frères et cette sœur qui sont innocents du crime dont j'ai souffert... Moi-même je devrai me résigner à porter un nom flétri; et, ou j'ai une fausse idée du o onde, ou il ne manquera pas de gens pour m'accuser d'avoir causé tout ce scandale, prodigué toutes ces insultes, soulevé toute cette fange, dans Tunique but de revendiquer une fortune... à laquelle je ne tiens pas.

Jamais Étienne,jusque-là si timide et si concentré, ne s'était exprimé avec tant de chaleur; jamais il n'avait formulé d'opinion aussi précise et aussi ferme. Cartier demeurait stupéfait. Il répondit enfin :

— Je n'avais pas envisagé la question sous cette face, je l'avoue, mon cher Étienrïe. Je n'avais songé qu'à réclamer la punition de ceux qui vous ont martyrisé pendant tant d'années, à obtenir justice pour vous... Ces scrupules de votre part ont un principe généreux qui vous honore; mais ils viennent trop tard, je le crains. En présence des passions et des intérêts qui sont en jeu, que voulez-vous que je fasse?

— Eh! sais-je moi-même, mon bien-aimé protecteur, dans quelle mesure mes vœux et mes espérances sont réalisables? Je dois soumettre toutes mes volontés aux volontés supérieures de mes amis. Cependant si absurdes que puissent être mes pensées, permettez-moi de vous

les dire... N'y aurait-il aucun moyen d'éviter l'immense scandale que va causer ce procès ? Je ne tiens à me venger de personne, et il me semblerait odieux de troubler le repos des morts par des réclamations amères. D'ailleurs je n'ai aucune ambition personnelle; je désire seulement vivre paisible et obscur auprès de vous, avec cette chère Clarisse qui consent à devenir ma femme. La somme de cinquante mille francs, qui provenait de mon père et que vous m'avez obligé d'accepter, suffira sans doute à mes modestes b^ soins; et puis je travaillerai; vous me trouverez un emploi dans votre maison où vous occupez tant de monde; ce bon Dominique m'apprendra le commerce, comme il m'a appris à parler et à penser... Alors, qu'aurai-je besoin du nom et de l'or de ces Maubac? Si l'on cesse de revendiquer pour moi des avantages contestés, cette affaire, qui a fait tant de bruit, s'assoupira peu à peu, et l'on m'oubliera bien vite.

Etienne semblait profondément convaincu ; et, en effet, la visite de la soirée précédente n'avait fait que le décider à exprimer des sentiments qui, depuis longtemps déjà, s'étaient éveillés dans son esprit. Le négociant reprit avec réflexion :

— Il y a beaucoup de sagesse dans vos paroles, Etienne; . et vraiment si une transaction à l'amiable était possible avec les Maubac... Mais, au point où en sont les choses, le procès, je le crains, ne pourra plus être évité... La justice est saisie ; elle ne voudra pas, surtout en ce qui concerne Bringas...

— C'est pourtant au sujet de Bringas, dit Etienne avec vivacité, que je voudrais faire cesser les recherches et les persécutions. Si, comme on le suppose, il peut seul donner le mot de l'énigme que présente ma destinée, est-il prudent de l'exaspérer par des menaces et des actes

de rigueur? Si l'on parvient à l'arrêter, n'est-il pas à craindre que, par esprit de vengeance, il refuse de faire des aveux?

— Encore une fois, il y a du vrai dans tout ceci, Etienne, et vous commencez à apprécier assez sainement les choses de la vie. Ma qualité de parent m'impose certains ménagements envers lesMaubac, et, s'il faut le dire, il m'est venu à moi-même des scrupules sur la revendication trop rigoureuse de vos droits. Des circonstnnces, inconnues de vous, troublent mon esprit, bien que la légalité soit en votre faveur... Allons ! je vais voir s'il ne serait pas possible de vous donner satisfaction. Les Maubac ont tout à perdre dans un procès retentissant. D'ailleurs ils craignent d'avoir à vous restituer la plus grosse part de leur fortune, et nous réussirons peut-être en leur faisant de larges concessions sur ce point... Je vais donc me mettre à l'œuvre aujourd'hui même.

Etienne manifesta une grande joie.

— Merci, cousin Cartier, s'écria-t-il ; ah! si vous réussissez, je serai au comble de mes vœux. Je n'aurai plus d'ennemis; je ne craindrai plus la colère des uns, la vengeance des autres. Je vivrai tranquille avec... tous ceux que j'aime.

— Ne vous réjouissez pas trop tôt, mon pauvre Etienne, car je m'attends à rencontrer bien des obstacles... Par bonheur, j'espère trouver, dans le camp opposé, un allié qui consentira peut-être à favoriser nos vues; j'ai fait depuis peu certaines découvertes. ..Enfin, quoi qu'il arrive, je ne négligerai rien pour donner à vos affaires une tournure nouvelle.

En ce moment, on aperçut Clarisse qui rôdait le plus innocemment du monde à l'autre extrémité du jardin, en compagnie de la petite Anna.

— Tenez, dit Cartier avec malice, le hasard amène justement ma belle-sœur de ce côté... Tâchez de vous réconcilier avec elle; cène sera pas difficile, sans doute.

Et il se dirigea vers la maison, tandis quÉtienne s'approchait timidement de Clarisse, qui, de son côté, paraissait fort occupée d'expliquer à sa nièce les diverses métamorphoses d'un papillon.

A peine arrivé à la ville, Cartier se hâta de se rendre chez M. de Lalande, le juge d'instruction; il lui expliqua les vœux et les scrupules d'Etienne.

— Les sentiments de vafre pupille sont des plus louables, répliqua le magistrat; comme homme je les approuve et je les admire; mais, chargé d'un devoir public, je ne saurais me rendre à votre désir et au sien. Libre à vous et à lui de renoncer à une action civile contre les héritiers Maubac. Quant à moi, l'intérêt de la vindicte publique ne me permet pas d'interrompre les poursuites. Un crime odieux a été commis; la justice doit en recheicher les auteurs.

— Ainsi, monsieur, vous ne sauriez révoquer le mandat d'arrestation lancé contre Bringas?

— En aucune manière; il est de la plus haute importance que cet homme réponde du cas de séquestration dont il semble avoir été l'agent ou le complice; mon devoir ma défend toute concession sur ce point.

Cartier était consterné, car il prévovait quel chagrin causerait à Etienne- et acharnement contre Bringas. Il insista auprès du juge d'instruction, qui reprit enfin d'un air de cou descendance :

— Je ne saurais prendre sur moi d'accomplir votre vœu; mais une influence supérieure peut faire ce qui est impossible à un simple magistrat. Si vous tenez à assoupir cette affaire, la famille Maubac, pour une foule

de considérations, doit y tenir encore davantage. Pourquoi ne vous adresseriez-vous pas au duc de Morangis, qui est à Lyon en ce moment, et ne lui communiqueriez-vous pas vos projets de conciliation? Depuis qu'il est redevenu riche, il se trouve en faveur auprès de hauts personnages, et si vous vous entendiez avec lui, peut-être obtiendrait-il un ordre de surseo r.

— Le duc de Morangis! répliqua Cartier; je ne dois pas désespérer, en effet, de l'intéresser au sort de mon malheureux pupille, car il a des raisons particulières.,.

— Quelles raisons? demanda M. de Lalande, avec surprise, en voyant le négociant s'arrêter tout à coup.

— Oh! rien... seulement le duc ne s'est pas montré aussi passionné dans ce procès que ses beaux-frères ou sa femme, et j'aurai sans doute plus de chances de le toucher... Adieu donc, monsieur ; je vais voir M/de Morangis sur-le-champ, et peut-être... qui sait?

Puis Cartier se retira, laissant le juge tout surpris de Tétrangeté de ses allures.

Page 1