LE DUC
Cartier, malgré son assurance devant le magistrat, n'était pas sûr à la réflexion de trouver chez le duc de Morangis un accueil bien amical, et, chemin faisant, il se demandait s'il avait des motifs suffisants pour risquer une humiliation presque certaine. Toutefois, des considérations que le lecteur connaîtra bientôt l'encouragèrent à tenter cette visite, et, après s'être assuré qu'il avait sur lui certaines pièces impor antes, il se dirigea vers le quartier Louis-le-Grand, où demeurait le noble allié des Maubac.
Le duc, en effet, occupait, dans une rue étroite et caillouteuse comme Lyon en avait tant à cette époque, un de ces hôtels sombres , humides et sans air, tels qu'on
en construisait vers le commencement du siècle dernier. Celui-ci avait échappé par m racle au bombardement de Dubois-Cran ce, et, plus tard, à la rage des démolisseurs, alors que le paralytique Couthon se faisait porter dans les rues de la ville et, frappant d'un marteau les plus riches habitations, disait : « Maison rebelle, sois détruite ! »Ce vieux logis avait un aspect triste et solitaire; et pourtant M. de Morangis l'avait préféré au bel hôtel moderne que la duchesse habitait sut la place Bellecour... justement parce que ce bel hôtel était habité par sa femme.
Carter s'arrêta devant une porte dont les épais battants de chêne étaient ornés de têtes de clou carrées , et souleva le heurtoir, qui résonna avec un bruit lugubre. Un domestique, en culotte et poudré, vint ouvrir et parut disposé à éconduire le négociant, qu'il prenaitpeut-être pour un créancier. Cependant Cartier s'éfcant nommé et ayant annoncé qu'il désirait parler à M. le duc « d'une affaire de famille, » on finit par l'introduire dans la maison, dont la porte se referma derrière lui.
Le visiteur et son guide traversèrent un sonore vestibule, montèrent un large escalier de pierre à rampe de fer, et entrèrent enfin dans une antichambre qui précédait la chambre à coucher du maître du logis. Là, le valet invita Cartier à s'asseoir pendant qu'il irait Fannoncer, et, soulevant une portière, il disparut.
Un tel silence régnait dans cette maison que, malgré portes et tentures, Cartier entendit bientôt dais la pièce voisine un « que le diable l'emporte ! » des mieux accentués. Néanmoinsonne le fit pas languir longtemps. Au bout de quelque 3 minutes, le valet vint le chercher et l'introduisit ddns la chambre du duc.
Cette chambre, munie de doubles rideaux et d'épais
LA REVENDICATION ZlO
tapis, présentait le luxe solennel du temps passé. Les meubles massifs avaient un aspect monumental; le lit, sous son dais majestueux, ressemblait à un trône. M. de Morangis, avec son crâue chauve, qu'il n'avait pas encore songé à recouvrir d'un « gazon », avec ses joues creuses et sa taille voûtée, enveloppé dans une robe de chambre en velours grenat à cordelière d'or, semblait lui-même tout à fait à sa place dans cet appartement grandiose et suranné.
Le duc reçut Cartier d'un air hautain et dédaigneux. Il demeura debout et ne songea pas d'abord à offrir un siège au négociant.
— Parbleu ! monsieur, dit-il sèchement, je ne m'attendais guère à l'honneur de votre visite... Aux termes où vous en êtes avec la famille de Mme la duchesse, cette visite ne semble-t-elle pas un peu bien hardie?
Le rouge monta au visage de Cartier. N'oublions pas que ceci se passait en pleine Restauration et qu'à cette époque la haute noblesse ne croyait pas devoir employer beaucoup de ménagements envers la bourgeoisie. Mais le négociant, dans son ardent désir de satisfaire son pupille, s'était préparé à supporter avec patience toutes les rebuffades qui lui seraient adressées* Tl répliqua donc froidement qu'il venait avec des intentions conciliantes et qu'il priait M. le duc de vouloir bien l'écouter.
— Des intentions conciliantes! répéta M. de Morangis en ricanant ; sans doute, votre ami et vous, vous commencez à battre en retraite!... Mais, si vous avez quelque arrangement à proposer, pourquoi ne vous adressez-vous pas à Mme la duchesse, que tout ceci concerne plus particulièrement, ou bien aux messieurs de Maubac, qui arriveront à Lyon dans quelques jours afin d'assister au procès?
— Il est certaines considérations, monsieur le duc, que je peux seulement faire valoir auprès de vous.., de vous seul.
— De moi?.. .Voyons, je vous écoute, monsieur... Mais, comme j'allais m'habiller pour sortir, je vous prierai d'abréger le plus possible.
Il désigna un tabouret à Cartier, et lui-même s'installa dans un grand fauteuil doré, de l'air d'un souverain qui donne audience.
Cartier ne s'intimida pourtant pas de cet appareil et de ces manières arrogantes. Ayant pris place, il exposa en peu de mots comment son pupille, par un sentiment exquis de délicatesse, répugnait à être un motif de scandale pour la famille Maubac, et il proposa pour arrangement amiable les conditions suivantes : Le prétendu Guillaume serait reconnu par la famille pour être Etienne Maubac, fils de feu Maubac et de Jeanne Berfaux, sa première femme ; une somme de cent mille francs, somme de beaucoup inférieure à l'apport de sa mère, lui serait payée par les enfants du second lit. A ce prix, le jeune homme consentait à se désister de toutes ses prétentions, de tousses droits; et, dans ces conditions nouvelles, grâce au puissant crédit de M. le duc, il serait facile d'étouffer cette triste et scandaleuse affaire.
M. de Morangis avait écouté Cartier sans l'interrompre. Quand le négociant eut cessé de parler, il reprit de son ton hautain :
— ■ Parfait! monsieur; votre protégé et vous, vous êtes généreux comme des princes. ..je dirai même, ajouta-t-il avec amertume, plus généreux que certains princes... Mais, je vous le répète, pour quel motif ne vous adressez-vous pas à messieurs de Maubac et à la duchesse, qui ont un intérêt plus direct, plus personnel que moi?...
— Le croyez-vous vraiment, monsieur le duc? demanda Cartier en attachant sur lui un regard pénétrant ; j'ai certaines raisons de supposer au contraire qu'Etienne Maubac...
— Ne donnez pas ce nom à votre pupille, monsieur; je dénie à M. Guillaume le droit de le porter.
— Est-ce que monsieur le duc connaîtrait un autre nom auquel aurait droit ce jeune homme?
— Comment en connaîtrais-je? répliqua M. de Morangis, qui ne put cacher un ceriain embarras; mais tant que la justice n'aura p^s admis d'une manière définitive les prétentions de votre pupille, je ne dois pas souffrir qu'on le nomme ainsi devant moi.
— La justice ne peut manquer d'admettre les prétentions dont vous parlez, moo sieur le duc; mais pour vous faire bien comprendre la portée des concessions que je propose, il me faudrait conter une toute petite histoire, si vous aviez le loisir de m'entendre.
— Contez, monsieur; je gage que vous contez à merveille !
— Je n'ose le croire, et pourtant mon récit vous intéressera, je l'espère.
Cartier se recueillit, comme pour rassembler ses souvenirs, et reprit brusquement:
— Ne vous ai-je pas entendu dire à vous-même, monsieur le duc, que vous aviez habité autrefois le château de la Morière, appartenant alors à M. de Pardaillan ?
— C'est possible; j'ai en effet connu autrefois le marquis de Pardaillan... un bon chasseur et un joyeux convive.
— Et ne vous trouviez-vous pas à son château dans le courant de l'an IX, ou, d'après l'ancien style, en 1802?
— C'est possible encore; je vivais d'une manière très-nomade à cette époque.
— Je ne l'ignore pas, et, d'après vos propres aveux, vous voyiez alors assez souvent une riche veuve qui habitait le village de Blossac, voisin du château de la Morière. Vous ne pouvez avoir oublié que Mme Bertaux, la veuve dont il s'agit, avait auprès délie sa plus jeune fille, Mlle Jeanne^ une charmante enfant, que tout le monde aimait. Quant à sa fille aînée, elle était mariée à un négociant de Lyon, appelé Cartier, et je fus le seul fruit de ce mariage...
— Ah çà ! mais, mon cher monsieur, interrompit le duc avec dédain, vous me contez là vos affaires de famille... et ce n'est pas ce que vous m'avez promis.
— ■ Patience! nous allons en venir à des événements qui vous toucheront davantage... La veuve Bertaux et sa fille Jeanne menaient donc à Blossac une existence heureuse et tranquille^ quand arriva dans le pays un de ces émigrés qui étaient rentrés en France à la suite de l'amnistie accordée par le premier consul. Cet émigré se trouvait alors dans la situation la plus précaire; il vivait un peu à l'aventure, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. C'était, si l'on en croit les rapports parvenus jusqu'à moi, un jeune homme beau et bien fait, élégant, malgré sa pauvreté, et ayant surtout le langage, les manières de l'ancienne noblesse. Il fut reçu avec bienveillance chez Mmo Bertaux, et son ton insinuant^ son extérieur aimable ne tardèrent pas à produire une impression profonde ?ur une petite campagnarde simple et naïve, telle qu'était alors Jeanne Bertaux. L'émigré en profita pour séduire l'innocente jeune fille, qui bientôt se trouva dans l'impossibilité de cacher sa faute.
« Quand la mère apprit la vérité, son premier mouve-
ment fut d'offrir au séducteur de réparer ses torts en épousant Jeanne. Le parti ne paraissait nullement à dédaigner. Outre que Jeanne Bertaux était la plus belle personne du canton, elle avait cinquante mille écus de dot. Or, rémigré, comme je crois vous l'avoir dit, se trouvait dans une position voisine de l'indigence ; mais il était de grande famille, et le préjugé de caste, malgré la dureté des temps pour la noblesse, remporta sur toutes les autres considérations. Il refusa dédaigneusement la réparation demandée, et pour couper court aux reproches il quitta le pays, où Ton n'eut plus jamais de ses nouvelles.
« Vous savez sans doute ce qui s'ensuivit. Il fallait à tout prix sauver l'honneur de la famille. Un homme se présenta qui, connaissant la faute de Jeanne, proposa de donner son nom à l'enfant et à la mère... Cet homme était Maubac, votre beau-père, monsieur le duc. »
Cartier s'arrêta, comme pour juger de l'effet produit par son récit. M. de Moangis demeurait impassible et silencieux; mais ce regard, obstinément fixé sur lui, le gênait d'une manière évidente* Cartier reprit bientôt :
— Vous pouvez comprendre à présent, monsieur le duc, pourquoi mon pupille, s'il est en effet Etienne de Maubac, ce qui pour moi ne fait aucun doute, me semble devoir rabattre légitimement quelque chose de ses exigences envers la famille de son père putatif. Bien que la loi soit en sa faveur, je ne veux pas imposer aux héritiers du second lit un trop lourd sacrifice. Seulement tout le monde ignore aujourdhui le douloureux secret que je viens de vous révéler, et si les héritiers Maubac persistaient dans leur attitude hostile, je devrais poursuivre rigoureusement les droits d'Etienne.
Le duc demeura rêveur encore quelques instants, puis il se leva. „
— Voilà, monsieur, reprit-il de son ton impertinent, une assez sotte histoire... et je me demande dans quel but vous venez me narrer, à moi, ces ridicules sornette?.
Cartier se leva brusquement à son tour.
— Quoi! monsieur le duc, s'écria-t-il, vous ne devine pas qui était ce père indigne?
— Je ne sais pas deviner.
— Et votre conscience ne vous dit rien? Vous ne sentez rien en vous-même?...
— Tenez, monsieur, allons droit au but.., Vous voulez faire entendre que j'étais le séducteur de Jeanne Bertaux, n'est-ce pas? Mais pour avancer de pareils faits, vous devez avoir des preuves?
— J'en ai.
— Et vous pouvez me les montrer?
— A l'instant même, dit Cartier en cherchant son portefeuille.
Il en tira plusieurs lettres jaunies par le temps, et dont les caractères semblaient effacés çà et là avec des larmes.
— Voici, poursuivit-il, les lettres que vous écrivîtes à Jeanne , et que la pauvre enfant remit à sa mère lorsque tout fut découvert... Ah I vous ne vous pariez pas, à cette époque, de vos titres pompeux , de votre nom éclatant! Réduit à une situation plus que modeste, on vous connaissait seulement sous le nom de « M. Amédée, » et vous signiez vos lettres d'un simple A. L'une d'elles, cependant, porte encore un cachet à vos armes, par inadvertance sans doute, et d'ailleurs vous ne renierez pas votre écriture; je l'ai reconnue d'après des lettres authentiques de vous, et je suis arrivé ainsi à me mettre au courant de toutes ces circonstances.
Tandis que le négociant parlait, M, de Morangis parcourait les papiers qu'on lui avait remis. Mais, malgré les poignants souvenirs qu'ils devaient éveiller en lui, en vain eût-on cherché sur ses traits un signe d'émotion.
— Vous voyez donc, monsieur le duc, continua Cartier, pourquoi c'est votre bienveillance particulière que j'invoque en faveur de mon pupille. Ce malheureux jeune homme qui a expié si cruellement les torts dont il était innocent, qui a passé près de vingt-quatre ans dans un cachot, exposé aux plus dures privations, étranger à son espèce, dite?, n'a-t-il pas des droits à votre pitié, à votre protection? Il est Etienne Maubac... mais il est aussi votre fils!
Ces paroles étaient prononcées d'un ton qui eût dû mettre en mouvement toutes les fibres du cœur d'un père. Néanmoins, le duc conserva son impassibilité. Après avoir parcouru les lettres, il les plia et les glissa dans les poches de sa robe de chambre.
— Monsieur ! s'écria Cartier indigné, en cherchant à .les lui arracher.
Mais le duc l'arrêta par un geste imposant.
— Ces lettres ne vous appartiennent pas, dit-il; et puisque vous me les attribuez, pourquoi resteraient-elles en votre possession?
— Vous avouez donc qu'elles sont de votre main, et que vous avez le droit... Au fait, elles ne peuvent servir en justice; c'est seulement à votre égard qu'elles ont de l'importance, puisqu'elles établissent le lien secret qui vous unit à Etienne. Gardez-les, maintenant que le résu'tat est produit... Mais je vous en conjure, ne refusez pas votre secrète assistance à Etienne!
Peut-être le duc n'était-il pas aussi indifférent qu'il voulait le paraître. Il fit deux ou trois tours dans la
chambre en silence. Enfin il revint s'asseoir, et le sourire reparut sur ses lèvres décolorées.
— Monsieur, dit-il, vous me parlez d'une époque fort ancienne, et mes souvenirs ne sauraient être bien clairs. Il se peut, en effet, que j'aie eu quelques amourettes dans le pays pendant mon séjour au château de la Morière; mais comment me rappeler aujourd'hui ces pochés de jeunesse? Où en serait-on si Ton attachait tant d importance à de semblables fredaines? Nous autres, gens de qualité, nous n'avons pas les mêmes idées que les bourgeois sur ces matières... Enfin, en supposant pour un moment que toute cette bergerade de mes amours avec une jolie fille soit une réalité, il faudrait encore prouver que votre pupille est bifn Etienne Maubac, mort civilement depuis tant d'années, puis qu'Etienne Maubac est mon fils.
— L'un est la conséquence de l'autre, et mon pupille, je vous le répète, ne peut manquer d'être reconnu légalement pour Etienne Maubac... Tenez! monsieur le duc, ajouta Cartier avec chaleur, il ne saurait vous rester aucun doute sérieux sur la vérité de mes affirmations... Ecoutez la voix de la nature et les inspirations de votre cœur plutôt que les conseils de votre orgueil.
— Bon! vous voulez me prendre par la sensiblerie à présent; vous perdez votre temps, je vous en préviens... Mais voyons, si réellement je me laissais attendrir, que me demanderiez vous?
— Votre intervention bienveiFan'e pour arranger promptement cette affaire. Vous n'auriez qu'à faire agréer, à Mme la duchesse et aux messieurs Maubac, la transaction que je propo e au nom de mon pupille, puis à employer votre crédit pour interrompre dans le plus bref délai l'action de la justice.
LA REVEXDIDATION 283
Le duc eut l'air de réfléchir,
— Hum! peut-être la justice ne se montrera-t-elle pas de facile composition !
— Monsieur le duc est si puissant!
— Les choses ne sont plus ce qu'elles étaient avant votre révolution maudite. Jadis il eût suffi d'un ordre du roi pour faire lâcher prise à messieurs les robins; aujourd'hui on a moins d'égards pour les grandes familles... D'ailleurs, vous le savez, je n'exerce pas beaucoup d'influence sur mes beaux-frères, et même, ajouta-t-il en souriant, sur Mme la duchesse... N'importe! j'essayerai de donner à l'affaire le tour que vous souhaitez. César et Urbain arriveront bientôt, et je m/efforcerai de leur faire comprendre...
— Oh! vous réussirez, monsieur le duc, car vous aurez pour stimulant le sentiment le plus énergique de tous, le sentiment paternel !
— Ne vous méprenez pas sur les motifs de ma condescendance, répliqua M. de Morangis d'un ton qu'il cherchait à rendre très- ferme; je ne saurais reconnaître pour vraie cette aventure de Jeanne Bertaux , aventure à laquelle ma prérence dans le pays, au temps où elle se serait passée, peut seule donner une apparen e de fondement. Je cède à des considérations d'une autre espèce notamment au désir de cacher au public certains détails assez peu honorables pour la famille Maubac... J'espère donc, monsieur, que vous voudrez bien garder un secret absolu sur vos singulières supposa ons et que vous ne parlerez à personne de cette douteuse paternité ; ma protection occulte pour votre pupille est à ce prix.
Cart:er sourit avec tristesse.
— Je n'ai aucune espèce d'intérêt, monsieur le duc, à trahir ce secret douloureux. Aujourd'hui il est seulement
connu de deux personnes, vous et moi. Je vous donne ma parole que nul ne l'apprendra jamais de ma bouche. Ces promesses semblèrent tranquilliser M. de Morangis. Comme Cartier se disposait à se retirer, le valet de chambre frappa doucement et entra, portant sur un plateau une lettre pressée.
— Vous permettez? dit le duc en s'emparant de la lettre, dont il se hâta de rompre le cachet.
Il reprit, après avoir lu :
— Voilà, monsieur, une nouvelle qui doit vous toucher autant que moi... Mon avoué m'écrit que l'introuvable Bringas vient enfin d'être arrêté dans une maison du faubourg de Vaise, où il se tenait caché, et qu'il est maintenant en prison, à la disposition de la justice.
— Bringas arrêté! s'écria Cartier; hier cette nouvelle m'eût comblé de joie, aujourd'hui elle me désole, car cet événement peut entraîner de graves complications.
— Vous persistez donc à croire que l'ancien confident de feu M. de Maubac connaît votre pupille?
— J'en suis certain, et si Bringas veut parler...
— Dans tous les cas, monsieur Cartier, nous nous entendons...Il ne sera pas nécessaire de révéler notre accord secret, mais je vous aiderai de tout mon pouvoir afin de terminer cette affaire à l'amiable.
— J'y compte, monsieur le duc, et pourtant les difficultés semblent s'accroître d'heure en heure.
Ils se séparèrent, et le négociant se rendit dans ses bureaux du quartier Saint-Irénée, où ses affaires réclamaient sa présence.
Ce fut seulement le soir, assez tard, qu'il put retourner au Buisson-Blanc. On y savait déjà l'arrestation de Bringas, et Etienne ne se montrait pas alarmé outre mesure de cet événement. A la vérité, Etienne avait
LA REVENDICATION 28c
passé une partie de la journée avec Clarisse, qui semblait avoir donné à ses idées une teinte rose. Cartier lui apprit le résultat final de sa démarche auprès de M. de Morangis; mais il ne lui cacha pas les obstacles qu'il avait rencontrés du côté du juge d'instruction, obstacles que l'arrestation de Bringas venait d'augmenter encore.
— Bah ! ce duc de Morangis est un si grand seigneur! répondit Etienne ; il n'aura qu'un mot à dire pour faire rendre la liberté à Bringas... Qui sait même si Bringas est réellement mon ancien gardien ?
— En pouvez- vous douter, mon enfant?
— Nous n'avons encore que des suppositions à cet égard.
— Mais si votre gardien et Bringas ne se trouvaient pas être une même personne, songez-vous, Etienne, que tout serait remis en question et que notre parenté deviendrait fort incertaine?
— Eh bien, Clarisse ne m'a-t-elle pas dit qu'elle m'aimerait encore, quand même je ne serais pas Etienne Maubac?
Cartier haussa les épaules et se promit d'engager sa belle-sœur à être plus réservée envers le naïf et impressionnable jeune homme» Mais, avant qu'on se retirât, un nouvel incident se produisit. Deux lettres, portant un timbre officiel, arrivèrent, l'une à l'adresse defCartier, l'autre à l'adresse d'Etienne. Elles invitaient le négociant et son pupille à se rendre le surlendemain dans le cabinet de M. deLalande, le juge d'instruction.
— Allons! dit Cartier, il s'agit sans doute de nous mettre en présence de Bringas... Nous ne pouvons refuser d'obéir; mais comment tout cela finira-t-il?