‹ Le séquestréChapitre 19 sur 22 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

h A CONFRONTATION

Au jour et à l'heure indiqués, Cartier et Etienne se rendirent au palais de justice. Etienne avait voulu venir à pied, le spectacle de l'agitation dans les rues de la ville ayant un grand attrait pour lui. Plusieurs voitures de maître stationnaient devant la porte du palais, et parmi ces voitures deux étaiaient sur leurs panneaux les armes de Morangis.

Cartier fronça le sourcil.

— Hum ! dit-il à demi-voix, les Parisiens sont arrivés sans doute et nous allons avoir 'affaire à toute la famille Maubac... Prenez garde à vous, mon pauvre Étonne, car, selon toute apparence , on va vous éplucher de la bonne façon.

Et il jeta un regard sur son pupille, comme pour s'assarer s'il serait en état de supporter un examen minutieux et sans doute malveillant.

Etienne était alors d'une beauté qu'on pourrait appeler idéale. Son visage blanc et pur, encadré d'une barbe soyeuse, ses yeux bleus pleins de douceur, son expression candide et mélancolique formaient un ensemble qui allait à l'âme. Il était vêtu avec une extrême élégance, car il avait un goût enfantin pour les étoffes fines, aux couleurs harmonieuses, et il portait avec autant d'aisance que de grâce cet habillement recherché.

Il n'avait pourtant aucune conscience de ses avantages quand il répondit à son tuteur :

— Eh bien, qu'ils m'épluchent! Il est fort ennuyeux de revenir continuellement sur un sujet pénible!... Mais ce ne sont pas les Maubac que je crains.

— Eh! qui donc craignez-vous, mon cher Etienne? Le jeune homme n'eut pas le temps de répondre. Ils

venaient d'entrer au palais de justice, et quand ils eurent présenté leurs lettres de convocation, un garçon de bureau s'empressa de les introduire dans le cabinet de M. de Lalande.

Le négociant ne s'était pas trompé : César et Urbain Maubac, arrivés de la veîlle, se trouvaient là, ainsi que le duc et la duchesse de Morangis. Ils étaient assis dans des fauteuils, autour d'une table couverte d'un tapis vert; le juge occupait le haut bout de cette table, pour présider la conférence qui allait avoir lieu.

Les deux Maubac, quoique usés prématurément par les agitations de la vie parisienne, différaient peu de ce qu'ils étaient autrefois. César avaif toujours cette mise débraillée, cette expression narquoise et brutale, qui lui étaient ordinaires; son frère, vêtu de noir et l'air digne,

selon son habitude, étalait à sa* boutonnière le ruban d'un de ces ordres étrangers qui s'obtiennent à prix d'argent. Quanta la duchesse de Morangis, couverte de dentelles et de bijoux, fière de sa resplendissante beauté, elle s'était placée le plus loin possible de son mari, qui, de son côté, affectait de ne pas .tourner les yeux vers elle.

Tous répondirent par un imperceptible signe de tête à la salutation de Cartier; mais aucun ne fit mine de s'approcher de lui; le duc lui-même ne sembla pas se rappeler en ce moment leur récent accord. L'attention des Maubac se poitait sur Etienne, qui s'était incliné timidement, mais sans gaucherie, et ils l'observaient avec une curiosité qui pouvait leur faire oublier les devoirs de la politesse.

En revanche, le magistrat s'était levé avec empressement. Après avoir touché la main de Cartier et d'Etienne, il leur indiqua deux fauteuils réservés pour eux, autour delà table; puis, ayant repris sa place, il dit en forme de discours d'ouverture :

— Cette réunion n'a n'en d'officiel, messieurs. Tout à l'heure je confronterai le pupille de M. Cartier avec le prévenu Bringas, qui, je peux l'annoucer dès à présent, nie ce dont on l'accuse. Mais auparavant j'ai voulu, dans un but de conciliation, mettre en présence de la famille Maubac le jeune homme qui revendique les droits de membre de cette famille. Cette entrevue peut éciaircir bien des doutes; dans tous les cas, elle établira la parfaite bonne foi des deux parties... Madame la duchesse, messieurs, voici M. Guillaume que l'on suppose être Etienne Maubac, issu du premier mariage de feu voire père...

— Ce qu'il s'agit de démontrer, acheva César d'un ton moqueur; quant à moi, je n'ai jamais vu ce... monsieur

là, et s'il est mon frère, c'est un frère qui me tombe des nues.

— Il m'est parfaitement inconnu à moi aussi, ajouta Urbain; mais j'ai assez prouvé mon intégrité et mon désintéressement pour qu'on ne puisse douter de mon désir sincère de savoir la vérité.

— Monsieur Guillaume, dit Pascaline, ne ressemble à personne de notre famille.

— On a parlé seulement de sa ressemblance avec sa mère, dit à son tour le duc après avoir examiné longuement Guillaume, et cette ressemblance est frappante... suivant M. Cartier, qui a connu la première dame de Maubac.

Pascaline lança un regard irrité à son mari pour le , punir de. son intervention.

— Les ressemblances ne prouvent pas grand'chose en justice, reprit le magistrat, aussi M. Cartier nous a-t-il apporté des preuves bien autrement décisives 5 et quani vous aurez jeté un coup d'œil sur le volumineux dossier de cette affaire...

MM. Maubac, aussi bien que M. le duc et Mme la duchesse de Morangis, dit Cartier, n'ignorent pas comment j'ai été mis sur la voie des découvertes. Lors de l'ouverture du testament de leur père, j'ai pris soin de les avertir des faits mystérieux que je venais de constater et que des faits nouveaux ont confirmés depuis.

— Nous aurions dû, en effet, répliqua Urbain, avoir toute confiance dans les lumières supérieures de M. Cartier, dans son affection incontestable pour nous.

— Un canut doit s'entendre à ourdir des trames ! ajouta César en ricanant.

— Ne pouvait-il, dit Pascaline, se montrer plus reconnaissant envers notre père, qui lui a fait un legs consi-

dérable à notre détriment? Mais la gratitude n'est pas la vertu « du peuple. »

Cartier s'était levé impétueusement pour répondre. Le magistrat se hâta d'intervenir :

— Li conférence ne saurait continuer sur ce ton, ditil avec autorité; j'invite toutes les personnes qui me font l'honneur de m 'écouter à mettre plus de modération dans leursparoles... Mais je vais interroger M. Guillaume, et je ne doute pas que ses affirmations, empreintes d'honnêteté et de franchise, ne produisent une vive impression sur la famille Maubac.

— Oui, dit César à demi-voix, nous allons savoir si monsieur Gyillaume a bien appris sa leçon.

— 11 a vraiment, reprit Urbain de même, l'air naïf et... simple d un écolier.

— C'est le physique de l'emploi, fit sèchement la duchesse.

Le pauvre Etienne écoutait avec un étonnement douloureux ces observations insultantes et semblait avoir peine à retenir ses larmes. Le juge, ayant par un regard sévère imposé silence aux Maubac, raconta en peu de mots les événements qui avaient donné lieu à l'enquête, énuméra les pièces produite5, et enfin invita Etienne à faire le récit de sa longue captivité.

Le jeune homme reprit peu à peu son assurance, et répéta avec l'accent d'une incontestable sincérité tous les détails connus du. lecteur.

Pendant qu'il parlait, les deux Maubac et Pascaline avaient échangé des regards furtifs à certains passages; mais ils demeurèrent impassibles en écoutant le récit des souffrances d Etienne. Le duc de Morangis se détourna bien deux ou trois fois par un mouvement brusque; mais quand on revoyait ensuite sa maigre et insi-

gnifiante figure, on n'y trouvait pas la moindre trace d'émotion.

Etienne ayant fini, il y eut un silence dans l'assemblée.

— Eh bien, messieurs, demanda le juge, êtes- vous convaincus?

— Tout cela est fort touchant, dit Urbain avec son accent doucereux ; une chose pourtant me frappe : c'est que toutes les preuves présentées à l'appui des assertions de M. Guillaume ont été fournies par M. Cartier. Ainsi c'est M. Cartier qui Ta recueilli sur la grande route, qui à été témoin de ses agitations tragiques à Saint-Abdon. C'est encore M. Cartier qui a trouvé, par hasard, dans le cabinet de mon père, le vieux livre où l'on avait découpé la lettre dont son pupille était porteur. C'est lui, enfin, qui a obtenu du notaire Laugerot, déjà mourant et dont les facultés étaient certainement affaiblies, cette déclaration à laquelle on attache tant d'importance... Je suis plein d'estime et de considération pour l'excellent M. Joseph Cartier, mais je voudrais que d'autres témoignages moins suspects de partialité vinssent au secours du sien.

— - Monsieur, s'écria Cartier indigné, l'honorable magistrat ici présent peut affirmer..

— Tenez, reprit César Maubac avec sa fougue habituelle, je commence à voir le fond de cette affaire. Ce garçon-là est un de ces enfants nés idiots que Ton est obligé de séquestrer dès le premier âge, pour les empêcher de faire du mal aux autres ou de s'en faire à euxmêmes, souvent aussi pour ne pas compromettre leur famille... Mais eût-il été réellement enfermé dans la maison de mon père, comme on le prétend, il resterait encore à établir qu'il est bien ce frère aîné mort et enterré avant ma naissance.

Cartier protesta avec chaleur. Le duc, dont l'attitude, jusqu'alors, avait été assez embarrassée, se décida enfin à exprimer un avis :

— Messieurs de Maubac , reprit-il gravement, toute réflexion faite, certaines circonstances de cette affaire me semblent de nature à produire la plus fâcheuse impression sur le public, en cas de procès. Le nom de Maubac aurait beaucoup à perdre dans cette épreuve, et l'honneur des Morangis lui-même...

— Je me doutais bien , interrompit Pascaline avec aigreur, que l'honneur des Morangis interviendrait dans la discussion, et que M. le duc serait d'une opinion contraire à la mienne et à celle de ma famille.... M. le duc devrait songer pourtant que je peux être un assez bon juge de ce qui convient à la fois aux Morangis et aux Maubac.

Le pauvre duc se renfonça dans son fauteuil et jeta un regard désespéré à Cartier, comme pour le prendre à témoin de l'inutilité de ses efforts. Pascaline poursuivit :

— Il me semble impossible, à moi, que, dans le cours de tant d'années, M. Guillaume n'ait pas eu l'occasion, ne fût-ce qu'une fois, de se trouver en communication avec les habitants d'une maison fréquentée et bruyante comme l'était la maison de mon père, d'entendre des voix, de manifester....

— Parbleu! ma sœur, interrompit César en goguenardant, voudrais-tu que M. Guillaume nous fît, séance tenante, des imitations de coq, de chien ou de chat, pour lesquelles on assure qu'il a un talent véritable?

La duchesse ne put retenir un geste d'impatience : t

— Je sais ce que je veux dire, reprit-elle : et si M. Guillaume avait réellement été enfermé à Saint-Abdon, il

eût sans doute conservé la mémoire de quelque circonstance particulière...

— Attendez, madame, s'écria Etienne d'un air de réflexion, je crois me rappeler... il s'agit d'un événement qui a vivement frappé mon esprit.

« Souvent, en effet, pendant le cours de ma captivité, des sons de voix humaines arrivaient jusqu'à moi; mais ils étaient toujours vagues, lointains, et quand je m'essayais à les reproduire, c'était d'une manière indistincte, complètement inintelligible, comme je l'ai su depuis.

« Une fois pourtant il se fit un grand tumulte tout près de moi : c'était un soir; mon gardien ne m'avait pas apporté ma nourriture pendant la journée, si bien que je m'étais déjà jeté sur mon lit quand il entra. Je l'avais accueilli avec ma joie ordinaire, et, comme il venait de me quitter, un bruit de voix, au mUieu desquelles je reconnus la sienne, s'éleva du dehors. Je n'avais aucune idée de ce qui pouvait se passer ; cependant, saisi de frayeur, je me mis à crier à mon tour. Le tumulte ne cessant pas, j'y pris part à ma manière et je répétai de mon mieux les paroles que j'entendais. Mais de toutes ces paroles, je réussis seulement à en reproduire quelques-unes avec exactitude, bien que je n'y attachasse aucun sens... »

— Et ces paroles, demanda la duchesse avec intérêt, vous en souvenez- vous?

— Oui, madame, car je me suis exercé depuis à les répéter, avec l'accent et l'expression dont elles étaient accompagnées. C'était une voix de femme qui les prononçait, et l'on cria : «Mes frères, mes frères, ne le tuez pas! »

La duchesse et les deux Maubac tressaillirent. Ces mots étaient précisément ceux qu'avait laissés échapper

Pascaline, lors de la lutte de ses frères contre Bringas, et aucun d'eux ne pouvait les avoir oubliés. De plus, Etienne avait imité avec une telle perfection le son de voix de la jeune femme qu'il n'y avait pas moyen de le méconnaître.

Si donc les enfants de Maubac avaient conservé jusque-là un doute sur l'identité du pupille de Cartier avec le prisonnier du Jardin du^rieur, ce doute devenait impossible. Ils demeurèrent interdits, atterrés, sans oser parler.

Leur émotion fut si visible que le juge la remarqua.

— On dirait, madame la duchesse, demanda-t-il, que ces paroles ont pour vous un sens particulier... Ne serait-ce pas vous qui les auriez prononcées autrefois?

— Moi, monsieur, répliqua Pascaline sèchement; y pensez-vous?

— C'est le rêve d'un pauvre insensé! dit Urbain en haussant les épaules.

— Un conte à dormir debout, gronda César, Cependant, on cherchait à quelle circonstance inconnue pouvaient se rapporter les souvenirs d'Etienne, quand César Maubac reprit brusquement :

— Nous écouterions jusqu'à demain les récits lamentables de M. Guillaume que ma conviction n'en serait pas ébranlée... Rien ne me prouve que M. Guillaume soit notre frère.

— Etienne Maubac esc mort et bien mort, ajouta Urbain.

— Je partage l'opinion de MM, Maubac, dit Pascaline.

— Quant à moi, reprit le duc avec plus de décision qu'il n'en avait montré jusque-là, je suis, je l'avoue, dans une grande perplexité, et il m'est venu des doutes

sérieux. Je n'oserais affirmer que M, Guillaume est Etienne Maubac, mais je n'oserais affirmer non plus qu'il ne l'est pas. J'opinerais donc pour un arrangement amiable qui donnât satisfaction à nos consciences.

Cette nouvelle tentative de conciliation ne fut pas mieux accueillie que la première. Urbain-, César et surtout Pascaline accablèrent M. de. Morangis de sarcasmes; et, comme la discussion menaçait de s'envenimer, le magistrat qui présidait la conférence se hâta d'intervenir.

— • Allons ! reprit-il , les explications fournies par M. Guillaume, aussi bien que les autres faits acquis à la cause, n'ont pas suffi Je le vois, pour convaincre la famille Maubac... Je vais donc tenter une épreuve d'un autre genre.

Il sonna et ordonna d'amener le détenu Bringas.

En entendant ce nom, tous les assistants devinrent attentifs et plus ou moins inquiets. Les Maubac se souvenaient des insultes qu'ils avaient prodiguées à Bringas en toute occasion; et ne se pouvait-il pas que cet homme reconnût Etienne, au risque d'être lui-même poursuivi, afin de se venger d'eux en leur causant de cruels embarras? Cartier, au contraire, appréciait assez le sombre fanatisme, l'opiniâtreté indomptable de Bringas, pour craindre que l'ancien confident de son oncle ne demeurât impénétrable. Quant à Etienne, à la seule pensée de voir celui qu'on supposait être son gardien^ il avait pâli, frissonné, et il donnait les marques de l'anxiété la plus douloureuse.

Bientôt la porte s'ouvrit, et Bringas parut accompagné d'un gendarme; mais, sur un signe du juge d'instruction, le gendarme sortit et demeura dans la pièce voisine, tandis que le prisonnier s'avançait seul vers la table.

On l'engagea à se tenir debout devant l'assemblée, et il obéit en silence.

Bringas avait réellement peu changé depuis l'époque où il était le factotum tout-puissant de Maubac. L'âge semblait n'avoir aucune prise sur ce corps robuste. Sa taille n'était pas voûtée ; son visage anguleux, qui ne présentait aucune ride nouvelle, conservait cette expression dure et opiniâtre d'autrefois.

Cependant il paraissait avoir fait quelques efforts pour se déguiser; ses cheveux, qu'il avait toujours portés très-courts et, comme on disait alors, à la Titus, tombaient maintenant en mèches lourdes et grisonnantes sur ses épaules. Il avait laissé pousser sa barbe, qui lui cachait une partie de la figure. De même, il avait remplacé la longue lévite et le chapeau à larges bords, son ancien costume traditionnel, par des vêtements plus modernes et plus dégagés. Dans ce nouvel équipement, il fallait une certaine attention pour le reconnaître, et c'était pour cela sans doute qu'il avait pu se soustraire si longtemps aux recherches de la police.

Rien dans sa contenance, du reste, ne trahissait les craintes qu'eût dû lui inspirer sa situation présente. Après avoir salué froidement, il attendit d'un air impassible qu'on jugeât à propos de l'interroger.

— Bringas, lui demanda le magistrat, connaissez-vous quelques-unes des personnes ici présentes?

— Monsieur le juge sait bien, répliqua Bringas, que voici les deux fils, la fille et le gendre de mon ancien maître; et quoiqu'ils ne m'aient jamais témoigné beaucoup de bienveillance, je n'en suis pas moins leur serviteur très-humble.

Et il salua avec roideur.

— Ne connaissez-vous pas d'autres personnes?

— Il y a encore M. Joseph Cartier, allié de la famille...

— Vous feignez de ne pas me comprendre... Regardez bien ce jeune homme (et M. de Lalande désignait Etienne); ne vous souvenez-vous pas de l'avoir vu déjà?

Bringas se tourna vers Etienne, eut l'air de l'examiner avec attention, puis répliqua :

— Jamais.

— Ainsi vous niez avoir été le gardien de ce jeune homme, séquestré autrefois dans une salle de l'ancien couvent de Saint- Abdon?

— J'ai déjà répondu là-dessus quand on m'a arrêté ; je ne sais ce qde l'on veut dire, et je ne comprends rien à ces imputations.

— Mais alors, Bringas, si vous êtes innocent du crime dont on vous accuse, pourquoi avez-vous disparu le jour même de l'ouverture du testament, et dès que M. Cartier a eu découvert un certain livre dans le cabinet de feu Maubac?

— On ne m'aime guère, monsieur, répliqua Bringas avec rudesse; voilà les enfants de mon maître qui m'ont en horreur, j'ignore pourquoi, à moins que ce ne soit parce que j'ai toujours exécuté les volontés de leur père. Là-bas, au village de Saint-Abdon, je n'osais me montrer; quand je sortais, on me poursuivait en m'injuriant, et on eût fini par me lapider. Il m'a donc bien fallu quitter le pays, venir me cacher à Lyon, où nul ne me connaît et où l'on peut vivre tranquille.

— Vous avez beau dire, votre conduite donne lieu à de graves soupçons... Ainsi, vous persistez à soutenir que vous n'avezjjamais vu M. Guillaume, ici présent, et que vous êtes étranger à tout ce qui le touche?

— J'y persiste.

Pendant cet interrogatoire, Bringas avait conservé

une fermeté et une présence d'esprit remarquables. Son attitude était calme, sa voix assurée.

Le tour d'Etienne était venu.

— Eh bien ! et vous, monsieur Guillaume, demanda le juge, connaissez-vous Bringas?

Il se fit un profond silence ; tous les yeux se fixèrent sur Etienne, dont la réponse devait être décisive.

Le pauvre jeune homme tremblait et une sueur froide découlait de son front. 11 voulut regarder Bringas, mais aussitôt il baissa la tête en frissonnant ; il ouvrit la bouche pour parler, aucun son ne s'en échappa.

Les assistants remarquèrent son trouble, déjà passablement significatif. M. de Lalande lui dit avec bonté :

— Si cet homme est en effet votre ancien gardien, n'ayez aucune appréhension, monsieur Guillaume ; il appartient à la justice et ne peut /plus rien contre personne... Regardez le avec attention... Le reconnaissezvous?

Comme Etienne continuait de se taire, Bringas darda sur lui son œil pénétrant et fascinateur comme celui de la vipère, et dit avec un accent étrange :

— Oui, parlez... Osez dire que vous m'avez vu déjà... Je vous en délie !

Etienne remua le bras et fit un effort pour prononcer une parole, mais il semblait qu'une main de fer lui serrât la gorge. Enfin, se soulevant à demi, il laissa échapper avec une inexprimable souffrance un seul mot :

— Non.

On comprend l'émotion que cette réponse inattendue causa parmi les assistants.

Tous avaient quitté leur place et parlaient à la fois.

On entourait Etienne, qui, haletant, les yeux à demi clos, semblait hors de lui.

— Monsieur le juge, messieurs, s'éeria Cartier avec chaleur, ces agitations violentes et sans cesse renouvelées lui ont troublé l'esprit... D'ailleurs Bringas exerce sur lui une sorte de charme qui annihile sa volonté,.. Laissez-moi l'interroger à mon tour.

Le silence se rétablit, et Cartier, se penchant vers son pupille, lui dit avec douceur :

— Etienne, mon cher enfant, revenez à vous et songez à l'importance de la question qui vous est adressée... Oubliez-vous donc les détails que vous m'avez donnés tant de fois? Faudra-t-il que, vous et moi, nous passions pour des imposteurs ?

— Je proteste, monsieur, interrompit César avec véhémence, contre cette manière d'interroger... Ne semblez-vous pas dicter vous-même à ce jeune homme, dont l'esprit est faible, la réponse qu'il doit faire?

— L'intrigue se poursuit jusque sous nos yeux, ajouta Urbain; mais elle commence à être percée à jour, et M. le juge ne s'y laissera pas tromper.

— Ce garçon a nettement répondu, dit Pascaline; que veut-on de plus? »

Cartier essayait toujours de se faire entendre.

— Messieurs, reprit-il, si j'ai, parlé ainsi à mon malheureux pupille, c'est qu'il cède, j'en ai la certitude, à de chimériques et puériles préoccupations... Je l'adjure donc, par tout ce qu'il a de plus cher, de dire franchement la vérité. . Etienne, connaissez-vous cet homme?

Etienne eut un mouvement de résolution et se redressa. Mais, comme il allait répondre, son œil rencontra encore l'œil acéré de Bringas, Il se débattit comme l'oiseau qui

se sent irrésistiblement attiré dans la gueule du serpent, et balbutia avec un long soupir qui ressemblait à un râle :

— Non.

Puis il laissa retomber son front sur la table avec bruit. Il avait perdu connaissance et eût roulé à terre si Ton ne se fût empressé de le soutenir.

Cartier lui prodigua les soins les plus affectueux. En revanche, les Maubac célébraient sur tous les tons leur victoire.

— Il n'y a plus de procès possible, s'écriait César; l'imposture est confondue... Bringas et Guillaume ne se connaissent pas.

' — Oui, le fait est clair, dit la duchesse; et il n'existe maintenant aucun motif pour retenir Bringas en prison. Je demande donc qu'il soit mis en liberté sur-le champ.

— Et moi aussi, dit Urbain ; quoique nous ne l'aimions guère, comme il Ta dit lui-même, nous ne devons pas souffrir qu'on le retienne sans droit.

— Je pourrais être d'un avis différent, messieurs, répliqua le juge avec fermeté. Il y a dans les réponses de M. Guillaume et même dans celles de Bringas quelque chose qui ne me semble pas naturel* et une seconde épreuve sera nécessaire.

Cartier se décida à quitter un moment le pauvre Etienne toujours évanoui.

— Monsieur le juge, dit-il, vous voyez dans quel état se trouve mon pupille ; la continuation de cet interrogatoire est donc impossible pour aujourd'hui. Mais on ne saurait tirer une conclusion définitive de la confrontation qui vient d'avoir lieu. Guillaume, comme on l'appelle, reviendra sur cette inexplicable dénégation. Il y reviendra, je l'affirme... J'en réponds!

— Oui, répliqua César en ricanant, quand l'inspiration lui sera venue d'en haut.

— On recommencera quand on voudra, dit JBringas avec son imperturbable assurance ; encore une fois, je défie ce jeune homme de me dire en face qu'il me connaît.

Etienne reprenait ses sens peu à peu; mais on jugeait à sa pâleur, à son accablement, à son air égaré, qu'il était, en effet, incapable pour le moment de répondre à toute espèce de question. Aussi Cartier envoya-t-il chercher une voiture de place, et Etienne, qui ne pouvait se soutenir sur ses jambes, fut emporté dans les bras de deux robustes garçons de bureau.

Comme le négociant allait quitter la salle, il vit les Maubac causer chaleureusement avec le magistrat, qui semblait résister à leurs instances. Il s'approcha de M. de Morangis qu'on laissait à l'écart :

— Monsieur le duc, lui dit-il à voix basse, il est bien votre fils... Ne l'abandonnez pas.

Mais le duc, découragé par l'inutilité de ses tentatives de 'conciliation, semblait être retombé dans son égoïsme habituel et ne se montrait pas disposé à recommencer la lutte. Du reste, Cartier n'avait pas le temps d'insister, et il se hâta de rejoindre son pupille.

Il le ramena au Buisson-Blanc, et, après lui avoir accordé quelques heures de repos, il eut avec lui une longue conversation. Cet entretien terminé, Cartier envoya par exprès à M. de Lalande une lettre pour lui annoncer qu'Etienne sollicitait une nouvelle confrontation avec Bringas. L'exprès ne tarda pas à rapporter la réponse. Le juge annonçait à son tour que, « par ordre supérieur, » Bringas venait d'être mis en liberté, à la charge pour lui de se présenter à l'audience publique^ qui devait avoir lieu quelques jours plus tard.

— Les Maubac ont peur, pensa Cartier, et ils ne se soucientpas sans doute d'affronter une seconde épreuve... N'importe! malgré la déplorable faiblesse d'Etienne, rien n'est perdu encore... Nous aurons notre revanche î

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