L ILE BARBE
A la suite des scènes que nous venons de raconter, on dut prodiguer à Etienne les soins les plus empressés. Son organisation délicate avait reçu de rudes atteintes; son intelligence, qui après tant d'années de sommeil avait été surchargée tout à coup d'études et de travaux, fléchissait sous le poids de ces violentes émotions. On s'efforça donc, pendant quelques jours, de lui créer une existence douce et tranquille pour permettre à ses facultés de reprendre leur équilibre. On évitait les sujets de conversation capables de l'agiter, et suriout on tâchait de lui procurer des distractions agréables. •
Aussi, un dimanche (c'était trois jours seulement avant que le procès vînt à l'audience), Dominique, qui était
grand pêcheur à la ligne, avait-il emmené Etienne pêcher avec lui à l'île Barbe, non loin du Buisson-Blanc. Ils étaient partis de très-bon matin, et Cartier devait aller les chercher dans une jolie barque qui- lui appartenait, à l'heure du déjeuner de la famille.
En effet, à l'heure convenue, le négociant, qui maniait les avirons avec toute la dextérité d'un canotier d'Asnières ou de Bougival, dirigeait son bateau vers la partie de l'île où il était sûr de retrouver les deux pêcheurs. Clarisse et son père avaient voulu l'accompagner dans cette petite promenade sur l'eau, et la barque glissait doucement sur la rivière, où se reflétait un ciel tout d'azur.
L'île Barbe, bien qu'elle fût déjà à cette époque un but de divertissement pour la population lyonnaise, n'était pourtant pas fréquentée comme aujourd'hui. Aucun pont ne la reliait aux deux rives de la Saône. Elle apparaissait comme une touffe de verdure et de feuillage, d'où émergeaient les tours et les sombres masures d'une ancienne abbaye de bénédictins. De même, la rivière n'était pas encore sillonnée de ces bateaux à vapeur qui agitent incessamment ses eaux, au cours si lent et si majestueux. C'était à peine si quelques nacelles légères, comme celle de Cartier, se montraient çà et là sur cette surface miroitante. Un calme délicieux régnait dans la campagne; on entendait seulement, par intervalles, les sons lointains d'une cloche, les cris d'une hirondelle ou le chant d'un batelier.
Cependant Clarisse, assise à côté de son père et abritée contre les rayons du soleil par une ombrelle élégante, ne semblait pas goûter le charme de la nature, et elle disait à Cartier avec un accent de tristesse :
— Vous voulez me rassurer, Joseph, mais la mort de
Pluton, notre chien de garde, que nous avons trouvé empoisonné ce matin, ne peut manquer de désoler Etienne. Il attachait je ne sais quelle importance à ce que Pluton fût lâché tous les soirs dans le jardin, et il tirera sans doute les plus tristes pronostics...
— Bon Dieu î ma chère, quels pronostics y a-t-il à tirer d'un fait aussi simple ? La, pauvre bête était gourmande, et il aura suffi d'un os avalé gloutonnement... Qui donc, dans l'état actuel des choses, aurait intérêt à empoisonner notre chien?
— Je l'ignore, Joseph, et pourtant je ne suis pas tranquille.
— Véritablement, reprit Morin avec humeur) depuis que ce jeune homme est tombé des nues chez nous, ce sont chaque jour de nouvelles alertes. Il est votre parent, mon cher Cartier, vous le croyez du moins, et vous avez raison de lui prêter votre appui; mais j'ai hâte, quant à moi, que ces agitations finissent d'une manière ou d'une autre. Vous ne paraissez presque plus à la fabrique et le poids des affaires pèse sur moi seul. Emilie, déjà si souffrante, n'est occupée que d'Etienne, et cette folle de Clarisse s'alarme pour les motifs les plus ridicules dès qu'il s'agit de son favori...
— Eh! mon père, n'avez-vous pas approuvé vous-même les projets...
— Parbleu! il a bien fallu que j'approuve... J'aurais été mis en pièces par toi et par les autres, si je n'avais pas approuvé.
Cartier sourit ; il savait combien Morin , malgré son ton bourru, était indulgent et bon.
— Allons ! patience, cher beau-père, répliqua-t-il; nos tribulations, à l'égard d'Etienne, seront finies dans trois jours... Voilà déjà le duc de Morangis qui le reconnaît,
de la façon la plus formelle, pour l'aîné des Maubac, dans une lettre que je viens d'envoyer à notre avocat..- Peut-être le duc a-t-il obéi seulement au désir de contrarier sa femme et ses beaux-frères, peut-être aussi cède-t-il à certaines considérations secrètes... Quoiqu'il en soit, cette reconnaissance ne peut manquer de produire une impression favorable sur l'esprit des juges.
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Morin; mais il s'agit de savoir si, le jour où le nom et le rang d'Etienne seront bien établis, ce fameux duc restituera volontiers sa part des millions de Maubac... Il doit à Dieu et à diable, et ses fournisseurs ne peuvent en tirer un sou.
— Bon, bon, la question d'héritage sera vidée par une transaction que tous les Maubac accepteront avec empressement.
— Soit ; mais ne craignez-vous pas, Joseph, que votre Etienne, si on le met de nouveau en présence de Bringas, dont il a si grand'peur, ne fasse quelque nouvelle frasque?
— On atout lieu do penser que Bringas n'osera pas se présenter devant le tribunal. ïl n'est pas revenu à son ancien domicile du faubourg de Vaise, où il a bravé si longtemps les recherches de la justice. Sans doute il comprend le danger d'affronter une épreuve publique.,.
— Et s'il a l'audace de se présenter, dit Clarisse d'un petit ton de fierté, Etienne ne faiblira pas cette fois, j'en réponds !
— Peut-être, ma chère, vous avancez-vous un peu trop, répliqua Cartier, car ce pauvre garçon a la tête si faible... Mais il me semble, ajouta t-il d'un ton différent, que nous devrions déjà voir nos amis.
Pendant cette conversation, la barque avait longé un côté de l'île et tourné une pointe, couverte de vergues et
LA REVENDICATION d(J i
de saules, que dominaient de hauts peupliers. Bientôt on aperçut, derrière une touffe de roseaux, un pêcheur qui, assis par terre, adossé à un tronc d'arbre, restait dans une immobilité complète, tandis que sa longue gaule était disposée devant lui : c'était Dominique. Un peu plus loin, une seconde gaule, arrangée de même avec art, au milieu des sagittaires et des renoncules aquatiques, semblait devoir fonctionner toute seule, car son propriétaire était absent.
— Hum! dit Cartier en riant, voilà une partie de pêche qui manque de gaieté, et nos deux gaillards me paraissent également endormis... Tâchons de les surprendre, et nous leur ferons honte de leur paresse.
Il aborda pès de l'endroit où se trouvaient les lignes abandonnées; ayant attaché la barque à un arbre, il sauta à terre avec Clarisse et Morin5 et l'on se dirigea vers Dominique.
Le vieux dessinateur s'était assoupi en effet, mais quand on approcha, il s'éveilla en sursaut. Par l'instinct du pêcheur, il retira d'abord sa ligne, à laquelle il eut la satisfaction de trouver suspendu un beau gardon, aux écailles argentées, qui frétillait au soleil.
Malgré sa victoire, Cartier et Morin le raillaient de son sommeil, quand Clarisse demanda d'un ton d'inquiétude :
— Et Etienne, où donc est-il? Je ne le vois pas.
— Etienne, répliqua Dominique en se frottant les yeux; mais il doit être là, deirière roseraie.
On entendait, en effet, un murmure de voix derrière le feuillage, et presque aussitôt on vit un homme de haute taille s'éloigner à grands pas de l'autre côté.
— Etienne ! s'écria Clarisse effrayée, où êtes vous donc? Elle tourna le bouquet d'arbres et rencontra Etienne
qui accourait lui-même au-devant d'elle en disant:
— Qu'y a-t-il?... Me voici.
Mlle Morin se mit à rire de sa frayeur que rien ne justifiait. Toutefois, le jeune homme lui sembla très-ému.
— Excusez-moi, Etienne, reprit-elle; les idées les plus folles... Mais qui donc était là tout à l'heure avec vous ?
— Un promeneur... que je ne connais pas, répliqua Etienne avec un accent singulier et en détournant les yeux; on échange quelques mots en passant... Il n'y a rien là qui doive vous inquiéter.
Malgré cette assurance, Clarisse allait le presser de questions, quand Joseph et Morin approchèrent. On plaisanta de nouveau les pêcheurs sur leur indolence* sur le maigre résultat de leur adresse; puis on les somma de s'embarquer pour retourner au logis, où le déjeuner attendait.
Etienne fit précipitamment ses préparatifs de départ. Pendant qu'il pliait bagage, on eût pu remarquer quelque chose de fébrile dans se3 mouvements. A chaque instant il interrompait sa besogne pour regarder à droite et à gauche ; il tressaillait au moindre bruit. Ce f u seulement quand il fut assis dans la barque et quand on s'éloigna de la rive qu'il parut plus calme..
Clarisse lui ayant raconté que Pluton, le chien de garde, avait été trouvé mort dans le jardin et avait été, selon toute apparence, empoisonné, il dit en soupirant :
— Ah! je m'en doutais!
— Vous vous en doutiez, Etienne! Mais comment pouvez-vous savoir un fait dont on n'a eu connaissance ce matin qu'après votre départ?
— Un jour ou l'autre, Clarisse, ce pauvre animal devait périr par la main des maraudeurs qui viennent souvent la nuit dérober les fruits de ma cousine... Vous
ferez bien désormais de ne pas vous promener tard dans le jardin.
•Clarisse sentait que cette explication n'était pas la véritable, mais l'air étrange d'Etienne l'intimidait, et elle n'osa insister.
Bientôt la barque s'arrêta devant la demeure d'un batelier qui habituellement en avait la garde, et on gagna le Buisson-Blanc.
Pendant le repas, Etienne manifesta plusieurs fois une vive impatience de quitter la table et il mangeait à peine. La famille ne remarquait pas son agitation; mais Mlle Morin, sans rien dire à personne, en était vivement frappée, et pressentait, au sujet de son ami, un mystère ou même un danger.
Le repas terminé, Etienne s'empressa de sortir, et Clarisse, supposant qu'il allait au jardin, s'y rendit de son côté. En effet, elle vit de loin le jeune homme arrêté devant la muraille qui longeait Y Enclos de la tombe] il semblait observer attentivement de légères dégradations dans la maçonnerie. Après une courte station à cette place, il se dirigea vers un vieux poirier qui s'élevait au bord d'une allée, et s'arrêta de nouveau. Se croyant sûr de n'être pas observé, il plongea la main dans un trou de l'arbre et en retira une lettre qu'il se mit à lire avidement.
Tous les soupçons de Clarisse se confirmaient. Aussi ne chercha-t-elle plus à se cacher, et elle marcha droit à Etienne.
En la voyant venir, il s'empressa de dissimuler la lettre qu'il était en train de lire, et essaya de prendre un air indifférent; mais la jeune fille ne fut pas dupe.
— Etienne, demanda-t-elle avec autorité, que se passet-il? Vous vous cachez de nous.», et c'est bien mal.
Etienne, tout interdit, balbutia quelques dénégations.
— Allons! vous ne pouvez pas, vous ne savez pas mentir... Que regardiez-vous tout à l'heure à ce mur sur lequel on voit des traces d'escalade? De qui vient cette lettre que vous avez trouvée là dans ce trou d'arbre?
— Chut! chut! Clarisse, interrompit Etienne avec terreur ; si l'on vous entendait... Il ne faut pas surtoutque le cousin Cartier puisse avoir soupçon...
— Et depuis quand, monsieur, vous défiez-vous de votre protecteur, de votre ami le plus sûr et le plus dévoué?
— Je ne me défie pas de lui, je voudrais, au contraire, ne pas l'exposer... Tenez! poursuivit Etienne, puisque déjà vous savez tant de choses, je vous dirai la vérité, Clarisse, mais à imis seule... Oh ! promeltez-moi de ne répéter à personne ce que je vais vous confier !
— Je vous le promets, à la condition cependant que je ne verrai pas de péril pour vous à garder le secret,.. Mais, venez par ici, nous causerons plus librement.
Et Mlle Morin l'entraîna vers une tonnelle de vigne où ils prirent place sur des sièges rustiques.
Mis en demeure de s'expliquer, Etienne montra de nouveau une grande anxiété et finit par fondre en larmes.
— Clarisse, chère Clarisse, s'écria-t-il, Dieu m'en est témoin, ce n'est pas pour moi que j'ai des craintes! Qu'importe ma misérable existence? Je suis seulement un objet de haine et de colère pour mes proches, une cause de chagrin et de trouble pour les personnes qui m'aiment... Mais votre affection, votre zèle à mon égard peuvent attirer sur vous, sur Cartier, sur toute ma famille d'adoption, les plus grands malheurs...
— De quels malheurs s'agit-il? Par pitié, Etienne, parlez plus nettement... Une mauvaise influence semble
s'exercer sur vous ; on a abusé de votre inexpérience pour vous pousser dans quelque dangereuse démarche... Je vous en conjure, dites -moi tout.
Alors Élienne- raconta comment, un soir, à la place même où ils se trouvaient, Bringas lui était apparu et avait menacé Cartier et sa famille de la plus terrible vengeance, si Ton continuait les poursuites contre les Maubac.
— Ces menaces, que je le crois très-capable d'accomplir, poursuivit Etienne, m'ont empêché de parler jusqu'ici de cette particularité; et d'ailleurs, Clarisse, j'ai beau faire, j'ai beau promettre aux autres et me promettre à moi-même de lui résister, aussitôt que je suis en sa présence et qu'il me signifie sa volonté, j'oublie mes plus fermes résolutions, je demeure sans voix, sans force et sans courage,.. Tout à l'heure encore j'ai subi cette inexplicable et irrésistible domination quand je l'ai rencontré à l'île Barbe.
— Ainsi, Etienne, c'était Bringas qui s'est enfui à notre approche et que nous avons pris pour un pêcheur...
— C'était lui. Du reste, nous ne sommes restés ensemble que quelques minutes et nous avons pu à peine échanger quelques paroles. Je venais de jeter ma ligne à l'eau et je cherchais de l'ombre sous un saule, quand je l'ai vu tout à coup devant moi, sans l'avoir entendu venir. Comme je demeurais interdit, il m'a dit brusquement : « Bonjour, monsieur Guillaume... J'ai été content de votre conduite la dernière fois que nous nous sommes vus... » Blâmez-moi, Clarisse, ajouta Etienne avec confusion; mais, quelque mal que l'on puisse penser de cet h mine, jamais plus douces paroles n'ont caressé mon oreille; ses éloges me sont allés droit au cœur!
Mlle Morin fit un mouvement d'impatience.
— C'est de la démence, Etienne! répliqua-t-elle ; je vous le répète pour la millième fois, Bringas est votre plus redoutable ennemi... Mais ne vous a-t-il rien dit de plus?
— Comme vous veniez de débarquer avec ces messieurs, il a pris l'alarme et m'a annoncé précipitamment que je trouverais, dans le vieux poirier du jardin, une lettre qu'il y avait cachée « malgré le chien de garde, » a-t-il ajouté avec un sourire amer ; puis il s'est retiré à grands pas.
— Voilà donc pourquoi vous étiez si bouleversé lorsque vous nous avez rejoints! En vérité, Etienne, vous devriez rougir de votre faiblesse à l'égard de ce méchant, qui vous a fait tant de mal et qui ose vous inspirer de la défiance contre vos meilleurs amis... Maintenant, montrez-moi sa lettre... Je veux la voir.
— - Clarisse, répliqua le jeune homme avec angoisse, cette communication pourrait attirer sur vous toutes les colères dont on me menace^ si Bringas venait à savoir... Je vous en conjure, n'exigez pas...
— Vos craintes sont chimériques ; montrez-moi cette lettre... J'ai le droit de connaître tout ce qui vous touche.
Et elle s'empara du papier, qu'Etienne, il est vrai, défendait faiblement.
Cette lettre, comme celle dont Etienne était porleur quand il avait été trouvé sur la grand' route, se composait de mots découpés dans un livre et collés à la suite Tun de l'autre. Elle contenait ceci :
« En récompense de la modération dont vous avez" fait preuve récemment, j'ai pris la résolution de vous dire toute la vérité sur votre famille et votre origine. Vous comprendrez alors combien vos prétentions et celles des personnes qui se sont emparées de vous sont ridi-
eules, et, sans cloute, vous renoncerez à cet absurde procès.
« Ce soir donc, au coup de minuit, trouvez-vous dans l'enclos qui est contigu au jardin de l'habitation et qu'on appelle l'Enclos-de-la-Tombe. Vous n'aurez qu'à franchir une muraille, chose facile. Mais venez seul et ne parlez, à qui que ce soit de votre intention. Si l'on cherchait à me tendre un piège, je demeurerais invisible et je saurais bien déjouer les perfidies... »
Le reste de la lettre ne contenait que les menaces ordinaires contre Etienne et contre ses amis, si Etienne ne se rendait pas à cette singulière invitation.
La lecture terminée, Clarisse demanda brusquement :
— Eh bien ! mon ami, que comptez-vous faire?
— Eh ! que puis-je faire autrement que d'obéir? Songez-vous à ce qui arriverait si je n'obéissais pas?
— Qu'arriverait-il?... Réfléchissez donc que Bringas, malgré sa haine et ses fanfaronnades, est complètement impuissant contre nous. Vous seul, Etienne, auriez tout à jedouter si vous écoutiez ses promesses mensongères, si vous aviez l'imprudence de vous mettre à sa discrétion... Promettez-moi de ne pas aller à ce rendez-vous.
— Voyons ! Clarisse, dois-je laisser échapper cette occasion de connaître enfin la vérité sur les mystères qui m'entourent? Et puis... il serait profondément irrité contre moi.
— Que vous importe la colère de ce misérable?... Mais, Etienne, puisque Bringas vous tient tant au cœur, il vous faudra choisir entre lui et moi... Si, malgré mes prières, vous vous rendez à son appel, je ne vous reverrai de ma vie, je vous l'affirme.
En entendant ces paroles, le pauvre Etienne éprouva un véritable accès de désespoir.
— Clarisse, Clarisse, ne me parlez pas ainsi 1 s'éeriat-il ; ce que vous demandez est au-dessus de ma volonté, au-dessus de mes forces... Je promettrais et peut-être serais-je encore incapable de tenir ma promesse... Ayez pitié de moi !
— Mon affection pour vous me commande elle-même de demeurer inexorable. Je veux vous soustraire, par n'importe quel moyen, aux dangers que je prévois. Si vous persistez à dédaigner mes conseils et mes instances, j'en conclurai que vous me préférez ce scélérat de Bringas, et, je vous le répète, tout sera fini entre nous...
— Oh! mon Dieu! mon Dieu!... Mais, Clarisse, renoncer à vous, ce serait mourir! Eh bien, accordez-moi, de grâce, quelques heures de réflexion... En ce moment j'ai la tête en feu, mes idées se troublent, des nuages passent devant mes yeux; je ne sais plus ce que je fais, ce que je veux, ce que je dis... Pitié!... pitié!
— Non, répliqua Clarisse avec fermeté, il faut que vous me donniez à l'instant même votre parole...
Mais un regard jeté sur Etienne lui fit aussitôt regretter sa dureté. Réellement le jeune homme, ému et bouleversé, était incapable de répondre et de réfléchir.
— Allons! reposez-vous, lui dit-elle avec douceur; ne parlez plus... calmez-vous... je vous en prie.
Il y eut un silence. Etienne, rassuré par le sourire affectueux de la charmante jeune fille, recouvrait peu à peu sa tranquillité d'esprit, quand une servante vint lèpre venir qu'un « homme de loi » l'attendait avec Cartier au salon. La servante partie, Éîiennene bougeait pas.
— Eh bien ! mon ami, reprit Clarisse, n'avez-vous pas entendu? On a besoin de vous au salon.
— Q'importe?Il s'agit sans doute encore de cet odieux procès!.. Je n'irai pas.
— Y pensez-vous, Etienne? Joseph serait fort mécontent... Et puis, sachez du moins ce qu'on vous veut... Allons! je vais vous conduire... Nous reviendrons à notre sujet de conversation après le départ de l'homme de loi.
Elle avait pris Etienne par la main et l'entraînait avec autorité vers la maison. Au moment d'entrer, Etienne lui dit d'un ton suppliant:
— Du moins, Clarisse, pas un mot à Cartier, n'est-ce pas? jusqu'à ce que...
— Oui, oui, je vous le promets... Courage! Etienne, mon cher Etienne; si je m'oppose à vos desseins, c'est que je défends mon bonheur en même temps que le vôtre !