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LE SOUPER

La famille Maubac se réunissait habituellement dans une pièce lambrissée en chêne, qui servait à la fois de salon et de salle à manger. Une large cheminée, aux gigantesques chenets de fer, en occupait tout un côté. Des armoires sculptées, des buffets chargés de vieilles faïences, des fauteuils de cuir devenus luisants par un long usage, composaient le mobilier. Au centre se dressait une lourde table à pieds tors, sur laquelle était mis le couvert.

Ce fut dans cette salle, déjà somptueusement éclairée de deux chandelles, que Pascaline s'empressa de se rendre, et elle y trouva non-seulement ses deux frères, mais encore le factotum Bringas et sa femme Marthe, contre

lesquelsils soutenaient en ce moment une vive discussion.

Les jeunes Maubac paraissaient à peu près du même âge, malgré une différence réelle d'une année ou deux. Ils portaient uniformément un négligé campagnard qui se composait d'une casquette plate, d'une blouse grise et d'un pantalon de toile écrue; mais, en dépit de cette similitude de costume, le contraste le plus frappant existait dans leur extérieur comme dans leur caractère. L'ainé, César, avait la haute taille du vieux Maubac. Ses traits accentués, sa barbe noiie, son regard hardi, sa voix brusque, témoignaient d'un tempérament impétueux; c'était la force qui a conscience d'elle-même et qui cherche les rivalités et les obstacles pour le plaisir de les vaincre. Tout débraillé, les cheveux ébouriffés, la casquette de travers, le visage rouge de fureur, il laissait en ce moment déborder les sentiments de sa fougueuse nature.

Urbain, le cadet, présentait, comme nous l'avons dit, un type bien différent. Quoique robuste aussi, il était un peu moins grand que son frère; mais autant César se montrait insoucieux de sa mise, bruyant et agressif, autant Urbain se montrait recherché dans son extérieur, modeste, doux jusqu'à l'hyprocrisie. Il avait des yeux bleus qu'il baissait humblement, et le sourire semblait à demeure sur ses lèvres minces. Sa voix prenait des inflexions molles, souvent caressantes, qui n'excluaient pas une volonté peut-être aussi tenace que celle ds son frère. Son maintien était grave, sa tenue étudiée; et, quoiqu'il se fût exposé pendant la journée précédente aux mêmes fatigues que César, pas un de ses cheveux n'était dérangé, pas un pli de ses vêtements n'était en désordre.

Peut-être les deux frères, avec des natures si con-

traires, ne vivaient-ils pas toujours en parfaite intelligence quand ils se trouvaient hors de la maison paternelle ; mais, à Saint-Abdon, ils s'entendaient à merveille contre l'ennemi commun, c'est-à-dire contre l'autorité tyrannique et mystérieuse du chef de ]a famille. Pascaline elle-même, bien qu'elle ne vît ses frères que quelques jours de l'année seulement, était entrée dans cette ligue, comme si tous les enfants de Maubac eussent compris qu'il n'y avait pas trop de leurs aptitudes particulières, de leurs forces variées, pour résister à une domination devenue insupportable.

L'effet de cet accord se manifesta ce jour-là contre les époux Bringas.

Le mari, alors âgé d'environ cinquante ans, était robuste et trapu. Il avait le front bas, l'œil farouche, une figure brutale et peu intelligente. Il se montrait taciturne et mystérieux comme son maître ; mais le maître^ plein dlnitiative et de décision, prenait seulement conseil de lui-même, tandis que le serviteur n'avait d'autre volonté que celle de Maubac.

Nul ne savait l'origine du dévouement absolu de Bringas pour le riche spéculateurs Aussi haut que remontait le souvenir des geus du pays, ils avaient toujours vu Bringas à la suite de Maubac. On disait bien que tous les deux avaient joué un rôle actif dans les troubles révolutionnaires de Lyon en 1793, et que là avait commencé cette intimité mystérieuse; mais le maître et l'homme de confiance ne faisaient jamais allusion au passé, et Fon en était réduit aux conjectures sur le lien puissant qui les unissait l'un à l'autre, malgré la différence des conditions.

Quoi qu'il en fût, Bringas partageait la haine que Maubac inspirait ; et quand, enveloppé dans sa longue

redingote brune, le chapeau enfoncé sur les yeux, il traversait le village voisin pour accomplir quelque mission impitoyable, tout le monde tremblait sur son passage, La même réprobation s'attachait à Marthe, sa femme, grosse paysanne acariâtre et hargneuse, qu'il dominait, comme il était lui-même dominé par son maître, et le couple odieux se vengeait de l'aversion commune en gourmandant tous ceux qui l'approchaient, les jeunes Maubac comme les autres.

Or, ce jour-là, Bringas et Marthe ayant osé faire aux jeunes gens quelques remontrances assez peu mesurées sur leur rentrée tardive et bruyante au logis, la bombe avait éclaté. Quand Pascaline arriva dans la salle à manger, César et Urbain étaient en pleine révolte contre l'autorité des deux époux.

— Apprenez, père Bringas, disait César avec une voix et un gesteàla Mirabeau, que nous ne sommes plus disposés à nous laisser traiter ainsi. Nous sortirons ou nous rentrerons à l'heure qu'il nous conviendra, et Marthe, comme vous-même, voudra bien nous faire grâce de ses observations. C'est bien entendu, bien compris, n'est-ce pas? N'abusez donc pas de ma patience, car elle n'est pas longue, je vous en avertis.

— Souvenez-vous, bon papa Bringas, ajouta Urbain de son ton patelin, que César et moi nous sommes majeurs, et que nous avons bien quelques droits à exercer ici... Je vous montrerai le Code civil, mon vieil ami, et aussi le Code pénal, dont, à ce qu'on prétend, vous n'avez pas une idée bien nette... Après cela, vous serez convaincu certainement que nous pouvons ne tenir aucun compte de vos criailleries...

— Et vous jeter par la fenêtre, acheva César, si vous nous échauffez trop les oreilles !

— Par la fenêtre ! ajouta Urbain en plaisantant ; y songes-tu, César? Bans cette joyeuse et hospitalière demeure, il n'y a pas une fenêtre qui ne soit grillée.

Le mari et la femme étaient verts de colère et se regardaient avec stupeur.

— Nous traiter ainsi! dit enfin Marthe, qui semblait confondue. Je n'aurais jamais cru pareille chose!

— Il l'a voulu, murmura Bringas en crispant ses gros sourcils broussailleux : c'est à lui maintenant de remédier au mal.

Puis, se tournant vers les jeunes gens qui ricanaient :

— Riez, leur dit-il de son ton bourru; vous ne savez pas de qui et de quoi vous vous moquez... Cependant, quand mon maître me donnera un ordre, je serai de force, sachez-le bien, à le faire respecter de tout le monde ici, même de vous!

Urbain et César allaient riposter; Pascaline, qui avait hâte de glisser son mot pour la cause commune, s'écria résolument :

— C'esc fort bien, Bringas; mais quand notre père donnera certains ordres à notre égard, vous trouverez bon qu'il nous les donne lui-même, et sans intermédiaire.

— Bravo! Bien touché! ma vaillante amazone, dit César gaiement.

— Notre chère Pascaline, ajouta Urbain, a autant de logique et d'énergie que de beauté.

— • Allons! reprit Bringas brusquement, fille et garçons, tout le monde est contre nous... Il suffit. Vienst'en, Marthe; je rendrai compte au maître et il avisera.

— C'est cela, allez rendre compte, dit César avec mépris, et que votre femme songe à nous faire souper, car nous mourons de faim.

— On soupera quand le maître le permettra, répliqua le majordome d'un ton rigide.

Il sortit lentement avec Marthe, et on les entendit chuchoter dans l'escalier.

Cet acte de vigueur accompli envers les domestiques de Saint-Abdon, les jeunes gens commencèrent à réfléchir aux suites possibles de leur équipée.

— Nous devons maintenant nous attendre à une rude semonce, dit Urbain.

— Bah! que nous fera-t-on? répliqua César; on ne nous battra pas, j'espère, car aussi bien l'un d'entre nous ne se laisserait pas battre... Le pis serait qu'on nous renvoyât en nous donnant de l'argent, ef, pour ma part, je ne m'en plaindrai pas trop, car je commeEce à m 'ennuyer fort dans ce nid de hiboux.

— De l'argent! répéta Urbain, c'est la grande affaire. Il ne manque pourtant pas ici, au dire de tout le monde ; mais le père aimerait mieux se laisser arracher le

cœur Pour en revenir à Bringas et à sa femme, si

l'on autorise leur insolence, c'est, à mon avis, qu'ils connaissent des secrets importants.

— Urbain a raison, dit Pascaline à son tour, et vraiment, mes frères, il se passe dans cette maison des choses bien capables de nous donner à penser.

En même temps, elle leur conta comment, sur les indications de Léonarde, elle avait fait une excursion à la Terrasse du Prieur, et elle leur exposa les singularités dont elle avait été frappée en cet endroit. Ses frères Técoutèrent attentivement.

— Tu es hardie, petite Pascaline, reprit enfin César en riant, et je ne croyais pas qu'on pût acquérir tant de courage chez les nonnes... Mais, en définitive, tu n'as rien vu, et tu n'as entendu que des cris d'animaux do-

mestiques, ce qui n'a rien de très-extraordinaire si près d'une basse-cour.

— Tu oublies, César, cette voix humaine dont Léonarde avait déjà fait mention et que j'ai entendue moimême au moment où le père m'entraînait.

— Léonarde ne m'inspire pas beaucoup de confiance, ma chère, car elle est aussi sotte que laide, et toi tu ne manques pas d'imagination. Ce qui m'intrigue le plus dans cette aventure, &'est de savoir ce que faisait là notre père avec un sac à plâtre et une truelle de maçon.

— Cette circonstance est assez curieuse, en effet, répliqua Urbain, et sa colère, son empressement à renvoyer la gentille curieuse, prouvent qu'il avait un grand intérêt à n'être pas observé en ce moment. Si nous pouvions nous glisser à notre tour jusqu'à cet inabordable Terrasse du Prieur !

— Je crois, mes frères, dit Pascaline, que la chose ne sera pas facile désormais, car, sans doute, le père s'est déjà mis à l'ouvrage pour renforcer les verrous et les serrures.

— Bah! o a trouvera une barre de fer pour enfoncer ces portes si bien closes !

— Ce serait un procédé bruyant et dangereux, reprit Urbain ; ne vaudrait-il pas mieux employer la ruse et trouver quelque moyen adroit... La prudence est indispensable, car peut-être la divulgation des secrets de notre père serait-elle dangereuse pour nous comme pour lui.

Tandis que les deux frères et Pascaline causaient ainsi à demi-voix, un pas grave et majestueux se fit entendre dans l'escalier. Aussitôt leur attitude perdit son caractère d'assurance et de provocation.

— Voici le père, murmura Urbain avec effroi.

Maubac^ précédé de Marthe qui tenait un flambeau à la main, fit son entrée dans la salle. Ses enfants^ se levèrent et, après lavoir salué respectueusement, demeurèrent debout en sa présence, suivant un cérémonial qu'il avait établi depuis leur enfance. Il attacha successivement son regard sévère sur chacun d'eux, et tous baissèrent la tête avec un malaise mêlé d'inquiétude. Il sembla jouir un moment de leur embarras, puis il dit lentement :

— J'apprends qu'aujourd'hui vous vous êtes mis en révolte contre mes volontés, et que vous avez osé injurier les gens de ma maison. Il n'y a pourtant qu'un maître chez moi, et, moi vivant, il n'y en aura jamais d'autre... Vos velléités d'insoumission me déterminent à abréger votre séjour ici; demain, vous connaîtrez ce que j'ai décidé de vous... Jusque-là, que nul ne soit assez hardi pour troubler mon repos.

Son accent avait un tel caractère de force et de menace, que personne n'osa souffler. Maubac reprit après une nouvelle pause :

— Asseyez-vous maintenant; je vous le permets. On obéit en silence, et les révoltés n'osèrent même pas

échanger un regard, qui eût pu être intercepté par leur terrible père.

Le souper était peu recherché, mais abondant. La table de Maubac se trouvait d'autant mieux fournie que le vin et la plupart des mets qui y figuraient, provenant de ses domaines, n'avaient exigé aucun déboursé. Les jeunes gens mangèrent avec ce solide appétit qui est l'attribut de leur âge. Pas une parole rie fut échangée entre eux pendant une partie du repas, et Marthe, qui allait et venait pour le service, semblait jouir de leur humiliation.

Du reste, toujours par suite de cette étiquette rigoureuse établie dans la maison, ni les frères ni la sœur ne pouvaient parler au chef de la famille qu'il ne les eût interrogés. A la vérité, Maubac, en temps ordinaire, manquait rarement de questionner ses fils sur leurs occupations, sur leurs rencontres au dehors, sur les bruits du pays. Mais, ce jour-là, ce fut seulement vers la fin du souper, après avoir manifesté son mécontentement par un silence prolongé, qu'il demanda avec un accent glacial :

—Qu'avez-vous fait aujourd'hui, messieurs?

César répondit avec une rondeur qui cachait peut-être une intention sournoise :

— Nous sommes allés sur la rivière, mon père ; nous avons ramé jusqu'à rite du Serpent, qui nous appartient et qu'on était en train de faucher. Là, j'ai encore eu l'occasion d'administrer une voïée de coups de pied et de coups de poing pour l'honneur de notre nom.

— Vraiment! dit Maubac, dont le visage se rembrunit; et à qui donc?

— A un des journaliers qui fauchaient ; il se nomme Bernard, et il prétend avoir possédé un petit héritage que vous avez fait vendre judiciairement. En nous voyant, il est venu à nous comme un furieux, et nous a accablés d'injures dont la plupart s'adressaient à vous. Il vous a traité d'avare, de chicaneur, de fripon ; que sais-je? J'ai voulu lui imposer silence ; mais, comme il continuait ses invectives, je suis tombé sur lui, et je lui en ai donné, je lui en ai donné!...

— Et les autres travailleurs, qu'ont-ils dit?

— Rien ; personne n'a osé broncher. Il ne faut pas compter sur Urbain en pareille affaire; mais je me sentais de force, moi seul, à bousculer toute cette canaille3

malgré ses fourches et ses faux. Du reste, le coquin. après avoir été rossé, est allé se cacher je ne sais où, et la leçon lui servira, j'imagine.

Maubac fit un signe d'approbation et reprit froidement :

— Je n'ignore pas que j'ai de nombreux ennemis dans le pays.

Toutes les haines, les colères, les vengeances que Maubac soulevait par son avidité impitoyable, il avait pris l'habitude de les attribuer à « ses ennemis. »

— Quant à moi, mon père, dit Urbain à son tour, je suis revenu par le Chemin-Vert, tandis, que César ramenait la barque chez le père Simonin, et j'ai rencontré une vieille femme qui se prétendait aussi victime de votre cupidité. C'est une veuve chargée de famille et réduite aujourd'hui à la plus profonde misère. Elle n'osait pas vous accuser ouvertement, mais c'étaient des plaintes, des .lamentations, des larmes insupportables.

— Il fallait la faire taire !

— Je rai fait taire, en effet, en lui glissant dix sous pour acheter du pain.

— Dix sous! répéta l'avare; tu as donc de l'argent de trop ?

— Non, mon père, bien loin de là!... Mais, sans doute, vous n'ignorez pas que certaines aumônes sont plus profitables à celui qui les donne qu'à celui qui les reçoit.

Un sourire et un clignement d'yeux accompagnèrent cette espèce d'axiome.

Maubac approuva l'hypocrisie d'Urbain , comme il avait approuvé la brutalité de César.

— Allons, reprit-il avec un sentiment de satisfaction assez marqué, chacun de vous a défendu, selon son

tempérament et à sa manière, la considération de la famille,.. Mais que diable est ceci?

Cette dernière exclamation était motivée par plusieurs coups de marteau frappés à la porte de l'ancien couvent.

— Qui ce peut-il être? poursuivit-il; les gens du pays savent pourtant que personne n'entre chez moi à pareille heure.

Mais sans doute celui qui se trouvait à la porte n'était pas du pays, car, ne recevant pas de réponse, il frappa de nouveau, d'abord avec réserve, puis avec constance et vigueur. Maubac finit par s'impatienter :

-— Voilà, reprit-il, une hardiesse qui passe toute croyance; eh bien, Marthe, va voir de quoi il s'agit.

Marthe sortit et ne tarda pas à rentrer.

— Maître, dit-elle, c'est votre parent M. Joseph Cartier, qui est arrivé ce soir de Lyon et qui prétend avoir quelque chose de très-pressé à vous dire.

— Cartier ! répéta Maubac; quelle affaire l'amène dans le pays? Allons! en faveur de notre parenté, je ferai fléchir la règle... Laisse-le monter, Marthe, et sachons ce qu'il veut.

Marthe sortit de nouveau; Pascalineet les jeunes gens songèrent à profiter de l'occasion pour se retirer.

— Restez, leur dit Maubac; il n'y a pas de secrets entre Joseph et moi... Quoique vous ne le connaissiez pas, vous avez dû entendre parler de lui; il était neveu de ma première femme, et j'ai été autrefois son tuteur. Aujourd'hui encore, je suis dépositaire de fonds qui lui appartiennent.

— Cartier! dit Urbain avec mépris; un ouvrier en soie^ si je ne me trompe !

— Un canut! ajouta César en ricanant.

LES ENFANTS DE MAUBAC dO

Pascaline ne dit rien, mais haussa dédaigneusement les épaules.

— Ne le prenez pas de si haut avec Cartier, poursuivit Mauhae. Le gaillard ne manque pas de hon sens., et il a attrapé, je ne sais trop comment, quelques hribes d'instruction

Peut-être est-il en passe de réussir..... Les temps où nous vivons sont si bizarres!

Comme il achevait ces mots, celui dont on parlait entra, gardé à vue par les époux Bringas, qui se retiré* rent après l'avoir introduit.

Joseph Cartier paraissait jeune encore, et il avait une figure douce, ouverte et intelligente. Ses manières simples n'étaient pourtant pas dépourvues de noblesse, et son costume, sans élégance, se faisait remarquer par une exquise propreté. Enfin, toute sa personne annonçait bien plus qu'un ouvrier ordinaire, et il eût excité de la sympathie partout ailleurs que chez des gens prévenus.

Quand il se trouva dans la salle, il jeta autour de lui un regard rapide, et une vive émotion se refléta sur son visage. Cependant il s'efforça de la contenir :

— Bonsoir, mon oncle, dit-il; je suis heureux de vous voir, vous... et, ajouta-t-il en adressant aux trois jeunes gens un salut amical, mes cousins et ma cousine, je crois.

Les enfants de Maubac répondirent par une inclination de tête presque imperceptible à ces avances.

Mais Cartier ne semblait pas s'apercevoir de cette froideur insultante. Il était tombé sur un siège que lui avait indiqué son oncle, et de grosses larmes roulaient sur ses joues.

— Ah çà! que diable as-tu donc? demanda Maubac avec rudesse.

Cartier essuya ses yeux :

— Excusez-moi, dit-il d'un air confus; je n'étais pas venu dans cette salle depuis bien des années, car, lorsque mes affaires ou mon devoir m'appelaient à Saint-Abdon, vous me receviez toujours en bas, dans votre bureau... Or, je me souviens que, dans la pièce où nous sommes, j'ai vu bien souvent ma tante, votre première femme, qui était si boune et qui m'aimait tant... Et puis mon petit cousin Etienne, ce joli enfant de trois ans avec lequel, enfant moi-même alors, j'avais tant de plaisir à jouer... En entrant ici, toutes les affections de ma première jeunesse se sont représentées à ma mémoire, et j'ai pensé à cette excellente femme, à cet aimable enfant, enlevés si prématurément de ce monde... Pauvre tante ! pauvre petit Etienne !

Tandis que Cartier parlait ainsi, la longue et anguleuse figure de Maubac était devenue sombre comme la nuit. Le spéculateur fixait sur son neveu un regard plein de défiance. Toutefois, comme il se taisait, César dit d'un ton railleur sans s'inquiéter d'être entendu :

— Notre cher cousin a le sentiment tenace... Des regrets qui remontent à plus de vingt ans î

— Il nous a débité une véritable tirade à la d'Arlincotirt! ajouta Urbain de même; l'industrie de la soie, à ce qu'il paraît, n'exclut pas la littérature.

Quant à Pascaline, elle ne songea pas à retenir un petit rire argentin du plus insultant caractère.

Cartier ne parut pas encore s'apercevoir de ce moqueries, et il s'efforçait de refouler les sentiments qui l'agitaient. Maubac lui dit enfin avec sa dureté ordinaire :

— Ah cà ! Joseph, c'est donc pour nous conter ces an-

tiennes histoires que tu tombes chez moi si tard, et que tu forces ma porte ?

— Encore une fois pardon, mon oncle, répliqua Cartier; ces souvenirs, en effet, sont assez intempestifs, et s'il avait dépendu de moi... Mais je ne veux pas abuser de vos moments, et d'ailleurs l'affaire qui m'amène n'admet aucun retard.

— Elle peut pourtant se remettre à demain, j'espère?

— Il faut que demain à midi je sois de retour à Lyon... J'arrive à l'instant, et, après avoir laissé mon cheval à l'auberge du village, je me suis empressé d'accourir ici, espérant que, malgré l'heure avancée, vous voudriez bien me recevoir.

— Voyons! Puisque tu es si pressé, parle... Il n'y a rien sans doute dans cette affaire que tu ne puisses dire devant mes enfants ?

— Rien, mon oncle; seulement, peut-être n'aura t-elle aucun intérêt pour eux.

— Nous n'écouterons pas, dit César.

• Et les jeunes gens se retirèrent dans une embrasure de fenêtre où ils se mirent à chuchoter. Cartier, dans sa simplicité loyale, prit pour un acte de discrétion ce qui était plutôt un nouvel acte d'insolence.

— Eh bien, mon oncle, dit-il, j'occupe, vous le savez, un poste de confiance chez M. Morin, un des premiers fabricants de soieries à Lyon. Après avoir été longtemps contre-maître à la fabrique, je suis aujourd'hui le premier commis de M. Morin, et l'on ne fait rien dans la maison sans me consulter.

— Fort bien. Alors tu dois avoir de gros appointements? Si tu sais être économe...

— Je ne me plains pas des appointements; mais ce qui me charme plus encore, ce sont les égards et l'affection

qu'on me témoigne; et, de mon côté, il n'est pas de dévouement dont je ne sois capable pour mon excellent patron. Or, vous ne pouvez ignorer, mon oncle, que l'industrie de la soie éprouve en ce moment une crise cruelle. Les négociants et les fabricants ont à redoubler d'efforts pour se maintenir, dans les circonstances fâcheuses où nous nous trouvons...

— Eh bien, que veux-tu que j'y fasse? demanda Maubac froidement.

— Vous, rien, mon oncle; mais moi, je ne manque pas de choses àfaire. Mon patron a demain uneforte échéance, et, pour être en mesure d'opérer ses payements, il s'est trouvé dans la nécessité de réunir toutes ses ressources, de recourir à tous ses amis. Cependant il a besoin encore d'environ vingt mille francs, et, à défaut de cette somme, il pourrait être déclaré en faillite... Il m'a confié ses mortels embarras, et alors le souvenir m'est venu, mon oncle, que vous étiez encore dépositaire d'une somme provenant de mon modeste héritage, somme qui dépasse vingt mille francs. Je me suis immédiatement procuré un cheval, et j'arrive en toute hâte pour retirer ce dépôt, qui sauvera sans doute la fortune et l'honneur de M. Morin.

Maubac prit un air hargneux qu'il avait toujours quand on lui réclamait de l'argent , à quelque titre que ce fût.

— Tu veux commettre une sottise, dit-il brusquement; la crise des soies me semble devoir se prolonger... De nouvelles échéances viendront. »» Ton patron tombera en faillite le mois prochain, au lieu d'y tomber ce mois-ci, et tu perdras tout.

— Avec votre permission, nous avons sujet de penser, au contraire, que la crise touche à sa fin... D'ailleurs,

ajouta Cartier résolument, à la garde de Dieu ! M.Morin est mon meilleur ami, et, s'il doit m'entraîner dans sa ruine, il me restera toujours mon intelligence et mes bras pour gagner ma vie... Je vous serais donc fort reconnaissant, mon oncle, de me remettre sans retard les vingt mille francs dont j'ai besoin,

-— Je n'ai pas d'argent, répliqua Maubac ; crois-tu que je conserve chez moi une telle somme?

Cartier risqua un sourire d'incrédulité.

— J'aurais cru, mon oncle, que vous ne seriez pas embarrassé pour trouver, du jour au lendemain, une somme dix ou vingt fois plus forte.

En ce moment, les enfants de Maubac devinrent attentifs.

— Tu es un mauvais plaisant, reprit le spéculateur d'un ton rogue. D'ailleurs, il a été stipulé que tu ne pourrais retirer tes fonds sans m'avoir averti six mois d'avance; dans six mois, donc, tu viendras réclamer ton dû.

' — Y pensez-vous? Encore une fois, cette somme, pour sauver M. Morin, doit lui être apportée demain à Lyon avant midi.... sinon, la faillite est inévitable.

— Je n'ai pas d'argent, répéta Maubac.

Il y eut un moment de silence. Cartier semblait désespéré du refus de son oncle. Les jeunes gens, dans leur coin, prenaient intérêt à cette lutte entre l'àpre avarice d'une part, et le naïf désintéressement de l'autre.

— Mon oncle, dit enfin Cartier en se levant, je regrette que vous ne puissiez me rendre ce service. Me voilà donc obligé de m'adresser à quelque homme d'affaires pour négocier ma créance, et comme je suis très-pressé par le temps, on va sans doute abuser indignement de ma position... N'importe! Je suis prêt à tout.

— Attends encore un peu, dit Maubac lentement; ainsi tu consentirais à quelques sacrifices pour te procurer sans retard ces vingt mille francs?

— Certainement, mon oncle, et de grand cœur. . Maubac eut l'air de réfléchir.

— Allons ! reprit-il» en affectant une certaine bonhomie, tu es un brave garçon, Joseph, et tu as conservé d'excellents sentiments à l'égard de... de la famille; aussi ferai-je pour toi ce que je ne ferais pour nul autre. Laugerot, mon notaire, m'a confié récemment une somme dont, à la rigueur, je peux disposer... Viens donc me voir demain, de grand matin, et nous nous arrangerons.

Cartier, tout joyeux, remercia chaleureusement.

— Hum ! murmura César à l'oreille de son frère, le pauvre canut peut s'attendre à être bien étrillé... On lui retiendra jusqu'au prix des sacs et de la ficelle qui les ferme.

— Il faut que le père ait un trésor quelque part, dit Urbain de même; mais, pour Dieu! où le cache-t-il?

— Voilà ce que je cherche depuis notre retour ici... On assure que notre père est de ces avares qui enfouissent l'or, et ainsi s'expliqueraient cette truelle et ce sac à plâtre qu'a vus Pascaline... Tiens, j'imagine que si, la nuit prochaine, nous avions la liberté de nos allures, nous pourrions découvrir quelque chose.

— Eh bien, si tu veux, quand on sera couché, nous nous mettrons en quête.

— Je le veux. Ce soir j'irai te trouver dans ta chambre; attends-moi.

Joseph Cartier, connaissant les habitudes invariables de la maison, où tout le monde devait être au lit à neuf

heures, se disposa à se retirer. Il dit à Maubac avec effusion :

— Je ne saurais vous exprimer, mon oncle, combien votre acte de complaisance m'est agréable. Ce n'est pas seulement M. Morin, mon patron et mon ami, que je désire tirer de peine ; il y a encore une douce et gracieuse personne qui tremble en songeant aux éventualités de demain et que le succès de ma démarche va combler de joie.

— Ah ! vraiment ! Une femme, sans doute ?

— Melle Emilie Morin, la fille aînée du patron, la plus charmante créature...

Des ricanements qui partaient de l'embrasure de la fenêtre interrompirent le pauvre garçon. Une vive rougeur colora ses joues.

— Je ne pensais pas, dit-il avec dépit, que ma respectueuse affection pour M. Morin et pour sa famille pût prêter à rire... surtout à des parents qui devraient comprendre tous les sentiments honnêtes !

César allait répondre avec son impétuosité ordinaire; Maubac se hâta d'intervenir.

— Paix! dit-il; et toi, Joseph, vas-tu faire attention aux sottises de ces enfants?... Mais il est tard... A demain donc; je serai à ta disposition dès le lever du jour, et Bringas recevra des ordres en conséquence.

Cartier, ainsi congédié, salua froidement les jeunes Maubac qui continuaient de ricaner. Comme le père, tout en causant, raccompagnait jusqu'à l'escalier, César dit bas à son frère et à sa sœur :

— Eh ! eh! le canut a l'air de vouloir relever la crête ; mais si l'on me laissait faire... Ah çà, Urbain, n'oublie pas ce qui a été convenu.

— Oui; viens méprendre dans une heure.

— Mes frères, dit Pascaline, permettez-moi de vous accompagner... Peut-être découvrirons-nous quelque chose au sujet de cette voix mystérieuse qu'on entend sur la Terrasse du Prieur.

— Petite curieuse!... Mais, soit; on frappera à ta porte.

En ce moment, Maubac rentra et tout le monde se tut.

— Vous avez été bien incivils avec ce pauvre Joseph Cartier, dit-il sévèrement, et vous devriez avoir plus d'égards pour les personnes qu'il me plaît de recevoir. Mais je compte mettre ordre à tout cela bientôt... En attendant, retirez-vous dans vos chambres; voici l'heure du repos.

Marthe alluma trois bougeoirs de cuivre dans chacun desquels ne se trouvait qu'un' microscopique bout de chandelle, afin que Ton ne fût pas tenté de veiller trop tard. Deux de ces bougeoirs furent remis à César et à Urbain. Marthe prit elle-même le troisième pour accompagner Pascaline, à qui elle servait de femme de chambre en l'absence de Léonarde.

Alors chacun des enfants vint à son tour souhaiter le bonsoir à Maubac et lui baiser la main de nouveau. Cependant il crut s'apercevoir que, ce soir-là, ils s'acquittaient de ce devoir, César avec une impatience mai déguisée, Urbain avec une aifectation hypocrite plus marquée qu'à l'ordinaire, Pascaline avec une sorte de docilité sournoise; et, quand ils furent sortis, il dit en branlant la tête :

— I]s méditent quelque chose... C'est bon, je les surveillerai.

Les chambres des frères et celle de la sœur n'étaient, comme nous l'avons dit, que d'anciennes cellules de

moines, placées à droite et à gauche d'un long corridor. Chacun se retira dans la sienne, et bientôt, les lumières ayant disparu aux fenêtres, on put croire que tous les jeunes Maubac se livraient au sommeil.

Il n'en était rien cependant, et ils attendaient avec impatience dans l'obscurité l'heure de se réunir, quand unp'aslent et majestueux se fit entendre dans le corridor

La personne qui marchait ainsi s'arrêta successivement devant chaque cellule et poussa un verrou extérieur; après quoi elle s'éloigna avec la même tranquillité.

Les soi-disant dormeurs s'élancèrent aussitôt vers leurs portes respectives ; ils les trouvèrent fermées. Comprenant que leur père pouvait seul être l'auteur de cet acte d'autorité, ils n'osèrent protester. César laissa bien échapper quelques jurements, mais ils furent étouffés derrière les solides clôtures de sa prison temporaire.

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