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L ASSEMBLEE DE FAMILLE

Il était assez tard, le lendemain matin, quand une main inconnue vint retirer les verrous à la porte des jeunes Maubac. Quelques instants après, les frères et la sœur se rencontraient dans le corridor, eux en pantoufles et les cheveux en désordre, elle en robe du matin et en cornette de nuit, ce qui ne la rendait ni moins belle ni moins piquante que sa toilette de ville.

— Morbleu ! disait César furieux, le père abuse décidément de son pouvoir, et je trouve, à mon tour, que cela ne saurait durer... Nous enfermer, à notre âge,

omme des écoliers indociles !

— Patience! mon cher César, répliqua Urbain; on nous annonce pour aujourd'hui une explication décisive,

et peut-être apprendrons-nous quelque chose qui modifiera nos plans. Dans le cas contraire, nous exécuterons, la nuit prochaine, notre projet de visiter du haut en bas ce vieux nid de hiboux.

— Mais, tonnerre! on nous enfermera la nuit prochaine comme la nuit dernière.

— C'est probable, mais j'ai une idée... Si Ton vient encore pousser les verrous, nous laisserons faire, et cinq minutes plus tard nous serons libres, j'en réponds,

— Comment t'y prendras-tu?

— Peu importe, mais le moyen est infaillible.

— Eh bien! quand nous serons hors de nos chambres, le problème ne sera pas résolu encore... Il s'agira d'ouvrir les portes et les grilles de fer que l'on rencontre à chaque pas dans cette espèce de prison monacale.

— Bah! nous verrons quand nous y serons.

— Mes frères, dit Pascaline, peut-être les difficultés à cet égard ne seront-elles pas aussi grandes que vous vous l'imaginez. Grilles et portes, j'ai des raisons de le penser, ne sont fermées que le jour et à notre intention; mais chaque nuit j'entends aller et venir librement.

— Cette petite a l'esprit observateur, dit César en riant. Ah çà! ma chère, es-tu toujours disposée à nous accompagner?

— Certainement.

— Laissons-la venir, reprit Urbain; de cette manière, si nous sommes surpris dans notre voyage d'exploration nocturne, nous nous trouverons tous coupables au même degré et nous n'en serons que plus forts.

Le frère et la sœur étaient en train de se concerter au sujet de leur entreprise, quand un bruit de pas les mit en alerte. Aussitôt chacun s'enfuit de son côté et regagna sa chambre.

A l'heure ordinaire du repas, la famille se réunit dans la* salle à manger. On parla peu, et Maubac se montra encore plus sombre que d'habitude. A la fin du déjeuner, il se leva.

— Mes enfants, dit-il, je vais vous attendre dans mon cabinet.

Comme il sortait, Bringas apparut à la porte et sembla lui demander ses ordres. Nous disons sembla, car Maubac et son homme de confiance ne se parlaient que par monosyllabes ; la plupart du temps, même, ils s'entendaient par un signe ou par un regard. Maubac s'arrêta :

— Le notaire Laugerot doit venir à midi, dit-il d'un ton bref; on l'introduira sans tarder.

Bringas s'inclina.

— J'oubliais... poursuivit Maubac; on descendra au village et on commandera la grande voiture à deux chevaux pour demain, dix heures.

En entendant cet ordre, les enfants de Maubac tressaillirent. Cette voiture était celle qui allait, tous les ans, les chercher à Lyon et qui les y ramenait à l'issue des vacances. Leur père était-il donc décidé à les renvoyer déjà? Nul d'entre eux pourtant n'osa faire de questions à ce sujet, et Maubac sortit, tandis que Bringas, avant de s'éloigner de son côté, leur lançait un regard où ils crurent voir une joie méchante.

— Allons! murmura' César, je crois que nous ne refroidirons pas longtemps ici... Mais, tonnerre! ne trouverai-^ e pas, avant mon départ, l'occasion de frotter les épaules à ce Bringas dont la figure m'est insupportable!

Le cabinet de Maubac était une pièce triste, obscure et sans ornements. Les meubles consistaient en une table chargée de papiers et de registres, en quelques fauteuils de cuir, et surtout en un énorme coffre de chêne,

garni de fer, qui servait de caisse à l'usurier. Urbain ne manquait pas, chaque fois qu'il venait dans le cabinet de son père, de heurter du pied, comme par inadvertance, ce meuble massif, afin de juger, par le son qu'il rendait, si le coffre se trouvait plein ou vide, à défaut d'autre moyen pour s'assurer du contenu.

Quand les enfants de Maubac entrèrent, le chef de la famille, assis derrière la table/des lunettes de corne sur le nez, compulsait quelques * paperasses. Dans cette demi-obscurité, son buste roide et élevé, son crâne chauve qui était poli comme de l'ivoire, tandis que ses cheveux étaient assez abondants sur les faces et sur la nuque pour se réunir en queue, ses traits durs, son regard acéré, formaient un ensemble bien capable d'imposer*

Sans se déranger, il désigna des sièges aux jeunes gens de l'autre côté de la table, et se mit à les examiner l'un après l'autre, par dessus ses lunettes, d'un air inquisiteur. Après un moment de silence, qu'il employa peut-être à se recueillir, il se renversa dans son fauteuil et dit avec une lenteur calculée :

— Un grand changement va s accomplir pour vous» Votre éducation est finie, et je n'ai rien négligé pour qu'elle fût complète. César et Urbain, sont des hommes ; Pascaline, quoique plus jeune,, est capable elle-même, grâce à la précocité féminine, de comprendre le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde. Il est donc temps de songer sérieusement à la voie que vous devez suivre. Quant à moi, je ne suis pas disposé à prolonger plus longtemps sur vous une autorité que, je ne l'ignore pas, vous supportez avec impatience... J'ai donc décidé que vous partirez demain.

Les frères et la sœur ne manifestèrent aucun regret

en apprenant d'une manière précise leur prochain départ de la maison paternelle ; ils restèrent impassibles et silencieux. Maubac devina sans doute leur pensée, car i] reprit bientôt d'une voix encore plus accentuée :

—- Je sais, mes enfants, que je n'ai pas beaucoup de droits à votre affection. Vous me connaissez à peine; je n'ai jamais songé qu'à vous inspirer du respect... de la crainte, si vous voulez. Cependant, quelle que soit votre opinion sur ma conduite envers vous, vous me devez encore de la reconnaissance ; dans la voie où vous allez vous engager, vous vous apercevrez bientôt peut-être que je vous ai rendu la marche plus facile, en écartant les pierres et les ronces devant vos pas.

« La première partie de ma vie a été absorbée par un désir unique, celui de m 'enrichir. Quels moyens ai-je employés pour arriver au succès? Peu importe. Toujours est-il que, plus tard, une pensée non moins puissante, non moins tyrannique, s'est emparée de moi : c'est celle de fonder une famille. Aussi me suis-je mis à étudier ce que l'on pourrait appeler la constitution de la famille dans la société actuelle, et voici ce qui me semble vrai :

« Les familles puissantes qui s'élèvent à chaque génération sont celles qui, possédant déjà de la fortune, s'efforcent sans cesse d'acquérir la considération et les honneurs. Quoi que l'on en dise, la considération et la richesse sont choses fort différentes; je le sais bien, moi, et vous avez eu de nombreuses preuves des inimitiés, des colères et des vengeances que j'ai soulevées par la sagesse de mes combinaisons, par la fermeté de mon caractère. Aussi, bien que je possède les plus belles propriétés du pays, bien que je tienne en ma dépendance secrète certaines personnes placées plus haut que moi; enfin, bien qu'on me suppose encore possesseur

d'immenses capitaux donc je pourrais faire un emploi fructueux pour une foule de gens, je ne rencontre partout que haine et mépris. Ceux qui veulent puiser dans ma bourse se font petits et rampants devant moi ; mais ceux qui, ayant quelque honorabilité et quelque crédit, croient toujours pouvoir se passer de mes services, se montrent fiers, dédaigneux, arrogants à mon égard. »

Maubac avait prononcé ces paroles avec une indicible expression de rancune. Il reprit après une pause :

— Cette considération que je ne peux obtenir pour moi-même, mes enfants, il vous faudra la conquérir. Je vous ai préparé les voies ; il ne dépendra que de vous d'arriver aux plus hautes positions. Elevés loin de moi, vous ne sauriez partager la réprobation que j'excite. Dans le monde, votre éducation ne vous laissera inférieurs à personne. Il ne s'agit donc plus que de connaître vos vœux et votre vocation.

«J'ai déjà une notion plus complète que vous ne semblez le croire de vos caractères particuliers, de vos défauts même, et je ne m'en effraye pas.,. Toi, mon fils César, tu es de ces esprits impétueux qui entrent tout armés dans la vie et violentent fréquemment la fortune. .Ce que Ton ne te concédera pas, tu sauras le prendre, et tu as chance de réussir par l'audace... Toi, au contraire, mon fils Urbain, ta nature souple, insinuante, pleine de patience et de ressources, pourra te faire arriver au succès par des voies opposées. La place que ton frère emportera de haute lutte, tu t'y introduiras par adresse et par ruse... Quant à Pascaline, elle est assez belle, assez bien douée pour aspirer à un grand mariage, et son caractère hautain ne s'accommoderait pas d'une position bourgeoise... J'y ai pensé et j'y pourvoirai. »

Maubac se révélait à ses enfants sous un jour nou-

veau. Ils l'avaient cru jusqu'alors uniquement absorbé par ses spéculations commerciales ou par ses mystérieuses préoccupations, indifférent pour leur sort, impatient de dégager sa responsabilité envers eux \ et voilà qu'il encourageait leurs aspirations les plus secrètes, qu'il s'associait à leurs projets d'avenir.

— Mon père, dit César avec rondeur, vous m'avez bien jugé. Je me sens appelé réellement à faire quelque bruit dans le monde, et le bruit est déjà du succès. Cette impétuosité que vous avez constatée dans mon caractère, et que je ne renie pas, il paraît qu'elle existe aussi dans mon style, et elle fixe suffisamment ma vocation. J'ai le projet de prendre part aux luttes ardentes de la polémique; je me mettrai au service d'un parti ou d'une idée; j'écrirai des brochures, des pamphlets, des journaux; j'attaquerai avec violence hommes et choses; je protégerai les uns, je ferai trembler les autres; il faudra compter avec moi. Si, en dehors de ces combats de là plume, quelqu'un ose s'en prendre à ma personne, vous savez que je suis de première force à l'escrime... Une semblable voie peut conduire à tout, par ce temps de publicité, et, dût-elle ne conduire à rien, je la choisirais encore, car elle est à mon gré.

Maubac fit un signe d'assentiment.

— Tu réussiras, dit-il, ou tu seras brisé dès le premier choc*. Va donc, et courage!... Eh bien! et toi, Urbain? continua-t-il en se tournant vers le cadet.

— Moi, mon père, dit Urbain, les yeux baissés, j'ai, d'abord à vous remercier de la bonne opinion que vous voulez bien exprimer sur mon compte. Je serai bientôt reçu avocat, et il y a toute autre chose à faire au barreau qu'à défendre la veuve et l'orphelin. Je m'attacherai aux hommes en crédit, je m'appuierai sur les

associations puissantes. J'affecterai la philanthropie ; je me poserai, dès l'abord, en homme austère, de mœurs pures. Si quelque talent de parole, comme en jugent des amis indulgents, vient au secours de mon ambition, je parviendrai peut-être aux charges publiques, et je saurai en escalader rapidement les degrés.

— Tu as encore plus de chances de succès que ton frère, interrompit Maubac; car si tes procédés sont plus lents, ils sont aussi plus sûrs... Allons! vous êtes, l'un et l'autre, tels que j 'espérais vous trouver, et j'approuve vos plans... Toutefois, ce n'est plus dans une province que vous devez les réaliser; c'est à Paris, le grand centre des agitations, d'où tout part et où tout arrive.

Urbain et César étaient au comble de la joie, car ils avaient vainement demandé à leur père jusque-là l'autorisation de se rendre à Paris, qui leur apparaissait comme un eldorado lointain. Après avoir joui un moment de leur satisfaction, Maubac reprit, en se tournant vers sa fille :

' — Toi, Pascaline,tu resteras à Lyon; mais tu ne rentreras pas au couvent, où tu n'aurais plus que faire. Dès demain, on te conduira chez la comtesse d'Orval, avec qui tout est convenu déjà. Elle te recevra dans sa maison comme pensionnaire, et tu y passeras pour sa pupille...

— Quoi! mon père, demanda Pascaline éblouie, la comtesse d'Orval, cette dame qui est venue plusieurs fois me voir au couvent, qui jouit d'une si grande fortune et qui fréquente la plus haute société de Lyon, elle consent...

— Elle consent, répliqua Maubac, à te traiter comme sa fille, à te présenter dans le monde, à mettre tout en œuvre pour te trouver un riche parti, et si elle y man-

quait... Tiens, petite, ajouta-t-il d'un ton de condescendance, je veux, une fois pour toutes, vous donner, à toi et à tes frères, une idée du pouvoir que j'exerce autour de moi. Cette comtesse d'Orval, qui porte un des plus beaux noms du pays, est ruinée depuis longtemps. Ses propriétés, son hôtel, sont grevés d'hypothèques à mon profit, et, si je voulais, je pourrais réduire Mme d'Orval à la situation la plus triste... Ne crains donc pas qu'elle manque d'égards envers toi; car elle sait combien ma vengeance serait prompte et facile... Tes frères trouveront de même des protecteurs que je tiens par des chaînes secrètes et impossibles à rompre.

A mesure que Maubac parlait, il semblait grandir aux yeux de ses enfants. Ils n'avaient jamais soupçonné l'influence merveilleuse de ce vieillard solitaire, et cette influence commençait à leur inspirer une confiance extrême. Maubac n'était pas insensible à leur admiration, et quelque chose comme un sourire apparaissait sur ses traits inflexibles. Il poursuivit en s'adressant toujours à Pascaline :

— Je mets le meilleur espoir dans les bons offices de la comtesse; mais je désire être assuré d'avance, petite, que par un caprice de jeune fille tu ne dérangeras pas nos combinaisons... Tu vas être très-entourée, très-adulée là-bas ; il faut me promettre de ne pas écouter quelque beau fils, sans nom et sans argent, qui, alléché par ta dot...

— Mon père!., interrompit Melle Maubac d'un air de fierté blessée.

— Cela s'est vu, et si tu allais prêter l'oreille aux discours d'un muscadin...

— Mon père, répliqua Pascaline en rougissant, cette ambition que vous avez à mon sujet, je l'ai aussi pour moi-même.

— A la bonne heure... J'avais bien prévu que tu ne te laisserais pas prendre aux bagatelles du sentiment... Eh bien, petite, fie-t en à ceux qui vont diriger ton sort, et tout ira bien.

Maubae paraissait aussi satisfait de ses enfants qu'ils étaient satisfaits de lui, quand César, toujours positif, dit avec sa hardiesse ordinaire :

— Nous réussirons, mon père, j'en ai la certitude; nous formerons, selon votre désir, une famille puissante et considérée... Mais vous n'avez pas oublié que, de votre propre aveu, la base de cette prospérité doit être la fortune; c'est par la fortune que nous arriverons aux honneurs. Veuillez donc nous dire quel revenu vous nous assignez, afin que nous tenions dans le monde un rang digne de notre ambition.

Les traits de Maubae changèrent brusquement d'expression. L'espèce de sourire qui en dilatait les muscles rigides disparut tout à coup.

— Un revenu! un revenu! répéta-t-il. Certainement vous avez le vôtre du chef de votre mère... Et tenez, ajouta-t-il en se tournant vers la porte qui venait de s'ouvrir, voici quelqu'un qui vous renseignera de la manière la plus positive sur ce point.

En effet, le notaire Laugerot entrait en ce moment.

Laugerot, notaire de la famille depuis de longues années, était un homme pâle et souffreteux. Une maladie organique dont il était atteint, et qui devait l'emporter tôt ou tard, le rendait incapable de toute énergie. Il avait un air timide et triste. Revêtu d'un vieil habit noir, un grand portefeuille sous le bras, il s'avança d'un pas languissant et s'inclina devant l'assistance.

— Prenez place, Laugerot, lui dit Maubae sans beaucoup de cérémonie, en lui désignant un siégea son côté;

on vous attend, et ces enfants désirent connaître nos comptes de tutelle, selon leur droit, car les deux aînés sont majeurs.

Le notaire s'inclina de nouveau, et, ouvrant son portefeuille, en tira de volumineux cahiers.

— Tenez, mes fils, reprit Maubac d'un ton sarcastique, Laugerot que voici est lui-même un exemple du chemin que Ton peut faire avec de l'intelligence et de la volonté. Il se trouvait simple clerc du tabellion Gaillardin il y a quelque vingt-cinq ans, lorsque, Gail-

' lardln étant mort, un ami lui fournit les moyens d'acheter l'étude. Maintenant il est notaire royal et il vient d'être nommé maire de la commune de Saint- Abdon, de préférence à tous les autres propriétaires du pays.

— Ne me reprochez pas cette préférence, mon cher monsieur Maubac, répliqua le notaire d'une voix éteinte et presque suppliante; vous en étiez bien plus digne que mot; mais des convenances politiques, les intrigues de vos ennemis... Enfin, n'est-ce pas comme si vous aviez vous-même l'autorité, puisque je vous suis entièrement dévoué?

— C'est juste, Laugerot, et pourtant... Mais remplissez votre office et voyons les comptes de tutelle.

L'officier ministériel lut alors un exposé passablement obscur et flanqué de chiffres formidables, auxquels César et Urbain, malgré leur connaissance de la procédure, ne comprenaient pas grand' chose.

Après la lecture de ce grimoire, Maubac dit d'un ton qui n'avait pas sa fermeté habituelle :

— - Ces comptes sont clairs et précis, mes fils, et vous les accepterez sans contrôle, quand vous saurez que je les ai rédigés moi-même... Je pense donc que vous allez

les approuver sur-le-champ en y apposant votre signature.

— Peut-être ces messieurs, dit le notaire en détournant la tête, voudront-ils attendre jusqu'à demain afin d'examiner à loisir...

— Qu'est-ce à dire, maître Laugerot? N'ai-je pas toute leur confiance et la réflexion leur est-elle nécessaire pour remplir une simple formalité? Votre doute est une offense pour eux et pour moi!

— Monsieur Maubac, ge vous prie d'excuser... Je n'avais pas l'intention... vous n'avez pas compris...

— C'est assez... Eh bien, que décident mes fils? Urbain avait pris les comptes qu'il feuilletait' avec

embarras.

— Mon père, dit-il, tout ce que vous faites est bien fait. Cependant, votre tendresse pour nous n'a pas eu jusqu'ici l'occasion de se manifester,, car le bien de notre mère seul...

— Bah! interrompit le fougueux César, à quoi bon ces paperasses? Ce n'est pas le passé qui m'occupe, c'est l'avenir... S'il faut mettre mon nom sur ce griffonnage, qu'à cela ne tienne!... Le voici.

Il saisit une plume et signa; Urbain hésitait à l'imiter; mais, comprenant que sa résistance isolée pourrait donner à son frère un avantage sur lui , il prit la plume à son tour.

— Je rougirais de ne pas suivre l'exemple de mon cher César, reprit-il , surtout quand on fait de notre signature une question de confiance envers notre bien-aimé père.

Et il signa posément.

Laugerot avait lancé un regard furtif aux deux frères, comme pour les mettre en garde contre leur préci-

pitation. Voyant qu'ils ne tenaient aucun compte de ses avertissements silencieux, il se borna à jeter méthodiquement un peu de poudre surjl'écriture pour la sécher.

— Maintenant, mon père, reprit César, je désire savoir enfin sur quelle somme, pour ma part, je dois compter chaque ann^e.

— Laugerot vous le dira, répliqua Maubac; c'est à lui désormais que, ton frère et toi, vous vous adresserez pour la gestion de vos biens.

Le notaire exposa que la succession de la seconde dame Maubac se composait d'une propriété indivise entre ses héritiers, et produisant chaque année une rente de dix mille francs à peu près. C'était donc trois mille francs environ que lui, Laugerot, aurait à payer tous les ans à chacun des fils Maubac, jusqu'à ce que Pascaline, étant devenue majeure à son tour, la propriété pût être mise en vente, s'il y avait lieu.

— Tout cela est à merveille en ce qui concerne notre héritage maternel, dit César; mais vous, mon père, vous que l'on suppose riche à millions et qui voulez que nous fassions grande figure dans le monde, qu'ajouterez-vous à ce maigre et insuffisant revenu annuel de mille écus?

Maubac s'agita dans son fauteuil.

— Mille écus ! répéta-t-il, n'est-ce pas là une rente suffisante pour des jeunes gens rangés, travailleurs, et vraiment désireux de mériter la considération? Mille écus par an pour chacun de vous! Moi, je n'avais pas plus de mille écus de capital quand j'ai commencé ma fortune... qui n'est pas du reste aussi considérable qu'on le croit, tant s'en faut.

— Ainsi donc, Urbain et moi, nous aurons à nous suffire avec notre bien personnel et nous ne devons rien attendre de vous?

— Je ne dis pas... nous verrons plus tard. S'il faut l'avouer, je crains qu'une trop forte pension ne vous donne des habitudes de dissipation et de dépense. La vie sobre et écononome est un excellent stimulant, une garantie de succès. Je me réserve d'intervenir dans certaines circonstances, lorsqu'il me sera bien démontré...

— Quoi! mon père, interrompit César, qui n'avait jamais montré tant de modération, vous ne pourrez même pas nous gratifier d'une somme un peu ronde pour nous aider à nous établir à Paris, pour acquitter quelques petites dettes à Poitiers?... car nous, nous manquions du nécessaire là-bas... N'est-il pas vrai, Urbain? ajouta-t-il en se tournant vers son frère.

— Sans doute, sans doute, répondit le prudent Urbain ; les livres d'étude sont si chers, et puis les frais d'inscriptions et d'examens...

— J'en suis fâché, messieurs, interrompit Maubac ; vos dettes ne me regardent pas. D'ailleurs vous savez qu'hier j'ai reçu la visite de Joseph Cartier, « le canut, » comme vous l'appelez, et qu'il a fallu lui solder vingt mille francs. Pour cela, j'ai dû me dépouiller de tout mon argent comptant... il ne reste plus un rouge liard dans la maison.

Les enfants de Maubac eussent pu remarquer un sourire sur les lèvres pâles du notaire. Mais César n'était plus en état de faire aucune observation, tant la colère le dominait.

— Monsieur, reprit-il en éclatant, nous devons à présent être édifiés sur la nature de l'affection que vous nous portez. Vous avez, dites-vous, de l'ambition pour nous, mais vous ne voulez pas que notre élévation coûte quelque chose à votre caisse, et vous êtes tout disposé à

nous laisser dans une misère relative, tandis que vous entassez ici des richesses immenses...

— Jeune homme ! s'écria Maubac en se soulevant à demi, est-ce ainsi que vous parlez à votre père?

Mais César croyait n'avoir plus rien à ménager.

— Êtes- Vous sûr que ce titre de père vous donne un droit réel à notre respect et à notre gratitude? Qu'avezvous fait pour les mériter? Dès notre plus tendre enfance vous nous avez éloignés de votre personne et de votre maison. D'après les comptes qui viennent de nous être présentés tout à l'heure, vous n'avez pas contribué pour la plus faible part aux frais de notre éducation, et si nous avions daigné examiner ces comptes de plus près... Nous sommes, vous l'avez dit vous-même, des étrangers pour vous... C'est à peine si nous venons quelques semaines, chaque année, dans cette masure, où nous sommes prisonniers, où l'on se défie de nous comme si nous pouvions y découvrir des mystères honteux ou coupables.

Une pâleur bilieuse couvrit le visage de Maubac, Il se leva de toute sa hauteur.

— Insolent! s?écria-t-il d'une voix tonnante, sortez! sortez à l'instant! et ne reparaissez jamais devant moi!

— Je le veux bien, dit César.

Et il se dirigea vers la porte d'un pas ferme; toutefois il jeta à son frère et à sa soeur un regard tellement impérieux qu'ils se levèrent en silence et se mirent en devoir de le suivre.

— Qu'est ceci? dit Maubac avec violence ; Urbain et Pascaline approuveraient-ils les sentiments de ce fils dénaturé?' prétendraient-ils partager sa révolte? Eh bien, soit! sortez donc tous!... La voiture est commandée pour demain ; avant de partir, vous vous adresserez à Laugerot, là-bas, au village, et il vous remettra ce qui vous

appartient... Jusque-là, demeurez enfermés dans vos chambres...

— Nous pouvons avoir la fantaisie de rester dans nos chambres, dit César avec arrogance; mais que personne ne se permette de nous y enfermer, comme on a fait la nuit dernière. C'est là, sachez-le Lien, monsieur, un acte qui dépasse votre pouvoir, même dans votre propre maison i

— En effet, mon père* ajouta Urbain doucereusement; avec tout le respect que je vous dois, permettez-moi de

vous rappeler qu'un article du code pénal punit toute espèce de séquestration, même celle qu'un père pourrait faire subir à ses enfants.

Les paroles d'Urbain semblèrent bouleverser Maubac cent fois plus que les insolences de César. Une exclamation furieuse s'échappa de sa poitrine. Ses traits étaient décomposés ; les yeux lui sortaient de la tête. Il étendit le bras vers ses fils stupéfaits et balbutia:

— Misérables!... lâches!,., ingrats!... Partez, partez vite!... Je vous renie, je vous maudis, je...

Les sons expirèrent sur ses lèvres, et il retomba presque sans connaissance dans son fauteuil.

Les jeunes Maubac, terrifiés par cette colère, sortirent précipitamment et faillirent renverser Bringas, qui, sans doute, était en train d'écouter à la porte, et qui, après leur avoir lancé un de ses regards haineux, entra pour secourir son maître,

Quelques instants plus tard, les frères et la sœuf étaient réunis dans la chambre de Pascaline.

— Je n'ai pu contenir ma pensée, disait César en ricanant, et je ne m'en repens pas... Mais nous voici bien, maintenant , avec chacun mille écus de rente ! Je dois déjà plus d'une année de mon revenu, et Urbain n'est

guère mieux dans ses affaires. Pouvions-nous penser quece père avare nous réduirait ainsi à la portion congrue?... Et notre pauvre Pascaline, quelle figure elle fera chez cette comtesse! Elle aura l'air d'une femme de chambre plutôt que d'une riche héritière... Morbleu ! croyez-vous que si nous venions à trouver sur notre chemin le trésor paternel, nous ne serions pas en droit d'en prélever notre part? Quant à moi, je n'aurais aucun scrupule ; car, aussi bien, ce ne serait peut-être qu'une restitution.

— Allons! allons! César, la colère t'emporte, reprit cauteleusement Urbain; avant de se laisser aller à une pareille tentation, il faudrait être très-sûr.,. Eh bien! notre projet tient-il toujours pour ce soir?

— Oui, répondit César.

— Oui, dit Pascaline à son tour.

Les enfants de Maubac demeurèrent chez eux pendant le reste de la journée. D'une fenêtre qui donnait sur l'avenue, ils avaient vu leur père et Laugerot sortir ensemble, ce qui prouvait que l'indisposition de Maubac n'avait pas eu de suites. Vers le soir, Marthe vint leur annoncer, d'un air rechigné, que le souper était servi, et ils se rendirent à la salle à manger, un peu inquiets de l'accueil qu'Us allaient recevoir de leur père. Mais Maubac n'y était pas; ils n'y trouvèrent que Bringas, qui leur annonça sèchement que « le maître » était malade,, qu'il leur ordonnait de souper sans lui, et qu'il les verrait seulement le lendemain, à l'heure du départ.

Après le souper, qui fut silencieux, car lesjeunes gens se sentaient espionnés, chacun d'eux reçut son bougeoir, et ils regagnèrent leurs chambres. Il était nuit depuis longtemps, et bientôt un calme complet régnait dans le vieux couvent de Saint-Abdon. Lorsque l'on put les

croire endormis, le pas majestueux qu'ils avaient entendu la veille dans le corridor voisin résonna de nouveau, et les verrous extérieurs des cellules furent poussés comme à l'ordinaire.

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