‹ Le séquestréChapitre 5 sur 22 · LA PROMENADE NOCTURNE · texte numérisé non relu

LA PROMENADE NOCTURNE

César et Pascaiine, qui attendaient dans l'obscurité l'effet des promesses d'Urbain, durent penser que les combinaisons de leur frère n'avaient pas réussi, car une demi-heure s'écoula encore sans que rien annonçât le terme de leur captivité. Enfin il se fit un bruit léger au dehors et leurs portes s'ouvrirent. Ils se glissèrent aussitôt dans le corridor. Au milieu des ténèbres, une main * saisit les leurs et Urbain dit à voix basse :

— Vous voyez bien que le succès de ma ruse était infaillible !... Lorsque, dans l'ancien temps, le révérend père prieur de Saint-Abdon faisait poser ces verrous à la cellule de ses moines, il ne soupçonnait pas, sans doute, combien il était facile d'éluder ses précautions,

et peut-être quelque joyeux novice s'est-il avisé plus d'une fois... • *

— Mais enfin, demanda César, comment t'y es-tu pris pour nous délivrer?

— Rien déplus simple. Après avoir éteint ma lumière, je suis sorti furtivement de ma chambre, et je suis allé me cacher derrière les vieux meubles que vous voyez dans ce coin... J'ai laissé le père achever sa ronde, puis ma tâche a été facile.

— Toujours ingénieux, Urbain ! dit César ; eh bien ! qu'allons-nous faire maintenant ?

— Suivons le corridor... Le père a ouvert la grille, et je crois qu'il n'a pas songé à la refermer.

— Ce serait une fameuse chance ! Cette grille donne accès dans la partie de la maison où il ne nous a jamais été permis de pénétrer,

— Et puis, dit Pascaline , c'est le côté du bâtiment qui touche à la Terrasse du Prieur... Mais comment nous diriger dans cette nuit épaisse?

— J'ai sur moi une bougie et ce qu'il faut pour l'allumer, répliqua Urbain; mais la lumière pourrait nous trahir si, comme je le crois, nous rencontrions quelqu'un dans cette partie soi-disant inhabitée du bâtiment.

— Cependant, peut-être serait-il sage...

— Ah çà ! petite, dit César avec impatience, est-ce que la peur te prend déjà? Tu peux rentrer dans ta chambre... Urbain et moi, nous irons seuls.

Pascaline réfléchit pendant quelques secondes.

— Non, dit-elle enfin avec énergie; je ;veux voir, je veux savoir, je veux... Allons, mes frères !

Et on s'avança vers l'autre extrémité du corridor. Les enfants de Maubac s'étaient chaussés légèrement, en prévision de cette promenade nocturne, et marchaient

en silence. Ils se tenaient par la main et passaient successivement devant les fenêtres aux profondes embrasures par lesquelles arrivait la pâle et faible lueur des étoiles. Le vent, s'engouffrant par intervalles dans les galeries mal closes et à demi ruinées de l'ancien monastère, y produisait des grondements sourds, des plaintes étranges. Mais aucun bruit humain ne se mêlait à ces sifflements irréguliers de la bise; l'habitation semblait endormie, et l'on n'y voyait plus de lumières.

Bientôt les; chercheurs d'aventures se heurtèrent à la grille de fer qui avait toujours arrêté leurs pas jusquelà dans leurs tentatives d'exploration. Urbain, qui marchait le premier, promena quelques instants sa main sur les solides barreaux, et tout à coup il murmura d'un ton joyeux :

— Quand je disais!... La grille n'est pas fermée à clef comme à l'ordinaire.

— Victoire! fit César à son tour.

La barrière, en effet, tourna sur ses gonds avec facilité, comme si elle s'ouvrait fréquemment, et les jeunes gens se glissèrent l'un après l'autre dans l'ouverture.

Ils étaient maintenant sur le palier d'un escalier dont une partie montait à l'étage supérieur et dont l'autre descendait au rez-de-chaussée. Mais, comme c'était surtout au rez-de-chaussée qu'ils avaient l'espoir de faire des découvertes importantes, ils se déterminèrent à descendre.

La chose n'était pas aisée dans un endroit inconnu et au milieu d'une obscurité complète. Pascaline proposa de nouveau d'allumer la bougie dont Urbain avait eu la précaution de se munir; mais on décida de marcher encore à tâtons, sauf à déférer plus tard au vœu de la jeune fille.

Ils descendirent avec lenteur et un à un des degrés raboteux. Malgré les avertissements qu'il se donnaient à voix basse et malgré leurs précautions, ils se heurtaient fréquemment aux murs délabrés et humides; s'ils ne s'étaient prêté un mutuel appui, ils n'eussent pu éviter des chutes dangereuses. Enfin, leurs pieds rencontrèrent un sol plan et ils firent halte pour reprendre haleine.

Cette fois, ils ignoraient absolument où ils se trouvaient et ils commençaient à se concerter sur la direction à suivre, quand un bruit, qui ne ressemblait en rien à celui du vent, se fit entendre non loin d'eux; on eût dit d'une pioche frappant avec précaution sur une pierre. Au même instant, César aperçut un rayon lumineux qui filtrait par la fente d'une porte :

— Attention! dit-il bas; il y a du monde ici.

On s'approcha doucement de cette porte, qui était entr'ouverte, et Ton regarda avec curiosité. - Les Maubac avaient devant eux un corridor semblable à celui de l'étage supérieur, mais encombré de caisses, de ballots vides pour la plupart, et c'était à peine s'il existait un étroit passage à travers ce monceau d'objets hétérogènes. :

Cependant, vers le centre de la galerie, à la lueur d'une lanterne, un homme était occupé d'une besogne singulière. Après avoir déblayé un assez large espace et soulevé avec un levier une des dalles de pierre qui formaient le pavage, il s'occupait de remettre cette dalle en place; de là provenaient les coups de pioche qu'on avait entendus. Près de lui, on voyait plusieurs outils de maçon et une auge contenant du plâtre ou du mor tier. Il avait jeté bas son habit, afin d'être plus à l'aise, et la lanterne ne l'éclairait qu'imparfaitement; néan-

moins, à sa haute taille, à sa vigoureuse silhouette qui se dessinait sur le mur voisin, il n'y avait pas à s'y tromper.

— C'est le père, chuchota César.

— Que diable fait-il là ? demanda Urbain de même.

— Tu ne devines pas ? Il est en train d'enfouir de l'or.

— Mes frères, murmura Pascaline, remontons vite,

vite, je vous en conjure Si le père nous découvrait,

il serait terrible en ce moment !

— Laisse donc. Si Ton pouvait reconnaître l'endroit plus tard...

— - Oui, oui, restons ! dit Urbain, qui éprouvait luimême les âpres convoitises de son frère.

Pendant cette conversation, Maubac avait poursuivi sa besogne avec une célérité et une adresse qui témoignaient d'une longue habitude. La dalle ayant été rajustée, il en remplit les joints avec du mortier, et jeta par dessus de la poussière; puis il se hâta de replacer les lourdes caisses et les tonneaux qu'il avait écartés. Sa tâche était presque finie, quand ses enfants eurent la preuve du danger auquel ils s'exposaient.

Quelque chose venait d'éveiller Fattention de Maubac; il se redressa tout pâle et prêta l'oreille. Après avoir écouté un moment, il saisit avec promptitude le levier de fer qui se trouvait à ses pieds, abaissa sa lanterne et se mit en garde. Les jeunes gens crurent d'abord qu'une circonstance inconnue avait trahi leur présence et que c'était à eux que leur père en voulait; ils furent bientôt détrompés.

On entendit les grincements d'une clef et une porte s'ouvrit dans la galerie, non loin de l'endroit où se tenait Maubac. Un nouveau personnage, muni lui-même d'une

lanterne qui laissait dans l'ombre son buste et sa figure, entra d'un pas tranquille et s'engagea dans l'étroit passage pratiqué entre les caisses et les tonneaux. Maubac s'élança sur lui en brandissant sa barre de fer. et dit d'un air égaré :

— Misérable! que viens-tu faire ici?

Il allait frapper peut-être, car il semblait en proie à une sorte de frénésie ; mais le promeneur nocturne s'arrêta et, élevant sa lumière, répondit sans s'émouvoir :

— Maître, c'est moi.

C'était en effet Bringas, qui, outre sa lanterne, portait un grand panier fermé. »

Maubac le regarda fixement et semblait avoir quelque peine à le reconnaître. On eût dit d'un maniaque qui, dans ses hallucinations, est capable d'oublier les circonstances les plus.ordinaires de la vie réelle. Il répliqua d'un ton farouche :

' — Eh bien! que veux-tu? Pourquoi n'es-tu pas couché? Tu viens m'espionner, sans doute!

— Vous espionner, maître? Qu'en ai-je besoin? Ne sais-je pas assez de vos secrets?... Je vais, continua-t-il en indiquant le panier qu'il avait au bras, lui porter ses provisions pour demain.

Maubac recouvrait peu à peu sa présence d'esprit.

— Pourquoi à cette heure? demanda-t-il : ne pouvaistu venir le jour, comme autrefois?

— Et je le ferais encore, si vos enfants n'avaient constamment les yeux ouverts... Ils me haïssent et je me défie de leur méchanceté.

— Prends patience, ils vont partir.

— Oui, mais ils reviendront tôt ou tard, et ils finiront par découvrir ce qu'ils doivent toujours ignorer.

— Rassure-toi; j'ai compris le danger avec des caractères aussi turbulents, aussi indomptables... Ils partent, et, moi vivant, ils ne remettront jamais le pied ici.

Les enfants de Maubac tressaillirent en entendant cette espèce de sentence.

Bringas et son maître se taisaient et demeuraient pensifs. Enfin Bringas reprit, en se disposant à continuer sa promenade :

— N'importe, maître; je me demande comment tout ceci finira. Ce n'est pas pour moi que j'ai des appréhensions; depuis longtemps je vous ai fait le sacrifice de ma vie et... et du reste. Mais, dans l'intérêt même de ces enfants, pour lesquels vous montrez tant de faiblesse, n'aurait-il pas mieux valu prendre une décision énergique?

— Tais-toi, répliqua Maubac avec une sorte de terreur; je sais quelle est ton idée... Mais je ne veux pas, entends-tu; je te défends de penser à cela.

— Soit ; cependant les choses tourneront sans doute de telle sorte... Enfin advienne que pourra ! J'obéirai.

Le sinistre confident s'éloignait déjà, quand Maubac lui dit d'un air embarrassé :

— Je vais remonter à ma chambre. J'étais venu dans cette galerie m'assurer s'il ne s'y trouve pas quelque marchandise dont on pourrait tirer profit... mais il n'y reste rien de bon.

Bringas haussa les épaules.

— Maître, dit-il, avez-vous besoin de donner des explications? Vous êtes ici parce que cela vous plaît; je n'ai rien à y voir.

Il avait élevé la voix à mesure qu'il s'éloignait. Tout à coup, de l'autre extrémité du corridor, s'éleva un rire clair, argentin, comme celui d'un enfant, mais fort et

nourri comme celui d'un homme, et entremêlé d'exclamations bizarres. Ce rire d'un être invisible avait quelque chose de surnaturel au milieu du silence, et Pascaline se serra toute tremblante contre ses frères.

Maubac lui-même avait fait un soubresaut; quant à Bringas, il resta impassible, et, se tournant vers son maître, il dit sans qu'un muscle de son visage ne bougeât :

— Il m'a entendu venir, et il se réjouit,., parce qu'il m'aime.

Puis, prenant une clef au trousseau qui pendait à sa ceinture, il ouvrit une porte basse, cachée dans un angle du corridor, et disparut.

A peine Maubac se trouva-t-il seul qu'il s'empressa de remettre son habit et de ramasser les outils dont il venait de se servir. Ses mouvements avaient quelque chose de saccadé, comme s'il était sous le coup d'une vive émotion. Bientôt, chargé de sa lanterne et de son bagage, il se dirigea vers la porte derrière laquelle étaient cachés ses enfants, et on eût pu l'entendre murmurer :

— Il aime Bringas... et il rit à son approche... Il peut donc rire?

Mais les jeunes gens n'écoutaient pas les paroles entrecoupées que leur père laissait échapper dans son trouble. En le voyant venir, ils turent très-effrayés et songèrent à éviter ses regards. Par malheur, une obscurité profonde les enveloppait, et l'endroit où ils se trouvaient leur était inconnu, ainsi que nous l'avons dit. En tâtonnant avec désespoir autour d'eux, ils finirent néanmoins par se heurter à quelques tonneaux et à quelques caisses vides, comme il y en avait tant dans cette partie de la maison, et ils se blottirent derrière.

Ils étaient assez mal cachés, et si leur père a^ait eu le

moindre soupçon, il eût pu les apercevoir quand il passa à côté d'eux. Mais Maubac ne semblait avoir qu'une pensée, échapper à ce rire étrange qu'on entendait encore vaguement par intervalles. II marchait vite, sans même songer à regarder derrière lui, et il gagna l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur. En revanche, on l'entendit fermer avec soin l'énorme grille de fer que les jeunes gens avaient franchie un peu auparavant.

Ce bruit résonna d'une manière sinistre à leurs oreilles, et ils demeurèrent consternés.

— Bon Dieu! dit Pascaline, comment pourrons-nous regagner nos chambres?

— Est-il bien vrai^ que le père a donné un tour de clef à la barrière? demanda César.

— J'en ai peur, répondit Urbain, mais je vais m'en assurer.

Et il s'empressa de monter l'escalier à son tour. Au bout de quelques minutes il revint.

— Ce n'est que trop vrai, dit-il ; et tous nos efforts réunis ne parviendraient même pas à ébranler cette maudite grille.

— Qu'allons-nous devenir? répéta Pascaline, qui se désolait.

— Un seul parti nous reste à prendre, dit César; Bringas va repasser tout à l'heure; nous nous jetterons sur lui à i'improviste et nous nous emparerons de ses clefs.

— Pourquoi, demanda Urbain, à qui la force ouverte répugnait toujours, ne nous adresserions-nous pas plutôt à la bonne volonté de cet homme ? Pourquoi ne le prierions-nous pas de nous reconduire à nos chambres, sans rien dire au père de notre escapade?

— Parce que Bringas ne fera rien de bonne volonté.

Nous ne saurions maintenant éviter un éclat; tâchons, du moins, d'en tirer le meilleur parti et d'aller au fond de tous ces mystères. Quand nous aurons les clefs de Bringas, je prétends savoir quelle est la personne dont nous venons d'entendre la voix.

— Cet acte de violence va fort irriter le père contre nous !

— N'est-ce pas déjà fait? Qu'avons-nous à craindre de plus ? Peut-être, au contraire, deviendra-t-il doux comme un agneau lorsque nous connaîtrons son secret..* Allons ! il n'y a pas de temps à perdre... Bringas va sortir... Urbain, doit-on compter sur toi?

— Ce Bringas est vigoureux.., mais nous serons deux contre lui... Je t'aiderai, César; et espérons que les choses ne tourneront pas mal.

— Mes frères, reprit Pascaline, de plus en plus épouvantée, réfléchissez donc!... Combien je me repens de vous avoir encouragés dans cette folle entreprise!

— Toi, petite, dit César, si tu crains de te trouver au milieu d'une bagarre, tu peux nous attendre ici.

— Non, non, je ne veux pas vous quitter.

Cette scène avait lieu, comme nous le savons, au milieu de ténèbres épaisses. Les enfants de Maubac, se tenant par la main, s'engagèrent dans l'étroit passage formé entre les caisses vides. Quand ils furent au centre de la galerie^ et, à ce qu'il leur semblait, sur le chemin que devait suivre Bringas, ils s'arrêtèrent. César, qui prenait le commandement quand il s'agissait de force ouverte, comme Urbain quand il s'agissait de ruses et de fourberies, donna ses instructions à son frère et à sa sœur pour le moment décisif; puis tous se jetèrent derrière les ballots et attendirent.

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