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LA LUTTE

Cependant, la voix inconnue n'avait pas cessé de se faire entendre vaguement au bout du corridor. C'étaient toujours des éclats de rire enfantin, des interjections bizarres d'où ne se détachait aucune parole distincte. Bientôt, ces intonations changèrent dénature; au lieu d'exprimer la joie, elles semblèrent exprimer la colère et l'affliction. Enfin la porte se rouvrit, et Bringas reparut.

Après avoir refermé cette porte avec soin, sans s'inquiéter des gémissements qui s'élevaient de l'autre côté, il se dirigea vers Tendroit où les enfants de Maubac étaient en embuscade. Evidemment il ne redoutait aucun danger et il marchait d'un pas tranquille. Tout à coup un homme se dressa devant lui et le saisit par

le collet, tandis qu'une autre personne s'emparait de ses jambes et cherchait à le renverser. Quoique surpris, il essaya de résister; mais embarrassé par les objets dont il était porteur, il ne put se mettre en garde assez tôt, et tomba à la renverse, en entraînant toutefois ses deuxadversaires.

Il y eut un moment de lutte dans les ténèbres, sans qu'une parole fût échangée. Urbain et César, à défaut de cordes, s'efforçaient de contenir, avec leurs mouchoirs roulés, les mains et les jambes de Bringas. La tache n'était pas facile, car ils se gênaient mutuellement. Bientôt, la lanterne ayant été relevée par Pascaline, qui obéissait en cela aux recommandations de ses frères, une faible lumière éclaira le théâtre du combat.

Le premier mouvement de Bringas fut de chercher à reconnaître les auteurs de cette agression.

— - Ah !.,. les enfants îles démons !balbutia-t-il; je m'en doutais.

— Allons î dit César, puisque tu nous reconnais, ne bouge plus et donne-nous tes clefs.

— Jamais... vous me tuerez plutôt! Croyez-vous donc que je n'oserai me défendre contre vous?

Par un effort subit, il se dégagea des étreintes des jeunes gens et tenta de se relever. Mais, avant qu'il y fût parvenu, ils se jetèrent de nouveau sur lui, et Urbain réussit à s'emparer du trousseau de clefs. Il n'en était pas plus avancé, car toutes ses forces et celles de César suffisaient à peine pour maintenir Bringas. Celui-ci, en voyant cet objet précieux en leur pouvoir, se mit a pousser des cris qui ne pouvaient manquer d'être entendus dans toutes les parties de la maison.

César lui appuya la main sur la bouche, en disant avec colère :

— Tais-toi, je te l'ordonne.

— Tais-toi, ajouta Urbain, qui, échauffé par la lutte, montrait à peine moins d'ardeur que son aîné.

Mais Bringas continuait de crier, ce qui ne Tempe-chait pas de se défendre, Les deux frères, exaspérés par cette résistance, proféraient à leur tour des imprécations et des menaces. Pascaline, éperdue, s'écria d'une voix claire i

— Mes frères, mes frères, ne le tuez pas!

A peine avait-elle achevé ces paroles qu'une voix, qui reproduisait exactement les inflexions de la sienne, répéta comme un écho :

— Mes frères, mes frères, ne le tuez pas!

Pascaline frissonna. César et Urbain, un moment interdits par cette bizarre circonstance, pressèrent moins leur adversaire, qui profita de leur distraction pour se relever. Il* saisit prestement une douve de tonneau et se mit en défense, en disant avec énergie :

— Tout Maubac que vous êtes, j'assomme le premier qui m'approche!

Urbain parut assez disposé à lâcher pied ; mais César ne reculait pas pour si peu.

— Ah çà ! dit-il, en finirons-nous avec ce valet insolent qui résiste aux fils de son maître?

Évitant avec adresse les coups de Bringas, il se précipita sur lui afin de le désarmer. Urbain, encouragé par l'exemple, vint au secours de son frère, Le combat recommença donc, et nul ne sait comment il eût fini, si une lumière n'avait brillé tout à coup du côté de l'escalier. Au même instant, le vieux Maubac 3'écria d'un, ton d'autorité :

LES ENFANTS DE MAUBAC lO

— Que se passe-t-il chez moi , et d'où vient ce va^ carme?

Au premier son de cette voix respectée, Bringas laissa tomber la planche dont il s'était fait une massue ; César recula, tandis qu'Urbain se débarrassait furtivement du trousseau de clefs, dont il était parvenu à s'emparer. Quant à Pascaline, elle voulut s'enfuir, mais elle demeura clouée à la même place.

Maubac s'approcha d'un pas rapide. En arrivant sur le théâtre de la lutte, son premier mouvement fut pour regarder à terre, où Ton voyait encore les traces de son récent travail. Puis, il éleva sa lumière et examina les visages confus et effrayés des assistants.

— Mes enfants... v encore mes enfants ! reprit-il après un silence ; les frères et la sœur... la violence, la ruse et l'orgueil réunis dans une révolte commune... Ah! le sang ne peut mentir!

Personne n'osait souffler.

.— Comment êtes- vous ici? poursuivit-il avec plus de force. Comment avez-vous quitté vos chambres, où je vous avais enfermés? Parle, toi, Bringas, ajouta-t-il en s'adressant à son homme de confiance; que s'est-il passé?

— Je ne sais rien, maître, sinon qu'au moment où je traversais ce magasin, ils se sont élancés sur moi tous ensemble, pour m'arracher mes clefs.

— Et ils les ont prises?

— Les voici ! murmura Urbain de sa voix la plus bénigne, en montrant le trousseau sur une caisse voisine,

Maubac s'en saisit.

— Que vouliez-vous en faire? reprit-il.

César finit par surmonter la stupéfaction qu'il éprou» vait, comme son frère et sa sœur.

— Parbleu! monsieur, dit-il brusquement, nous^avons

voulu protester contre vos prétentions à nous garder prisonniers... Nous ne souffrirons plus qu'on nous tienne sous les verrous.

— Et j'ai pris déjà la liberté, ajouta Urbain, défaire remarquer à mon père que la loi ne saurait l'autoriser à user de pareils procédés à notre égard.

Un sourire amer contracta le.3 lèvres minces de Maubac.

— Oui, vous connaissez vos lois nouvelles, répliquat-il, et elles font bon marché, à ce qu'il paraît, de l'autorité des pères ; mais m'empêcheront-elles d'être maître chez moi?... Eh bien, et vous, mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à sa fille, est-ce aussi dans le but de protester contre mon autorité que vous vous trouvez ici à pareille heure?

Pascaline s'était subitement rassurée en voyant son père si calme. Elle baissa la tête, mais, par-dessus ses paupières aux longs cils soyeux, ses yeux pétillaient comme ceux d'une vipère :

— Mon Dieu! répliqua-t-elle, j'ai obéi, pour ma part, à un sentiment de curiosité dont je vous demande pardon... J'ai voulu, s'il faut l'avouer, savoir d'où provenait cette voix mystérieuse qu'on entend parfois chez vous et que... tenez ! on entend encore en ce moment!

En effet, les accents humains, que l'on pouvait attribuer à un esprit moqueur caché dans un recoin de cette vaste maison, s'élevaient de nouveau du côté de la porte basse.

— Je n'entends rien, moi, dit Maubac; êtes-vous folle? Allons ! sotte créature, retournez bien vite dans votre chambre... Rentrez aussi, messieurs; je vais vous accompagner... Rentrez à l'instant, je vous l'ordonne!

Et il voulut pousser ses enfants devant lui, en parlant

très-haut, afin peut-être de couvrir ie bruit de la voix babillarde. César s'écria résolument :

— Il y a quelqu'un ici, mon père; et je désire savoir... -— Votre demeure renferme d'autres habitants que

ceux que nous connaissons, dit Urbain; pourquoi ne nous mettriez-vous pas en rapport avec eux?

— On dirait d'un malheureux qui a besoin de secours î ajouta Pascaline d'un ton hypocrite.

Et ils demeuraient immobiles. Cette résistance sembla porter au comble la colère bilieuse de Maubac. Ses traits se crispèrent, et il s'écria d'un ton dont rien ne pourrait rendre l'autorité :

— Rentrez, rentrez... abominables enfants. Vous ne savez pas encore ce que peut ma volonté!... Ne me bravez pas... Je serais capable de tout!

— Maître, je suis là, dit Bringas.

César ne semblait pas près de céder, quand il vit son frère et sa sœur terrifiés se glisser dans l'étroit passage qui conduisait à l'extrémité de la galerie. Force lui fut de les suivre, mais lentement et comme à regret, tandis que Maubac, élevant sa lumière, leur indiquait le chemin par un geste impérieux.

On monta en silence le grand escalier, on passa la grille, que le père referma derrière lui, et on arriva aux chambres des jeunes gens. Sur un signe de Maubac, chacun rentra dans la sienne et ne songea même pas à demander de la lumière. Alors, le despotique vieillard, sans tenir aucun compte des protestations précédentes, poussa les verrous extérieurs, comme à l'ordinaire, et s'éloigna.

Le lendemain matin on vint frapper à leurs portes, et une voix annonça du dehors que la voiture était prête pour le départ. Les frères et la sœur, déjà levés, avaient

eu tout le temps de faire leurs préparatifs. Ils virent entrer Bringas, Marthe et la petite Léonarde, sans compter deux robustes hommes de peine. On venait chercher les bagages des voyageurs, et tandis que les portefaix se chargeaient des malles, Marthe et la jeune paysanne aidaient rapidement Pascalîne dans ses dernières dispositions.

Bientôt tout fut emporté, et les gens de service se retirèrent, sauf Bringas, qui se promenait dans le corridor d'un pas impatient. Bientôt les enfants de Maubac, en habits de voyage, sortirent de chez eux.

— Ah çàî tonnerre! dit César en frappant du pied, va-t-on nous laisser partir ainsi? On a l'air de nous chasser comme de mauvais domestiques.

— Ah! nous n'aurons guère à regretter la maison paternelle! ajouta Pascalîne avec un sourire amer.

Bringas les observait de son œil sombre et sournois. Il alla fermer les chambres vides, dont il mit les clefs dans sa poche, puis il dit froidement :

— Le maître vous attend dans son cabinet.

César eut encore la tentation de s'élancer sur le sinistre homme de confiance et de le rosser d'importance en guise d'adieu. Mais il craignit de pousser son père à quelque extrémité, et se dirigea avec Urbain et Pascaline vers la pièce où ils étaient attendus.

Maubac les reçut debout, d'un air grave et solennel.

— Adieu, mes enfants, leur dit-il; nous allons nous séparer, et Dieu sait si nous nous reverrons jamais.., Vous avez vos destinées, comme moi j'ai la mienne. N'oubliez pas ce que je vous ai dit pour l'élévation de notre famille; faites que ce nom de Maubac soit considéré, il en a besoin!... Vous m'avez donné récemment de terribles preuves de turbulence, de curiosité indiscrète

et de révolte; mais je n'ose m'en plaindre, car cette initiative audacieuse qui a troublé le foyer domestique sera peut-être pour vous un élément de succès dans les luttes de la vie!

Il se tut un moment et demeura pensif. Il semblait avoir encore quelque chose à dire, mais deux fois il ouvrit la bouche et deux fois il la referma sans avoir laissé échapper un son. Enfin, il reprit lentement :

— Dans votre propre intérêt, oubliez ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, ce que vous avez soupçonné ici... N'en dites jamais un mot à votre ami le plus sûr... Il y a des secrets qui tuent!..* Et si le tonnerre vient à frapper le tronc de l'arbre, croyez-vous que les branches n'auront pas à souffrir?

Ces paroles furent prononcées avec une expression tellement pénétrante que les jeunes gens , malgré leur sécheresse d'âme, se sentirent complètement subjugués. Maubac poursuivit, après une nouvelle pause : : —Vous m'avez compris... Maintenant, partez. .En passant au village, vous verrez Laugerot, à qui j'ai donné ce matin de nouveaux ordres. Il vous remettra de quoi suffire largement à vos besoins... Paix! ne me remerciez pas... Je cède à la nécessité, car, moi aussi, peu m'importe qui le sache, j'aime l'or; non comme vous, afin de le prodiguer, mais... Enfin, c'est assez... Partez,., et adieu!

Il donna à Pascahne une lettre pour la comtesse d'Orval; puis il étendit la main à ses fils et à sa fille, qui vinrent, l'un après l'autre, y déposer un baiser glacé. Ce fut la seule marque d'affection qui fat échangée entre eux et lui.

Quelques minutes plus tard , les enfants de Maubac se trouvaient réunis dans la voiture qui descendait à pas lents vers le village de Saint-Abdon. Leurs traits

n'exprimaient aucune tristesse, et quand on fut à quelque distance de la maison paternelle, César dit avec un gros rire :

— Morbleu ! nous voici enfin hors de cette affreuse bicoque, et Ton nous a bien et dûment avertis que nous n'y rentrerons que par la brèche... Ah! l'on a bien peur, depuis les événements de la nuit dernière! Quant à moi, lorsque désormais j'aurai besoin d'argent, je sais comment m'y prendre pour vaincre la ladrerie du père Maubac.

— Et moi aussi! dit Urbain en clignant des yeux.

— Il n'y aura qu'à faire allusion à la voix de la Terrasse! ajouta finement Pascaline.

— Tenez ! poursuivit César, puisque nous nous entendons si bien, convenons encore d'une chose : quelle que soit la distance où nous vivions les uns des autres, quelle que soit la diversité des chemins que nous prenions, nous continuerons à nous soutenir mutuellement... Est-ce convenu? Le succès commun est à ce prix!

Urbain et Pascaline avaient trop d'intelligence pour ne pas approuver la proposition de leur aîné, et avant même d'être arrivés chez Laugerot, les enfants de Maubac avaient fait un pacte d'alliance dont nous verrons les résultats.

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