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LA DUCHESSE

Quatre ans se sont écoulés.

A l'époque où nous sommes parvenus, il y avait dans le faubourg Saint-Irénée, à Lyon, au pied de la colline de Fourvières, un bâtiment neuf, aéré, bien tenu, qui contrastait avec les bicoques dont cette partie de la ville était parsemée. De vastes cours, un jardin garni de beaux arbres l'isolaient des habitations voisines. Du reste, sa destination ne pouvait être douteuse, car audessus de la porte cochère s'étalait une enseigne, avec cette inscription enlettresd?or:FABRiQUE de soieries.

Cette fabrique passait alors pour une des plus importantes de la ville ; aussi, malgré l'élégance du bâtiment, eût-on pu s'étonner de son exiguïté, si l'on n'avait su que la plupart des magnifiques produits de l'industrie lyonnaise ne s'exécutent pas habituellement dans de grandes manufactures, mais dans la demeure de chaque ouvrier qui possède un métier à la Jacquart, souvent même chez des paysans disséminés dans la campagne. Il ne contenait donc que quelques métiers pour la fabrication des étoffes précieuses et pour les magasins. Encore ces magasins, fréquemment vidés, n'avaient-ils pas besoin d'être considérables, car on sait combien tiennent peu de place ces belles pièces de velours et de satin, dont le prix est si élevé.

Outre les bureaux et les ateliers, cet unique corps de logis avait un logement vaste et commode, où Ton pénétrait par une entrée particulière, du côté du jardin. Là rien ne rappelait plus l'industrie et les affaires. Des arbustes, des plantes grimpantes ombrageaient les portes et les fenêtres ; des caisses d'orangers et de grenadiers, des vases de fleurs s'alignaient le long des murs, s'étageaient sur le perron, et, tout en embaumant l'atmosphère, trahissaient la présence d'une femme qui se plaisait à cette verdure et à ces parfums.

Un samedi soir, vers les quatre heures, les chefs de la fabrique et leur famille, réunis dans un joli salon de cet appartement, faisaient leurs dispositions de départ pour une maison de campagne qu'ils possédaient aux portes delà ville, au delà du faubourg de Vaise, et d'où ils ne devaient revenir que le lundi matin, à l'heure des affaires. Déjà, dans la cour, stationnait une bonne grosse voiture, d'aspect modeste, mais douce et solide, et attelée d'une vigoureuse jument. Un jeune gaillard

qui, pendant la semaine, remplissait à la fabrique les fonctions de garçon de magasin, s'était revêtu ce jour-là d'uce espèce de livrée grise, et attendait, le fouet à la main, que les voyageurs fussent prêts.

Comme ils tardaient un peu, nous allons profiter de l'occasion pour donner sur eux quelques détails indispensables.

Les chefs de la famille, ainsi que de la maison de commerce, étaient le beau-père et le gendre, et leurs noms ne sont pas tout à fait inconnus du lecteur. L'un s'appelait Morin, l'autre Joseph Cartier.

C'était, en effet, le neveu de Maubac, le modeste contre-maître que nous avons vu venir un soir à Saint- Abdon, pour réclamer une somme déposée entre les mains de son oncle, qui se trouvait maintenant l'associé et le gendre de son ancien patron.

On comprend sans peine ce qui s'était passé. Les vingt mille francs apportés par Joseph Cartier, au moment d'une effroyable crise commerciale, avaient suffi pour relever le crédit du fabricant, et les circonstances étaient bientôt devenues meilleureSo/Toutefois, Morin n'oubliait pas le service que lui avait rendu son employé; et, comme d'autre part il connaissait sa probité, son intelligence, son expérience spéciale; comme enfin il n'avait pas été longtemps à remarquer que Cartier aimait sa fille Emilie, et qu'Emilie n'éprouvait aucune aversion pour Cartier, les choses avaient pu s'arranger facilement. On n'avait donc pas été surpris, à Lyon, d'apprendre, peu de temps après ces événements, le mariage de Joseph avec la fille aînée de son patron, et de voir figurer, en tête des factures, la raison sociale Morin et Cartier, qui annonçait l'association du gendre et du beau-père.

8i LE SÉQUESTRÉ

A partir de ce moment, la maison entra dans une période de prospérité inouïe. Soit qu'elle eût reçu une impulsion nouvelle par l'initiative d'un homme jeune et actif, soit que les affaires eussent repris avec d'autant plus de force que la crise précédente avait été plus longue, les spéculations de Morin et Cartier furent constamment heureuses. Justes et bons l'un et l'autre, ils savaient faire participer les ouvriers à leur succès. Aussi étaient-ils adorés de leurs inférieurs autant qu'estimés de leurs égaux, et les distinctions personnelles ne leur manquaient pas. Morin était un membre influent du conseil municipal de Lyon; Cartier était juge au tribunal de commerce et président de plusieurs associations importantes.

Le gendre et le beau-père attendaient en ce moment dans le salon Mme Cartier, qui achevait sa toilette à l'étage supérieur. Morin était un gros bonhomme un peu grondeur, sur la figure duquel les soucis avaient pourtant imprimé de profondes rides, et bien qu'il eût cinquante-cinq ans à peine, il semblait déjà aspirer au repos. Cartier, au contraire, dans la force de rage, montrait une vivacité d'allures qui s'harmonisait avec ses traits ouverts et pleins de franchise. Sa timidité d'autrefois avait fait place à cette fermeté que donnent la confiance en soi-même et l'habitude de commander. Les deux associés, en négligé de campagne, causaient de leurs affaires commerciales pour employer le temps.

Il y avait là aussi deux frais visages sur lesquels se lisait l'impatience de partir. L'un appartenait à une mignonne fillette de trois ans, tout enjolivée de rubans et de dentelles, qui sautillait, sans égard pour ses gracieux ajustements ; c'était la petite Anna, l'unique enfant de Cartier. L'autre, à une grande et belle blonde de

dix-sept ou dix-huit ans, en robe blanche et en chapeau de paille, qui s'efforçait de calmer la bruyante turbulence d'Anna. Cette jeune fille était Mlle Clarisse, la seconde fille de M. Morin. Comme Clarisse ne réussissait pas à réprimer les écarts de sa nièce, ils finirent par attirer l'attention du patriarche de la famille.

— Ah çà! à quoi pen?e donc notre Emilie? dit M. Morin d'un ton d'humeur ; n'est-elle pas prête encore? Ces enfants ne se possèdent plus, et moi-même...

— Oh ! cher papa, ne grondez pas ma sœur quand elle va descendre, dit Clarisse ; songez qu'elle a travaillé aujourd'hui jusqu'au dernier moment pour dépouiller le grand livre et mettre la correspondance à jour... Il n'y a pas plus de dix minutes qu'elle a quitté sa besogne, et encore il lui a fallu habiller Anna.

— Dix minutes, dix minutes ! répéta le père Morin en tirant sa montre; elles sont de longueur ces dix minutes! Est-ce le moment d'hésiter sur le choix d'une robe ou d'un chapeau?... Dominique nous attend de bonne heure au Buisson-Blanc (c'était le nom de la maison de campagne) et il va croire que la voiture a dégringolé dans la Saône avec tout ce qu'elle contenait.... J'espère, mon gendre, que vous allez tancer d'importance cette coquette?

— Ne vous y fiez pas, beau-père, répondit Cartier en riant;. si Emilie a une robe qui lui sied et un chapeau qui lui aille bien, je serai désarmé.

— A la bonne heure, dit Clarisse; Joseph est toujours raisonnable.

— On la gâte déplorablement; mais je prétends conserver mon franc parler, et, quand elle va venir, je lui dirai tout net...

—Que me direz-vous, mon père? s'écria une voix rieuse.

Au même instant, la coupable se précipita dans le salon, comme un ouragan de mousseline et de fleurs. Elle était si leste, si jolie, si pimpante dans sa modeste toilette que Cartier s'écria :

— Ma foi ! beau -père, libre à vous de gronder, mais, moi, je n'en ai pas le courage...

— Eh bien, ni moi non plus, dit le bonhomme en souriant ; mais au diable les simagrées I Puisque nous voilà enfin réunis, ne perdons pas de temps et en route î

Clarisse lui apporta sa canne à pomme d'or, tandis que la petite Anna allait lui chercher son chapeau. On se mettait en devoir de quitter la maison, quand le cocher Baptiste accourut, une carte de visite à la main.

— Maître, dit-il tout effaré, il y a là, à la porte de la fabrique, une superbe voiture armoriée, avec des chevaux de prix, avec des laquais galonnés sur toutes les coutures, et dans la voiture une belle dame qui demande à vous parler pour affaire pressée.

Toute la famille demeura stupéfaite.

— Comment s'appelle cette dame? demanda Cartier; te Ta-t-on dit, Baptiste?

— Voilà ce que m'a remis le laquais poudré qui attend dans le jardin.

Et Baptiste présenta à son maître la carte qu'il avait à la main, Cartier lut tout haut : La duchesse de Morahgîs.

— Une duchesse ! s'écria Clarisse d'un ton d'admiration.

Cartier regarda sa femme;

— Que me veut-elle? dit-il, et comment, après tant d'années, s'est-elle souvenue que j'étais au monde?

— réimporte! mon ami, répliqua Emilie; vous ne pouvez vous dispenser de la recevoir... Mon père, Gla-

risse, passons dans ma chambre et laissons Joseph avec cette dame... La Visite ne sera pas longue, sans doute.

— Quoi ! ma chère, demanda Cartier, ne resterezvous pas moi? Vous êtes chez vous, dans votre salon, et il serait convenable...

— Avec votre permission, Joseph, je ne me soucie pas de me trouver en présence de cette duchesse. On la dit fort orgueilleuse, fort impertinente, et peut-être croirait-elle devoir se montrer dédaigneuse envers de petites bourgeoises telles que Clarisse et mo^.. Or, je vous connais, vous seriez capable de prendre un peu trop chaudement notre défense; le mieux est que nous laissions la place libre à Mme de Morangis.

En même temps, elle saisit sa fille par la main, et sortit avec Clarisse et avec le père Morin, qui murmurait :

— Que le diable emporte les duchesses!... Nous n'arriverons au Buisson-Blanc qu'à la nuit close.

Comme la famille venait de disparaître, Cartier entendit un froufrou de robe et vit entrer une jeune femme dont l'éblouissante beauté et le port majestueux justifiaient pleinement le titre aristocratique. Elle était vêtue avec une suprême élégance et couverte de bijoux. On a deviné Pascaline Maubac dans la duchesse de Morangis.

Depuis plusieurs années, en effet, Pascaline, qui avait été présentée dans le grand monde de Lyon par la comtesse d'Orval, avait épousé le duc de Morangis-Lautrec, appartenant à une des plus anciennes familles de la province. A la vérité, cette alliance présentait des avantages plus brillants que solides. Le duc avait alors près de soixante ans ; il était ruiné de longue date, s'il avait jamais été riche, et il ne lui restait plus que son blason.

De plus, il passait pour joueur, débauché, dissipateur et malgré sa haute naissance, il n'avait jamais été bien accueilli à la cour de Louis XVIII. M. de Morangis en était donc réduit à végéter assez tristement en province, vivant en parasite chez d'anciennes connaissances, lorsque l'idée lui était venue de s'encanailler. Il avait pour but autant de faire pièce à la noblesse honnête dont il éprouvait les dédains, que de relever sa fortune ; et ayant vu chez la comtesse d'Orval Mlle de Maubac, le mariage n'avait pas été difficile à bâcler.

Cependant, un mariage contracté dans de pareilles conditions ne pouvait guère être heureux. Le duc, dans les premiers temps, avait été assez assidu auprès de sa jeune femme, et s'était résigné à habiter avec elle un hôtel appartenant à Maubac père, dans un des beaux quartiers de Lyon. Mais bientôt la froideur s'était mise dans le ménage. On supposait que, l'argent liquide provenant de la dot de Pascaline ayant été lestement dépensé, le duc s'était dépité de ne pouvoir empiéter sur la fortune de sa femme. C'était, en effet, le notaire Laugerot, qui, sous la surveillance de Maubac, avait rédigé le contrat, et aucune précaution n'avait été négligée contre le mari dissipateur. Aussi le duc reprit-il peu à peu sa vie nomade d'autrefois, et le bruit courait qu'il ne revenait à la ville, auprès de sa femme, que lorsqu'il y était poussé par des besoins d'argent ou par tout autre motif d'intérêt personnel.

La duchesse, du reste, acceptait avec beaucoup de philosophie l'apparente indifférence de M. de Morangis. Presque toujours seule à Lyon, elle menait grand train et vivait fort répandue. Sans doute elle possédait des revenus considérables, car son luxe était écrasant. On la recherchait donc, et bien qu'un certain nombre de puri-

tains de la vieille roche l'accueillît avec une extrême froideur, à cause de sa naissance roturière, elle n'était pas moins la reine de tous les salons.

Pascaline devait avoir entendu parler souvent de Joseph Cartier, qui était à la tête du commerce lyonnais ; elle l'avait même rencontré plusieurs fois dans certaines réunions officielles ; mais elle avait toujours passé froide et hautaine, sans l'honorer d'un regard, lui ou sa famille. La visite actuelle avait donc lieu d'étonner beaucoup le jeune négociant et de le mettre sur ses gardes.

Quand Mme de Morangis entra, resplendissante de parure, Cartier, qui avait fait quelques pas au-devant d'elle, se contenta de la saluer profondément, et après lui avoir présenté un fauteuil, attendit en silence qu'elle voulût bien lui apprendre le motif de sa venue.

Évidemment la duchesse n'avait pas compté sur cette politesse taciturne et glaciale; malgré son habitude du monde, elle laissa voir quelque embarras. Cependant, après s'être installée dans le fauteuil, elle dit avec un sourire qui voulait être caressant :

— Je crois, monsieur... monsieur Cartier, que nous sommes d'anciennes connaissances. Il y a mieux; ii me semble qu'il existe entre nous une sorte de parenté, car vous étiez le neveu de la première femme de mon père?...

— Il est vrai, madame la duchesse, répliqua Joseph avec raideur ; mais cette parenté est si vague, si lointaine, et s'il faut le dire, elle a été si souvent contestée, qu'un pauvre « canut » tel que moi aurait de la présomption;à s'en souvenir.

— Ah ! monsieur, vous avez encore sur le cœur, je le vois, les railleries de mes étourdis de frères ! Vous

eussiez dû pourtant mettre ces légers propos sur le compte de la jeunesse, et il eût été généreux de les oublier.

Le négociant s'inclina de nouveau, mais sans répondre, comme s'il ne voulait pas élever de discussion avec la duchesse. Celle-ci, de son côté, sembla croire qu'elle avait assez fait d'avances à ce bourgeois gourmé. Elle reprit donc avec beaucoup moins de cérémonie :

— Si j'avais invoqué cette parenté douteuse pour vous demander un service, monsieur Cartier, je l'aurais, j'imagine, invoquée inutilement. Ce ne sera donc pas un service que je réclamerai de vous à un titre quelconque ; je vous montrerai un devoir à accomplir, et certainement vous n'y faillirez pas.

— En effet, madame la duchesse, j'ai la conscience de n'avoir jamais manqué volontairement à un devoir... Veuillez vous expliquer.

— Eh bien donc, reprit Pascaline, peut-être savezvous déjà que mon père, votre ancien tuteur, est trèsdangereusement malade à Saint- Abdon.

— Que me dites-vous là, madame? s'écria Cartier avec un étonnement mêlé de tristesse; voilà la première nouvelle que je reçois de ce fâcheux événement. Ainsi, M. Maubac..e

— M. de Maubac , mon honoré père, a éprouvé, il y a quelques jours, une violente atteinte d'une maladie déjà ancienne. Cette maladie a pu être ralentie dans sa marche. Toutefois, l'état de mon père est toujours fort grave, si bien que, d'un moment à l'autre, la crise finale est attendue.

La belle duchesse parlait aussi tranquillement que s'il se fût agi d'une personne indifférente, Cartier reprit après une pause :

— Mon oncle s'est souvent montre dur pour moi, et

ma pauvre tante, sa première femme, n'a pas toujours été très-heureuse en sa compagnie; mais les liens de parenté et ma reconnaissance pour quelques bons offices... Je m'étonne, madame, que, sachant la maladie de M. Mauhac, vous n'ayez pas songé déjà à vous rendre auprès de lui.

— Je l'aurais fait, si la chose m'eût été permise. Mais, outre que j'attends à Lyon M. le duc, qui m'annonce son retour prochain, je désirerais, pour des motifs particuliers, ne voir mon père qu'en présence de mes frères César et Urbain, qui sont à Paris, et auxquels je viens d'écrire. D'ailleurs, peut-être savez-vous , monsieur Cartier, ajouta la duchesse en baissant la voix, que mon père, pour des motifs secrets, nous a interdit sa maison à mes frères et à moi, et c'est à peine s'il est venu à Lyon pendant quelques heures le jour de mon mariage. Je n'ai donc pas osé me rendre au prieuré sans en avoir obtenu la permission formelle, et je me suis empressée d'écrire pour la demander. Or, j'ai reçu aujourd'hui, en réponse à cette demande, une lettre de Laugerot, le notaire et un des confidents de mon père. On m'invite à ne pas partir jusqu'à nouvel ordre. On me 'fait entendre que ma présence pourrait présenter des inconvénients et même des dangers. Un mot, tracé de la main de mon père au bas de cette épitre, atteste que telle est bien sa volonté... Tenez, voyez vous-même.

La duchesse tira d'un riche portefeuille une lettre ouverte qu'elle remit à Cartier. Celui-ci y jeta un coup d'œil.

— Réellement, madame, vous ne pouviez contrevenir à cette injonction, et je suis surpris qu'un père, dans un moment si solennel.,. Mais vous plairait-il, madame la duchesse, de m'apprendre quel est pour moi le « devoir » dont vous parliez tout à l'heure?

— Le voici, monsieur. J'ai beaucoup d'intérêt à connaître Tétat des choses là-bas, et d'autre part, il n'est pas bon que mon père, mourant, soit uniquement entouré d'étrangers et de mercenaires. Puisque donc il nous défend, à nous ses enfants, de l'assister à sa dernière heure, ne pourriez-vous, vous qui êtes son allié et son ancien pupille, vous rendre sur-le-champ à Saint-Abdon pour nous suppléer autant qu'il dépendra de vous ?

— Si c'est là une marque de confiance, madame, je vous en remercie... Mais pourquoi ne chargeriez-vous pas de cette mission quelqu'un de vos hommes d'affaires?

— La présence d'un homme d'affaires mettrait tout le monde en garde, et on se cacherait de lui... Et puis, continua Pascaline en baissant encore la voix, notre maison n'est pas une maison comme une autre. En cherchant bien, on peut y trouver tels secrets que nous ne nous soucierions pas de confier au premier venu... Une personne honorable, discrète, amie de mon père, telle que vous, peut donc seule s'acquitter d'une semblable tâche.

— Mais êtes-vous sûre, madame, que j'aurais moimême accès auprès du malade? Depuis plusieurs années, mes rapports ont été assez rares avec mon oncle Maubac, dont vous connaissez la misanthropie... D'ailleurs, les exigences de mon commerce me retiennent à Lyon et il m'est impossible de m'absenter en ce moment.

La duchesse, malgré sa fierté, ne se décourageait pas facilement, quand une fois elle avait pris une détermination. Elle déploya donc toutes les ressources de son éloquence féminine; elle remontra que le voyage du négociant ne pouvait durer plus d'une journée et que

ses affaires ne souffriraient nullement d'une si courte absence.

— Songez, monsieur Cartier, poursuivit-elle, que malgré la froideur de vos relations avec mon père, vous ne sauriez l'abandonner dans les circonstances actuelles. Il est seul, livré à des domestiques... Peut-être, avant de quitter ce monde, aura-t-il quelque recommandation à faire, quelque secret à révéler, quelque devoir à accomplir, pour lesquels il se fiera plus à vous qu'à ses propres enfants.

Ces considérations touchèrent enfin Cartier. •

— Allons, madame la duchesse, je cède, répondit-il, je donnerai cette dernière preuve d'intérêt et de respect à mon ancien tuteur. Voici donc ce que je compte faire : Je pars dans quelques instants pour le Buisson- Blanc, ma maison de campagne; elle est située à cinq lieues tout au plus de Saint- Abdon, où je me rendrai demain matin de bonne heure, en cabriolet. Il me faudra moins de deux heures pour y arriver, car la jument est bonne trotteuse, et je pourrai rester la majeure partie de la journée auprès du malade. Le soir je reviendrai, et je vous ferai connaître sans retard le résultat de ma visite.

— A merveille, répliqua la duchesse en se levant ; je ne vous remercie pas, monsieur Cartier, car vous obéissez sans doute à des considérations plus hautes que le désir de nous être agréable à mes frères et à moi. Nous ne comptons pas moins sur vous pour protéger nos droits légitimes.

Au moment de sortir, Pascaline songea que la politesse exigeait qu'elle dit au négociant quelques mots sur sa famille.

— Je sais, reprit-elle d'un air de condescendance, que

vous avez une femme de figure agréable, et une petite belle-sœur qui ne lui cède guère. Je serai vraiment heureuse de voir ces dames à l'hôtel... un matin... et de lier connaissance avec elles.

— Mille grâces, madame la duchesse ; mais ma femme est une humble bourgeoise; elle tient mes livres, et les occupations ne lui manquent pas... Quant à ma belle-sœur Clarisse, ce n'est encore qu'une enfant, et elle ne va nulle part sans son père ou sans nous.

— A votre aise, dit sèchement Mme de Morangis. Comme Cartier l'accompagnait avec respect jusqu'à la

porte extérieure, elle ajouta :

— J'ai foi dans votre zèle et dans votre prudence, monsieur Cartier; mon père est entouré de gens qui nous sont suspects. Si donc un malheur... facile à prévoir... venait à arriver, prenez des mesures afin que notre bien ne soit pas mis au pillage. Exigez que Ton pose les scellés partout, sur toutes les portes, sur tous les meubles sans exception, vous m'entendez? Mes frères et moi, nous serons inexorables pour toute infraction aux prescriptions de la loi.

Le négociant, sans cacher complètement le mépris que lui inspirait cette âpreté au gain, promit de se conformer aux instructions de la duchesse; puis Mme de Morangis remonta dans sa voiture et partit.

Cartier, en revenant au salon, rencontra toute la famille qui accourait au-devant de lui.

— Bon Dieu ! Joseph, demanda sa femme en faisant la moue, qu'a donc pu vous dire si longuement cette grande dame?

— Sa magnifique robe de satin broché sort de notre fabrique! s'écria Clarisse, qui, de sa fenêtre, avait épié la visiteuse.

— Clarisse a raison, dit le père Morin, et le dessin de cette étoffe est de mon vieux Dominique... Mais à propos de Dominique, que doit-il penser de notre retard?... Allons, vite, vite, partons... Cartier nous contera tout cela en route.

On s'empressa donc de prendre place dans la grande voiture, et Ton s'avança bientôt à travers les rues montueuses et caillouteuses de la ville.

Pendant les premiers moments, toute conversation suivie était impossible ; mais quand, après avoir traversé le faubourg de Vaise, on atteignit un quartier moins bruyant, le négociant exposa de quelle commission Mme de Morangis l'avait chargé, et comment il était résolu de se rendre le lendemain à Saint-Abdom

— Je me doutais bien que cette duchesse venait pour quelque fâcheux motif ! dit Mme Cartier avec humeur ; nous allons passer encore tout le dimanche sans vous, Joseph !

— Cependant ton mari ne pouvait refuser, reprit Morin; ce Maubac est son oncle, après tout, et il nous a rendu autrefois un service que nous ne devons pas oublier.

— Bon! le service n'a pas été tout à fait gratuit, dit le jeune négociant avec une légère grimace; et si vous saviez à quel taux j'ai payé l'escompte de cette somme..; Mais le passé est passé; à quoi bon y revenir?

— Ah cà! demanda Mme Emilie, la mort probable du vieux Maubac va sans doute ramener ici les deux frères de la duchesse... N'avez-vous plus entendu parler d'eux, Joseph, et ne vous ont-ils jamais donné de leurs nouvelles?

— Ils ont sans doute oublié depuis longtemps jusqu'à mon nom. Cependant, je sais très-bien ce qu'ils sont

devenus, car il est beaucoup question d'eux dans les gazettes de Paris. César, l'aîné, s'est fait pamphlétaire; il allecte d'être libéral et attaque les gens en place avec une violence inouïe. Il paraît fort redouté, et chacun de ses libelles obtient un éclatant succès de scandale. Aussi parle-t-on constamment de ses duels ou de ses procès.

— V%oilà une triste existence! dit Emilie.

— Elle plaît à certains caractères belliqueux tels que celui de César Maubac. Quant à Urbain, le cadet, ses allures sont bien différentes. Il se pose en homme grave, bienveillant et philanthrope. Il est avocat et plaide gratuitement les causes où il peut faire étalage de beaux sentiments. Il écrit aussi des brochures, mais les siennes ont pour but unique de louer ceci, et cela, et tout le reste. Il est membre de plusieurs associations charitables ou soi-disant telles, et, avec son apparente modestie, il occupe à peine moins l'opinion publique que son frère. Du reste, il signe ses écrits « de Maubac de Saint-Abdon, » en s'administrant ainsi la particule à double dose, tandis que son frère « le libéral » signe simplement « César Maubac. » Comment s'arrangent-ils entre eux? Je ne saurais le dire, mais César semble faire fi de la distinction à laquelle il a droit, plutôt qu'Urbain a l'air de se parer de celle qui ne lui appartient pas.

Emilie se mit à rire.

— Eh! mais, Joseph, reprit-elle, vous devenez sarcastique envers vos bien-aimés cousins! Pour moi, les frères me semblent aussi peu aimables que la sœur, et tous ces Maubac ne me plaisent guère.

— Bah! en quoi cela nous touche-t-il? dit le père Morin ; ces gens-là ne sont pas de notre monde... D'ailleurs, nous voici au Buisson-Blanc, et j'aperçois notre cher Dominique qui accourt au-devant de nous.

La voiture, en effet, venait de s'arrêter devant la propriété où la famille Cartier passait habituellement les dimanches. C'était plutôt une petite ferme qu'une maison de plaisance proprement dite. Il y avait bien un corps de logis, destiné à l'habitation des maîtres, et un vaste jardin où/les arbres fruitiers se mêlaient aux arbres d'agrément. Mais la plupart des bâtiments semblaient affectés à une exploitation rurale; on y voyait des greniers et des granges, des écuries et des étables qui donnaient une apparence rustique à cette villa de l'ancien régime.

En revanche, la situation en était charmante. On se trouvait là, à quelques pas seulement de Lyon, ou plutôt de ce qu'on appelait « l'agglomération lyonnaise, » formée de plusieurs faubourgs. L'habitation étant construite sur une hauteur, on dominait, du seuil de la porte, un vaste amphithéâtre de maisons, de tours et de clochers qu'interrompaient des massifs de feuillage. A cette heure du soir, une sorte de brume transparente planait sur la ville, et il s'en élevait ce murmure sourd, . uniforme, composé de mille bruits divers, qui annoruce le voisinage d'un grand centre de population.

De tous les autres côtés, autour du Buisson-Blanc, s'étendait une campagne fertile et accidentée, couverte de vignes, de prairies et de moissons, parsemée de fermes et de villages. Les bâtiments s'élevaient au bord d'une route royale qu'ombrageait une double rangée d'ormes gigantesques. Par derrière, au milieu de luxuriantes prairies, serpentait la Saône aux eaux vertes et comme immobiles, tandis que plus loin, à travers de riches plantations, on entrevoyait les eaux bleues, larges et impétueuses du Rhône, qui s'unit à elle au-dessous de Lyon. Aux extrémités de l'horizon, dans un immense éloigne-

ment, on distinguait, d'un côté, le majestueux mont Pilate ; de l'autre, les crêtes dentelées du mont Blanc.

Telle était la belle habitation devant laquelle s'arrêta la voiture, et Dominique, un vieux bonhomme, en grande redingote et en casquette, à l'air vénérable, vint recevoir les voyageurs.

Dominique était un ancien maître d'école qu'une maladie avait obligé de renoncer à sa profession. Se trouvant sans ressources, il avait prié M. Morin, dont il était connu déjà, de l'occuper dans sa fabrique* Comme il dessinait avec beaucoup de goût, on l'avait employé à composer de ces beaux dessins d'étoffes qui rendent les soieries lyonnaises si renommées. Peu à peu, Dominique, par sa douceur, sa probité et son dévouement, avait conquis l'affection de la famille Morin. Depuis longtemps on le considérait comme en faisant partie lui-même, et on l'avait installé au Buisson-Blanc, dont on lui laissait la garde et la surintendance. Là, il vivait heureux et paisible, passant des journées entières à copier les feuilles, les insectes, les fleurs dont il formait ses dessins d'ornements, et à combiner les couleurs les plus harmonieuses» Mais quand arrivait le samedi soir, où ses patrons devaient venir à la maison de campagne, l'ancien maître d'école était en alerte et s'évertuait pour leur trouver quelque surprise agréable. Aussi était-il adoréjde la famille, et parmi les plaisirs qu'on se promettait au Buisson-Blanc lors des visites hebdomadaires, le plus grand peut-être était de retrouver «le bon » Dominique.

Tout le monde lui fit l'accueil le plus amical. Morin et Cartier lui serrèrent la main, Emilie lui demanda affectueusement de ses nouvelles, tandis que la petite Anna et Clarisse elle-même lui sautaient au cou sans façon.

Dominique souriait à tous, et il s'empressa de dire avec gaieté :

— Ah! vous voici enfin! Je commençais à me forger des chimères... La collation est prête depuis longtemps dans la» salle,.. Il y a des gâteaux pour Mlle Anna, de la crème fraîche pour Mlle Clarisse, des fruits nouvellement cueillis pour Mme Cartier, sans compter des fleurs partout... Puis, un dessin vert et chamois que je réserve à ces messieurs quand ils se lèveront de table, et dont, je l'espère, ils me diront des nouvelles!

— Bien, bien, mon cher Dominique, reprit Cartier d'un ton jovial; sans doute vous nous avez fait encore un petit chef-d'œuvre de grâce et d'élégance... Mais commençons par la collation, ou ces dames sont capables de trouver le dessin de mauvais goût.

On passa dans la salle à manger, et la gaieté la plus franche présida au repas.

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