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AU BORD DE LA ROUTE

Le lendemain matin, avant le jour, Cartier était debout pour se rendre à Saint- Abdon. Il avait donné la veille ses ordres à Baptiste,, qui devait l'accompagner : on était convenu de voyager dans un cabriolet que le négociant prenait pour ses promenades, et, lorsqu'il descendit dans la cour, il trouva tout disposé selon ses instructions. La jument, bien pansée, bien reposée, était déjà à la voiture et piaffait, impatiente de partir, tandis que Baptiste, son fouet à la main, sifflotait tout bas, afin de ne pas troubler le sommeil des gens de la maison.

Quelques minutes suffirent pour terminer les préparatifs, et la porte cochère ayant été ouverte sans bruit, on se lança sur la grand'route.

. Comme nous l'avons dit, le jour n'était pas encore venu, et bien qu'une teinte pâle éteignît déjà les étoiles du côté du levant, la campagne demeurait plongée dans les ténèbres. A peine pouvait-on se conduire, grâce à la blancheur de la poussière qui couvrait le chemin. On longeait la Saône, et un brouillard froid, qui montait de la rivière, rendait l'obscurité encore plus profonde. Les espèces d'oiseaux les plus matineuses n'étaient pas éveillées ; le rouge-gorge lui-même, ce sémillant précurseur du jour, n'avait pas fait entendre son petit rire argentin, qui s'élève dans les buissons comme une bienvenue à la lumière.

Aussi Cartier, qui conduisait, avait-il ralenti le^pas de la jument, de peur de se heurter aux tas de pierres ou de tomber dans les fossés, qui bordaient la voie publique. La bête fougueuse s'accommodait mal de cette allure modeste; mais Baptiste, qui avait repris au coin du cabriolet son sommeil interrompu, semblait s'en trouver à merveille, et Cartier lui-même attendait sans trop d'impatience que les progrès de l'aurore lui permissent d'accélérer la marche.

On avançait donc au très-petit trot, et on ne se trouvait guère à plus d'un quart de lieue du Buisson-Blanc, quand la jument, si docile jusque-là, se cabra tout à coup. Elle renâcla et dressa les oreilles, comme si quelque chose l'eût effrayée. Un coup de fouet bien appliqué vint la châtier; mais elle ne s'obsîina pas moins dans sa résistance, et, les yeux fixés sur le même point de la route, elle paraissait déterminée à ne pas le dépasser.

Le négociant s'escrimait en vain de la bride et du fouet. Baptiste, éveillé par les soubresauts de la voiture, dit à son maître :

— Elle a peur, monsieur. Turlurette est ombrageuse.

et il me semble voir quelqu'un couché sur le revers du fossé.

— Allons donc! Qui ce pourrait-il être?

— Un ivrogne, un blessé... que sais-je? Tenez, là,,, là... près de ce buisson.

— J'ai beau faire, je ne vois rien.

Pendant que Cartier se fatiguait les yeux à chercher, un cri s'éleva de l'endroit indiqué par Baptiste, mais un cri étrange, dont les intonations avaient à peine le caractère de la voix humaine, et quipourtantsembîait exprimer à la fois l'étonnement, la colère et la crainte. Les voyageurs tressaillirent; la jument, terrifiée, tourna sur ellemêçne, menaçant de s'emporter.

— • Qui est là ? s'écria Cartier en retenant Turlurette avec effort. Qui donc s'amuse à effrayer mon cheval?

On répondit d'une voix douce, mais d'une manière tout à fait inintelligible.

— Morbleu! réprit le négociant, je veux savoir quel est le butor qui nous joue ce mauvais tour... Tiens les rênes, Baptiste; je vais descendre.

— Laissez-moi plutôt calmer Turlurette, monsieur; elle me connaît et j'en viens facilement à bout.

Baptiste sauta à terre, prit la jument par la bride, lui parla, la flatta de la main et parvint à l'apaiser.

Pendant que le domestique s'occupait de ce soin, Cartier, de son côté, était descendu du cabriolet et cherchait du regard la personne qui était cause de ce désordre.

Il entrevit enfin, sur le revers gazonné du fossé, une forme humaine à demi couchée et immobile. Il s'approcha d'elle et se disposait à l'interpeller rudement, quand le cri bizarre se répéta avec un caractère encore plus marqué d'épouvante; en même temps celui qui l'avait

poussé se leva et se mit à courir dans le fossé qui était à sec.

Cartier le poursuivit, en s'écriant :

— Attendez donc l'ami!... on ne vous mangera pas! Que diable faites-vous ici?

Mais cet appel sembla redoubler encore l'effroi de cet être mystérieux.

Le jour commençait à poindre et la lueur crépusculaire arrivait maintenant à la surface du sol. D'ailleurs, l'Inconnu, que Ton distinguait à peine quand il était couché à l'ombre d'un buisson, devenait assez nettement visible depuis qu'il était debout eten mouvement. C'était un jeune homme de taille moyenne, de tournure svelte; mais il y avait dans ses mouvements une gaucherie extrême, et sa démarche trahissait une inexpérience vraiment inconcevable. Ses pieds, comme endoloris, s'embarrassaient Fun dans l'autre, et, à chaque pas, ses jambes semblaient fléchir sous le poids de son corps. Elles fléchirent en effet ; car, après une course peu rapide de quelques secondes, il tomba en poussant un cri de douleur.

Cartier accourut pour le secourir; mais déjà l'inconnu essayait péniblement de se relever, et quand Joseph posa la main sur lui, il le sentit frémir de tous ses membres.

— Voyons, rassurez-vous, mod cher, lui dit-il sans colère; je n'ai pas l'intention devons faire de mal... N'êtes-vous pas blessé ?

Le jeune homme lit entendre encore quelques sons, d'une voix enfantine qui contrastait avec sa taille, mais toujours sans prononcer une parole intelligible. Cartier l'invita par signe à s'asseoir sur le talus gazonné, et il obéit docilement.

Joseph, debout devant cet être bizarre, put alors l'examiner en détail. Il semblait avoir une vingtaine d'années, mais, en l'observant de près, peut-être lui eùt-on donné quelques années de plus. Son teint était pâle, ses traits avaient une délicatesse toute féminine. Une barbe blonde et naissante ombrageait la partie inférieure de son visage, qui était beau et régulier. Ses yeux bleus, grand ouverts, étaient pleins de douceur, quoique très-effarés en ce moment, et sa main, que Cartier avait prise pour le soutenir, était blanche, molle, satinée, comme celle d'une femme.

Son costume présentait lui-même certaines particularités remarquables. Ce costume, qui semblait être entièrement neuf et être porté pour la première fois, consistait en june redingote et un pantalon de drap fin, un giletjde soie, du linge de la plus irréprochable blancheur. Une casquette élégante, à la mode du temps, couvrait la tête de l'inconnu, dont la chevelure était abondante et soyeuse. Enfin il était chaussé d'escarpins légers qui, malgré leur souplesse, lui causaient sans doute beaucoup de gêne, car, tandis qu'il était assis, il porta plusieurs fois la main à ses pieds d'un air de souffrance.

La rencontre de ce jeune homme en cet endroit, à pareille heure et dans ce coquet équipage, était un fait si extraordinaire que le négociant ne savait qu'en penser ; mais il n'était pas au tout de ses étonnements.

L'inconnu, de son côté, s'était rassuré peu à peu et attachait sur Cartier son regard limpide. Il se taisait, mais sa bouche formulait un sourire ; une expression de contentement se reflétait sur ses traits délicats. Sans doute la présence de Cartier lui était très -agréable, et plusieurs fois il étendit la main avec timidité, comme pour toucher ses vêtements. Enfin, il fit entendre un rire

LA MAISON D'OR IOû

bizarre et dit de' sa voix enfantine, mais cette fois distinctement :

— Voilà de quoi boire et manger... Et tâchez d'être bien sage. En écoutant ce propos, Cartier se pencha vers le jeune

homme pour s'assurer s'il ne raillait pas. L'inconnu ne cessait de sourire, mais évidemment il ne comprenait pas le sens réel de ce qu'il venait de dire. Cartier s'écria stupéfait :

— Bon Dieu! mais c'est un malheureux fou que j'ai rencontré là !

— ... Rencontré là! dit l'inconnu, seloo l'habitude des petits enfants, qui répètent les derniers mots de la phrase entendue.

Le négociant se demandait toujours s'il n'était pas dupe d'une mystification. Comme il continuait d'observer avec défiance le jeune homme, celui-ci sembla vouloir lui adresser une parole agréable, et reprit avec une expression caressante :

— C'est fête aujourd'hui... Il faut faire une grande toilette et changer de vêtements.

Après avoir prononcé ce; te phrase, qui sans doute ne présentait pas pour lui un sens plus net que la première, il imita le chant du coq, puis le caquetage de la poule, avec une certaine perfection, et termina par un éclat de rire.

— Mais ce n'est qu'un pauvre idiot î s'écria Cartier avec un accent de pitié.

— ...Pauvre idiot, répéta le jeune homme du même ton.

Cependant, il parut étonné que son intention n'eût pas été mieux comprise, et voyant Cartier se reculer avec réserve, il demeura lui-même honteux et comme chagrin du résultat obtenu.

Baptiste, surpris de ne pas voir revenir son maître, avait attaché la jument à un arbre, etil rejoignit Cartier, qui lui apprit en deux mots de quoi il s'agissait. La présence de ce nouveau venu ne parut ni effrayer le mystérieux jeune homme ni lui déplaire. Au contraire, il regarda d'un air bienveillant Baptiste, qui était luimême un jeune et beau garçon; il lui souriait; ses yeux brillaient d'une joie naïve. Certainement, s'il eût su comment se témoignait l'affection, il aurait tendu la main à Baptiste ou lui aurait adressé uneparole amicale.

Baptiste, pourtant, ne se montrait pas animé des meilleures intentions à son égard, et il lui dit assez brusquement i

~ Voyons ! monsieur, on ne se moque pas ainsi du monde! Qui êtes-vous? Comment vous appelez-vous D'où venez-vous ?

Le son de la voix humaine semblait avoir un grand charme pour le jeune homme. Il écouta donc avec une visible complaisance les questions qu'on lui adressait, mais pour toute réponse, il répétait les dernières syllabes de ces questions, selon son habitude. Vainement Cartier et Baptiste employèrent-ils tous les moyens imaginables pour tirer de lui des éclaircissements ; ils n'obtinrent que des paroles sans suite ou des rires hébétés.

De guerre lasse, ils renoncèrant à cet interrogatoire; aussi bien, depuis un moment, l'inconnu semblait éprouver un cruel . malaise. Le jour montait rapidement, et le ciel resplendissait des clartés matinales. Cet éblouissant feu d'artifice de l'aurore devait avoir trop d'éclat pour la vue du jeune homme, habitué sans doute à une faible lumière. Il posait sa main au-dessus de ses yeux et poussait de petits cris de souffrance.

— Ce garçon est une véritable énigme, dit le négociant tout pensif, Parfois, je suis tenté de le prendre pour un imposteur; mais je trouve en lui tant de naturel, que je ne peux le croire capable de jouer un rôle appris d'avance... Il est convenablement vêtu ; ce doit être un de ces pauvres enfants, idiots ou peu s'en faut, comme il en existe souvent dans les familles, et que Ton cache afin de ne pas donner en spectacle leur innocente infirmité. Celui-ci s'est probablement échappé de quelque château ou de quelque village des environs, et il ne sait que faire de sa liberté.

— Avec votre permission, monsieur répliqua Baptiste, il ne vient pas de loin, et il n'y a pas longtemps qu'il se trouve à cette place. Voyez, ses vêtements sont secs, et il n'a pas dû marcher dans la rosée; il n'a pas dû, non plus5 marcher sur la grand'route, car, dans ce cas, il serait couvert dépoussière. Enfin, examinez sa chaussure... Il porte des escarpins neufs dont la semelle n'a pas perdu son poli, et nous avons pu voir tout à l'heure par nous-mêmes qu'il n'est pas bien solide sur ses jambes.

— Eh bien, Baptiste, que conclus-tu de cela?

— Rien, monsieur, sinon que cet ((innocent» a pu être apporté là, aux portes de la ville, comme on fait pour les enfants qu'on désire abandonner.

— Tu as peut-être raison, et ce serait l'action la plus abominable... Mais non, j'aime mieux en revenir à ma première idée : c'est quelque idiot, échappé de la maison paternelle, et qui sera certainement réclamé par sa famille aussitôt qu'on s'apercevra de sa disparition.

— Alors, que décide monsieur? Nous allons à Saint- Abdon, à ce qu'il paraît, pour une affaire très-importante et très-urgente... Le mieux est donc de continuer notre voyage et de laisser ce pauvre diable à la garde de

Dieu. Voici le jour, et quelque passant moins pressé que nous...

— Ce malheureux insensé m'inspire une vive compassion; il a l'air tout à fait inoffensif..., et, en vérité, si nous l'abandonnons, je doute qu'il soit capable de se garer des voitures et des chevaux, qui vont affluer ici tout à riieure.

Pendant cet entretien, ils s'étaient éloignés de l'inconnu. Celui-ci, sans cesser de tenir la main au-dessus de ses yeux, s'approcha d'un pas chancelant. Sans doute il ne pouvait comprendre de quoi il s'agissait entre le maître et le domestique; mais, soit qu'il obéît à cet instinct de sociabilité dont il avait déjà donné des preuves, soit que, malgré la faiblesse de son intelligence, il eût vu sur le visage de Cartier un sentiment qui l'attirait, il saisit le négociant par le pan de son habit ; puis, le regardant avec son grand œil bleu et mélancolique, il lui adressa un sourire plein d'affection.

Cette action si simple vainquit les hésitations de Joseph.

— Ma foi! mon pauvre garçon, dit-il, je n'ai pas le courage de vous abandonner^ et si Ton me blâme pour ma pitié peut-être ridicule.... Tiens, Baptiste, poursuivit-il en s adressant au domestique, nous allons faire monter ce jeune homme dans le cabriolet et l'amener au Buisson-Blanc. Je le confierai à mon beau- père et à Dominique. Ils veilleront sur lui, pendant que nous, nous rendrons à Saint-Abdon.... Ce soir, à notre retour, nous apprendrons sans doute qu'il a été réclamé par ses parents; s'il ne l'a pas été.... nous prendrons un parti.

Baptiste haussa les épaules ; cependant il n'osa contredire son maître et alla détacher la jument. Cartier n'eut pas de peine à se faire suivre de l'in-

connu jusqu'à l'endroit où se trouvait le cabriolet. Le pauvre idiot semblait s'être donné à lui, comme le chien qui a perdu son maître se donne au premier passant qui le caresse. Il se laissait donc conduire docile * ment; mais il avançait avec lenteur, tenant toujours baissés et demi-clos ses yeux qu'offensait la grande lumière.

La difficulté fut de le faire monter dans le cabriolet. Il semblait n'avoir jamais vu de voiture, et en ignorait l'usage aussi bien que celui du marche-pied.. Malgré son évidente bonne volonté, il ne comprenait pas ce qu'on attendait de lui, et ses nouveaux amis multipliaient vainement les gestes et les paroles. Tandis qu'il s'efforçait de deviner leur intention, il oublia de maintenir sa main devant ses yeux, et se tourna machinalement du côté du levant.

Or, en ce moment, le soleil, après avoir coloré des teintes les plus brillantes la cime des Alpes dans le lointain, venait tout à coup d'apparaître lui-même à l'horizon, Il lança comme une flèche de feu qui, traversant tout à coup les brumes matinales, frappa le jeune homme en plein visage.

L'effet de ce rayon lumineux fut aussi prompt que terrible. L'inconnu poussa un cri de douleur, comme s'il eût été atteint d'une balle ; puis il tourna sur lui-même, et allait tomber foudroyé, si Cartier ne l'eût saisi dans ses bras.

Baptiste ne savait comment s'expliquer cet accident ; mais Cartier s'écria :

— Mon Dieu! serait-il possible que ce malheureux n'eût jamais vu le soleil î

Cette opinion, qui se trouva confirmée plus tard, augmenta encore son intérêt pour l'inconnu. Avec l'aide

de Baptiste, il plaça au fond de la voiture son protégé, qui était toujours sans connaissance; puis, montant luimême, il le soutint avec précaution, tandis que le domestique, s'emparait des rênes et dirigeait de nouveau le cheval vers le Buisson-Blanc.

Le jeune homme ne tarda pas à reprendre ses sens ; mais, ayant entr'ouvert les yeux, il les referma aussitôt et retomba dans son inertie : évidemment, à la suite de la terrible impression qu'il avait éprouvée, sous le coup de mille sefitiments contraires, se sentant emporté par un mouvement vertigineux, il s'abandonnait sans résisance à la force nouvelle qui le dominait.

Du reste, le trajet ne fut pas long. Au bout de quelques minutes on entra dans la cour du Buisson-Blanc., et on s'arrêta dans un coin où des noyers projetaient une ombre épaisse. Il fallut encore porter l'inconnu hors de la voiture; puis Cartier, le soutenant par le bras^ car il chancelait comme une personne ivre, le conduisit dans utie salle basse, où les persiennes fermées ne lais^ saient pénétrer qu'un jour affaibli, et il le fit asseoir.

Morin et Dominique étaient sur pied, malgré l'heure peu avancée, et allaient partir pour une promenade. D'autre part, le, bruit delà voiture, qui rentrait si peu de temps après le départ, avait fait croire aux dames qu'un accident était arrivé, et elles s'empressèrent de descendre en robe du matin.

Toute la famille se trouva donc réunie autour de Tin* connu. Il portait encore parfois la main à son front ; mais, la demi-obscurité du salon paraissant lui être favorable, il était redevenu attentif à ce qui se passait. Ses traits exprimaient tour à tour Tétonnement, l'admiration, le plaisir et la crainte. On eût dit qu'il se croyait le jouet d'un rêve, et que jamais son imagination ne lui

avait représenté les étranges choses qui le frappaient en ce moment.

Cartier conta comment il avait rencontré ce malheureux jeune homme, et exposa ses raisons de croire qu'il serait bientôt réclamé. Les dames approuvèrent chaleureusement la conduite de Cartier; l'air mélancolique du jeune homme, ses grands yeux bleus étonnés, sa pâleur et sa faiblesse, excitaient leur sympathie. Dominique observait l'inconnu sans rien dire, mais Morin reprit en hochant la tête :

— Vous êtes bien le maître d'agir comme vous l'entendez, mon gendre, et d'amener chez vous qui vous plaît... Cependant^ peut-être êtes-vous dupe d'un habile comédien.

Clarisse et Emilie se récrièrent. Dominique dit à son tour :

— Je prendrai la liberté, mon cher patron, de ne pas être de votre avis. Ce pauvre garçon ne cherche à tromper personne. Est-il fou ou idiot? je ne saurais le dire; mais évidemment il y a en lui1 quelque chose d'extraordinaire. C'est, je le crains, une victime de quelque crime ignoré, et peut-être, en lui donnant asile, allez-vous vous engager dans une affaire dont il est impossible de prévoir les résultats.

-- J'ai déjà pensé à cela, répondit Cartier; mais pouvais-je le laisser sur la route, exposé à toutes sortes d'accidents?

— Tu as bien fait, Joseph, s'écria Emilie; on ne doit jamais hésiter dans une question d'humanité.

— Joseph est si bon! ajouta Clarisse.

— Ce jeune homîne n'a pas l'air d'un vagabond, je l'avoue, reprit Morin; mais je gage que si nous le recueillons, on ne se pressera pas de le réclamer.

— Pour cette fois, je suis de votre opinion, répliqua Dominique; selon moi, il ne s'est pas échappé de chez lui, comme on le suppose. Il est plus probable qu'on Ta déposé à la place où l'a trouvé M. Cartier... Mais ne vous êtes-vous pas assuré s'il n'aurait pas sur lui quelques papiers capables de le faire reconnaître?... Tenez, qu'aperçois-je donc dans la poche de son gilet?

Dominique désignait une lettre, qui sortait à moitié de la poche de l'inconnu et qui semblait avoir été placée là à dessein.

Cartier s'approcha de son protégé, et désigna le papier en témoignant le désir de le prendre. Le jeune homme, comme à l'ordinaire, n'eut pas l'air de savoir ce qu'on lui voulait; et lorsque le négociant, après quelques hésitations, s'empara doucement de la lettre, il ne se montra ni satisfait ni mécontent.

Tout le monde se pressa autour de Cartier, dans l'espoir de connaître enfin le mot de cette énigme. La lettre n'était pas cachetée et avait une suscription fort propre elle-même à exciter la curiosité. Cette suscription, en effet, n'était pas écrite à la main, mais composée de mots découpés dans un livre et collés sur l'enveloppe les uns à la suite des autres. Elle était ainsi conçue :

A la personne charitable qui me rencontrera et se chargera de mon sort.

Cartier s'empressa d'ouvrir la lettre, dont chaque mQt était également découpé dans un livre, et lut à haute voix :

« Je m'appelle Guillaume, de Lyon. J'ai été baptisé. Que Ton ne recherche pas qui je suis, car on attirerait sur moi de grands malheurs. On trouvera dans ma poche un rouleau de cent pièces d'or pour indemniser ^a personne qui prendra soin de moi. »

Ce billet ne portait ni date, ni signature, comme on peut croire. Il passa de main en main, et causa à tous les assistants une profonde stupéfaction.

Seul, Guillaume, comme nous rappellerons désormais, demeurait impassible, et Cartier s'étant approché pour tâtei ce que ses poches pouvaient encore contenir , il conserva la même indifférence. On s'assura donc facilement qu'il n'avait sur lui aucun autre papier, mais seulement un petit paquet assez lourd. Ce paquet ayant été ouvert, on y trouva les cent pièces d'or annoncées.

En acquérant la preuve que ce jeune homme n'était pas un mendiant, et que, même, selon toute apparence, il appartenait à une famille riche, les assistants sentirent redoubler leur intérêt pour lui. Morin persista pourtant dans ses appréhensions :

— Tout cela me semble louche, reprit-il, et nous devons y regarder à deux fois avant d'écouler les inspirations de notre cœur... Ce nom de « Guillaume de Lyon » est sans doute un nom supposé; il preuve tout au plus que ce jeune homme vient de Lyon.

— Peu importe, dit Cartier; mais que faire? Il y aurait de la cruauté à ramener ce pauvre garçon sur la voie publique, où nous l'avons trouvé, et où l'argent qu'il possède pourrait tenter quelque misérable...

— Il ne faut pas l'abandonner, ditMme Emilie d'un ton péremptoire; que deviendrait-il, si nous ne le recueillions pas? Sa famille semble le renier ; pourquoi ? je n'en sais rien ; mais qu'il soit fou ou idiot, ou tout ce que l'on voudra, il n'en mérite pas moins par lui-même notre compassion. Voyez comme il est faible, effarouché!... Il tremble de tous ses membres ; sa tête retombe sur sa poitrine.... Peut-être a-t-il faim.... Mon Dieu ! s'il avait faim !

Clarisse; prévenant le désir de sa sœur, courut au buffet et en tira précipitamment du pain, du vin, des gâteaux et des fruits qu'elle étala sur la table devant Guillaume. Celui-ci parut d'abord plus occupé de la gracieuse servante que des objets qu'elle apportait; une naïve admiration se reflétait dans ses yeux languissants. Toutefois les besoins de la nature finirent par l'emporter. Il prit un morceau de pain et se mit à le manger avec avidité, quoique sans gloutonnerie. Il accepta de même un verre d'eau et une belle pêche que lui présenta Clarisse. Quant au vin, aux gâteaux et aux autres provisions plus recherchées, il les refusa et ne semblait même pas en connaître l'usage.

— Ah ! dit Clarisse avec tristesse, son ordinaire ne sera pas coûteux pour ceux qui se chargeront de lui !

Tandis que Guillaume achevait ce frugal repas, on continuait d'agiter dans le conseil de famille la question de savoir ce qu'il convenait de faire à son égard.

— Décidément, reprit enfin Cartier, nous garderons ce jeune homme pendant quelques jours, ou du moins jusqu'à demain. Peut-être d'ici là parviendra-t-on à se procurer quelques indications sur ses parents... Mais, comme il faut que je reparte à l'instant même pour Saint- Abdon, je crains de vous laisser, pendant une journée, l'embarras de ce pauvre idiot, dont le caractère etjles habitudes me sont inconnus...

— Si vous voulez bien le permettre, monsieur Cartier, dit Dominique avec empressement, je me chargerai, en votre absence, de veiller sur lui. Il paraît très-maniable, et sans doute il n'aurait même pas la force d'être méchant. Il y a, de plain-pied avec ma chambre, un grand cabinet un peu sombre, où couche mon ami Rabutin lorsqu'il vient me rendre visite. J'y installerai M. Guil-

laume, je pourvoirai à tous ses besoins, j'étudierai son intelligence et je saurai dans quelle mesure on peut compter sur elle.,. Enfin, ce soir ou demain, quand vous reviendrez de voyage, il sera temps de prendre un parti définitif.

— C'est cela, dit Cartier avec satisfaction. Eh bien, père Dominique, puisque vous consentez à vous charger de ce malheureux....

— Dominique est le meilleur des hommes ! dit Emilie.

— C'est mon bon papa Dominique ! ajouta Clarisse en embrassant le vieux dessinateur.

— Je ne mérite pas de remercîments, car ce pauvre M., Guillaume m'intéresse beaucoup moi-même... Mais voyez comme il paraît abattu !... Sans doute, il n'a pas dormi la nuit dernière...

— Eh bien, père Dominique, reprit Cartier, hâtonsnous de l'installer dans votre cabinet. L'heure me presse, et je devrais déjà être loin... Il importerait aussi de prévenir l'autorité, afin qu'une enquête fût ouverte et qu'un procès-verbal en forme authentique fût dressé sur cet événement ; mais il sera temps de s'occuper de cela à mon retour. En attendant, je prie ma chère Emilie de serrer cette lettre et ce rouleau d'or, qu'il sera nécessaire de représenter à la justice.

Il s'approcha de Guillaume, qui commençait à se remettre de ses étonnements, et dit avec douceur en lui prenant la main :

— Venez, monsieur Guillaume.

— ...Monsieur Guillaume! répéta le jeune homme.

Mais il ne bougea pas; cette fois encore, il*ne comprenait pas ce qu'on lui voulait,et ce nom même semblait nouveau pour lui.

Cependant, ses paroles, les premières qu'il eût pro-

noncées depuis son arrivée à la villa, frappèrent Clarisse, qui s'écria toute joyeuse :

— Vous voyez bien qu'il parle !

— ... Il parle, répéta Guillaume en imitant le rire argentin delà jeune fille.

Cartier et Dominique le prirent chacun par un bras et l'obligèrent à se lever. Alors il les suivit avec la docilité d'un enfant, et on put s'assurer que sa démarche, si gauche et si embarrassée en rase campagne, était souple et gracieuse dans la maison. Au moment de sortir, il se retourna pour voir encore Clarisse, et poussa un soupir de regret; mais il ne montra aucune velléité de résistance, et paraissait habitué de longue date au sacrifice de sa volonté.

Dominique avait remarqué le chagrin qu'éprouvait Guillaume à s'éloigner de Clarisse.

— - C'est l'instinct, monsieur, dit-il à Cartier en riant, car je mettrais mes mains au feu que ce pauvre enfant n'a jamais vu de femmes avant aujourd'hui.

— Soit, mon cher Dominique, mais nous avons affaire à un vrai sauvage, dont la présence aurait de nombreux inconvénients pour les personnes de la maison si vous n'y preniez garde... et je compte sur vous.

On introduisit Guillaume dans la chambre qu'il devait occuper ; elle était modestement meublée, quoique d'une manière confortable. Une seule fenêtre l'éclairait du côté du jardin, mais des arbres ombrageaient cette fenêtre, munie de rideaux et de persiennes. Ce demi-jour devait parfaitement convenir à Guillaume, qui, à peine arrivé, se laissa t<ynber sur un siège; il semblait être à bout de force et de courage.

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