‹ Le Sérapéum de MemphisChapitre 18 sur 73 · SUR LES SOIXANTE-QUATRE APIS TROUVÉS DANS LES SOUTERRAINS DU SÉRAPÉUM · texte numérisé non relu

SUR LES SOIXANTE-QUATRE APIS TROUVÉS DANS LES SOUTERRAINS DU SÉRAPÉUM

J'estime que les fouilles du Sérapéum de Memphis ont amené la découverte d'environ sept mille monuments.

Mais tous ces Inonuments ne sont pas relatifs au même objet, c'est-à-dire au culte du Dieu adoré dans le Sérapéum. Bâti dans une nécropole plus ancienne que luimême, le Sérapéum renfermait dans son enceinte de vieux tombeaux que la piété des Egyptiens avait respectés. Presque tous ses murs étaient, en outre, formés de pierres empruntées à des édifices déjà démolis. D y avait donc, à côté des monuments officiels du culte, d'autres monuments qui, sans appartenir directement à Sérapis, ne devaient pas moins être recueillis et portés à l'inventaire général des fouilles. De là le chiffre élevé auquel cet inventaire a atteint; — mais de là, en même temps, la nécessité de faire deux parts, et de n'admettre dans le catalogue particulier du Sérapéum que les objets qui sont spécialement propres à Sérapis.

En somme, le déblaiement du Sérapéum a donc bien eu pour résultat la découverte des sept mille monuments déjà mentionnés. Mais la monographie de Sérapis ne peut compter que sur trois mille articles environ, chiffre déjà très respectable si l'on songe qu'il est peu de questions de l'antiquité qui nous soient jamais arrivées sous l'escorte d'un pareil nombre de documents originaux.

Maintenant on voit, je l'espère, où je veux en venir. Le problème aurait, par la pauvreté même des matériaux, moins de chances d'être résolu, que peut-être prendraisje, dès aujourd'hui, le parti d'en aborder la solution. Mais précisément à cause de la multiplicité des renseignements à coordonner et à mettre en œuvre, la tâche devient aussi délicate que difficile, et exige, pour être menée à bonne fin, tout un livre et des recherches dont la persévérance peut seule assurer le succès. Ce n'est donc pas un traité sur Sérapis qu'il faut demander au petit écrit dont je trace les premières lignes. S'il m'est permis un jour de rendre un compte détaillé des opérations dont le Sérapéum a été le théâtre, j'essaierai de montrer et de définir le Sérapis que le classement et l'interprétation des textes trouvés dans le temple du dieu nous ont révélé. On verra alors ce que fut réellement Sérapis; on verra comment Sérapis est

un dieu d'origine égyptienne, aussi ancien qu'Apis puisqu'il n'est après tout qu'Apis mort; on verra comment le Sérapis des Grecs n'est qu'un autre dieu amalgamé de grec et d'égyptien, et comment les deux divinités ont vécu à Memphis dans deux Sérapéum distincts, en présence l'une de l'autre et sans jamais se confondre. D'un autre côté Apis sera» étudié sous tous les points de vue qui pqjirront nous faire connaître ce dieu célèbre. La place qu'il occupe dans la mythologie égyptienne, ses points de contact avec d'autres divinités des religions étrangères à l'Egypte seront indiqués. Bref les difficultés seront toutes abordées, sinon vaincues, et j'espère que nos trois mille monuments nous aideront à renverser sans retour les plus sérieux des obstacles qui, jusqu'ici, s'étaient opposés à l'intelligence complète du caractère et des attributs du fameux taureau de Memphis et de la mystérieuse divinité de Sinope. Mais aujourd'hui de telles discussions ne seraient-elles pas prématurées, alors que, j'ose le dire, personne n'est encore suffisamment préparé à les soutenir? L'inutilité de toute tentative de ce genre est évidente, et, pour ma part, je ne me fais aucun scrupule d'avouer que, malgré de longues heures consacrées déjà à l'étude des textes si variés que le Sérapéum nous a rendus, je ne me regarde pas encore comme maître du terrain. Je répète donc que ce n'est pas un traité sur Sérapis qu'il faut chercher dans les quelques pages qui vont suivre. Je désire, au contraire, mettant de parti pris tous les grands problèmes à l'écart, ne montrer de nos richesses que le petit côté qui touche aux questions les plus actuelles de l'égyptologie. Je désire introduire le lecteur dans la tombe d'Apis, y compter les taureaux que nous pourrons y rencontrer, enregistrer nos rois nouveaux, supputer nos dates nouvelles, et chemin faisant, recueillir celles des observations que, dans l'état actuel de nos études, nous croirons le plus à notre portée. Voilà tout simplement ce que je désirerais faire, et il y a loin de ce modeste but aux développements que nécessiterait le parcours du vaste cercle d'obscurités et de complications dont Sérapis est le centre.

Ces explications terminées, je vais, sans plus de préambule, entrer dans les détails que je demande la permission de transmettre, à titre de renseignements, aux personnes que ces études peuvent intéresser.

Si toutes les momies d'Apis qui ont été autrefois introduites dans les souterrains du Sérapéum nous étaient parvenues intactes, on conçoit que le classement chronologique des taureaux n'aurait pas offert de difficultés. Mais il est malheureusement

loin d'en être ainsi. Quatre sépultures seulement ont été trouvées vierges, et j'ai rencontré dans le reste de la tombe un désordre tel qu'à première vue je désespérai d'y jamais rien reconnaître. Les Apis ne se sont donc pas mis à leur rang en quelque sorte tout seuls. Il a fallu, au contraire, recueillant avec un soin minutieux les indices que le temps avait respectés, s'inspirer de la vue des lieux, reconnaître les modes divers de construction, interroger les inscriptions qui étaient encore en place, rapprocher de celles-ci les monuments de même style trouvés sur le sol, compter les chambres et les sarcophages, et de tout ceci reconstituer la tombe comme elle avait existé au temps de sa splendeur.

Or c'est précisément ce travail de reconstruction qui nous a rendu les soixantequatre Apis dont l'existence a été jusqu'ici constatée. On voit donc que je ne donne pas le classement des Apis, tel que je l'ai établi, comme définitif et absolu; on voit aussi que je ne donne pas le nombre des Apis aujourd'hui connus comme celui des momies qui, sous les Egyptiens, ont peuplé la tombe du dieu, puisque d'une part le classement de ces animaux est soumis à diverses causes d'erreur qui ont dû avoir leur influence, et que d'autre part il est possible que quelques-uns des Apis aient totalement disparu, ou bien encore m'aient totalement échappé.

Quoi qu'il en soit, je n'ai donc pas trouvé, dans le travail d'arrangement des Apis et des monuments qui leur appartiennent, les facilités que nous aurions eues si la tombe nous eût offert chaque momie à sa place, et c'est ce que je désirais bien faire savoir, afin qu'on ne pense pas que le classement des Apis est le produit de l'observation toute matérielle des momies dans l'ordre où elles se seraient présentées, et qu'on ne s'étonne pas non plus si, malgré moi, je laisse dans les ténèbres quelques points obscurs sur lesquels chacun s'attend peut-être tout naturellement à voir jaillir la lumière.

Mais comme on pourrait, tombant dans l'excès contraire, arguer de la mutilation de nos matériaux pour attaquer la solidité de l'édifice, et prétendre que rien n'a pu sortir du désordre réel dans lequel la tombe a été trouvée, je tiens à expliquer — en premier lieu ce qu'était la tombe avant que les vengeances religieuses y aient introduit la dévastation, — en second lieu ce qu'elle était quand, le 12 novembre 1851, j'y pénétrai pour la première fois. Par cette comparaison, on aura, je pense, la mesure exacte du degré de confiance qu'on peut accorder à nos résultats.

On sait que le Sérapéum est situé, non pas à Memphis, mais dans la nécropole de Memphis, et que ce temple a été bâti tout entier pour la tombe d'Apis. Le Sérapéum

n'est donc, selon la définition de Plutarque et de saint Clément d'Alexandrie, que le monument sépulcral d'Apis, ou plutôt le Sérapéum est le temple d'Apis mort, qu'il faut par conséquent distinguer du temple d'Apis vivant qu'a décrit Hérodote et que Psammitiehus embellit de colosses d'Osiris. Apis avait donc, à proprement parler, deux temples, l'un qu'il habitait sous le nom d'Apis pendant sa vie, l'autre où il reposait après sa mort sous le nom d'Osorapis.

Comme toutes les tombes égyptiennes au-dessus du Delta, la tombe d'Apis est creusée à même du roc vif. Sous Aménophis HI, dont le règne vit mourir le premier Apis que je connaisse, cette tombe n'est pas encore un souterrain commun qui donne asile à un certain nombre de taureaux morts. Elle se compose tout simplement, à la surface du sol, d'un édicule orné de bas-reliefs, sur le modèle de celui que représente la figure ci-jointe, et, sous cet édicule, d'une chambre carrée, à plafond plat, à laquelle on arrive par nu chemin en pente pris dans le rocher ; la porte regarde le soleil levant. Le taureau de Memphis venait-il à mourir, on l'apportait au Sera pénm,on l'introduisait dans un cercueil en bois taillé sur le modèle de celui qui avait dû contenir l'Osiris dont Plutarque rapporte le mythe, puis les priucipauxpersonnages de

la ville déposaient près du cercueil quelques statuettes ornées de leurs titres et de leur nom, et la tombe, ainsi organisée, était pour toujours fermée aux regards des hommes. Tel a été le mode employé sous Aménophis III pour la sépulture d'Apis, et ce mode a été mis en usage par les successeurs de ce pharaon jusqu'à l'an 30 de Ramsès II, époque à laquelle un autre système prévalut.

Après Tan 30 de Ramsès II, a été commencé en effet un grand souterrain formé d'une galerie d'une centaine de mètres de longueur, de chaque côté de laquelle ont été successivement percées d'Apis en Apis quatorze chambres assez grossières; c'est le commencement de ce souterrain que représente notre figure 2 (p. 118). Quand l'Apis

régnant mourait, l'enBevelUsement se pratiquait selon la méthode antique, c'eat-àdire que la momie reposait dans un cercueil dont le couvercle était taillé en forme

de croissant, et que le sol du caveau

Fig. 2.

sépulcral était jonché de statuettes représentant les personnages qui avaient été admis à l'honneur de voir leur image orner la tombe du dieu. Mais ici, le mur destiné à clore la sépulture ne pouvait plus être, comme sous Aménophis III, bâti en ti-avers du chemin en pente qui conduit au dehors. Il était élevé au contraire en avant de la chambre et sur l'alignement des parois de la galerie, en sorte que le visiteur qui venait dans le souterrain rendre ses devoirs à la momie sacrée ne pouvait que la supposer derrière le mur qui la dérobait à sa vue. Il y a donc une certaine différence entre le système d'inhumation usité à partir de la seconde moitié du règne de Ramsès II, et le système qui fut en vigueur jusqu'à cette même époque. Mais cette différence, tout entière dans l'apprêt en quelque sorte matériel de la tombe, ne fut pas la seule. Autrefois eu effet, quand un personnage, ou les membres de sa famille, voulaient consacrer par une stèle le souvenir d'une visite pieuse faite au Sérapéum, la stèle était déposée, en dehors de la tombe, dans l'un des murs de la chapelle que les rois avaient coutume de bâtir, à la surface du sol, et au-dessus même du caveau où la momie du taureau mort sous leur règne était conservée; voyez plus haut tig. 1. Mais à l'époque oii nous eu sommes, les stèles ont pénétré jusque dans le souterrain, et je ne crains pas d'affirmer qu'elles y ont pénétré par centaines. Qu'on ne croie pas cependant qu'une seule d'entre elles ait jamais été déposée dans la chambre sépulcrale proprement dite. Je ne sais pas quelle différence il y a, quant au but religieux, entre une statuette et une stèle, toutes deux couvertes des mêmes noms; mais ce qu'il y a de certain, c'est que, tandis que les statuettes étaient reçues dans le caveau et jusque dans l'intérieur de la momie sacrée elle-même, les stèles étaient littéralement reléguées à la porte. Les stèles ont donc bien, comme je viens de le dire, pénétré dans le souterrain; elles n'ont cependant jamais fait partie de ce qu'on pourrait appeler le mobilier funéraire d'un Apis. On les encastrait, soit dans le mur qui fermait la chambre, soit dans les parties immédiatement voisines du rocher, comme on peut le voir par la petite vue ci-jointe {fig. 3), et c'est dans cet état qu'elles

se conservaient comme un témoignage de la piété des adorateurs d'Apis et de la vénération que ce dieu avait inspirée à eee contemporains.

Cette seconde partie de la tombe d'Apis, commencée après l'an 30 de Rarasès H, servit jusqu'à l'an 20 de Psammitichus I"^. Vers ce temps un effroyable éboulement eut lien; quatre chambres-tout entières virent leur plafond s'effondrer, et le souterrain, creusé d'ailleurs dans un rocher très friable, fut abandonné. Peut-être n'estil pas défendu de faire ici un rapprochement entre l'arrivée des Grecs auxquels nous savons que Psammitichus ouvrit les portes jusque-là fermées de l'Egypte, et la splendeur dont se revêt tout à coup la nouvelle galerie inaugurée l'an 53 du règne de ce prince. Effectivement,

jusque-là les chambres funéraires n'avaient étéque médiocrement soignées, et il est telle chambre, sons Kamsès II, qui ne fait pas beaucoup d'honneur à la ferveur de ce roi pour le taureau qui personnifie Osiris. Mais, dans la nouvelle tombe, l'aspect change complètement. Les chambres ont maintenant jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de banteur; les plafonds, taillés en voûte, sont revêtus de pierres blanches appareillées avec art; les parois elles-mêmes ont ce coûteux ornement de dalles prises aux carrières de la chaîne Arabique d'où les plus belles des Pyramides ont été tirées. Quant aux sarcophages, ce sont des monolithes du plus fin granit devant la grandeur desquels on reste véritablement étonné. Ils ont de douze à quatorze pieds de haut, de quinze à seize pieds de long, et le plus petit d'entre eux ne pèse pas moins de soixante-cinq mille kilogrammes. Bref cette partie de la tombe est de beaucoup la plus belle, la plus ornée, celle qui témoigne le plus de la faveur dont a joui Apis, à partir du règne si florissant de Psammitichus. Maintenant les Grecs ont-ils passé par là? Avaientils déjà, dès leur arrivée en Egypte, reconnu la ressemblance qui existe entre leur Bacchus (on connaît le Bacchus à tête de taureau d'Argos}, et Apis mort, qui n'est qu'Osiris? Avaîent-ils remarqué que, sur le front d'Apis, brillait un triangle qui, pour

des yeux grecs, a dû bien vite être le delta initial du nom propre AtovOoo;? Puis, prompts comme toujours à satisfaire par tous les moyens leur amour-propre national, avaient-ils immédiatement vu que, par une coïncidence bizarre, le mot Osor-Api signifie en égyptien 4?^'^ mort, mais qu'en grec 20P[oc] Ani[8o<;], signifie letomheau âJApis? En un mot, les ancêtres de Ptolémée Soter, devinant ou préparant le Sérapis d'Alexandrie, ne sont-ils pas ceux-là même dont l'influence se fait sentir à l'entrée de la nouvelle et magnifique tombe d'Osorapis? Quant à moi, je ne l'affirmerais pas, mais je n'oserais pas non plus le nier d'une manière absolue. Quoi qu'il en soit, l'aspect des souterrains dans lesquels nous nous trouvons maintenant est tout différent de celui des caveaux plus anciens que nous avons vus jusqu'ici. Mais le principe est encore le même. L'Apis une fois dans son cercueil de bois et le cercueil dans son enveloppe de granit, la chambre était, comme autrefois, irrévocablement close. Les stèles venaient à leur tour, qui couvraient, dans la galerie, les parties du mur et du rocher les plus proches de la momie, et tout était dit jusqu'au nouvel Apis qui devait venir habiter la chambre suivante. En définitive, à part un plus grand soin de la dignité du dieu, les Egyptiens ont donc, depuis Aménophis jusqu'aux derniers Apis, persisté dans leur mode d'ensevelissement, et rien n'indique que, pendant toute cette période qui embrasse dix-sept ou dix-huit siècles, le culte d'Osorapis, même sous les Ptolémées, ait subi la moindre modification. — Pour tout dire cependant, je dois ajouter que, à partir de Nectanébo I" (l'ancien Amyrtée), certaines circonstances feraient soupçonner que, peut-être, il s'est opéré un changement, sinon dans le culte du dieu, au moins dans les habitudes de la tombe. Jusqu'alors, en effet, il parait que, conformément à l'indication de Pausanias, la tombe n'était ouverte que pendant les soixante-dix jours qui suivaient la mort, en sorte que pas une de nos stèles antérieures au règne du prince que je viens de nommer ne porte une date qui ne soit pas celle de l'un des soixante-dix jours en question. Mais à l'avènement de la XXX* dynastie, les choses semblent avoir changé. Déjà Cambyse, trop à l'écart dans la tombe fondée par Psammitichus, avait dû se contenter, pour l'Apis mort sans doute un peu avant l'expédition d'Ethiopie, du vestibule situé après la porte d'entrée de la tombe, et Darius P', également gêné pour l'Apis mort l'an 4 de son règne, avait été obligé, en l'an 34, d'alonger la galerie et d'y percer de nouvelles chambres. Les agrandissements ne purent cependant pas encore suffire, et c'est à la mort de l'Apis de Nectanébo P' que fut commencée une autre galerie qui, faisant un détour, allait rejoindre la première à son extrémité. Or, à partir de ce temps, les

stèles ne furent plus admises dans l'intérieui- de la tombe. L'entrée de la nouvelle galerie, les portes extérieures et les parois des divers chemins qui conduisaient à ces portes leur furent réservées; mais pas une d'entre elles ne put aller, comme sous Fancien régime, se placer près du taureau dont elle était destinée à rappeler le souvenir. Est-ce là une modification dans le culte d'Apis? Est-ce une simple mesure de police nécessitée par la vaste extension que prenaient les souterrains? On décidera.

Voilà donc, en définitive, quelles sont les parties qui composent le monument fameux consacré à la sépulture des Apis, et j'espère que les détails dans lesquels je viens d'entrer ont dû convaincre le lecteur que si ce monument nous était arrivé intact, nous n'aurions eu qu'à enregistrer les Apis dans l'ordre même de leurs cellules pour en posséder immédiatement et sans difficulté l'ordre chi-onologique.

Malheureusement on sait déjà que ce n'est pas dans ces conditions que la tombe s'est présentée. Ravagée à l'époque où on lisait encore les hiéroglyphes, puisque le nom d'Apis 1*3^ ^ >^ ^^* quelquefois martelé, elle a été en outre dévastée par ces mêmes Arabes qui, sous le calife Mâmoun, forçaient les Pyramides et violaient tous les tombeaux. Les momies, de plus en plus maltraitées, ont été alors pour la plupart anéanties; les stèles ont été en grand nombre jetées par terre, et des pierres ont été amoncelées, en signe de mépris, sur ces beaux sarcophages dans lesquels le taureau si vénéré de Memphis semblait devoir reposer pour l'éternité. J'avais donc raison de dire qu'en pénétrant pour la première fois dans la tombe, le 12 novembre 1851, j'y rencontrai un désordre tel qu'à première vue je désespérai d'en jamais rien obtenir. Mais maintenant que nous savons mieux comment la tombe était primitivement disposée, on voit qu'en réunissant tous les indices, en recueillant avec soin les renseignements fournis par les objets laissés à leur place antique, on peut encore espérer reconstituer la série des Apis. D'ailleurs la tombe n'a pas été tellement bouleversée que, par exemple, toutes les stèles aient été arrachées et que les monuments d'un souterrain aient été transportés dans un autre. H y a donc déjà, selon les lieux où ils ont été trouvés, quatre ou cinq grandes catégories à établir entre nos objets. Ainsi ceux qui étaient enfouis dans les décombres des chapelles votives de la XVni® dynastie et du commencement de la XIX^, ne sont certainement ni antérieurs à Aménophis m, ni postérieurs à l'an 30 de Ramsès II; de même, ceux qui ont été recueillis dans les souterrains terminés l'an 20 de Psammitichus ne peuvent se placer qu'entre la XIX*" dynastie et la XXVI^ Quant aux grands souterrains, les deux seules places où l'on ait permis d'encastrer des stèles établissent déjà entre

celles-ci deux subdivisions principales qui nous forcent à ranger les unes depuis Psammitichus jusqu'à Nectanébo, et les autres depuis Nectanébo jusqu'aux derniers Ptolémées. En présence des données de toute sorte qui peuvent résulter des circonstances dans lesquelles ces monuments ont été découverts, le classement n'est par conséquent pas aussi difficile qu'on pourrait le croire, et on doit s'apercevoir maintenant que si, d'un côté, nos matériaux nous arrivent dans un état regrettable de délabrement, il n'est pas impossible d'un autre côté d'en former un édifice dont les amis de l'antiquité pourront encore admirer la grandeur.

Voilà pourquoi, tout bien considéré, je me décide à donner la nomenclature, aussi abrégée que possible, des soixante-quatre Apis qui vont suivre, les seuls, — non pas qui aient existé, puisque le culte d'Apis était debout sous la V*' dynastie et que les vieux Apis de ce temps ont dû avoir aussi leur Sérapéum qui n'est pas du tout le nôtre, — mais les seuls que j'aie réussi à retrouver de tous ceux qui, depuis la fondation de la tombe sous Aménophis m jusqu'à sa destruction sous Théodose, sont successivement venus se reposer dans les souterrains de notre temple.

Je termine ce paragraphe par un dernier mot. J'ai dit tout à l'heure que, sur les sept mille numéros qui ont formé l'inventaire général des fouilles du Sérapéum, Sérapis entrait pour un total de trois mille objets environ. Or quand on saura que les principaux et les plus nombreux de ces objets proviennent de cette même tombe d'Apis dont je viens de donner la description, on aura une idée suffisamment exacte du caractère essentiel qui distingue la collection réunie au Louvre. Cette collection n'est donc pas ce que, en mettant la main à l'œuvre au milieu des sables encore vierges du temple, je pensais moi-même la voir. Jusqu'alors, en eflfet, Sérapis était regardé comme un dieu plutôt grec qu'égyptien. Origène l'appelle le transfuge de Sinope, et quand on le voit aborder, sous Ptolémée Soter, à Alexandrie, s'y installer dans l'un des plus beaux temples qui aient été bâtis en Egypte, et de là prendre son essor pour aller en quelque sorte s'abattre sur toutes les parties du monde connu, on peut bien oublier l'origine égyptienne du dieu et s'attendre à rencontrer dans les raines de l'un de ses temples autre chose que des stèles hiéroglyphiques de Sésostris et de Psammitichus, à côté d'un bœuf mort. D'autre part, même en quittant la voie de la tradition classique, trop prompte peut-être à reconnaître dans le dieu cosmopolite d'Alexandrie l'une de ses propres créations, et en interrogeant les papyrus qui, trouvés autrefois à Memphis, sont les témoins naïfs de l'état du culte à Tépoque oii ils ont été écrits, on reconnaît également que ce ne sont pas des souvenirs d'un

ordre de choses tout pharaonique qu'il faut demander à ces ruines où une chapelle d'Astarté s'élevait à côté d'une chapelle d'Anubis, et où les malades venaient chercher dans des songes le remède aux maux dont ils souffraient. En ce sens, la nature de la collection exposée au Louvre avait donc besoin d'être expliquée. Les monuments grecs qui auraient dû, comme tout le faisait présager, en former le fonds principal, y sont au contraire aussi rares que les monuments de l'antiquité pharaonique y sont nombreux, et loin d'y trouver une réunion de documents propres au Sérapis que nous connaissons le mieux parce que c'est celui avec lequel nos études premières nous ont le plus familiarisé, nous n'y voyons qu'une suite d'objets d'un caractère purement funéraire, d'un style purement égyptien, au milieu desquels apparaîtront une seule écriture et une seule langue, celle des hiéroglyphes, en même temps qu'un seul dieu et qu'un seul culte, celui d'Apis mort. Telle est, en résumé, la collection du Sérapéum comme nous l'ont faite les travaux poursuivis pendant quatre années au milieu des ruines de ce temple. — Maintenant de ce caractère si tranché résulte-t-il que les papynis nous ont trompés, et qu'en nous décrivant tout le vaste ensemble de fonctionnaires, de marchands, de militaires, de reclus et de recluses que nous voyons s'agiter dans l'enceinte du Sérapéum de Memphis, ils ont fait allusion à un autre dieu que le Sérapis mixte dont le temple principal était à Alexandrie? Je ne le pense pas. J'ai déjà dit qu'il y avait à Memphis, sous les Lagides, deux Sérapis et deux Sérapéum, et c'est là qu'est la solution de la difficulté. En effet, la fameuse allée de sphinx de Strabon n'est qu'une route qui, à chaque extrémité, avait un Sérapéum. D'un côté étaient le icaoToçoptov, et TAnubidium, et le temple d'Astarté, et celui d'Esculape, en un mot le Sérapéum grec; celui-là n'a été fouillé qu'à la surface. Mais de l'autre côté se trouvait la tombe d'Apis, c'est-àdire le Sérapéum égyptien; or ce Sérapéum a été fouillé dans toutes ses parties, et comme il a été prouvé non-seulement que, pendant toute sa durée, le dieu antique des Egyptiens avait maintenu sa nationalité, mais encore que la langue grecque avait été positivement bannie de l'enceinte, on voit tout de suite pourquoi notre collection semble en contradiction avec ce que nous croyons avoir de Sérapis, et pourquoi, en définitive, elle est riche surtout en monuments funéraires où le style égyptien et les idées . égyptiennes dominent au point qu'on chercherait en vain, dans les mille proscynèmes de la tombe d'Apis, une seule lettre grecque. Les papyrus ne nous ont donc pas égarés à leur suite; seulement ils nous parlent d'un temple d'où les monuments que nous possédons ne viennent pas : là est toute la question.

En résumé, les explications que je viens de donner ont déjà eu pour résultat de nous montrer :

1"* Que le Sérapéum n'est que le mausolée d'Apis, et qu'ainsi le dieu principal du Sérapéum, c'est-à-dire Sérapis, n'est qu'Apis mort;

2"* Qu'il y eut à Memphis deux Sérapéum, l'un fondé par Aménophis III, et dans lequel le culte du dieu des anciens Pharaons se conserva intact jusque sous les empereurs romains; l'autre inauguré peu de temps après l'avènement de la dynastie grecque à Memphis et où le Sérapis d'Alexandrie, résultat d'une bifurcation opérée sous Soter I", était plus spécialement adoré;

3^ Que le déblaiement du seuil de ces deux temples qui ait été exploré a produit sept mille monuments, parmi lesquels la monographie de Sérapis ne peut réclamer que les trois mille objets qui, par leur origine, sont relatifs à ce dieu ;

4'' Que ces trois mille objets proviennent presque tous de la tombe d'Apis proprement dite, et qu'ainsi la collection du Louvre a un caractère funéraire et égyptien, tout différent de celui que semblerait devoir prendre une collection sortie tout entière des ruines d'un temple de Sérapiis;

5° Enfin, que cette tombe a été violée et saccagée, mais que cependant les divisions principales du monument et la nature des objets qui y ont été recueillis ont permis de reconstituer à peu près l'ancien état des lieux, et de constater d'une manière plus ou moins certaine l'existence d'un minimum de soixante-quatre Apis.

Le lecteur est maintenant, je crois, mieux disposé à accepter le catalogue chronologique de ces animaux divins. J'y arrive sans plus tarder.

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