Voyez Appendice, E
de l'emballage des monuments restitués : 2^ pour empêcher toute nouvelle fouille jusqu'à nouvel ordre, dans le cas où il me prendrait fantaisie d'en faire.
Le vote de l'Assemblée législative continue donc à produire ses fruits. En livrant quelques-uns de nos monuments, en suspendant de mon plein gré les fouilles, j'avais espéré que les monuments confisqués nous seraient rendus, que le droit de fouiller nous serait restitué, que la propriété des monuments à découvrir nous serait acquise. Abbas-Pacha ne pousse pas jusque là l'oubli du passé. Il offre à la France les monuments découverts sans firman. Mais il interdit toutes nouvelles fouilles, et s'il veut bien nous permettre plus tard de poursuivre les travaux commencés, les monuments qu'on découvrira lui appartiendront. Ils sont d'avance confisqués.
Ainsi se termine l'affaire du firman. Les ouvriers qui me restent sont renvoyés, et je me trouve encore une fois seul à la montagne.
VI. Tombe d'Apis. Grands Souterrains. Du 19 novembre 1851 au 15 février 1862. — a) Si indiscutable que fût le droit du gouvernement égyptien, je n'avais pas lieu d'être satisfait de la façon dont on l'exerçait. Après tout, j'ai bien un envoi de cinq cents objets à faire en France ; mais les richesses que contient la tombe d'Apis ne nous passeront par les mains que pour être remises aux agents du gouvernement égyptien, en supposant que le droit de continuer les fouilles nous soit rendu. Tel sera, jusqu'au 15 février 1852, notre modus vivendi.
Pendant ce temps, j'aurai des menuisiers, des hommes pour le maniement des objets à mettre en caisse; les monuments que contient la tombe d'Apis seront étudiés, inventariés, classés, catalogués. Mais nous ne pourrons pas faire un pas en avant.
Quant aux officiers surveillants, appelés par la dépêche de Stéphan-Bey « officiers d'Etat-major» (ils ne savent ni lire, ni éciîre), quelque peu gênants qu'ils soient, on ne doit pas s'attendre à ce que je leur fasse un accueil empressé. Des conflits, vite apaisés, serviront à nous faire paraître le temps moins long.
h) Comme étendue, la tombe d'Apis a dépassé toutes nos espérances. C'est un ample souterrain, avec ses chambres, ses galeries, ses couloirs. Evidemment, les Apis avaient, dans la nécropole de Memphis, une sépulture commune, et non, comme je l'avait pensé quelquefois, des caveaux isolés, creusés séparément et enfermés dans l'enceinte du Sérapéum. Quand un Apis mourait à Memphis, on prolongeait d'une chambre le souterrain, et de génération en génération la tombe du dieu s'allongeait, à mesure que les momies qu'on y déposait devenaient plus nombreuses.
c) L'entrée de la tombe est rendue très difficile par ramoncellement des sables. De meilleures dispositions sont prises. J'ai pu hier y passer la journée tout entière.
En quati-e endroits différents, je remarque que le sable de Textérieur a coulé dans Fintérieur comme par un trou du plafond. Vérification faite, nous voyons que ces trous ne sont autre chose que des portes. Le souterrain avait donc quatre portes donnant sur Textérieur, probablement dans la tranchée que nous connaissons déjà (pi. F, portes a, c, c?, e). Quand la position sera régularisée et que je pourrai remettre la main à Tœuvre, il faudra déboucher ces portes, ne fût-ce que pour donner de Tair dans les souterrains où nous respirons avec une certaine gêne. En attendant, elles resteront ensevelies sous le sable et nécessau-ement invisibles du dehors.
Les chambres des souterrains sont nombreuses. Quelques-unes sont vides. On remarque dans d'autres d'énormes sarcophages. J'en compte vingt-quatre. Chose singulière, sur le couvercle de chacun de ces sarcophages on a construit assez régulièrement des sortes de murs pleins en pieiTes sèches d'environ deux mètres de hauteur.
La tombe porte dans toutes ses parties des traces de dévastations nombreuses. Chaque sarcophage a sa chambre qui borde latéralement une des galeries. Mais les dalles qui couvraient les parois verticales de ces chambres, celles qui, légèrement bombées, donnaient au cintre des plafonds l'apparence extérieure d'une voûte, tout était arraché, brisé, jeté pêle-mêle par terre. Les couvercles des sarcophages avaient été déplacés et les creux remplis de pierres. Bref, à première vue, je n'avais pas à attendre du souterrain des Apis une de ces découvertes de sépultures vierges qui sont la richesse et la joie des archéologues.
Une autre circonstance contribue à rendre particulièrement désolé l'aspect intérieur de la tombe. Le souten'ain est creusé dans un calcaire marneux assez friable. En beaucoup d'endroits les voûtes se sont effondrées sur une assez grande épaisseur, et des blocs irrégulièrement brisés jonchent le sol et parfois rendent le passage impossible. Autre travail qu'il faudra faire quand nous aui'ons des ouvriers.
dj Le plan général de la tombe me préoccupe et jusqu'ici je ne m'en suis fait que difficilement une idée. Les bougies brûlent avec peine et c'est tout au plus si, en les tenant à la main, la pâle clarté qu'elles projettent peut amver jusqu'au sol sur lequel on marche. On ne voit littéralement pas à trois mètres devant soi. Au delà tout est ténèbres. Il s'ensuit qu'il nous faut jalonner la route dans tous ses détours avec des feux posés par terre. Alors nous nous rendons compte de l'ensemble.
48 • CHAPITKE PREMIER.
La tombe se compose d'une longue galerie principale, taillée en voûte, sur laquelle se greffent à angle droit des galeries plus petites venues d'autre part.
Dans une partie de leur parcours les galeries n'ont pour limites latérales que le roc vif dans lequel elles sont creusées. Souvent aussi, de chaque côté du chemin, s'ouvrent des grandes chambres. Au milieu de la plupart de ces chambres est un sarcophage.
Les chambres sont en contrebas des galeries et taillées en forme de voûtes comme elles. Elles ne sont pas en face l'une de l'autre, mais alternent comme on le voit par le plan.
La tombe des ibis publiée par Pockocke a précisément cette disposition, qu'on retrouve dans des caveaux souterrains consacrés à des sépultures de vaches et situés dans les environs du Sérapéum.
Quatre portes, ai-je déjà dit, donnent accès dans le souterrain du Sérapéum. Ce sont définitivement les seules communications que la tombe du taureau divinisé de Memphis ait avec le dehors.
Ainsi constituée, la tombe d'Apis est de beaucoup le plus grand souterrain qu'il y ait en Egypte. Ses galeries, mises bout à bout, sans compter, bien entendu, les chambres latérales, ont environ 250 mètres de développement. La fameuse tombe de Pétaménophis, à Gournah, n'en a que 164, tandis que l'hypogée de Séti P', à Bab-el-Molouk, ne va pas jusqu'à 100.
e) J'ai acheté des planches. Le menuisier que j'ai engagé est à l'œuvre et l'emballage des 513 monuments donnés à la France par le gouvernement égyptien commence. Un atelier est installé dans une des chambres du temple de Nectanébo, encore couverte de sa toiture.
Pour des motifs qui me sont personnels, je n'ai pas voulu d'un menuisier arabe. Celui que j'emploie est Espagnol. Nous ne le connaissons que sous le nom de Francesco. Je le mets directement sous les ordres de M. Bonnepoy.
Le choix des objets à expédier en France donne lieu à des difficultés. Les monuments que nous devons emballer sont ceux qui sont compris dans la liste dressée par les trois réïs en présence du Moudyr de Gryzeh (3 septembre 1851). Que les trois réïs aient dicté une liste vraiment exacte et telle qu'un archéologue l'aurait signée, c'est ce qui est invraisemblable. Les quatre «lions en pierre, à tête d'homme, brisés» sont certainement quatre des sphinx de l'allée de Strabon, La «statue d'homme entière, ayant une figure monstrueuse» est sans aucun doute le Bès (16 janvier 1851). Le
€petit lion en pierre jaune, sans tête», est le sphinx de Ménephtah, trouvé sur le dallage du dromos. Les 432 «figures d'hommes, d'oiseaux et autres» sont les fameux bronzes. Mais qu'est-ce que les réïs entendent par «un sarcophage en pierre blanche » ? Qu'est-ce que le «lion en terre» ? Qu'est-ce que les deux «flacons à collyre, en fer» ? Qu'est-ce que les «trois pavés entiers, chargés d'inscriptions»? Faut-il comprendre les poëtes et les philosophes de l'hémicycle, les animaux symboliques des mastabas du dromos, dans «les vingt-cinq statuettes d'hommes dont dix-sept entières» ? etc. D'un autre côté, les réïs n'ont accusé que 513 objets, quand, à ce moment, le nombre dépassait certainement un millier.
La liste des 513 objets jointe à la dépêche de Stéphan-Bey \ne peut donc que difficilement nous servir de point de départ. Évidemment le gouvernement égyptien a commis une faute en ne s'informant pas mieux, et en s'en rapportant au dire de trois fellahs ignorants. Profiterons-nous de cette faute? A la place des «trois pavés» mettrons-nous trois de nos tables à libations? Regarderons-nous comme quarante stèles les «quarante pierres portant des inscriptions et statuettes brisées», et choisironsnous ces quarante stèles à notre gré? Ferons-nous passer les colossales figures du dromos, les onze statues de l'hémicycle, avec les «vingt-cinq statuettes d'homme»? Ne faut-il pas plutôt en écrire à M. le Moyne, exposer l'état des choses, faire et livrer nous-mêmes une liste qui nous servirait de base? Ce serait plus chevaleresque; mais si nous adoptons ce parti n'arriverons-nous pas à un résultat tout au moins inutile? Il est impossible que l'état de choses qui nous régit se prolonge encore longtemps , et à peine aurons-nous confectionné trois ou quatre caisses que tout sera arrangé. Nous emballerons alors ce que nous voudrons, les monuments déjà découverts et ceux que nous découvrirons encore. Nous n'avons donc aucun intérêt à écrire à M. LE Moyne et à soulever avec le gouvernement égyptien une question dont certainement il ne verrait pas l'opportunité. D'ailleurs, sûrs que nous sommes de voir notre situation s'améliorer dans un avenir prochain, nous pouvons dès à présent choisir, parmi les objets que nous possédons, ceux qui touchent de plus près à la science et que nous tenons le plus à sauver. Au moment où on vérifiera les caisses que nous allons confectionner, si on les vérifie jamais, nous n'aurons plus rien à redouter de la curiosité des vérificateurs.
Francesco est donc à l'ouvrage. Pour ne pas trop nous engager, nous emballons
des bronzes choisis parmi les plus beaux et quelques stèles. Nous ne sortons pas ainsi de notre droit.
f) Nos deux officiers sont arrivés depuis quelques jours. Dès la première entrevue, nous nous sommes aperçus que nos réïs et les six hommes qui travaillaient avec nous au moment de la découverte de la tombe d'Apis ont été discrets, et que rien n'a transpiré de ce gros événement.
La question de savoir si nous mettrons les deux officiers au courant de la situation a été discutée. Le parti de la prudence l'a emporté. Ce que nous avons déjà vu dans l'intérieur de la tombe forme un véritable musée. Or qui nous oblige à aller au devant du jour où, d'après notre modus vivendi^ nous serions obligés de livrer toutes nos richesses au gouvernement égyptien. Nous ne nous considérons pas comme ayant le droit de contrarier les deux officiers dans l'exercice de leurs fonctions; mais nous n'avons pas le devoir de les aider et de leur montrer ce qu'ils doivent faire, précisément pour nous être nuisibles. S'ils demandent à entrer dans la tombe d'Apis, nous ne les empêcherons pas, mais nous ne les y inviterons pas. D'ailleurs qui sait l'influence que pourrait avoir la nouvelle de la découverte sur les négociations qu'en ce moment même M. le Moyne poursuit avec le gouvernement égyptien. Le gouvernement égyptien peut se montrer d'autant plus exigeant que l'importance des monuments dont il réclame la propriété serait, si la découverte lui était connue, plus considérable, et n'est-ce pas par nous-mêmes que les négociations de M. le Moyne seraient entravées? Et puis ce n'est pas à nous à dire à M. Odescalchi, à M. Fernandez, au cheikh, au Moudyr, que le moment d'ouvrir une campagne contre nous est plus propice que jamais. Il est donc décidé que j'écrirai à M. le Moyne un rapport circonstancié sur la découverte, le laissant libre, bien entendu, d'agir ensuite comme il l'entendra. Quant à nous, nous n'irons pas au-delà de ce que nous regardons comme notre droit et notre devoir. On ne travaillera pas dans la tombe d'Apis. J'étudierai les monuments qu'elle contient, je les copierai, je les mesurerai, je les cataloguerai. Mais, autant que possible, la découverte restera un secret.
g) Le sable continue à pénétrer dans l'intérieur de la tombe par l'ouverture qui nous sert à nous-mêmes d'entrée, et c'est tous les jours un nouveau travail de déblaiement à faire. L'ouverture est en outre toujours béante ; les officiers ne l'ont pas encore remarquée, mais des visiteurs venus du Caire ont déjà voulu la mettre à profit et essayer de voir ce que nous avons résolu de leur cacher.
Nous regardons comme indispensable de parer à cet inconvénient. Nous avons
fait fabriquer par Fraiicesco une caisse oblongue, ouverte par les deux bouts. Elle a été enfoncée verticalement dans le sable. Par la partie inférieure, elle aboutit précisément à un des ports d'entrée de la tombe (pi. F, porte cî); par sa partie supérieure, elle vient affleurer la surface du sable. Des bouts de bois sont disposés çà et là pour les pieds. C'est une véritable «cheminée».
Pendant la nuit, l'orifice du tuyau reste béante. Pendant le jour, on pose par dessus un couvercle en bois qu'on recouvre de quelques centimètres de sable.
Inutile d'ajouter qu'après cette opération la tranchée qui nous a servi à découvrir la tombe est complètement comblée et qu'on n'en voit plus rien du dehors. On passerait à cheval au dessus de notre «cheminée» sans se douter qu'elle existe.
h) L'installation de l'atelier d'emballage établi dans une des chambres du temple de Nectanébo, nous a paru présenter des inconvénients. Quelques visiteurs venus du Caire se sont montrés indiscrets. Les officiers surveillants veulent trop surveiller, et à chaque moment soulèvent des contestations. Nous avons choisi un beau puits profond, percé de grandes et spacieuses chambres à momies, et Francesco y travaille avec son ardeur habituelle, à l'abri du soleil. La descente au bout d'une corde ne l'effraie point et il s'est bien vite fait à cet atelier d'un nouveau genre.
Les officiers, à la vérité, élèvent bien quelques réclamations. Mais je leur fais voir une lettre de M. le Moyne qui règle le mode de vérification auquel les caisses, une fois confectionnées, seront soumises. Les caisses doivent être laissées provisoirement ouvertes, et, quand le temps sera venu, une commission, composée d'un représentant du Moudyr et d'un employé du Consulat de France, viendra officiellement reconnaître les monuments qui y sont contenus. Les caisses seront alors fermées, cachetées à la cire, pour être enfin expédiées en France.
Ces bonnes raisons paraissent concluantes à mes officiers. Francesco est laissé libre de travailler comme il l'entend. Mais aucune caisse ne doit sortir du puits jusqu'au jour de la vérification.
i) H est évident qu'en ressuscitant pour chacun de ceux qui veulent fouiller en Egypte l'obligation de se munir d'un firman, le gouvernement égyptien avait entendu que cette mesure s'appliquerait à tout le monde indistinctivement. Des ordres sévères avaient donc été donnés, et, depuis le 19 novembre, la montagne était absolument déserte.
Ce matin, un essai timide a été fait par quelques hommes de Saqqarah. On a voulu tâter le terrain, voir comment serait reçue une tentative de retour vers le passé,
c'est-à-dire vers le temps où la nécropole de Saqqarah était un dépôt d'antiquités à la disposition de tout le monde. Si je ferme les yeux, si le Moudyr ferme les yeux, les dix hommes d'aujourd'hui en amèneront demain quelques autres avec eux, et insensiblement on reviendra au statu quo ante hélium.
Ce matin donc, au lever du soleil, je fus très étonné de voir tout un atelier de fouilleurs qui fonctionnait, à quelques pas seulement de l'allée de sphinx et de la tombe d'Onnophris.
Je veux bien que mes fouilles soient interrompues, mais à condition que la mesure soit générale et que de simples particuliers ne fassent pas ce qu'il est défendu à un gouvernement ami de faire. Fort de mon droit, je cours sus au groupe; quelques instants après, tous les délinquants étaient enfuits. Puis, je monte à cheval et cours à Saqqarah. J'entre chez le cheik, un peu malgré lui. Je lui déclare que je me constitue le gardien du désert, et personne, lui compris, n'y mettra le pied sans ma permission.
j) J'apprends par M. Batissier une nouvelle qui m'intéresse vivement. Le navire de guerre français, VEclaireur, est dans le port d'Alexandrie, attendant mes caisses d'antiquités pour les transporter à Toulon.
M. LE MOYNE est toujours sans instructions, quoiqu'il en demande par chaque courrier. Ce silence est inexplicable. La loi du 10 août semble lettre morte pour le ministère des Affaires Etrangères. En vain le ministre de l'Intérieur insiste-t-il par deux fois auprès de son collègue \ sollicitant son appui pour mener à bonne fin une entreprise qui devient de jour en jour plus difficile. Si l'affaire n'était que scientifique, je concevrais que les bureaux des Affaires Etrangères restassent fidèles à leurs plus antiques traditions, et que le meilleur de leur temps fût réservé pour les grosses questions de la diplomatie. Mais la diplomatie n'avait-elle donc rien à faire avec le conflit qui s'était élevé entre le vice-roi et l'agent accrédité près de lui par le ministère ?
M. DE RouGÉ m'a jusqu'ici prêté l'aide de son influence à Paris. Je lui écris et lui recommande d'une manière pressante d'activer une solution qui ne s'est fait que trop longtemps attendre.
k) Je viens de constater un fait important. Quand les funérailles étaient achevées, quand la momie sacrée était définitivement en place, la chambre où elle reposait
1. J'ai entre les mains la copie des dépêches de M. Léon Foucber, alors ministre de Tlntérieur, en date du !•' octobre 1851 et 13 janvier 1852.
était fermée par un mur élevé dans Talignement de la galerie. Le mur montait sans interruption du sol jusqu'à la voûte. On y encastrait une stèle qui servait d'épitaphe officielle.
H résulte de cette disposition, qu'à l'époque où la tombe servait à la sépulture du taureau de Memphis, les chambres murées devaient être pour les visiteurs du lieu comme si elles n'existaient pas. Jamais on n'y pénéti*ait, jamais un œil humain ne revoyait la momie qui y était enfermée. Les visiteurs ne connaissaient la tombe ellemême que comme une succession de longues galeries sans dépendances, où çà et là de grands murs blancs marquaient la place des chambres creusées sur leurs côtés.
Les quatre portes extérieures étaient-elles aussi murées, ou plutôt ne les ouvraiton, comme le dit Pausanias, que le jour des funérailles d'un Apis? Étaient-elles des portes ordinaires, ou des entrées cachées par des blocs qu'on ne déplaçait qu'en certaines circonstances^? C'est ce qu'il m'est encore impossible de savoir.
l) L'exploration de la tombe est à peu près terminée, tout au moins jusqu'au moment où nous pourrons dégager les portes et transporter dehors une partie du sable et des débris. Je n'en suis que plus impatient de voir arriver le jour où M. le MoYNE aura triomphé des obstacles et où le droit de fouiller nous sera rendu.
Ce temps d'arrêt a cependant son bon côté. H me permet de compléter notre inventaire général des monuments découverts et encore en dépôt dans la tombe.
Cet inventaire ne comprend absolument que des sarcophages et des stèles. La tombe ne nous a livré jusqu'à présent rien autre chose.
Voici quelques notes rapides sur ces deux classes de monuments.
A. Sarcophages. — On compte dans la tombe vingt-quatre sarcophages et vingthuit chambres. Vingt-deux sarcophages occupent le milieu des chambres auxquelles ils ont été destinés. Un semble avoir été laissé en route à la naissance d'une des galeries. Le dernier obstrue une des portes intentionnellement transformée en chambre.
Vingt-deux sarcophages sont en granit, les deux autres en calcaire compact.
A l'exception d'un seul, tous ont des dimensions vraiment colossales. Es mesurent environ 3" 30 de hauteur, couvercle compris, 2" 30 de largeur, sur une profondeur de près de 4 mètres ^.
H en est malheureusement bien peu qui laissent voir, par les inscriptions dont on les a ornés, la date à laquelle ils remontent. Je n'en trouve que trois.
1. Ainsi faisait-on, par exemple, pour les cryptes de Dendérah.
Le premier est d'Amasis (fin de la XXVP dynastie). M. Letronne a déjà fait remarquer le goût de ce roi pour les gros monolithes. Le sarcophage d'Amasis est en effet le plus grand que possède la tombe. Autant que j'en puis juger, il ouvre aussi rère des monuments de granit, les momies n'étant jusqu'alors confiées qu'à des cercueils en bois.
Avec le second se pose un problème qui est pour moi sans solution. Qu'est-ce que le roi Khebasch dont le nom se révèle ici pour la première fois? Y eut-il donc à Memphis un roi, qui régna au moins deux ans, et dont l'histoire n'a jamais entendu parler?
Le troisième a au moins cet avantage de montrer clairement que l'obscurité dont son origine est enveloppée ne sera jamais dissipée. Par le style des légendes qui le couvrent il appartient aux derniers Ptolémées. Mais la bannière royale est vide, comme est vide aussi le cartouche unique qui forme la légende du roi fondateur. Or quel est le Ptolémée qui satisfait à ces conditions?
On voit par là, qu'à s'en tenir aux renseignements fournis par les sarcophages eux-mêmes, il en est vingt-et-un sur vingt-quatre ^ dont nous ne saurons jamais rien, si ce n'est qu'à une époque inconnue ils ont servi à l'ensevelissement d'un Apis.
B. Stèles. — Ces dalles plates, rectangulaires, arrondies par le sommet, que nous appelons des stèles, formeront décidément le fond principal des richesses dont la découverte des souterrains du Sérapéum aura doté la science. La tombe est encore bien encombrée, puisque nous n'en avons pas sorti un éclat de pierre, et il est dès lors difficile d'apprécier, même approximativement, les ressources nouvelles que ces stèles nous mettent entre les mains. Mais on peut conjecturer sans crainte d'erreur qu'il y a dans les monuments de ce genre, d'inestimables matériaux pour la chronologie et l'histoire, matériaux qui changeront peut-être en un sens la face de l'égyptologie.
Les stèles recueillies jusqu'à présent dans la tombe des Apis appartiennent à deux catégories.
1** Les premières, qui sont aussi les plus importantes, sont des stèles officielles. Elles ne sont malheureusement pas les plus nombreuses, puisque je n'en ai rassemblé que huit. Originairement elles étaient encastrées au milieu du mur qui servait à fermer la chambre de l'Apis auquel elles se rapportaient. Les unes ont été trouvées
1. Le déblaiement nous a fait reconnaître pins tard que le sarcophage de granit gris qui obstrue une des quatre portes d'entrée (pi. F, à) est gravé au nom de Cambyse.
jetées pêle-mêle au milieu des décombres du souterrain. D'autres étaient encore à leur place antique.
Toutes ces stèles sont des épitaphes. On y mentionne la date de la naissance de TApis, la date de son intronisation dans le temple de Phtah à Memphis, la date de sa mort, la date de ses funérailles, et enfin la durée totale de sa vie par ans, mois et jours. Une d'entre elles, et la plus ancienne, ajoute à ces données un renseignement qui a sa valeur. Nous y apprenons que c'est Psammitichus P"^ et vers la fin de son règne, en l'an 52, que fut commencée la tombe qui fait en ce moment l'objet spécial de notre attention.
Les rois sous lesquels ces inscriptions officielles furent rédigées, sont : Psammitichus P, Néchao, Ouaphrès, Amasis, Cambyse, Darius I^', Ptolémée Philométor et Ptolémée Evergète H. En supposant que nous ne trouvions pas autre part de nouveaux renseignements, je serais donc dès à présent en mesure d'affirmer que la tombe est aussi ancienne que Psammitichus I®', et qu'elle a servi aux funérailles des Apis tout au moins jusqu'au règne d'Evergète II.
2"" Les stèles de la seconde catégorie n'ont rien d'officiel. On n'en trouve pas une seule dans l'intérieur de la tombe ; toutes ont été recueillies aux portes ou sur les parois des couloirs d'entrée, dans lesquelles elles étaient soigneusement encastrées. Ces monuments sont des souvenirs pieux laissés par les visiteurs qui, à certains jours, pénétraient dans la tombe. On y lit une courte prière à Osiris-Apis, suivie de la mention du nom et des fonctions du visiteur, et des détails souvent précieux sur la famille et ses ascendants. Il arrive quelquefois que la rédaction de l'inscription dont la stèle est couverte ajoute, aux formules des prières, la date de la visite, mentionnée à la mode égyptienne, c'est-à-dire par les années du roi régnant.
J'ai déjà réussi, par le moyen des stèles officielles, à trouver une biographie complète d'une demi-douzaine d'Apis, parmi lesquels les Apis de la XXVI® dynastie prennent le premier rang. Je puis m'assurer ainsi, que, quand les stèles privées portent une date, cette date est toujours celle de la mort du dieu, ou du jour de ses funérailles. Il est arrivé une fois qu'un Apis est mort à la fin d'une année et a été enseveli, après les soixante et dix jours de rigueur, au commencement d'une autre. En ce cas, la date du 1^'^ Thoth intermédiaire est quelquefois rappelée. Aucune autre date que les trois dates que je viens de mentionner n'est trouvée dans la tombe. C'est donc dans ce sens qu'il faut comprendre le passage de Pausanias : l'entrée de la tombe était interdite en temps ordinaire, mais on pouvait y pénétrer le jour de
la mort du dieu, le jour de ses funérailles, et probablement pendant les soixante et dix jours de la préparation du divin cadainre.
Cette dernière remarque a, peur la chronologie des Apis, une importance que je dois signaler. Les stèles privées vont, en effet, remédier au trop petit nombre des stèles officielles que nous possédons, et il est probable que plus d'un Apis ne nous sera connu que par la date de sa mort ou celle de ses funérailles, inscrite sur un des monuments de la piété des habitants de Memphis venus pour adorer le dieu dans sa tombe.
Le nombre des stèles privées recueillies jusqu'à présent dépasse cent- vingt. Beaucoup sont en écriture démotique. On a ainsi la mesure des richesses dont s'accroît la science. Ce n'est pas seulement l'histoire et la chronologie qui doivent profiter de la découverte des souterrains du Sérapéum. La littérature démotique y puise un aliment nouveau et certainement très inattendu.
n) Toutes nos incertitudes ont pris fin. Par une dépêche en date du 12 février 1852, M. LE MoYNE m'informe que le droit de fouiller m'est enfin rendu. Ainsi je crois pouvoir supprimer la «cheminée», ouvrir toutes grandes les quatre portes de la tombe, déblayer la tranchée, et rentrer dans la loi commune.
Seulement Abbas-Pacha maintient son droit. Les 513 monuments déjà donnés sont et resteront à nous. Ceux qui ont été trouvés depuis, et ceux que je pourrai trouver encore, tout est à lui et il va falloir lui envoyer tout.
J'ai donc deux parts à faire du produit de mes fouilles. Je dois réunir, emballer, expédier en France, les monuments qui ont été trouvés avant le 19 novembre 1851. Je dois réunir, emballer, expédier au Caire, les monuments qui ont été découverts après et ceux que je pourrai découvrir encore, et comme les moins importants sont précisément ceux qui ont été trouvés d'abord et que tout l'intérêt des fouilles se concentre sur ceux qui ont été recueillis en dernier lieu, il s'ensuit que ce sont ceux auxquels je tiens le moins qu'on nous offre et ceux qui sont pour moi le vrai fruit de mes travaux que l'on confisque.
Telle est la nouvelle charte qui nous régit.
Vn. Tombe d'Apis. Petits souterrains. Du 16 février au 15 mars 1862. — a) Durant cette courte période, de nouvelles découvertes tout aussi importantes vont être faites. Une autre série de souterrains sera trouvée. Celle-ci est, comme étendue, inférieure à la première. Mais elle l'emporte comme nombre et comme valeur des objets qu'on y découvi-îra.
b) Notre premier soin, en recevant l'autorisation de reprendre les travaux, a été d'ouvrir toutes grandes les quatre portes de la tombe d'Apis (pi. F, a, c, d^ e). La «cheminée», bien entendu, a été démontée. Les chemins à ciel ouvert (pi. F) qui conduisent à la tombe, sont complètement déblayés.
Un effet très-inattendu se produit. Par l'entrée du nord sort tumultueusement comme de la bouche d'un volcan une grande colonne de vapeur bleuâtre qui monte droit vers le ciel. La tombe met environ quatre heures à se débarrasser ainsi du mauvais air qui y était depuis si longtemps emprisonné. Cette espèce de solfatare étonne beaucoup nos ouvriers, et surtout les deux officiers, qui n'y comprennent rien.
c) Le déblaiement des quatre entrées amène le déblaiement des tranchées à ciel ouvert qui y conduisent (pi. F).
A mi-chemin de la tranchée du nord, nous trouvons une porte (pi. F, f) construite en beaux blocs de calcaire blanc. Elle est couverte d'inscriptions en démotique, laissées par les visiteurs de la tombe. Les inscriptions sont numérotées et mises à leur place sur un plan ad hoc. Quand le temps sera venu, la porte sera démontée pièce à pièce, et les inscriptions transportées au Louvre ^
Le déblaiement de la tranchée du sud nous fait arriver à des résultats qui sont bien autrement importants.
Jusqu'ici, en effet, je n'avais connu que quatre entrées, mais nous en découvrons une cinquième (pi. F, ^), celle-ci donnant accès dans d'autres souterrains dont rien n'avait pu encore nous faire soupçonner l'existence.
d) Les anciens souterrains se dirigent de Test à l'ouest, les nouveaux du sud au nord. Tous partent à peu près du même point, c'est-à-dire que l'un est à angle droit sur l'autre.
Les nouveaux souterrains, que nous appelons les Petits Souterrains, le nom de Grands Souterrains étant laissé aux anciens, n'ont pas la régularité, la grandeur, ni même la conservation des autres. Mais, dès une première visite, on s'aperçoit que le champ à explorer est aussi vaste qu'on peut l'imaginer. Les murs sont tapissés de stèles, on marche sur des statuettes de toutes couleurs, sur des vases, sur des fragments de cercueils en bois. Tout cela dans un effroyable désordre. L'intérêt que l'on prend à la découverte n'en est que plus vif. La main du temps est en quelque sorte saisie en flagrant délit de destruction. Rien de ce qu'on voit n'est vivant, mais
1. Où on peut les voir aujourd'hui, la porte ayant été remise en place dans Tordre même des blocs qui la composaient
tout n'est pas encore mort. Pendant qu'un dernier souffle agite encore ces débris épars, il faut essayer de les faire revivre, pour essayer, en les interrogeant, de les faire parler. Aussi la note exacte de tout ce qu'on trouve est-elle soigneusement dressée.
e) Les nouveaux souterrains sont plus bouleversés que les anciens. Les voûtes sont croulantes et ont été étayées par de gros piliers en maçonnerie.
La quantité et l'importance des objets qu'on aperçoit de tous côtés m' étonnent de plus en plus. Le nombre des stèles est vraiment incroyable. Je les ai passées en revue avec un empressement dont on se rendra facilement compte, quand on saura que presque toutes sont datées, ce qui leur donne une importance historique.
Pendant que j'explore les souterrains, le travail de la tranchée continue à l'extérieur. On m'informe que de nouvelles stèles ont été trouvées. Presque toutes sont en démotique, quelques-unes sont des règnes de Néphéritis et des autres rois qui ont précédé de quelques années la conquête macédonienne.
f) A une époque inconnue, une partie considérable de la voûte s'est détachée du milieu des Petits Souterrains et est tombée sur le sol, laissant à l'extérieur comme un vaste puits béant. Il s'ensuit que le passage est obstrué et que, pour aller d'une extrémité des Petits Souterrains à l'autre, il faut escalader l'espèce de rocher qui en barre le milieu. Nous avons fait quelques tentatives sur ce rocher, et décidément nous n'aurons raison de l'obstacle qu'à l'aide de la poudre.
C'est ce qui vient d'être fait.
Ce déblaiement a donné lieu à une découverte sur la valeur de laquelle j'éprouve jusqu'à présent assez de difficulté à me prononcer.
Précisément à l'endroit où la voûte s'est effondrée, on a trouvé un sarcophage de bois et une momie humaine. Le sarcophage, encastré assez profondément dans le sol, avait eu toute la partie supérieure broyée; mais la momie, avec tous les objets qui composaient sa parure funéraire, n'avait pas été touchée. La seule détérioration qu'elle avait subie provenait de l'humidité du lieu.
Un masque d'or couvrait le visage. Une colonnette de feldspath vert, une boucle de jaspe rouge, étaient suspendues à une chaîne d'or passée au cou. Une autre chaîne d'or soutenait deux autres amulettes en jaspe, le tout au nom du prince Kha-em-Uas, fils de Ramsès H. Un admirable bijou, épervier d'or à mosaïques cloisonnées, les ailes étendues, était posé sur la poitrine. Dix-huit statuettes de faïence, à tête humaine, et avec la légende « Osiris- Apis, dieu grand, seigneur de l'éternité», étaient répandues à l'entour.
On aurait trouvé dans la tombe d'Apis un Apis enseveli avec tout cet appareil de bijoux et de statuettes, que la moindre objection ne saurait être soulevée et que nous verrions dans la momie celle d'un Apis, enterré dans les souterrains du Sérapéum par les ordres et sous la surveillance du prince, fils de Ramsès II. Mais la momie est, non pas. une momie de taureau, mais une momie d'homme. Est-ce la momie du prince Kha-em-Uas lui-même que nous avons sous les yeux? le prince, qui a été gouverneur de Memphis, est-il mort dans cette ville? avait-il une dévotion particulière à Apis, qui était le dieu principal de la ville qu'il administrait? a-t-il voulu être enterré dans son tombeau et à côté de lui, comme à Abydos, où, au dire du Pseudo- Plutarque, les gens riches de toute l'Egypte tenaient à être enterrés aussi près que possible du tombeau d'Osiris? les dix-huit statuettes au nom d'Osorapis seraient-elles, en ce cas, un simple hommage rendu au dieu? c'est ce qu'il est difficile de décider.
g) Les objets divers que nous recueillons dans les Petits Souterrains sont : des statuettes funéraires à tête humaine ou à tête d'Apis, avec la légende du dieu ; des statuettes funéraires en faïence vernissée, de la forme ordinaire, avec le nom et les titres de simples particuliers; des scarabées; des vases de toutes formes, généralement ornées de légendes royales; enfin des stèles.
Les statuettes, les scarabées, les vases, sont trouvés sur le sol, dans l'intérieur des chambres. Les stèles sont trouvées seulement dans la galerie, dont elles ont primitivement tapissé les murs.
Les objets trouvés dans l'intérieur des chambres ont accompagné la momie de l'Apîs auquel la chambre a été destinée. Les statuettes à tête de taureau s'expliquent d'elles-mêmes. Les statuettes de particuliers rappellent les personnages admis à figurer directement à côté du taureau sacré, aux funérailles duquel, en vertu de ^^ertains privilèges dont nous ignorons l'origine, ils ont probablement contribué. Les scarabées, les vases, sont des parties du mobilier funéraire qu'on trouve dans toutes les nécropoles. Quant aux stèles, il ne faut y voir rien autre chose que des espèces de «cartes de visite» laissées dans la tombe par ceux des habitants de Memphis qui avaient assisté aux obsèques du dieu ^
h) Dans les Grands Souterrains, les stèles ont à peine dépassé les quatre portes d'entrée et ne se sont avancées que de quelques mètres dans les galeries, comme si les visiteurs auxquels le droit d'assister aux funérailles était donné, ne pouvaient
1. En effet, qaand les stèles sont datées, elles ne portent jamais d'autre date que celle du jour des funérailles.
franchir cette limite et pénétrer dans la tombe proprement dite. Au contraire, dans les Petits Souterrains, on trouve des stèles sur toute l'étendue de la galerie, depuis la porte d'entrée jusqu'au fond.
i) Quand les funérailles étaient achevées et la momie du taureau en place, on bouchait la chambre mortuaire par un mur élevé de haut en bas dans l'alignement de la galerie.
Nous avons déjà soupçonné ce fait dans les Grands Souterrains. Ici il devient patent. Deux ou trois chambres sont en effet conservées intactes, à part l'étroite ouverture par laquelle les premiers spoliateurs de la tombe ont pénétré la muraille qui les isolait de la galerie.
j) Nous sommes au 12 mars 1852. Je reçois de M. le Moyne une communication qui me donne quelque inquiétude. Le gouvernement égyptien persiste plus que jamais dans ses résolutions. H réclame les monuments trouvés depuis la convention du 19 novembre, c'est-à-dire tous les monuments de l'intérieur des souterrains. Quant aux cinq cent treize objets de la donation vice -royale, M. le Moyne m'annonce que j'ai à me tenir prêt à les livrer à une commission qui viendra vers la fin du mois vérifier le contenu des caisses dans lesquelles je les fais emballer. Après quoi les caisses seront dirigées sur Alexandrie.
k) Les Petits Souterrains ont servi à la sépulture des Apis pendant une période qui commence au milieu du règne de Ramsès II et finit au milieu du règne de Psammitichus P'. Les Grands Souterrains ont servi à la sépulture des Apis depuis la fin de ce même premier règne de la XXVI* dynastie, probablement jusqu'à l'époque des dernières stèles qu'on y rencontre, lesquelles sont à peu près contemporaines du commencement de notre ère. La tombe d'Apis, telle que les Grands et les Petits Souterrains nous la montrent jusqu'à présent, aurait donc été utilisée pendant un peu. plus de treize siècles.
Vin. Tombes d'Apis. Caveaux isolés. Du 15 mars au 15 septembre 1852. — a) Cette période de nos fouilles sera signalée par la découverte d'une troisième série de tombes. Nous n'aurons plus ici affaire à de grands souterrains où les momies divines étaient successivement déposées. Les nouvelles tombes, les plus anciennes de celles que nous avons rencontrées jusqu'ici, consistent en de simples caveaux isolés, disséminés ça et là, sans plan régulier dans l'enceinte du Sérapéum.
Durant cette période, nous aurons à livrer un certain nombre des monuments
confisqués qui seront envoyés au Caire. Nous aurons à faire vérifier des caisses qui contiennent quelques-uns des monuments offerts à la France et qui partiront par Alexandrie. Cependant le gouvernement égyptien se relâchera peu à peu de sa rigueur. Son droit de propriété sur les objets découverts sera maintenu] mais il fermera plus ou moins les yeux. Au mois d'août, M. le Moyne, nommé ministre plénipotentiaire à Lima, quittera l'Egypte, et son successeur, M. Sabatier, arrivera muni des instructions les plus précises et les plus étendues. Ce sera le commencement d'une nouvelle ère. A partir de ce moment nos fouilles marcheront sans secousse jusqu'à leur complet achèvement.
bj La tombe d'Apis ne se composait pas seulement de grands souterrains consacrés à un certain nombre de sépultures. Nous venons de nous apercevoir qu'on rencontrait aussi des caveaux isolés. Le 15 mars 1852, cette nouvelle série a été inaugurée par la découverte d'une tombe qui dépasse en richesse et en magnificence tout ce que nous avions vu jusque là. Immense surprise, nous l'avons trouvée absolument vierge \
J'écrivais à ce moment dans notre «Journal des fouilles»:
20 mars 1852.
Nous venons de faire une excellente découverte, celle d'une tombe creusée dans le roc qui contenait les momies des deux Apis et où personne n'avait pénétré depuis le temps de Bamsès II.
n y a quelques jours, le 15 mars, étant entré dans la deuxième chambre située à l'extrémité sud des Petits Souterrains, je m'aperçois que la paroi Est de cette chambre, heurtée avec une masse de fer, rendait un son creux, et j'en conclus qu'il devait y avoir de l'autre côté de cette paroi une chambre inconnue. Le même jour, je mis une escouade d'ouvriers à l'ouvrage, au point extérieur où je supposais que la porte de la chambre pouvait se trouver, et, le 19 mars suivant, je découvris tous les symptômes ordinaires qui annoncent une porte, laquelle en effet ne tarda pas à paraître.
On y arrivait, comme pour toutes les tombes isolées trouvées jusqu'alors, par un chemin incliné à ciel ouvert et taillé dans le roc. Une grande niche pratiquée dans la paroi sud du chemin avait servi de caveau funéraire à un Apis. Elle avait été violée, et je n'y ai recueilli qu'un canope en albâtre, gravé au nom du prince
1. Le procès- verbal de la découverte des deux Apis inviolés a été inséré in exteruo dans le Bulletin archéologique de VAthenoeum français^ I" partie, page 66. Le lecteur s^apercevra facilement qu'une erreur s'est glissée dans la note placée au bas de la première page. Le 12 novembre 1851 est la date de la découverte, non des Petits, mais des Grands Souterrains.
Schâ-em-Djom ^ Quant à la porte, elle était complètement murée, et je devais en conclure que, si les fouilleurs d'autrefois n'avaient pas pénétré dans la chambre par une autre issue, cette chambre devait être parfaitement vierge.
Mais la surveillance dont j'étais l'objet me fit remettre à la nuit l'ouverture de la porte. Au moment venu je m'y rendis en effet, et ayant fait desceller une des pierres, je reconnus immédiatement, à l'odeur qui s'échappa du trou nouvellement ouvert, que la chambre n'avait pas été touchée. J'y descendis, et je constatai que je me trouvais dans un souterrain assez vaste, régulièrement taillé dans le roc. Devant moi se trouvait un grand sarcophage en bois, de forme rectangulaire, peint en noir, et accompagné de quatre très grands canopes en albâtre oriental, tous les quatre à têtes humaines. A ma droite s'élevait un sarcophage de même dimension, à côté duquel était appliquée, contre le mur, une statue en bois doré, de grandeur naturelle, représentant Osiris debout. Pas de canopes.
Des niches étaient ménagées dans les murs. Celle de la paroi est contenait deux statues en grès de Schâ-em-Djom, peintes en rougè et en bleu; dans les deux niches de la paroi sud étaient déposés deux chacals en terre crue, accroupis sur un autel en forme de pylône, chacun de ces autels renfermant, dans des trous ménagés pardessous, quatre figurines en porcelaine émaillée, écrites au nom du personnage que Champollion a nommé Poëris. Quant aux niches des parois ouest et nord, j'y recueillis plusieurs tablettes en terre crue avec légendes gravées à la pointe, un Tat en porcelaine, et quelques paQlettes d'or. Ces murs étaient, du reste, eux-mêmes couverts de peintures très effacées tracées sur le rocher. Celles de la paroi sud étaient seules un peu visibles, et on y distinguait deux tableaux où le roi Ramsès II et son fils Schâ-em-Djom, sont deux fois représentés faisant des libations funèbres devant deux Apis, de forme humaine, montés, comme Osiris, sur la coudée de Phtah, et armés, comme le premier de ces dieux, du fouet et du crochet.
Sur le sol était répandue une grande quantité de feuilles d'or, et je constatai que, dai}s des trous taillés dans le roc, existaient une centaine de statuettes funéraires en pierre dure, en pierre calcaire et en terre cuite émaillée.
Du reste, la partie inférieure des deux sarcophages et le soubassement des murs dans tout le pourtour de la chambre étaient entièrement recouverts de feuilles d'or.
Ayant ainsi constaté l'état général des lieux, je pris mes dispositions pour procéder
1. C'est ainsi qu'à la date où j'écrivais cette note on appelait le prince Khâ-em-Uas,
à l'ouverture des deux sarcophages. Je choisis pour la première exploration le sarcophage situé à la droite de la porte d'entrée.
La chute d'une partie du plafond en avait défoncé le couvercle et abattu l'un des côtés. Je reconnus sur les trois côtés qui restaient des inscriptions en lettres blanches, au nom de Schâ-em-Djom et d'Apis. Je fis déplacer le tout avec soin et je donnai l'ordre qu'on me portât le lendemain ces débris au jour, afin que j'en pusse copier les inscriptions.
Ce premier sarcophage enlevé, j'en reconnus un second, puis un troisième, ces deux derniers en bois uni et soigneusement ajusté, mais sans peinture et sans légendes. Quand la troisième de ces enveloppes successives eût été enlevée, je vis paraître une grande boîte de momie, le visage doré, sans urseus et orné sur la poitrine d'une légende coupée à angle droit par quatre légendes plus petites. Ces quatre légendes ne contenaient que les noms des quatre génies de l'enfer égyptien. Quant à la plus longue, on y lisait : «Voici Osiris Apis, celui qui réside dans l'Amenti, le dieu grand, >le seigneur éternel, le dominateur à toujours.»
J'acquis donc ainsi la certitude que j'avais devant moi une momie d'Apis, et en conséquence je redoublai d'attention. Je pris le couvercle de ce cercueil par les pieds, un autre le prit par la tête, et nous le soulevâmes. Mais, à mon grand étonnement, je reconnus que cette partie supérieure n'était qu'une moitié de cercueil, et que ce couvercle posait directement sur le sol. Seulement, comme le monument était considérable, on avait ménagé par dessous et dans l'épaisseur du bois une cavité qui avait environ sept pouces de profondeur, un peu plus de quatre pieds de longueur et deux pieds environ de largeur; de telle sorte qu'en soulevant le couvercle je ne trouvai sur le rocher qu'un monceau tout noir, qui avait conservé la forme et les dimensions de la cavité dans laquelle il était logé.
Mon premier soin fut de chercher une tête de taureau; mais je n'en trouvai pas. Une matière bitumineuse, très odorante et qui tombait en poussière sous la moindre pression de la main, enveloppait une quantité de petits ossements déjà brisés à l'époque de l'ensevelissement du taureau. Au milieu de ces ossements, répandus dans la masse sans ordre et au hasard, je recueillis : 1"* quinze statuettes funéraires, à tête de bœuf, avec légendes au nom d'Apis mort; 2° une dizaine d'objets en or gravés au nom de Schâ-em-Djom et de divers autres personnages occupant de hautes fonctions à Memphis; 3"" plusieurs statuettes en schiste verdâtre représentant le prince lui-même; 4° d'autres statuettes de même matière représentant d'autres princes de
la famille royale; ô"" enfin des amnlettes en cornaline, en qnartz rouge et en serpen* tîne, finement gravés. Dans la masse avaient été déposées nne grande quantité de paillettes d'or.
Ayant ainsi reconnu la disposition du premier des deux sarcophages, je portai mon attention sur la statue en bois doré d'Osiris. Je reconnus qu'elle se composait de deux parties qui se rajustaient longitudinalement, et qu'entre elles deux une petite cavité intérieure contenait du baume enfermé dans une mousseline très fine.
Je procédai ensuite à l'examen du second sarcophage. H était sans inscriptions, et les enveloppes extérieures se présentèrent dans les mêmes conditions que celles du premier monument. Le cercueil en forme de momie, offrait les mêmes légendes, et quand je le soulevai, je reconnus qu'il posait à plat sur le rocher et qu'ici encore le cercueil n'avait que son couvercle.
Les mêmes observations se présentèrent quand je découvris la toile qui enveloppait la masse bitumineuse de l'intérieur. Pas de tête de bœuf, pas de gros ossements ; au contraire, une profusion plus grande encore de petits os brissés. Mais au lieu des bijoux, des statuettes et des amulettes de l'autre sarcophage, je ne découvris qu'un naos en or, à émaux cloisonnés, et portant en dessous de la frise le cartouche-prénom de Ramsès II; il était accompagné de six statuettes funéraires à tête de taureau.
Ces opérations terminées, je fis ouvrir les canopes qui ne contenaient que de l'or noyé dans'du bitume, et, comme la nuit avançait, je remis au lendemain à réunir et à cataloguer les nombreuses statuettes de toute matière dont le sol était jonché.
cj Nous savons qu'on arrive à la tombe qui vient d'être découverte par une tranchée à ciel ouvert taillée dans le rocher.
Au fond de la tranchée est l'entrée de la tombe. Sur le côté sud de cette même tranchée est une autre tombe plus petite déjà violée et ne contenant rien.
C'est à cette seconde tombe que nous devons d'avoir découvert intacte la grande tombe du fond. La tranchée, en effet, n'a pas été inconnue des anciens fouilleurs. Mais, arrivés à la tombe latérale, ils ont cru que c'est pour cette tombe latérale que la tranchée avait été creusée, et ne sont pas allés au delà. Ainsi a été trouvé au profit de la science l'inestimable trésor que la grande tombe nous a mis entre les mains.
d) Il est bien entendu que la tranchée a été déblayée tout entière avec le plus grand soin.
Cette opération n'a pas été sans résultat. Deux belles stèles ont été trouvées
appuyées contre la paroi sud. L'une mentionne deux Apis morts en Tan 16 et l'an 26 de Bamsès II, l'autre un Apis mort en Tan 30.
Cette découverte me semble donner leur date aux deux caveaux. Le premier est celui qui vient de nous fournir l'inappréciable collection qui sera bientôt au Louvre, et il a servi deux fois, en l'an 16 et en l'an 26; c'est quatre ans plus tard qu'on a creusé l'autre qu'un seul Apis a occupé.
e) La commission dont l'arrivée m'avait été annoncée par M. le Moyne était hier ici. Elle se composait de M. A. de Gaspary, deuxième drogman, représentant l'agence du Consulat général de France en Egypte à Alexandrie, et de Khosrew-epfendi, représentant le ministère de l'Intérieur au Caire. A ces délégués étaient adjoints le lieutenant Latif-aga, le lieutenant Rustem-aga, qui sont mes deux officiers surveillants.
M. DE Gaspary me mit en deux mots au courant de la situation. La commission n'a pas à s'inquiéter des objets découverts depuis le 19 novembre, objets que j'aurai à remettre plus tard aux agents de l'administration égyptienne. Elle vient seulement s'occuper des 513 monuments donnés à la France, compter ceux que j'ai déjà emballés, et vérifier le contenu des caisses dans lesquelles ils sont enfermés.
Quarante et une caisses ouvertes furent présentées à la commission. Je dois avouer que l'examen des objets qui y étaient contenus ne fut pas bien sévère et que ces objets ne furent pas même comptés. Les caisses furent fermées, scellées à la cire, et mises à ma disposition pour être expédiées à Alexandrie quand j'en aurai l'occasion. Ces formalités remplies, la commission se dispersa.
J) De nouvelles tombes isolées ont été découvertes. Elles appartiennent aux règnes d'Aménophis III, d'Amentouankh et de Séti I^\ Comme la tombe aux deux Apis, elles sont par conséquent antérieurs au plus ancien Apis des petits souterrains. Jusqu'à présent, l'enceinte du Sérapéum comprend donc : V des tombes isolées, c'està-dire creusées çà et là dans le périmètre du temple; la plus ancienne est du temps d'Aménophis ni (XVIII* dyn.), la plus moderne de l'an 30 de Ramsès II (XIX^ dyn.); 2^ des souterrains communs aux Apis qui venaient successivement s'y faire enterrer; nous les avons appelés les Petits Souterrains; ils ont servi à la sépulture du taureau sacré, depuis l'Apis qui est mort après l'an 30 de Ramsès II (XIX^ dyn.), jusqu'à l'Apis qui est mort l'an 21 de Psaramitichus P' (XXVI* dyi^-)? ^° d'une autre série de souterrains communs à plusieurs Apis; ce sont les Grands Souterrains; inaugurés Pan 52 de Psammitichus P"^, ils servaient encore sous les derniers Ptolémées.
Trouverons-nous des Apis qui soient antérieurs à Aménophis III? en trouveronsnous du temps des Empereurs?
g) En attendant que ce problème soit résolu, nous venons de découvrir encore une tombe isolée, celle-ci du temps d'Horus (XVEI* dyn.). Elle se compose de deux caveaux, communiquant par une porte intérieure. Le premier et le principal de ces deux caveaux avait été depuis longtemps violé; l'autre était vierge.
Le premier caveau est une chambre carrée, assez spacieuse, à plafond droit. Elle offre cette particularité qu'elle est partout enduite d'un stuc très épais, revêtu d'une belle couleur blanche; des peintures décoraient çà et là les parois. A une époque inconnue le caveau a été violé, et l'Apis qui y avait été déposé n'a été retrouvé qu'en débris.
Les anciens fouilleurs avaient négligé une précaution; celle de sonder le stuc et de voir s'il est partout appliqué sur le roc vif de la montagne dans laquelle le caveau a été creusé. Dans le cas où, sous le stuc, apparaîtrait, non le roc vif, mais une maçonnerie, cette maçonnerie ne pourrait être que la porte murée d'un souterrain encore inconnu.
Ces vues ont été vérifiées par l'expérience. Le roc vif fut trouvé sur les parois est, ouest et sud ; mais on reconnut, sur la paroi nord, la maçonnerie d'une porte murée.
Cette porte donnait entrée dans une chambre, petite et irrégulièrement taillée. Au centre, s'élevait une sorte de sarcophage bâti en pierres et flanqué à ses quatre angles de quatre énormes canopes. Un cercueil de bois contenant l'Apis était comme noyé dans l'intérieur de cette construction.
C'était le quatrième Apis que je trouvais inviolé, et je n'ai pas besoin de dire que toutes les précautions furent prises pour que les moindres incidents fussent notés avec soin.
Dès que nous eûmes accès dans le caveau inviolé, creusé sur le côté de la grande tombe, notre attention se porta successivement sur ces cinq points :
l"" Les canopes. — Le grand axe du caveau suit à peu près la ligne est-ouest. Les quatre canopes sont à face humaine, comme tous ceux qui ont été recueillis dans la tombe d'Apis. Amset est à l'angle nord-est, Tuaumautef à l'angle sud-est, Hapi à l'angle nord-ouest, Kebhsennuf à l'angle sud-ouest. Les canopes ne contiennent rien autre chose que des matières bitumineuses, qui emplissent à peu près la moitié de leur cavité.
2*" Le sarcophage. — La construction qui s'élève au milieu du caveau est faite
de grosses pierres négligemment posées les unes sur les autres, sans ciment. Elle affecte la forme d'un sarcophage, mais on la regarderait plus justement comme Tenveloppe du cercueil de bois qu'elle contient. Elle est sans couvercle. Pas un mot d'inscription.
3^ Le cercueil. — Il est en bois, de forme rectangulaire et à couvercle arrondi. Quand les sarcophages d'Apis ont reçu un ornement extérieur, cet ornement consiste invariablement en longues rainures verticales coupées par d'autres rainures en travers : on en trouve d'excellents modèles dans la plupart des mastabas de l' Ancien- Empire. Ce sont ces mêmes rainures qu'on aperçoit sur le cercueil déposé au fond du sarcophage de pierre. Une légende est gravée sur les quatre faces. On la lit : Apis'OsiriSj dieu grand qui réside dans VAmenti^ le seigneur vivant à toujours.
4"* La momie. — Le couvercle ayant été levé, je crus d'abord que le cercueil était vide. Mais en prêtant un peu plus d'attention, je distinguai bientôt une tête de taureau, et sous cette tête une masse noirâtre qui lui servait comme de support.
Je déplaçai d'abord la tête du taureau qui n'adhérait à rien. Elle était entièrement dépouillée de sa peau.
J'examinai ensuite la masse noirâtre qui servait comme de support. Elle était recouverte toute entière par une toile très fine, sous laquelle je ne trouvai rien qu'un amas peu considérable de bitume odorant, mêlé de paillettes d'or et de gros et de petits ossements presque tous brisés.
ô"" Le sol. — Comme ces divers monuments ne reposaient que sur le sable, et que ce sable pouvait couvrir un puits qui livrerait accès dans d'autres sépultures, je fis démolir la grosse construction du milieu, et déplacer le cercueil et les canopes.
Cette opération ne produisit aucun résultat. Le rocher ne fut atteint qu'après avoir enlevé une couche de sable de deux mètres d'épaisseur, et je constatai que les seuls objets qui, à l'époque des funérailles de l'Apis, avaient été mêlés aux fondations du monument funéraire, étaient une douzaine d'énormes vases en mauvaise terre cuite, exactement semblables à ceux des chambres d'Aménophis III, d'Amentouankh et de Séti P', et contenant, comme eux, sous un sceau en terre sèche, des cendres, ou une sorte de poussière jaunâtre dont je n'ai pu reconnaître la nature.
h) Grande activité sur tous les chantiers. L'enceinte du Sérapéum est fouillée à fond, en quête de nouvelles tombes isolées. Nous retrouvons çà et là quelques murs isolés, qui nous servent à reconstituer à peu près le plan de l'édifice qui servit d'enveloppe extérieure à la tombe d'Apis. Les alentours des deux pylônes sont visités
à nouveau. De nouveaux bronzes sont découverts. Les emballages continuent. Les plus précieux parmi les petits objets découverts dans la tombe inviolée des deux Apis ont été soigneusement enfermés dans des boîtes, que M. Batissier, lors d'une visite qu'il nous a faite récemment, s'est chargé de porter au Caire. M. le Moyne se chargera à son tour de les faire passer à Paris. En même temps, la tombe d'Apis est l'objet de nouvelles et minutieuses investigations. Nous savons par expérience à combien de moyens, souvent très ingénieux, les Egyptiens ont eu recours pour dissimuler l'entrée des caveaux où ils ensevelissaient leurs morts. H nous faut être plus ingénieux encore dans les procédés que nous employons pour éventer leurs iiises. Les parois sont sondées, on sonde également partout le sol des galeries et des chambres, on soulève quelques sarcophages avec la pensée qu'ils recouvrent les restes d'autres Apis encore ignorés. Jusqu'ici aucun indice ne laisse supposer que les tombes contiennent d'autres souterrains que ceux que nous connaissons.
i) J'éprouve quelque répugnance à donner place ici à nos démêlés avec le cheikh de Saqqarah, aux difficultés que nous éprouvons chaque jour à nous procurer les hommes dont nous avons besoin, aux avanies sans nombre qui nous sont prodiguées. Depuis cinq cents ans, Saqqarah vit littéralement de la nécropole qui l'avoisine. Autre part, les fellahs cultivent leurs champs, élèvent leurs troupeaux. Ici, ils cherchent des antiquités qu'ils vont vendre chèrement au Caire. Les habitants de Saqqarah n'ont pas d'autre occupation. Or, depuis le nouvel état de chose inauguré par le firman d'AsBAS-PACHA, cette source féconde de revenus est tarie. On est pauvre après avoir été riche, et je suis la cause de ce renversement de la fortune publique. Il y a quelques mois, on combattait à côté ou à la suite des collectionneurs qui se servaient des cheikhs comme d'un instrument; c'est pour lui-même et pour son village tout entier que le cheikh est maintenant en campagne. Je suis l'intrus qu'il faut expulser. Inde irae.
Le mal m'a paru assez grave pour exiger un remède immédiat. J'ai écrit au Moudyr. Le cheikh a été mandé à Gyzéh. H en est revenu calmé. J'ai écrit aussi à M. LE Moyne et à M. Batissier. M. Batissier m'annonce que M. le Moyne est décidé à s'adresser directement à Abbas-Pacha pour avoir raison des ennuis que l'on me cause. H m'assure que désormais «je serai entouré de toute la considération » dont j'ai besoin pour travailler en sécurité, que d'ailleurs M. le Moyne est exaspéré »de ce qui se passe». M. le Moyne me répond de son côté. La dépêche de M. le Moyne emprunte au caractère officiel dont elle est revêtue un degré de plus de
gravité. M. le Moyne reste pour moi l'appui solide que, depuis le commencement des fouilles, j'ai toujours rencontré. H prend ma cause en main. Il agira de telle sorte que justice sera faite. Il a du reste bien connu les vexations auxquelles j'ai été en butte depuis mon séjour au Sérapéum; s'il n'a pas fait justice plus tôt, c'est que moi-même, dans un intérêt qu'il n'est pas besoin de rappeler, je l'ai prié de différer, quant à présent, ses plaintes officielles.
j) Autre complication. Nos fonds s'épuisent. J'ai prévu le cas depuis quelque temps, et j'ai écrit au ministre de l'Intérieur, à M. de Nieuwerkerke, à M. de Rougé. Les bijoux de la tombe des deux Apis sont au Louvre, et les preuves matérielles de l'importance des fouilles du Sérapéum sont maintenant sous les yeux de tout le monde. J'ai donc tout lieu d'espérer qu'on va bientôt me fournir les moyens de ne pas laisser à mi-chemin une entreprise si bien commencée.
Des promesses m'ont été faites, accompagnées de félicitations auxquelles je suis très sensible ; mais les lenteurs habituelles de la bureaucratie empêchent qu'aucune solution immédiate soit donnée.
J'écris aussi à M. le Moyne. Le soubassement de la tombe des deux Apis était couvert d'un enduit sur lequel une couche de feuilles d'or assez épaisse était appliquée. Le tout est tombé et jonche la terre. En outre, des trous de petites dimensions* étaient pratiqués dans le sol, et dans ces trous on avait entassé de légères lamelles d'or sans forme, comme froissées entre les doigts de ceux qui les y avaient déposées. Tout cela dépasse deux kilogrammes d'or, et, par conséquent, représente une somme considérable.
L'affaire est assez délicate pour que je ne croie pas pouvoir prendre sur moi de vendre ces débris, quoiqu'ils soient absolument sans intérêt scientifique et qu'ils ne figurent dans la collection du Sérapéum que pour une valeur brute. Je demande donc conseil à M. le Moyne. Suspendre les fouilles, en avouant que nous les suspendons parce que le gouvernement français ne les soutient pas, est une mesure extrême à laquelle, après tout ce qui s'est passé, il nous semble pénible et un peu humiliant d'avoir recours.
J'envoie M. Bonnepoy au Caire. Avec l'agrément et sous la surveillance de l'agent et Consul général de France, les parcelles d'or seront vendues. Les fouilles du Sérapéum se suffiront ainsi à elles-mêmes. Pendant ce temps, il faut espérer qu'une réponse favorable arrivera de Paris.
kj Nous sommes au 2 juin 1852. M. le Moyne écrit au ministère de la Marine
pour demander un navire de guerre. Les quarante et une caisses vérifiées, cachetées, sont parties pour Alexandrie, voie du Nil. Une occasion s'est présentée, et j'en ai fait passer huit par le désert. Enfin deux autres ont été confectionnées au Caire, chez M. HussON, mon correspondant en cette ville. Le navire de guerre, quand il arrivera, aura donc cinquante-et-une caisses à prendre. Elles sont remisées, en attendant, dans un des magasins du Consulat général.
Sur ces entrefaites, le moment critique que je redoutais depuis longtemps est arrivé. Tant bien que mal, Latip-aga a tenu la liste des objets que j'ai découverts depuis la reprise des travaux au mois de février dernier, ou plutôt, il a confié à sa mémoire la liste des objets que je voulais bien lui déclarer. Ces objets sont la propriété du gouvernement égyptien qui en exige maintenant la remise. Latif-aga a réquisitionné une vingtaine de chameaux, qui attendent sur l'emplacement des fouilles.
Les choses se sont passées mieux que je ne l'espérais. Latip-aga s'est montré conciliant. M. Bonnefoy a livré à peu près ce qu'il a voulu.
l) Les travaux suivent leur cours régulier. Aucun incident n'est à signaler.
Le 2 septembre 1852, j'ai reçu deux nouvelles. La première m'a comblé de joie; les démarches de M. Nieuwerkerke et de M. de Rougé ont abouti au résultat le plus désiré : le ministère d'Etat met à ma disposition pour la continuation des fouilles un crédit de cinquante mille francs. C'est avec un vif sentiment de regret que je reçois l'autre. Depuis deux ans, je n'ai eu avec M. le Moyne que d'excellents rapports, et je n'ai pas besoin de dire qu'en plusieurs circonstances M. le Moyne m'a sauvé du naufrage. On comprendra donc que la nouvelle du prochain départ de M. LE Moyne, nommé ministre plénipotentiaire à Lima, m'ait quelque peu désorienté.
m) M. Sabatier est arrivé (15 septembre 1852). H est porteur d'instructions précises. Stephan-Bey a donné des ordres au Moudyr, qui a donné des ordres au cheikh de Saqqarah, qui s'est subitement radouci. J'ai quelques fonds à ma disposition, et les hommes arrivent en nombre suffisant. Nos fouilles me semblent être entrées dans une phase nouvelle. Nous verrons si cette éclaircie dans un ciel jusqu'alors chargé de nuages sera de longue durée.
IX. Sérapéum. Du 5 septembre 1862 au 24 septembre 1864. — a) Ces deux années de la dernière période des fouilles se sont écoulées au milieu d'un calme à peu près parfait. L'ordre vice-royal a été strictement exécuté et nous n'avons plus à la montagne d'autres fouilleurs que les nôtres. Le cheikh de Saqqarah lui-même
a disparu, subissant quelque part, me dit-on, les trois ou quatre mois de prison auxquels il a été condamné. Enfin M. Sabatieb est arrivé, apportant des instructions qui lui donnent toute liberté d'action, et qui, dès le premier jour, lui assurent l'autorité nécessaire pour poser la question du Sérapéum sur sa véritable base. Aux secousses des premiers jours succèdent ainsi un calme, un équilibre, une quiétude, auxquels nous sommes d'autant plus sensibles que depuis longtemps nous n'y étions plus accoutumés. Cependant nous eûmes encore quelques journées difficiles à passer. Au mois de novembre 1852, j'aurai à livrer au gouvernement égyptien une nouvelle série de monuments découverts, pour lesquels de nouvelles contestations se produiront. On m'enverra une deuxième commission^ pour vérifier le contenu d'une nouvelle série de caisses à expédier au Louvre. Mais ce ne sont pas là des nuages qui troublent pour bien longtemps notre horizon. Désormais le gouvernement égyptien se montrera conciliant. De tout ce que je découvre chaque jour, on ne réclamera plus rien, et la confiscation des monuments sera comme si elle n'existait pas. Francesco ne travaillera plus au fond de son puits, et, quand elles arriveront à Alexandrie, les frégates le Labrador et V Albatros pourront embarquer, avec l'aide même du gouvernement égyptien, les nombreux monuments que j'expédie au Louvre. Jusqu'au mois de septembre 1854, époque de mon retour en France, les fouilles du Sérapéum ne seront donc plus interrompues.
h) Pendant ce temps, nous copierons, nous cataloguerons les monuments découverts. Tous les desiderata qu'on peut rencontrer ça et là seront comblés. De l'enceinte du Sérapéum nous rayonnerons au dehors. L'allée de sphinx sera de nouveau visitée. Nous reverrons le temple de Nectanébo et le dromos. Nous explorerons le Pastophorium et toute la zone qui confine aux terres cultivées. Mais c'est surtout sur la grande enceinte que nos efforts se porteront. Qui sait si les sables ne dérobent pas encore à nos recherches quelque caveau inconnu d'un Apis? Qui sait combien de bronzes se cachent dans le dallage de toutes les fondations du monument? Qui sait s'il n'existe pas encore quelque part un dépôt de ces précieuses stèles qui sont la richesse, la fortune, l'espoir de la science, et le véritable trésor de nos fouilles? Une bonne partie de notre temps sera aussi employée à la confection des caisses et à l'emballage souvent très difficile des monuments. A plusieurs reprises, M. Bonnefoy se rendra à Alexandrie ; le nolisage des barques, les passage des écluses de l' Atfek, l'entrée dans le canal et le port d'Alexandrie, tout cela demandera du temps. Deux
1. Présidée par M. ds Lohobvillb, alors élève-consul, aujourd'hui secrétaire d'ambassade. .
cent trente grandes caisses seront ainsi dirigées sur le Louvre, sans compter les petits colis emportés par quelques voyageurs obligeants. En deux circonstances, j'aurai en outre à m'absenter et à aller chercher autre part la solution des problèmes qui me seront indiqués. Une première fois, sur les instructions de M. BiOT, j'irai aux Grandes Pyramides essayer de trouver le moment précis de Téquinoxe du printemps de l'année 1853 \ Une seconde fois, à la demande de M. le Duc de Luynes, j'irai, au mois de septembre de la même année, essayer d'arracher son secret au sphinx gigantesque qui veille aux pieds des Pyramides*.
Tel sera l'emploi de notre temps. Quelques notes rapides feront connaître les résultats principaux que cette dernière période des fouilles nous a laissés entre les mains. Je les classe dans J'ordre des lieux, et non plus dans l'ordre des dates. Le chemin que le lecteur va suivre est celui qui, de Memphis et des terres cultivées, conduit au désert et à la tombe d'Apis.
a) Es'Sign - Yousef. Les terres cultivées ne s'arrêtent pas précisément au pied de la falaise à pic où commence le plateau aride sur lequel le Sérapéum est bâti. En avant de la falaise s'étend une sorte de plage plus ou moins plate, qui deviendrait un champ fertile, si l'inondation pouvait l'atteindre, et qui, en attendant, est couverte de sable. C'est là le lieu que, dans la tradition, on appelle Es-Sign-Yotisefj ce qui veut dire «la Prison de Joseph».
Le Sérapéum commençait à Es-Sign -Yousef; mais, dans l'état de désordre et de destruction où nous avons trouvé ce qui reste des constructions élevées en cette partie du temple, il est difficile de deviner en quoi ces constructions pouvaient précisément consister. Les points acquis semblent les suivants:
Les restes d'un mur de quai pourraient faire croire que, juste au point où finit aujourd'hui la végétation et où commence le désert, se trouvait autrefois un canal, ce qui serait conforme aux données fournies par les papyrus. Un bois de sont (acanthus), qui est peut-être celui dont parle Strabon et qui existe encore, couvrait les bords de ce canal. La falaise à pic, très laide à voir si on l'avait laissée nue, était revêtue d'un mur vertical de plus de cent mètres de longueur, d'une hauteur d'au moins vingt mètres, et construit en blocs de calcaire d'une éblouissante blancheur, soigneusement dressés; je n'oserais dire que cette inmiense muraille, qui devait s'apercevoir de très
1. Voyez plus loin la première des deux notes additionnelles (Observation de Véquinoxe du printemps à la Grande Pyramide de Gyzéh).
2. Voyez plus loin la deuxième des notes additionnelles (Grand Sphinx de Gyzéh),
loin, avait servi à créer le nom de Mur Blanc^ Asoxôv tsl^oc, donné, selon Hérodote, à nn des quartiers de la ville; elle- n'a pas été déblayée jusqu'au fond et peut-être y trouverait-on au bas une porte qui donnerait accès dans quelque souterrain, partie encore inconnue de cet Anubidium auquel nous allons bientôt arriver;
Nous savons déjà que le plateau sur lequel le Sérapéum est construit se trouvait au sommet de la falaise et du mur blanc appuyé contre elle ; on devait y monter ^ par une rampe en pente douce dont je ne puis que supposer l'existence, les pierres trouvées dans les fouilles ayant toutes été plus ou moins déplacées ;
De la lisière des terres cultivées et du canal partait un tronçon d'allée de sphinx qui se dirigeait en droite ligne vers la rampe en pente douce ;
H ne serait pas impossible que l'une des sakyêhs arabes très ruinées qu'on renconti-e sur l'emplacement du canal ait été construite en profitant du nilomètre dont parle Sozomène; dans l'antiquité, un nilomètre n'était pas précisément sur le bord du Nil; rappelons-nous que le nilomètre d' Abydos était un puits, « construit en blocs gigantesques», placé dans l'intérieur du grand temple de cette ville, et qu'à Edfou le nilomètre du temple est construit en un lieu oii certainement personne ne songerait aujourd'hui à le placer.
Quant à Es-Sign-YoïLsef^ il faut distinguer entre ce que l'endroit était autrefois et ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire entre la tradition et la réalité.
Aujourd'hui et depuis au moins quatre ou cinq siècles, si j'en juge par les proscynèmes en écriture arabe que le déblaiement nous y a fait trouver, Es-Sign-Yousef est un santon consistant en plusieurs chambres bâties avec des briques rouges, revêtues d'un grossier stuc blanc. Aucun plafond n'est conservé, et, si le monument a jamais possédé une coupole, il n'en reste absolument aucune trace. Interrogés sur l'origine de cette bâtisse, nos ouvriers aussi bien que les habitants des villages voisins affirment que c'est là que le patriarche Joseph a été enfermé, que c'est de là qu'il sortit pour aller expliquer au Pharaon le songe qui amena dans sa condition un si notable changement. Aussi le lieu est-il très vénéré, et je me rappelle, en écrivant ces lignes, les protestations que firent entendre les habitants d'Abousyr et de Saqqarah, quand je résolus de mettre la pioche dans les ruines d'Es-Sign-Yousef *. Voilà pour la tradition.
1. De lÀ sans doute Texpression (xva^a{v£tv dont se servent les papyrus pour marquer le chemin que l'habitant de Memphis avait à faire pour « monter » au Sérapéum.
2. Les discussions durèrent longtemps et finalement un véritable traité intervint. Il fut convenu que, si les ossements du patriarche étaient retrouvés, nul n'y toucherait que le cadi de Saqqarah, et que je ferais relever le santon tout entier, avec une coupole et un minaret, le tout proprement peint en blanc.
Maintenant qu'était, en réalité, la paiHe du Sérapéum si singulièrement nommée aujourd'hui «la Prison de Joseph»? Les fouiller n'ont donné aucun résultat positif, et il est difficile de répondre d'une manière catégorique à cette question. Je crois cependant qu'on ne se trompera pas en affirmant que tout n'est pas complètement faux dans la tradition. Le Sérapéum n'avait-il pas autrefois des xato^oi, classe d'hommes qui vivaient dans un état de perpétuelle réclusion? n'avait -il pas les cellules ou xaxaXojJiata, où les xdtoxot étaient enfermés? les papyrus ne parlent-ils pas de gens qui venaient dormir dans le Ilaato^optov, nom général de la partie du Sérapéum dans laquelle les cellules étaient comprises, pour obtenir en songe la guérison de leurs maux? La tradition conservée par les Arabes peut donc ne s'être pas tout-àfait ti'ompée en ce qui concerne Texistence d'un lieu de réclusion au milieu des ruines du Sérapéum; mais je ferai remarquer que, vraisemblablement, elle n'a pas été aussi scrupuleuse sur le nom du personnage, et qu'en cherchant à conserver le souvenir des songes qui, sous les Grecs, se produisaient et s'expliquaient dans le Pastophorium, elle s'est laissée dévier jusqu'à Joseph et aux songes dont l'interprétation a valu au patriarche une si rapide élévation.
b) Fastophoinum. On passe le premier tronçon de l'allée de sphinx, on monte la rampe en pente douce qui conduit au sommet du «Mur Blanc», et on arrive sur une partie du plateau supérieur, où une grosse enceinte en briques crues tracée en parallélogramme au milieu duquel des ruines sans nombre de constructions, sont confusément entassées. Nous sommes dans ce que les papyrus appellent le Pastophoinum,
De l'endroit où nous nous tenons, la plaine cultivée s'étend devant nous jusqu'au rideau d'arbres qui nous cache à l'est les buttes sous lesquelles sont les restes de Memphis. On lit dans Strabon : «La ville de Memphis tient le premier rang après * Alexandrie; elle est grande, bien peuplée, comme celle-ci, d'habitants de diflFérentes ^nations. Des lacs s'étendent en avant de la ville et des palais royaux, maintenant en ^ruines et déserts. Bâtis sur une hauteur, ils se prolongent jusqu'à la partie basse de »la ville; au pied de cette hauteur, on voit un bois et un lac». Comme on ne trouve à Myt-Rahynéh, ni dans aucun des autres villages qui occupent l'emplacement de Memphis, une surélévation quelconque de terrain qui puisse correspondre au passage de Strabon, le géographe grec n'a-t-il pas eu en vue le Pastophorium et les édifices construits au centre de la grosse enceinte en briques crues qu'on y rencontre?
Quoi qu'il en soit, ce qu'on appelle le Pastophorium, paraît avoir été, à proprement parler, le centre actif et un peu désordonné de tout cet ensemble dont quelques
papyrus nous font une description si pittoresque. Là se tenait un marché; là étaient les chapelles d'Anubis et d'Astarté. Le temple de la «ténébreuse Hécate», dont le culte était lié à celui d'Anubis, ne devait pas être loin. Dans la même enceinte en grosses briques crues sont les caveaux d'où Ton a tiré, depuis tant d'années, d'innombrables momies de chats. Sans aucun doute, il doit y avoir une relation entre le chat, emblème vivant de Sacht, et Sacht elle-même; entre Sacht, deuxième personne de la triade de Memphis, et Imouthès ou Esculape qui en est la troisième; entre Esculape et le temple du dieu que les papyrus placent aux environs du Sérapéum. Le doute n'est donc pas possible. Le plateau supérieur auquel on arrive au sommet du Mur Blanc est bien une partie du Sérapéum.
Je sais que les fouilles n'ont donné que d'insignifiants résultats, et que le nom d'Astarté n'en est pas plus sorti que le nom d'Anubis ou d'Esculape; je sais que les cellules des %dzoypi n'ont pas été retrouvées, à moins qu'elles ne se cachent au pied même encore inexploré du Mur Blanc. Mais c'est déjà quelque chose que l'enceinte en grosses briques crues nous ait laissé découvrir, sur le lieu même où les papyrus nous font supposer que se trouvait l'Anubîdium, une vingtaine de puits à momies au fond desquels nous avons trouvé des chiens ^
D n'est pas inutile d'ajouter que, jusqu'à présent, pas un indice ne peut nous faire supposer que les dépendances du Sérapéum dans lesquelles nous venons de pénétrer ne soient strictement d'époque grecque.
c) Allée de sphinx. — L'allée de sphinx comprend un premier tronçon qui s'étend de la lisière de terres cultivées à la naissance de la rampe en pente douce. Interrompue sur toute la longueur du Pastophorium, elle reprend à la sortie de cet édifice et se prolonge jusqu'à l'hémicycle des poètes et des philosophes grecs, c'est-à-dire à travers la nécropole presque tout entière. J'estime que, sur ses deux côtés, elle ne comptait pas moins de 370 à 380 sphinx*.
L'allée circule à travers d'anciennes tombes qu'on n'a pas voulu détruire; c'est
1. Ces puits ne s'enfoncent dans le rocher qu*à une très petite profondeur, un ou deux mètres. Cette circonstance nous a tenus en haleine pendant longtemps, à l'époque où nous explorions le < Mur Blanc » et le plateau rocheux où les puits sont situés. Si, en effet, contre tous les usages, les puits n'ont pas été creusés plus profondément, c*est qu'au dessous doit régner quelque catacombe réservée aux momies de chiens et de renards, comme tAnt d'autres catacombes à côté sont réservées aux momies de chats. L'entrée des souterrains de l'Anubidium serait, en ce cas, dans la partie encore inexplorée du «Mur Blanc». — En d'autres termes, on n'a pas creusé plus profondément les petits puits que nous avons découverts pour ne pas crever les plafonds des souterrains inconnus, qui sont à l'Anubidium ce que la tombe d'Apis est à la Grande enceinte de l'Ouest.
2. Sa longeur totale en d'environ 1120 mètres, non compris le tronçon d'Es-Sign-Yousef.
pourquoi, contre toutes les règles, elle est tortueuse. Elle était bordée sur les deux côtés de monuments de petites dimensions, qui- deviennent de plus en plus serrés à mesure que Tallée approche de la fin. Tantôt ces monuments sont des tombeaux de particuliers dont la façade, plus ou moins ornée, est tournée vers l'allée; tantôt ils consistent en gros cubes de briques crues, couverts d'un crépissage dans lequel une stèle votive est encastrée; au pied du cube est une pierre d'oflErandes sculptée.
Es-Sign-Yousef, le Pastopliorium, sont d'époque grecque. Avec l'allée de sphinx commence la partie égyptienne du Sérapéum. Les sphinx, en eflFet, datent, selon toute vraisemblance, de la XXVI° dynastie, et on peut supposer que la construction de l'allée coïncide avec l'abandon des Petits Souterrains et l'inauguration des Grands, en l'an 52 de Psammitichus P"".
Nous ne savions pas encore, au temps où nous explorions pour la première fois l'allée de sphinx, que des dépôts de statuettes de bronze ont été cachés sous les dallages du temple, et le sous-sol de l'allée du sphinx a par conséquent échappé à notre attention. Cette omission a été réparée dans la deuxième période des fouilles. Mais aucune trace de statuettes n'a été rencontrée. Des tombes plus anciennes existaient sous le dallage; nous les avons trouvées déjà violées, conséquemment par les Egyptiens eux-mêmes.
d) Temple de Nectaného. L'allée de sphinx, après avoir marché en ligne plus ou moins droite de l'est à l'ouest, fait un tour subit vers le sud, et s'arrête en face d'une avenue dallée, qui la termine à angle droit et donne à cette partie du plan la forme d'un T.
Si l'on tourne à droite ou vers l'ouest, on arrive au Sérapéum proprement dit, qui est le temple d'Apis mort; si l'on tourne à gauche ou vers l'est, on arrive au temple de Nectanébo P', qui est un temple d'Apis vivant.
Ce n'est pas à dire par là qu'Apis ait vécu dans le temple de Nectanébo, qu'il y ait eu son étable, qu'il y ait reçu les hommages de ses adorateurs. On sait que le temple d'Apis vivant était à Memphis, près du temple de Vulcain. Mais Nectanébo fut un dévot au taureau divinisé, et rien n'empêche que ce taureau ait des autels aussi bien près du Sérapéum que dans toute autre partie de l'Egypte. C'est même là un des traits caractéristiques du culte égyptien. Il y avait à Thèbes un temple de Phtah de Memphis, comme il y avait à Memphis un temple d'Ammon de Thèbes. On multiplierait facilement les exemples.
Les titres que porte l'Apis vivant dans le temple de Nectanébo sont à signaler,
parce qu'ils doivent être les titres que portait le même dieu dans son temple de Memphis. Tantôt Apis y est nommé la seconde vie de Phtah, ou le fils vivant de Phtah] tantôt il est appelé Osiris-Apisy ou Apis-Osiris, ce qui l'assimile au dieu de l'enfer égyptien et doit être d'autant plus remarqué que, quand il est revêtu de ce titre, Apis n'est pas mort. H y a là une nuance dont il est impossible de ne pas tenir compte. Déjà, en eflfet, la tradition classique, qui fait unanimement d'Apis «l'image vivante d'Osiris», trouve sa vérification.
Les nouvelles recherches dont le temple de Nectanébo a été l'objet n'ont amené aucun résultat digne d'être signalé. Un très gros mur de briques qui s'étend de l'est à l'ouest, parallèlement au dromos, a été trouvé. Selon toute vraisemblance, il forme de ce côté la limite de l'aire sacrée. Nos opérations n'ont pas été poussées au delà.
e) Dromos. Une longue avenue bien dallée, bordée de chaque côté d'un mastaba de pierres à hauteur d'appui, unit en ligne droite le temple d'Apis vivant au temple d'Apis mort. C'est le dromos.
Le dromos a pour les collections du Louvre un intérêt exceptionnel. En effet, c'est en soulevant les dalles du dromos que nous avons trouvé, disséminées dans le sable sur lequel ces dalles sont posées, d'innombrables quantités de statuettes de bronze, de serpentine, de grès, d'albâtre, représentant toutes les divinités du panthéon égyptien. Ces statuettes ne sont pas, comme on pourrait le croire, des ex-votos d'origine royale, produits de la piété du roi qui a bâti le temple. Des inscriptions hiéroglyphiques ornent le socle de la plupart de ces statuettes, et les noms des habitants de Memphis qu'on y lit prouvent assez l'origine privée de ces monuments. Quant à la place bizarrement choisie qu'ils occupent, il faut se rappeler que si, en principe, les statuettes ont pour objet d'attirer sur celui dont elles portent le nom la bienveillance des dieux, elles sont destinées aussi à purifier le sable sur lequel le temple est bâti, le désert et le sable, dans les idées égyptiennes, étant le siège de Typhon.
Le dromos a pour la science un intérêt non moins grand. C'est lui, en effet, qui nous a fourni les statues des poètes et des philosophes de l'hémicycle; c'est sur les mastabas qui la bordent de chaque côté qu'a été recueilli ce musée de monuments étranges qui, au moment oii il a été découvert, a si vivement excité notre surprise. Que la présence dans le Sérapéum de quelques-ims de ces monuments dont le caractère funéraire est évident s'explique par les rapprochements qu'il n'est pas difficile de faire entre Sérapis et Dionysos, entre Dionysos et Osiris, entre Osiris et le taureau dans lequel le dieu suprême de l'enfer égyptien s'incarnait, c'est ce qui ne laisse
pas de prise au doute. Mais on expliquera moins aisément pourquoi un cénacle des grands poètes et des grands philosophes de la Grèce est introduit au milieu de monuments qui semblent être un résumé et comme une sorte de synthèse de toutes les idées dont Sérapîs est la personnification. Ce musée de monuments étranges n'est-il pas à sa vraie place? Les monuments qui le composent ne proviennent-ils pas du Pastophorium ou de quelque autre partie grecque du Sérapéum? à quelle époque se serait opéré le transport? Je me rappelle le temps où, très imprudemment, j'avais mis un certain amour-propre à faire déblayer le dromos d'un bout à l'autre, c'est-àdire depuis le fond du temple de Nectanébo jusqu'au pylône qui précède le Sérapéum proprement dit. Les deux gros sphinx de Nectanébo étaient au premier plan, debout sur leurs socles antiques. On distinguait plus loin l'hémicycle des poètes et des philosophes, et, plus loin encore, l'enfilade du dromos et les deux mastabas surmontés des plus bizarres figures qu'un archéologue puisse voir. Tout au fond apparaissait, avec ses grandes lignes sévères, le pylône de Nectanébo précédé de beaux lions accroupis. Il est certain que l'unité manquait à cet ensemble. Les monuments égyptiens n'allaient pas plus aux monuments grecs, que les monuments grecs n'allaient aux monuments égyptiens. Une violence a dû être faite à quelque chose pour que les uns aient été juxtaposés aux autres. Evidemment quand les statues de poètes, l'hémicycle et les animaux symboliques du dromos ont été placés là où je les ai retrouvés, le Sérapéum n'était déjà plus seulement la tombe d'Apis et l'influence du Sérapis grec avait déjà passé par là.
Le dromos, tel que nous le voyons aujourd'hui, est donc un hors-d'œuvre dans le Sérapéum. Il ne lui appartient pas comme époque; il lui appartient encore moins comme idée. Les nouvelles fouilles auxquelles nous venons de soumettre le dromos nous ont fait trouver deux ou trois mauvais petits sphinx de style égypto-romain, un lion de même époque regardant en face et monté sur un socle dont la partie antérieure est décorée d'une inscription démotique, une sirène sous la forme d'une femme à queue de poisson jouant de la cithare; mais nous n'en savons pas plus pourquoi les poètes et les philosophes de l'hémicycle sont mêlés au culte d'Apis mort.
f) Grande enceinte. Aucun fait nouveau n'a signalé la révision de la grande enceinte. Sur les trois côtés nord, est et sud, la grande enceinte a pour limite la muraille à claire- voie dont nous avons parlé; aucun mur n'existe du côté ouest, c'est-à-dire du côté du désert, et le temple n'est défendu dans cette partie que par la colline rocheuse qui lui sert d'horizon.
La coupure verticale que nous avons appelée «la falaise» a été visitée de nouveau, mais sans plus de résultats. Elle est moitié naturelle, moitié taillée de main d'homme. Peut-être qu'en prolongeant la fouille un peu plus loin vers le nord, serions-nous arrivés à la porte de quelque tombe encore inconnue.
Des bronzes ont été trouvés dans les fondations du pylône du nord. D'autres bronzes ont été recueillis ça et là, non plus dans les fondations mais dans le sable, aux environs de ce même pylône, à l'intérieur de l'enceinte aussi bien qu'à l'extérieur.
H semblerait que les bronzes trouvés à l'extérieur marquent l'emplacement d'une sorte de voie qui se dirige en serpentant vers le nord-est. Nous avons suivi cette voie sur un assez long parcours, et nous avons constaté qu'elle traverse toute une zone de la nécropole consacrée à des sépultures d'animaux. La voie n'est pas dallée ; aucun mur ne la limite sur ses côtés ; c'est par les bronzes seuls que nous en avons reconnu la direction.
La zone de la nécropole à laquelle la voie des bronzes paraît aboutir mérite certainement des recherches plus longues que celles auxquelles nous avons pu la soumettre. Là, sont ensevelis pêle-mêle et presqu'à fleur du sol, les ossements de tous les boeufs qu'on immolait, le jour des funérailles des simples particuliers, à la porte de leur tombeau ^ C'est sous cette couche épaisse de squelettes entassés que s'ouvrent des puits donnant accès à de véritables catacombes où d'autres bœufs, cette fois embaumés, ont été déposés. Nous en avons vidé plusieurs où les momies se sont rencontrées par dizaines. Qui sait si ce n'est pas au fond d'un de ces puits que se trouvait la tombe, plus vaste que les autres, consacrée aux mères des Apis? Ainsi s'expliquerait la voie des bronzes *.
g) Tombe âJApis. Caveaux isolés. Rien de nouveau à signaler. Décidément, une même tranchée à ciel ouvert conduit à un seul caveau. Il est de plus en plus certain qu'une fois la momie en place, on murait solidement l'entrée du caveau, et que la tranchée était remplie de pierres et de gravats. C'est le système de la tombe des rois à Bab-el-Molouk. Cette série de caveaux est réservée, à partir d'Amcnophis III, aux Apis antérieurs à l'an 16 de Ramsès II.
1. Les ossements de bœufs s'y rencontrent certainement par milliers. Ils sont si nombreux que, pendant de longues années, des industriels du Caire en ont expédié de pleins chargements de navires aux raffineries de sucre du nord de la France.
2. A TEst du quartier de la nécropole réservé aux bœufs sont les puits depuis longtemps connus des ibis. On trouve au nord-ouest, toujours jetés pêle-mêle dans le sable de cette partie de la nécropole, de non moins nombreux ossements de boucs, de cbévtes, d'antilopes et de gazelles. Nous savons déjà que les hypogés de chats et de chiens sont situés aux environs du Pastophorium et dans l'enceinte même de cette partie du Sérapéum.
h) Tombe d'Apis. Petits Souterrains. Avec la deuxième série commencent les souterrains communs à un grand nombre d'Apis. L'unique galerie qui forme cette deuxième série marche du sud au nord. Des chambres s'ouvrent alternativement sur chaque côté. Elles sont irrégulières, mal creusées. Les Apis y sont, sans exception, enfermés dans des cercueils de bois. Quand l'Apis était introduit dans la chambre, la chambre était murée du haut en bas. Les Petits Souterrains ont servi à la sépulture d'Apis depuis une époque indéterminée du règne de Ramsès II, mais qui dépasse l'an 30, jusqu'à l'an 21 de Psammétichus. Les restes de vingt-huit Apis y ont été retrouvés.
i) Tombe d' Apis. Grands Souterrains. La disposition des tombes de cette troisième série est, en principe, la même que celle des souterrains que nous quittons. En outre les proportions sont plus considérables. La mode des cercueils de bois cesse avec Amasis et celle des gigantesques sarcophages de granit commence. Les nouvelles fouilles n'ont rien ajouté à ce que nous savions déjà de cette partie de la tombe.*
Nous venons de dire que la tranchée à ciel ouvert qui conduit aux caveaux isolés était bouchée par des pierres et des gravats après les funérailles de l'Apis auquel le caveau était destiné. Les Grands et les Petits Souterrains sont aussi précédés de
tranchées à ciel ouvert taillées comme les autres dans le rocher; seulement elles
étaient praticables en tout temps et rien n'en défendait l'accès. A l'entrée des souterrains proprement dits, se trouvait une porte qui ne s'ouvrait vraisemblablement, conformément au dire de Pausanias, que le jour des funérailles.
Les dimensions des sarcophages de granit qu'on trouve dans les Grands Souterrains sont bien faites pour étonner le visiteur. Linant-Bey a eu la complaisance d'en mesurer un, pris au hasard, et d'en calculer le poids. Je reproduis à VApperidice ^ la note qu'il a bien voulu m'envoyer. Le poids du sarcophage, couvercle compris, s'élève au chiflFre énorme de 65 mille kilogrammes. Cela m'entraîne à consigner ici, en manière de hors-d'œuvre, une note relative à une question intéressante de mécanique ancienne, celle de savoir comment les Égyptiens ont pu introduire de pareilles masses au fond d'un souterrain, et dans des chambres, d'où il serait certainement très pénible de les tirer, même avec l'aide des complications les plus ingénieuses de la mécanique moderne.
H est certain que, tant que le plan sur lequel le sarcophage devait s'avancer est resté horizontal, le monument, engagé sur des rouleaux dont la trace se reconnaît
encore sur le sol des galeries, a été tiré par le moyen d'un treuil horizontal à huit leviers, du modèle de ceux dont nous nous servons aujourd'hui. J'ai trouvé deux de ces treuils, en bois de sycomore, dans l'une des chambres de la tombe, et il est tout naturel de penser que les Égyptiens ne les ont pas déposés dans cette chambre, sans s'en être déjà servis.
Mais la difficulté n'était pas là, et une simple explication va montrer que, quand le sarcophage était arrivé en face de la chambre qui lui était destinée, le plus difficile restait à faire.
En eflFet, les chambres ont sept ou huit mètres de hauteur; mais les galeries n'en ont que quatre ou cinq, et, comme tous les plafonds des souterrains sont sur le même plan horizontal, il s'ensuit que le sol des chambres est en contrebas de deux ou trois mètres du sol des galeries; en d'autres termes que, pour entrer dans les chambres, il fallait, comme il faut encore, se servir d'un escalier et descendre.
Or, les sarcophages, avant d'arriver à leur place définitive, étaient précisément arrêtés par cette même coupe verticale du sol. Il leur fallait également descendre de la galerie dans la chambre, et l'on conçoit que, dans un souterrain où l'on n'a pas ses coudées franches, et où il est impossible de faire manœuvrer un grand nombre d'hommes à la fois, l'opération puisse devenir très compliquée.
La difficulté a été vaincue avec une rare habileté par le procédé suivant.
La chambre était emplie de sable jusqu'au niveau de la galerie, et l'on voit déjà que, par ce seul expédient, le jeu des treuils devenait facile, puisque la coupure verticale disparaissait, et que le sol de la galerie se continuait horizontalement. Le sarcophage pouvait donc être ainsi amené dans la chambre, sans avoir à descendre, et effectivement un travail de quelques instants suffisait pour le conduire jusqu'au dessus du point où l'on voulait qu'il fût fixé plus tard.
L'enlèvement du sable venait ensuite, et, s'il se faisait avec régularité, les plus vulgaires précautions suffisaient pour que le sarcophage descendît, sans secousse, à mesure que le niveau du sable baissait.
Nous avons donc jusqu'ici le sarcophage à sa vraie place, c'est-à-dire, au milieu d'une chambre plus basse que le chemin lui-même par lequel le sarcophage avait été amené.
Mais les Egyptiens n'ont pas cru que le monument, ainsi disposé, se protégerait suffisamment par sa masse, et ils ont pratiqué dans le sol même, c'est-à-dire dans le rocher, et toujours au milieu de la chambre, une excavation de trois ou quatre pieds
de profondeur, à laquelle ils ont donné, en longueur et en largeur, les dimensions exactes du sarcophage (voy. pi. G). L'excavation était, en même temps que la