‹ Le serf: Le chevrier de LorraineChapitre 2 sur 102 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

E' MILE SOUVESTRE, the author of the two taies in this volume, was born at Morlaix, in Brittany, on April i5th, 1806. The son of a civil engineer, he was at first intended for that profession himself ; but he tumed to law, and fînally to literature. His first considérable work was a tragedy on the siège of Missolonghi ; but this drama, though accepted, was

CORRIGENDA.

P. 17, 1. 32. For pouvez read pourrez

P. 19, 1. 14. For permettez read permettrez

P. 61, 1. 17. For faites read faits

Française in 1851, for its excellent moral tendency. His stories are numerous ; among them may be mentioned Riche et Pauvre (1836), Pierre et Jean (1842), Les Reprouvés et les Elus (1845). Two volumes of his essays were published in 1854, in which year he died, July 5th.

Souvestre had also lectured with success in France and Switzerland, and wrote more than one play ; but his wish to be improving and instructive prevented his dramas from having much success. The two stories in the présent volume are taken from a collection of stories called Au Bord du Lac^ because written near the lake of Enghien, a few miles north of Paris. The book contains four stories. Three of them — L'Esclave, Le Serf, L'Apprenti, sketch the history of an intelligent youth in ancient, mediaeval and modem times

vin INTRODUCTION.

respectively — a Celtic slave at Rome, an educated serf in the Middle Ages, and an ** industrious apprentice " of modem days. The fourth story, Le Chevrier de Lorraine^ inserted in the présent volume with Le Serf, deals with the times of Joan of Arc, who is brought into the story.

Though not so well known as Un Philosophe sous les Toits, and others of Souvestre's stories, thèse short taies exemplify the author's merits and defects as a novelist. The style is simple, clear and unpretentious ; the descriptions are accurately studied and carefully worked out, and the moral tendency is always good. On the other hand, Souvestre has little invention, and is somewhat too fond of moralizing ; with ail the Breton seriousness of character, he lacks the poetical Breton fancy. He is so possessed by the wish to be useful that he forgets to be artistic ; and, as is natural in one who wrote so much, inspiration is at times sadly to seek.

Le Serf rather aims at giving a picture of the hardships and oppressions of a serf's life, than at telling a story. In Le Chevrier de Lorraine the story is more prominent, and there is more attempt at delineating character, Father Cyril being a fairly successful study of a distinct type. The historical élément in the taie is studied with great carç and accuracy, especially in the parts relating to Joan of Arc. The hero of the story is the familiar '* lost heir," a boy reared as a goatherd, who has been kidnapped by gipsies from his home, and who is afterwards persecuted by Guillaume de Flavi, the villain of the pièce, and the next heir to the possessions of the hero's mother. Remy, this little goatherd, saves Joan from the plots of her escort, on her way from Domremy to see King Charles VII. at Chinon ; and she, in tum, saves him from being hanged by Flavi, and brings about his restoration to his mother. The supposed betrayal of Joan — who was shut out of Compiègne during a sally, and taken by the English and Burgundian besiegers — is attributed to the resentment of Flavi, who was governor of the town ; though it is but fair to say that, many as his crimes undoubtedly were, modem historians are inclined to acquit him of this worst treachery.

C'ÉTAIT une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, à fenêtre sans vitrage, et dont les murailles crevassées laissaient pénétrer du dehors la pluie et le vent Au fond, quelques chèvres couchées sur une litière qui n'avait point été renouvelée, broutaient nonchalamment, 5 tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son râtelier les restes d'un foin coriace et mêlé de joncs.

Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en une table grossièrement équarrie, et en une claie dressée sur quatre pieux de bois et garnie de paille 10 fraîche ; c'était là le seul lit de l'habitation.

Un homme en cheveux blancs y était couché, les yeux fermés; mais il était aisé de voir, à sa respiration entrecoupée et au léger tremblement de ses lèvres, que la maladie l'y retenait plutôt que le sommeil. Un jeune 15 garçon d'environ seize ans, assis près de là au foyer, s'occupait à entretenir le feu sous une bassine de fer.

Il venait de la décoiivrir et semblait savourer l'odeur succulente qui s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son âge entra portant un morceau de beurre enveloppé dans un 20 lambeau de toile rousse.

— Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le lit, comme si «elle eût craint d'éveiller le malade.

Jehan se détourna vivement à cette voix connue; un 5 éclair de joie traversa l'expression habituellement mécontente de son visage.

— Bonjour, Catîe, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un pas vers la jeune fille.

— Comment va le père ? demanda-t-elle, lo Jehan secoua la tête.

— Toujours bien faible ! Cette maladie a été une rude secousse, et il faudra bien des soins pour qu'il retrouve la santé.

— Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en déployant 15 le lambeau de toile qui enveloppait le beurre. Jehan sourit.

— Merci, bonne Catie, merci, dit-il ; ce sera aujourd'hui jour de régal, car j'ai là déjà de quoi lui rendre des forces.

— Qu'est-ce donc, Jehan ?

20 — Voyez.

Il découvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avança la tête, et, soufRant la vapeur qui s'en échappait afin de mieux voir :

— Une poule au gruau ! s*écria-t-elle toute surprise.

25 — C'est le collecteur qui me l'a donnée, reprit Jehan, pour lui avoir enseigné à rédiger ses comptes en latin.

— A la bonne heure, dit Catherine en riant ; à force de prendre à ceux qui entrent à la ville une poignée de sel ou une poignée de pruneaux, maître Jacques est devenu le plus

30 riche bourgeois du pays et peut payer les leçons qu'on lui donne aussi cher qu'un seigneur; mais le père sait-il ce qu'on lui prépare ?

— Il dormait quand je suis revenu.

— Alors disposons tout avant son réveil: j*ai encore là des noix et des cerises, ce sera pour son dessert.

£n parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier. Jehan ouvrit une armoire d'oh il tira des écuelles, des plats, des cuillères, des gobelets de bois, et tous deux se 5 mirent à dresser le couvert.

L'affection singulière qui semblait unir ces deux enfants était d'autant plus remarquable que jamais peut-être la nature n'établit entre deux êtres de plus frappantes oppositions. Catherine était grande et bien faite ; tous ses traits 10 avaient une douceur élégante, tous ses mouvements une souplesse gracieuse. Rien qu'à la voir, on se sentait lui vouloir du bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lèvres vous obligeait à répondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire, avait la taille courte, épaisse et 15 gauche ; ses traits moroses étaient affadis plutôt qu'adoucis par la chevelure héréditaire qui avait fait donner à l'un de ses ancêtres le nom de Lerouge. Né fils de serf, et sans cesse froissé, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volonté et ses sentiments, tout son être avait je ne sais quelle expression 20 de contrainte, de malheur et de révolte qui lui donnait quelque chose de repoussant. Ce n'était qu'avec son père et sa cousine Catherine qu'il se montrait soumis : pour eux rien ne lui coûtait, le louveteau devenait un agneau, sa laideur prenait même alors une sorte de grâce. 25

Tout du reste se résumait pour Jehan dans ces deux amours. Son père était toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait l'épouser un jour ; la mère de la jeune fille l'avait promise^ et il ne restait plus à obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point l'habitude de 30 refuser de telles demandes.

Cependant les deux enfants avaient achevé de mettre le couvert, la poule au gruau était prête, le convalescent fit

enfin un mouvement ; Catherine poussa une exclamation de joie.

— Ah 1 c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort sur son coude; tu ne gardes donc pas aujour-

5 d'hui les vaches de monseigneur?

— Le roi chassait dans la forêt, et les troupeaux ne sont point sortis de peur des meutes, répondit la jeune paysanne.

— Le roi ! répéta le vieux serf, et tu n'es pas allé le voir lo au passage, Jehan ?

— Vous aviez besoin de moi, mon père, répondit celui-ci.

— Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine, voyez plutôt

Le vieux Thomas Lerouge se détourna.

15 — Quoi ! la table servie, s'écria-t-il étonné.

• — £t vous avez un hochepot, continua la jeune fîlle.

— Et du beurre, dit Jehan.

— Et des censés, ajouta le vieillard qui s'était dressé sur son séant.

20 — Allons, père, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en battant joyeusement des mains; venez vous asseoir là avec Jehan, et je vous servirai.

Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans un plat de bois qu'elle plaça tout fumant sur

25 la table. Thomas avait rejeté les peaux de chèvres qui lui servaient de couverture; il était demeuré assis sur son lit, suivant tous ces préparatifs avec le regard et le sourire affamés des convalescents; il allait enfin se lever pour s'approcher de la table, quand un grand bruit se fit entendre

30 au dehors. Jehan courut à la porte, mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il eût pu la barrer et donna passage à une demi-douzaine de valets de meute, portant les armes du roi brodées sur la poitrine.

Tous étaient entrés bruyamment en demandant la maison du forestier ; mais à la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur parfumait la chaumière, ils poussèrent une exclamation de satisfaction.

— Pâques Dieu I s'écria le plus vieux en roulant autour 5 de son corps le fouet qu'il avait à la main, nous n'avons plus besoin de la maison du forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.

— Sur mon âme ! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noireau à l'air affamé, dont les narines, caressées par 10 le fumet du hochepot, se dilataient avec délices; je me réserve l'aile droite.

— Moi, l'aile gauche, s'écrîa vivement un blondin qui s'était déjà emparé du meilleur escabeau.

— Moi, les cuisses, reprit le vieux. 15

— Moi, la carcasse, ajouta un quatrième.

— Doucement, mes maîtres, interrompit Jehan, dont la figure avait déjà repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui voulons également notre part.

— Nous n'en avons pas trop pour nous-mêmes, fit 20 observer le grand brun, qui avait déjà tiré son couteau.

— Possible, reprit le jeune garçon; mais il est d'usage que ceux pour qui a été cuit le repas mangent les premiers.

— Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit 25 le vieux valet, et qu'à ce titre nous pouvons te tirer l'écuelle de la main ou le gobelet des lèvres et te forcer à descendre du lit oh tu vas dormir.

— Se peut-il ? s'écria Jehan.

— Hélas ! oui, murmura Thomas avec un soupir ; c'est 30 le droit de prise, comme ils l'appellent.

— Et vous ne pourrez même partager ce repas que je vous avais destiné, mon père ? reprit le jeune garçon.

— A moins que le vieux n'ait un privilège qui l'autorise à se réserver sa portion, répliqua le blondin.

— Je n'ai de privilège que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit Thomas avec cette humble soumission des

S malades et des vieillards.

— Te laisser ! s'écria le valet qui avait déjà parlé. Vive Dieul il faudrait pour cela une forte pitance; ne vois- tu pas que nous en aurons à peine pour nos dents de devant ?

— Mon père sort d'une dangereuse maladie, objecta lo Jehan avec impatience.

— Moins dangereuse que la faim, je suppose.

— Faites-lui place au moins au bout de la table.

— Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.

— Puis, ajouta le blondin^ cette poule doit avoir un coq 15 dont ils pourront faire un second hochepot.

Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumèrent; mais Catherine lui posa la main sur l'épaule.

— Les gens du roi sont les maîtres partout, dit-elle à demi-voix ; ne l'oubliez point.

20 Jehan baissa la tête avec un soupir étouffé.

Quant à Thomas Lerouge, il avait accepté ce désappointement avec la patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il était aisé de voir que la privation du repas délicat sur lequel il avait un instant compté, lui

25 était singulièrement douloureuse. Ses regards suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de chagrin, de peur et de convoitise; ses lèvres s'entr'ouvraient instinctivement et s'agitaient comme s'il eût partagé leur repas. Deux fois même il se baissa à la dérobée pour

30 ramasser les os à demi rongés qu'ils jetaient à terre ! Jehan, qui s'en aperçut, sentit des larmes gonfler ses paupières et sortit brusquement.

Il ne rentra qu'une heure après, chargé d'une bourrée

qu'il jeta dans un coin. Les valets de meute étaient partis, et Catherine avait tout remis en place; elle se préparait même à prendre congé de Thomas, car la nuit allait venir ; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle 5 troupe se présenta à la porte de la cabane.

Cette fois c'étaient les gens de Raoul de Maillé qui venaient exécuter les ordres de monseigneur ; maître Moreau l'intendant était à leur tête, tenant le bâton noir à pomme d'argent. 10

— OU est Thomas Lerouge? denianda-t-il au jeune garçon qui s'était découvert à sa vue.

— Ici, répondit Jehan.

— Et pourquoi a-t-il manqué à toutes les corvées de ce

. mois ? 15

— Parce que la fièvre le retenait au lit...

— Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en avais donné l'ordre.

— Et moi, je vous avais répondu que la chose était impossible, répliqua Jehan. 20

— Pourquoi cela ?

— Parce que mon père avait besoin de mes soins. L'intendant devint rouge de colère.

— Fort bien, dit-il ; ainsi tu es resté ici pour n'en point avoir le démenti, tu as voulu prouver que Ton pouvait se 25 moquer des ordres de maître Moreau I

— Nullement, interrompit Jehan.

— Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous verrons qui aura le dernier mot Ahl tu prétends résister à l'autorité de monseigneur ! 30

— Je n'y pense point, dit le jeune garçon.

— Tu refuses d'obéir à ce que j'exige.

— Mais songez, maître...

— Rien; je ne veux rien écouter. Ah! le forestier avait raison de te regarder comme un vaurien impossible à conduire ; mais il ne faut pas que les intérêts de monseigneur souffrent de l'entêtement de ses serfs. Tu payeras

5 l'amende pour toutes les corvées auxquelles tu as manqué. Jehan haussa les épaules.

— Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez nous un rouge denier, dit-il amèrement.

lo — Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en trouverai, moi, s'écria l'intendant.

— Fouillez l'escarcelle, maître Moreau, dit le jeune homme en entr'ouvrant une poche de cuir suspendue à sa ceinture.

— Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, 15 drôle !

— Vous n'y trouverez que la maladie et la misère.

— J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe à l'un de ses estafiers de détacher la bête du râtelier.

20 Jehan tressailht.

— Que faites-vous ? s'écria-t-îl.

— Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, répondit Moreau ironiquement.

— Au nom de Dieu ! vous ne voudriez pas emmener la 25 vache, dit Jehan.

— Pourquoi donc ?

— Songez, maître, que les routiers ont coupé notre seigle en herbe, que les loups ont mangé nos chèvres, que cette vache est notre dernier bien; si vous nous l'enlevez, mon

30 père et moi nous restons sans ressources.

— Fi doncl dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire fortune : n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes comptes en latin barbare?

— En effet, répliqua Jehan ; ne peut- on dire ce qui est vrai?

— Soit, reprit l'intendant; maïs je n'en ajouterai pas moins à la liste des confiscations: Item vacca Thomasii, cognotnine Rubri. S

Et se tournant vers les valets :

— Emmenez la bête, ajouta-t-il brusquement.

Ceux-ci voulurent obéir; mais Jehan la retint par une des cornes.

— Cela ne peut être, maître Moreau, dit-il d'une voix lo que la colère et Témotion rendaient tremblante; les corvées auxquelles mon père et moi avons manqué n'équivalent point au prix de cette vache ; je veux parler à monseigneur,

il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de vos barbarismes. 15

— Des barbarismes ! s'écria Moreau exaspéré.

— J'ai pour preuve vos dernières quittances, reprit Jehan avec une ironie irritée.

— Tu mens, s'écria l'intendant, dont les prétentions au langage cicéronien étaient précisément le côté faible. 20

— Faut-il les montrer à l'aumônier ?

— Menions impudenter.

— Vous voulez dire mentiris^ maître.

L'intendant rougit, et les valets se regardèrent en souriant. 25

— La peste soit du manant qui se mêle de morigéner ses anciens ! s'écria Moreau ; l'ancien curé avait bien besoin de lui mettre en main les auteurs ; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la charrue; mais en voilà assez : emmenez la vache, vous autres. 30

— Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant toujours.

— Lâcheras-tu cette corne, misérable !

lO LE SERF. [l

— Quand vous aurez lâché la corde.

L'intendant leva son bâton noir qui s'abattit sur la tête chevelue du jeune garçon; mais Jehan ne laissa point à Moreau le temps de frapper une seconde fois; s'élançant vers 5 lui, il le saisit à la gorge avec une sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux ; heureusement que les valets s'interposèrent : on écarta avec peine Jehan hors de lui, et rintendant fut relevé.

Sa chute Tavait tellement étourdi, qu'il fut quelque lo temps comme un homme ivre qui se réveille ; mais à peine put-il se reconnaître que toute sa fureur lui revint.

— Arrêtez Tassassin ! s'écria-t-il en montrant Jehan ; il a outragé un ofiîcier de monseigneur; il faut qu'il soit jugé, jugé et pendu ! Vous m'en répondrez tous.

15 Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se débattre; on lui lia les mains derrière le dos, et un manche de fouet lui fut mis dans la bouche en guise de bâillon.

— Conduisez-le à la maison, reprit maître Moreau; 20 monseigneur arrivera demain et décidera ce qu'on doit

en faire. Ah ! tu résistes à l'intendant du château, misérable ; tu crois savoir mieux que lui le latin ; tu oses lever la main sur ton maître... bien, bien, nous verrons ce qui t'en arrivera.

25 Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en suppliant:

— La paix, vous autres, ajouta-t-il ; la paix, vous dis-je ; il n'y a point de pardon pour de tels crimes !... La hart, la hart pour le mécréant; et puisse-t-il aller au grand diable

30 d'enfer.

Le même droit de conquête qui dans l'antiquité partagea les sociétés en hommes libres et en esclaves, avait donné naissance, dans le moyen âge, au seigneur et au serf. Celui-ci n'était donc, à proprement parler, qu'un esclave dont on avait allongé la chaîne. Attaché à la glèbe, c'est-à- 5 dire à la terre qu'il cultivait, il devait à son maître la meilleure part de son temps et de ses bénéfices, le suivait à la guerre, et était obligé, en cas de captivité, de payer sa rançon.

Mais en revanche son pécule lui appartenait ; il vivait 10 chez lui, labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immédiat du seigneur. C'était un débiteur, non un valet

Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se racheter, et de là était venue la bourgeoisie. Celte 15 dernière, vassale du roi ou d'un autre seigneur, c'est-à-dire soumise à certains hommages et à certaines redevances, tendait à s'émanciper chaque jour, et formait déjà ce tiers-état ou troisième état qui devait un jour primer les deux autres. Au xv® siècle, oU se passe notre histoire, la 20 puissance des communes ou réunions de bourgeois commençait déjà à devenir redoutable, et toute l'ambition du serf était d'en faire partie. Le clergé, qui avait favorisé les premiers affranchissements, continuait à travailler à la destruction du servage, en prenant le parti du faible contre 25 le fort et proclamant l'égalité des hommes devant Dieu; mais la noblesse, de son côté, qui sentait que la domination lui échappait, était devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour à tour, pour les maintenir, l'extrême indulgence ou l'excessive sévérité. Bien que le système 30

12 LE SERF. [il.

féodal fût menacé, il était donc encore entier, et d'autant plus visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.

Ainsi, pour nous résumer, la nation comprenait alors 5 quatre classes distinctes : les nobles, les religieux, les bourgeois et les serfs. Au-dessus de tout était la puissance royale, qui grandissait chaque jour au détriment des seigneurs.

Cependant ces derniers avaient conservé leurs droits les

loplus importants, tels que ceux de se faire réciproquement la guerre, d'établir l'impôt sur leurs terres, et de rendre la justice.

Ce dernier privilège, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le fait, droit de vie et de mort sur leurs gens,

15 car leurs arrêts sans contrôle n'étaient le plus souvent que l'expression de leur colère ou de leur clémence : la passion jugeait et faisait elle-même exécuter ses sentences.

On comprend, d'après un tel état de choses, quelle dut être l'inquiétude de Catherine et de Thomas Lerouge

20 lorsqu'ils virent emmener Jehan. Messire Raoul était connu pour un homme emporté, qui condamnait sans rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il était à craindre que maître Moreau n'en profitât pour perdre Jehan, car son astuce égalait sa méchanceté.

25 Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercéder en faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mêler d'une affaire qui pouvait le compromettre sans profit II en fut de même du prévôt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les prairies de

30 monseigneur par la protection de maître Moreau, et du notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes du château.

Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises

nouvelles à Thomas ; elle suivait la lisière des blés, le cœur gros et les yeux rouges, lorsqu'elle aperçut un moine de Saint-François qui arrivait par un autre sentier, se dirigeant également vers Rillé.

C'était un homme déjà vieux, mais dont le visage épanoui 5 respirait je ne sais quelle bonté active. Il portait un bâton, une cape, et une corde en bandoulière, à laquelle étaient passées une miche de pain bis et une gourde en forme de missel. Catherine le salua.

— Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'oîi venez-vous lo donc ainsi, à une heure où tout le monde travaille aux champs ?

— Je viens de chez le prévôt, mon père, répondit Catherine d'un accent ému.

— De chez le prévôt ! Auriez-vous quelque démêlé avec 15 la justice ?

— Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.

— Quelle faute a-t-il donc commise ?

La jeune fille raconta ce qui était arrivé la veille, et comment Jehan avait été conduit aux prisons du château. 20

— Dieu le sauve ! dit le père Ambroise (c'était le nom du franciscain); j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et Ton eût dit un orage d'été. Un de ses écuyers a raconté au village qu'il avait été désarçonné trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en avait la rage 25 au cœur.

— Ah ! que dites-vous là, mon père 1 s'écria Catherine ; l'intendant va profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le feront pendre aux fourches du château !

— Il faut espérer en sa miséricorde, dit le moine d'un 30 ton prouvant qu'il n'en attendait rien lui-même.

— Oh ! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en larmes ; monseigneur Raoul n'a jamais pardonné

dans sa colère ; quand le cœur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve à la longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre Jehan !... Et que va devenir le vieux père ? qu'allons-nous devenir tous sans lui ?

5 c'était notre force et notre avenir. Ah ! si vous le connaissiez, mon révérend !... courageux comme un sanglier contre qui l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que personne n'ose dire la vérité pour le défendre, ni le prévôt, ni le notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi

10 et le vieux père qui oserions déclarer que le tort est à l'intendant; que c'est lui qui l'a injurié, frappé... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous écoutera point, et Jehan sera pendu. Ah I pourquoi ne puis-je le sauver avec tout ce que j'ai de sangl

15 En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur sa poitrine. Le moine fut attendri.

— Conduisez-moi au château de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le prisonnier.

Catherine jeta un cri de joie.

20 — Est-ce vrai, mon père ? demandât- elle éperdue.

— Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le franciscain.

— Et vous oserez parler au comte Raoul ?

Le moine sourit.

25 — Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler à Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout hâtez-vous, car la justice des châteaux est expéditive, et nous pourrions arriver trop tard.

Cette pensée fit frissonner Catherine. Elle se mit à 30 courir vers le château, suivie du moine qui avait peine à la suivre.

Ils ne tardèrent point à l'apercevoir : la jeune fille leva les yeux avec terreur vers les fourches de justice qui sur-

il] le serf. 15

montaient la principale tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus Tannée précédente par ordre de Raoul. Son cœur se desserra, et elle continua sa route d'un pas moins rapide.

Le château de Rillé était récemment construit, et rien de s ce qu'enseignait alors Tart de la défense n'avait été négligé par le maître maçon qui en était l'architecte. Il avait trois enceintes garnies de tours, de créneaux et de mâchicoulis, entourées chacune d'une douve avec pont-levis. Au milieu de la dernière s'élevait le donjon, encore défendu par un 10 fossé et par une herse toujours levée.

C'était là que se renfermaient les archives, les armes, le trésor. Dans la même cour se trouvaient les citernes, les écuries, les caves, et le corps de logis habité par le comte. Au-dessous étaient des souterrains dont l'entrée n'était 15 connue que de lui, et qui, s'étendant jusqu'à la forêt, permettaient à la garnison, en cas de siège, de fuir sans être aperçue.

Catherine laissa le père Ambroîse à la première entrée, le supplia encore de ne rien négliger pour sauver Jehan, et 20 s'assit au bord du parapet en attendant son retour.

Le moine fut introduit dans la cour d'honneur oh les écuyers et les pages s'exerçaient à l'escrîme et à l'équitation. On lui fît ensuite traverser les appartements de monseigneur RaouL 25

Le luxe intérieur répondait à l'élégance et à la solidité de l'extérieur. Les parquets étaient formés de pierres de diverses couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille arabesques brillantes; les poutres incrustées d'ornements en étain soutenaient de loin en loin 30 des armes ou des animaux étrangers habilement conservés. Les vitres de verre peint représentaient l'histoire des ancêtres du comte Raoul et la fondation du château.

l6 LE SERF. [II.

Quant à rameublement, il était tout entier en bois de chêne merveilleusement œuvré et aussi noir que Tébène; les salles avaient été tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de coffires rouges, de grands

5 bancs à housse traînante, ou de lits larges de douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, étaient suspendus des miroirs de verre ou de métal, grands d'un pied.

Le père Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge dont l'aiguille marquait les minutes et

lo les heures.

Il fut introduit dans la salle à manger oh se trouvait le comte. C'était une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade occupait toute la longueur, et

15 au milieu s'élevait une tour en charpente sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle entière ; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à

20 la lavande ou au fenouil ; de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de vin tiré au-dessus de la barre,

A l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie dans laquelle se faisaient entendre

25 tour à tour la trompette, la flûte, le chalumel, le luth et le rebec.

Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil et quelques-unes de ces four-

30 chettes dont l'usage commençait à s'introduire ; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.

Personne ne prit garde, dans le premier instant, au père

il] le serf. 17

Ambroise. Le varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.

Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un coin. 5

— Eh I par la mort du Christ ! nous avons ici une robe de moine, s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de vider. Holàl mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres, faites place au révérend. lo

Les convives s'empressèrent de se serrer, et le père Ambroise vint se placer presque vis-à-vis du comte, qu'il salua.

— Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de Tours. 15

— J'en suis le père gardien, répondit le moine. Le comte releva la tête.

— Ah I fort bien, reprit-il d'une voix moins rude ; j'ai toujours aimé votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une affaire... N'accordez-vous 20 point à des laïques la permission de porter, pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre ?

— Il est vrai, monseigneur.

— Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées à vous-mêmes ? 25

— Pourvu que Ton revête en même temps notre esprit d'amour et d'humilité, reprit le père Ambroise : cette robe de moine portée par les hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des cloîtres.

— Je sais, dit Raoul ; mais il faudra que vous m'accor- 30 diez cette faveur, père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre couvent tel avantage qu'il vous plaira.

l8 LE SERF. [TI.

— Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moimême, dit le père Ambroise.

— Lequel donc ? mon révérend.

— Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de 5 vos serfs.

— En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.

— J'ai promis de solliciter sa grâce.

— La grâce de Jehan! s'écria maître Moreau ; n'en faites lo rien, monseigneur ; vos manants deviennent chaque jour

plus difficiles à conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.

— C'est la vérité, reprit le comte ; mais je ne savais pas que le père gardien s'intéressât à ce vaurien.

15 — Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.

Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et craignant de perdre sa vengeance :

20 — Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.

— Ah ! diable, interrompit Raoul.

25 — De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur, sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.

— Est-ce vrai ? dit le comte plus animé.

— Quant au daim qui a ^té tué sans qu'on ait pu 30 découvrir par qui...

— Eh bien ?

— Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de la forêt.

il] le serf. î9

— Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot! s'écria Raoul...

— J'en jurerais.

— A la potence alors, reprit le comte, malheur à qui touche à mes chasses ! 5

Et comme le moine voulait parler :

— Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-til avec colère; je veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus. 10

Il s'était levé ; tous les convives l'imitèrent. Le père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.

— Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.

— Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître 15 Moreau, veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon révérend ; sous peu je visiterai votre couvent.

Il sortît à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de le conduire près de Jehan. 20

L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec effort, par ^on anneau, une des plus larges dalles de granit, il le descendit dans le ?5 gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.

Cette espèce de puits, qui descendait jusqu'aux fondations

20 LE SERF. [lll.

de la tour, avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni lumière. Le père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un morne désespoir. A la vue du moine il souleva pourtant la tête.

5 — Ah ! monseigneur est de retour ? dit-il.

— C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.

— Pour me préparer à mourir, mon père ?

Ambroise baissa les 3^ux sans répondre.

— Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec lo un soupir ; aussi bien je ne pourrais continuer à vivre dans

le servage. Il y a en moi quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice ; je suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.

— Repens-'toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec 15 onction.

— Ah ! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux ; écoutez-en Taveu, mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui vont m'ôter la vie.

Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, 20 avouant sa colère, sa haine et ses désirs de vengeance.

Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule aspiration : l'affranchissement 1 Le père Ambroise fut touché de l'énergie à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la lutte et la souffrance à l'accepta- 25 tion silencieuse de sa servitude. Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit par prononcer l'absolution de ses fautes.

Jehan écouta tout avec un recueillement attendri ; puis, 30 revenant aux objets de son affection :

— Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en conjure, vers mon père et vers Catherine ; préparez-les* au coup qui va les frapper 1 Ne

leur dites pas surtout que je regrette la vîe, car je ne le devrais point, mais j'étais accoutumé à. mes souffrances ; je les oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux! Hélas! qui veillera sur eux désormais? Ah ! Dieu devrait prendre en même temps ceux qui s'aiment, 5 mon père, alors on accepterait de mourir.

Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation. 10

— Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son émotion ; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut ; peut-être n'y avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement : Mors quœ libérât habeiur Uhrtas. 15

Le père Ambroîse parut surpris.

— Vous parlez latin ? dit-iL

— Pour mon malheur, répondit Jehan.

Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de maître Moreau en relevant imprudemment ses 20 barbarismes; le moine ne put s'empêcher de sourire.

— Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché, il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement : prouver à un homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur. 25

— Hélas ! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan ; cependant je soupçonne maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit

— Comment cela ?

— Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur 30 ses voleries.

— Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne doit point soupçonner légèrement

22 LE SERF. [lll.

— Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.

— Il se pourrait !

— J'ai vu maitre Moreau percevoir les impôts, suivi de 5 la voiture dans laquelle se trouvaient les planchettes servant

à la comptabilité du château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait jamais plus de deux; s'il prenait six poûles> il en oubliait au moins une*.

— Mais pour la taxe en argent ?

lo — Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.

— Jehan I Jehan! prenez garde aux jugements témé- 15 raires.

— On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père ; il suffit d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances..

— Ainsi vous êtes sûr que maitre Moreau trompe mon- 20 seigneur?

-^ Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.

— Peut-être I dit le père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf semblaient donner une espérance inattendue :

25 je vous quitte, mon fils, mais je ne vous abandonnerai point Vous me reverrez, je l'espère.

— Au pied du gibet, mon père?

^ Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos jours. 30 Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme reçu, l'autre au percepteur comme livre de recette»

— lA OU ailleurs ; adieu : priez et ne désespérez point : Dieu peut ce qu'il veut.

A ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.

Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda 5 de le conduire chez l'intendant.

Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce qui l'amenait.

— Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le père 10 Ambroise sans se déconcerter.

— Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.

— Il suffira d'un instant.

— Voyons alors, 15 Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se retirer.

î^- Restez, restez, dit Moreau : il n'y a point, je suppose, de secret.

— Nullement, reprit le franciscain ; c'est un service à 20 rendre à monseigneur.

— Pourquoi alors vous adresser à moi ?

— Parce que la chose est de votre domaine.

— Qu'est-ce donc ?

— Il s'agit de la perception des taxes. 25

— Ah ! s'écria maître Moreau, qui devint plus attentif.

— Jehan m'a communiqué des remarques. . . .

— Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le sommelier.

— Et quelles sont ces remarques ? reprît-il, lorsque 30 celui-ci fut sorti.

— Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers les revenus de monseigneur.

24 LE SERF. [itl.

— En augmentant les impôts?

— Non ; mais en diminuant les vols.

Maître Moreau tressaillit

— Que voulez-vous dire? balbutia-t-îL

5 — Moi? rien, répliqua le père Ambroise; mais ce garçon parait avoir connaissance de rafifaire....Il a, dit-il, des preuves.

— Des preuves ! s'écria l'intendant qui devint pâle.

— Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise de vérifier... la vérité, continua le père 10 Ambroise.

Moreau fit un geste de terreur.

— Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.

15 — Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous remercie, mon révérend.... Mais ce Jehan vous trompe ; il est impossible qu'il ait des preuves.

— Je ne sais; en tout cas, je vais rapporter à monseigneur...

20 — C'est inutile, interrompit, vivement Moreau ; c'est tout à fait inutile, mon révérend.

— Je l'ai promis.

— Jehan ne veut que gagner du temps.

— Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon ren- 25 seignement, et nul doute que dans ce cas monseigneur ne

lui fit grâce.

— Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend ? je m'en charge.

— Vous?

30 — Oui ; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il se pouvait.

— Veuillez alors le voir , tout de suite, reprit le père Arabroise, qui, ne doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant dans sa puissance ; j'attendrai ici votre retour.

— C'est cela, dit Moreau en se levant ; je vais tâcher 5 d'obtenir le pardon.

— Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.

— Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la lo certitude ; le comte manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer : dans ces moments j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.

Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le père Am- 15 broise émerveillé du changement qui venait de s'opérer en lui.

Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le front couvert de sueur.

— Jehan est sauvé, dit-il en entrant, mais ce n'a pas été 20 sans peine; monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de Thomas quitte le pays. 25

— Et oîi l'envoîe-t-il ? demanda le franciscain.

— A un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant bourgeois de Tours, maître I^urent.

— Le marchand drapier?

— Précisément ; il lui a promis un garçon de comptoir 30 pris parmi ses corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à écrire.

— Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs

volontaires d'une comptabilité, continua le père Ambroise... Vous avez raison, maître; je crois que Féloignement de Jehan sera commode pour tout le monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En servant

5 aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.

— Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous attendre maintenant dans la cour d'honneur.

10 — Je vais Vy retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout, croyez^moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et plus exact dans vos calculs.

15 Jehan ne quitta point son père et Catherine sans de vifs regrets ; mais l'espoir de se faire un état qui pût assurer un jour son affranchissement, adoucit l'amertume de cette séparation. Il s'arracha donc courageusement à leurs embrassements, et prit la route de Tours.

20 Jusqu'alors il ne s'était jamais écarté de son village, et tout ce qui frappait ses regards le long de la route était nouveau pour lui; mais ce fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!

Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui

25 en sortaient. Un mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'étaient les maîtres qui promenaient leurs écoliers à cheval, comme il est d'usage le jour de la Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperçut deux fous, reconnaissables à leurs cheveux rasés, qui étaient enchaînés à la porte d'un médecin

traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit paiement des gentilshommes qui passaient en portant au poing des éperviers ou des faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles et des perroquets. Les costumes eux-mêmes étaient différents de ceux qu'il avait 5 coutume de voir. C'étaient des souliers dits à la poulaine, dont la pointe recourbée se relevait jusqu'à la hauteur du genou ; des bonnets de drap fourrés de martre ou de menuvair, et des habits mi-partis. Quelques seigneurs des plus élégants portaient deux épées. Tune à droite, l'autre à 10 gauche.

Enfin Jehan arriva, non sans peine, à la boutique de maître Laurent.

Celle-ci n'était pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier, dressée sur les lices, car la grande 15 foire de Tours venait de commencer.

Maître Laurent était un petit homme de manières rondes, toujours riant, mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commença par conduire Jehan dans son arrière-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau, une 20 miche de pain de seigle, un reste de pied de bœuf, et puis lui demanda son histoire.

Le fils de Thomas raconta sincèrement tout ce qui le concernait, sans oublier la dernière affaire qui l'avait amené à Tours. Laurent l'écouta en poussant des exclamations à 25 tout propos, ôtant son bonnet pour le remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achevé :

— Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un héros, eh 1 eh ! eh I il n'y a pas de mal à cela, mon petit. Tu pourras rosser de temps en temps les garçons de mes 30 confrères qui font les insolents ; je ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir, eh 1 eh 1 eh ! seulement prends bien garde d'être pris pour dupe, ou de violer les règlements de

la foire. Les règlements doivent être chose sacrée pour nous autres marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende; eh! ehl eh! J'ai rédigé là un cahier pour ce que doivent savoir mes commis ; il faut que

5 tu l'apprennes par cœiur.

En parlant ainsi, maître Laurent ouvrit un tiroir d'oU il tira un manuscrit qui avait été bien souvent feuilleté, si l'on en jugeait par le bord des pages salies et frangées. Jehan y trouva une espèce de catéchisme mercantile, dans lequel

10 le drapier avait réuni les principales instructions nécessaires à sa profession.

11 vit qu'il y avait à chaque foire des inspecteurs des marchandises, des poids et de l'argent ; un tribunal composé de prud'hommes qui jugeaient immédiatement toutes les

15 contestations, et un grand nombre de notaires spéciaux chargés de rédiger les actes de vente et d'achat. Ces actes avaient certains privilèges particuliers provenant de la foire à laquelle ils avaient été dressés ; enfin, des gardes, assistés de cent sergents, étaient chargés de maintenir la paix et

20 d'arrêter les voleurs.

Il vit en outre que l'argent ne pouvait être prêté, même dans le commerce, à plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins près de sa boutique que de celle d'un

25 confrère, était mis à l'amende.

Venaient ensuite des renseignements sur les différentes espèces de drap, sur les moyens de les faire paraître avec avantage, et sur les prix auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achevé de lire, Jehan demanda si c'était tout.

30 — C'est tout ce qu'on peut écrire, garçon, répondit maître Laurent; mais il y a, outre cela, le fin du métier, ehl eh! eh! 11 ne sufBt pas d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme nous pn avons

tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs marchandises, substituer au besoin un drap plus léger à un drap plus fort, et faire compter la lisière dans Tannage, eh 1 ehl eh!

— Mais ce sont là de coupables tromperies ! objecta 5 Jehan.

Maître Laurent fît un mouvement des épaules.

— Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer d'écuelle, dit-iL Crois-tu que Ton soit plus scrupuleux à notre égard ? Nous avons des débiteurs qui, 10 après s'être habillés à crédit, se réfugient dans une église, et nous n'avons même pas le droit de saisir leurs meubles 1 D'autres qui, après nous avoir fait des cédules, les passent à des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de mauvais traitements si nous ne consentons à réduire nos 15 créances du tiers ou de la moitié I Je ne te parle pas des fripons qui laissent mettre un drapeau sur leur pignon^ et s'enfuient avec notre argent

— Mais ne pouvez- vous donc vous faire rendre justice ?

— La justice se rend toujours contre nous, garçon, par 20 la raison que les juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie naturelle de la bourgeoisie, eh ! eh ! eh ! Les serfs se plaignent ; mais ils sont moins persécutés que nous. Le seigneur les ménage généralement comme une chose à lui, tandis qu'il nous traite comme des prison- 25 niers qui lui ont échappé; il semble que notre indépendance soit un vol fait à son autorité ; aussi Dieu sait que de dénis de justice, de manques de foi, de taxes et d'amendes ! Les plus honnêtes gentilshommes ne regardent l'or qu'ils peuvent soutirer à des bourgeois que comme une restitution, eh 1 eh ! 30 ehl

— Mais, du moins, vous êtes libres !

^ Les banqueroutiers.

— Oui, à condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de subir les règlements de la commune, d'obéir aux ordres du seigneur dont nous sommes les vassaux. Notre liberté, vois-tu, ressemble à celle du soldat qui doit

5 garder les rangs, porter ses armes d'une certaine façon, et obéir à ses officiers.

— Ah I vous avez raison, maître, la vraie liberté ne peut être que là oU il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne défende que ce qui nuit au plus grand nombre.

10 — Aussi, sommes-nous obligés de ruser, reprit Laurent Ne pouvant aller droit en avant, nous serpentons entre les règlements et les privilèges, eh! ehl ehl Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les maîtres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le jour

15 où ils en manquent, eh ! eh ! eh 1 Travaille, Jehan, travaijle sans regarder à la fatigue, et tu nous aideras un jour à faire à la noblesse cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux être des nôtres.

Jehan ne répondit rien, mais baissa la tête tristement

20 Ce qu'il avait désiré, ce n'était point cette indépendance restreinte, sournoise et disputée de maître Laurent ; c'était le plein et libre exercice de ses facultés! Le prétendu affranchissement du drapier lui répugnait autant que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'était point né pour

25 être marchand.

Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir à Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations étaient encore, à cette époque, trop difficiles et trop irrégulières pour que le commerce eût

30 acquis de la stabilité. Chaque ville n'avait point cette variété de marchands que nous y voyons maintenant; le colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, était alors général. Les grands centres de population

n'étaient fournis des objets les plus nécessaires qu'à certaines époques où les marchands s'y donnaient rendez-vous. Ces foires, transformant les villes où elles avaient lieu en véritables entrepôts de commerce, étaient favorisées par les municipalités, qui faisaient les plus grands sacrifices pour 5 attirer les trafiquants; quelques-unes allaient jusqu'à entretenir sur les chemins des troupes armées, chargées de donner aux marchands aide et protection contre les routiers ou coureurs de poule*, alors fort communs. La foire de Tours, sans être une des plus importantes de France, 10 attirait pourtant un nombre considérable de commerçants étrangers. Leurs boutiques, ornées de drapeaux, étaient pleines de bateleurs, dont les tours attiraient les curieux. On y voyait les tapissiers d'Arras, les drapiers de Sedan, les confituriers de Verdun, confisant au miel pour les bourgeois, 15 au sucre pour les gentilshommes; les gantiers d'Orléans, vendant les célèbres gants de moufle, de chamois, brodés, fourrés de martre, pour porter le faucon, au prix de neuf livres, c'est-à-dire autant que douze setiers de blé ! On y rencontrait également des Italiens vendant les belles armes 20 de Milan, et des Allemands les mauvaises armures de leur pays. Puis venaient les apothicaires, cédant au poids de l'or le suc des cannes à miel' et Teau-de-vie; les cordonniers avec leurs mille chaussures de cuir de Montpellier; les libraires avec leurs manuscrits enrichis de miniatures, re- 25 couverts de velours, de vermeil, de pierreries, et dont un seul pouvait coûter mille livres ! les méridionaux étalant leurs riches soieries brochées d'argent, d'or, de perles ; les orfèvres avec leurs dressoirs étincelants de coupes, de

^ On donnait ce nom aux soldats maraudeurs. Les Coureurs de poule 30 étaient les mêmes traînards qui, sous l'Empire, furent appelés fricoteurs.

* Sucre.

hanaps, de plats ciselés; enfin, aux rangs inférieurs se montraient les potiers d'étain, les oiseleurs, les marchands de chiens, les marchands d'épices, et au-dessous encore, tout à fait à l'écart, les juifs, reconnaissables à leurs bonnets

5 jaunes, n'étalant rien, mais vendant de tout, trafiquant sur tout, et gagnant plus que tous les autres.

Jehan examina ces chefs-d'œuvre et ces richesses avec curiosité ; mais une fois le premier émerveillement passé, il en revint à son dégoût pour les ruses qu'il voyait pratiquer

lo aux marchands, et pour l'humilité à laquelle ils demeuraient condamnés.

Cependant, le père Ambroise, en le quittant, lui avait recommandé de venir le voir à son couvent. Jehan se le rappela, et, profitant de son premier dimanche de liberté, il

15 alla sonner à la porte des franciscains.

Le père Ambroise reçut le jeune serf avec cette bonté aisée et caressante que donne l'habitude de consoler les affligés. Il le conduisit d'abord au réfectoire, oh il lui fit prendre place au milieu des novices qui allaient se mettre à

20 table ; puis, le repas achevé, il lui montra tout le couvent.

Jehan visita tour à tour les jardins cultivés par les

moines eux-mêmes, et dont les fruits, étaient cités comme les

meilleurs du pays ; les cloîtres où les frères se promenaient,

les mains dans leurs larges manches et la tête baissée, rêvant

25 à Dieu et au salut des hommes ; la chapelle où leurs âmes se confondaient dans l'élan d'une prière commune; leurs cellules ornées d'un simple crucifix, symbole de dévouement et de délivrance 1

Le père gardien le conduisît ensuite à la bibliothèque, et là Jehan tomba dans une véritable extase. Les manuscrits, rangés avec ordre et proprement reliés, étaient au nombre de plusieurs centaines. Ambroise apprit au jeune serf que c'était la propriété du couvent. Ils allaient passer aux salles 5 d'étude lorsque l'on vint avertir le père gardien que quelqu'un le demandait : c'était un homme qui avait la figure couverte d'un morceau d'étoffe, et qui venait le consulter pour un cas de conscience.

Jehan descendit seul dans le préau, oh il trouva les 10 novices. L'un d'eux le reconnut et l'appela par son nom : c'était le fils d'un des voisins de son père. Le jeune serf lui raconta son histoire et comment il se trouvait à Tours.

— Ah ! Jehan, que ne te fais-tu recevoir dans notre couvent? reprit le novice, lorsqu'il eut achevé. Ici nous 15 sommes hors du siècle et à l'abri de ses iniquités : ici il n'y a ni nobles ni vilains; nous jouissons de la liberté et de l'égalité devant Dieu. Notre père gardien lui-même ne doit son autorité qu'au choix des autres moines, qui ont librement reconnu la supériorité de ses vertus et de son 20 expérience. C'est le royaume du ciel transporté sur la terre. Notre vie s'écoule en travaux utiles, en bonnes œuvres et en prières ; les seigneurs qui tiennent tout esclave dans le monde sont sur nous sans pouvoir ; s'ils touchent à nos droits, nous pouvons les retrancher, par l'excommuni- 25 cation, de la société des chrétiens ; s'ils nous attaquent, les fortifications de notre couvent nous rendent la défense facile.

— Il est vrai, dit Jehan, mais cette liberté, vous la payez du plus grand bonheur que l'homme puisse connaître sur la terre ; vous ne voyez ni vos sœurs, ni vos mères ; vous ne 30 pouvez choisir une femme, ni bercer dans vos bras un enfant. Ah! je ne puis accepter un affranchissement qui me séparerait à jamais de Catherine.

— Retourne au monde alors, Jehan, dit le novice ; tu apprendras bientôt que plus on y forme de liens, plus on donne de prise à la douleur. Ceux qui sont nés serfs comme nous n'ont, pas à choisir leur moyen d'affranchisse-

5 ment ; s'ils veulent donner la liberté à leur intelligence et à leur âme, il faut qu'ils acceptent le sacrifice de leurs instincts terrestres. Le monastère est un premier dépouillement de l'enveloppe charnelle, une sorte d'initiation à la vie de l'éternité.

lo Jehan revint chez maître Laurent tout incertain et tout pensif. Malgré les paroles du jeune novice, la vie du cloître ne satisfaisait point complètement ses désirs ; il était à cet âge oU l'on ne compte point avec la réalité, oh tous les rêves semblent possibles, et l'expérience ne lui avait point encore

15 appris que chaque être doit subir la loi de la société dont il fait partie.

Mais s'il ne pouvait s'accoutumer à la vie du couvent, celle qu'il menait lui déplaisait encore davantage; aussi le drapier ne tarda-t-il point à s'apercevoir que son apprenti

20 montrait peu de dispositions. Jehan ne pouvait d'ailleurs consentir à employer les ruses traditionnelles. Il vendait comme s'il eût été au confessional, disant: — Ceci est bon, ceci médiocre, ceci mauvais. Maître Laurent entrait parfois dans des accès de colère qui s'exprimaient par des injures

25 de tout genre. Enfin, un jour que Jehan avait échangé des monnaies anciennes contre des nouvelles*, le drapier s'emporta jusqu'à le frapper. Le parti du jeune homme fut pris aussitôt; il quitta la boutique, courut à la Loire, et apercevant une grande barque qui passait, il se jeta à la

30 nage pour la rejoindre.

* La valeur intrinsèque de celles-ci était beaucoup moindre que celle des monnaies anciennes, quoiqu'elles eussent la même valeur nominale.

Les mariniers le reçurent bien et consentirent à le conduire jusqu'à Blois, oU ils se rendaient.

Leur barque transportait dans cette ville des canons et coulevrines composés de plusieurs morceaux joints et cerclés comme des douvelles de tonneaux, selon l'usage du temps. 5 C'était la première fois que Jehan voyait ces armes nouvellement en usage, et il en fut singulièrement surpris. Le patron de la barque lui apprit que le roi avait douze canons beaucoup plus forts, qu'il avait appelés les douze pairs. Leur longueur était de vingt-quatre pieds, et il ne fallait pas 10 moins de trente bœufs pour traîner chacun d'eux. Il ajouta que l'on en fabriquait aussi de tout petits dont on se servait en les appuyant sur l'épaule d'un soldat, tandis qu'un autre placé derrière ajustait et mettait le feu.

En arrivant à Blois, Jehan prit congé du marinier et se 15 dirigea vers Paris; mais le peu d'argent qu'il avait fut bientôt épuisé, et il dut s'adresser à la charité publique.

Comme il traversait les faubourgs d'Orléans, il aperçut un enterrement qui sortait d'une maison de riche apparence. Le cercueil était porté par les pauvres de la ville, et 20 surmonté d'une effigie en cire. A quelques pas marchait un bateleur portant les habits du mort, dont il imitait si merveilleusement le port, les gestes et la démarche, que la famille et les amis qui suivaient ne pouvaient s'empêcher de fondre en larmes. Jehan ayant appris que le défunt 25 avait ordonné de compter six sous bourgeois à chaque pauvre qui se présenterait le jour de son enterrement, alla recevoir sur-le-champ sa part du legs.

Cependant il continuait toujours à s'avancer vers Paris ; il arriva un soir au sommet d'une colline d'oh la vue 30 n'apercevait au loin que des bruyères et des forêts sans aucun village. Il s'inquiétait déjà de passer ainsi la nuit à la belle étoile, lorsqu'il aperçut derrière un bouquet de

pommiers sauvages une légère colonne de fumée. Il se dirigea de ce côté et arriva à une logette surmontée d'un clocheton.

La porte était ouverte et il n'y avait personne au logis ; 5 mais la nuit commençait à venir, le brouillard était froid ; Jehan se décida à attendre le maître.

Celui-ci entra peu après en chantant II portait au cou un barillet dont il avait souvent tourné le robinet, à en juger par sa gaieté. A la vue de Jehan il poussa un bruyant lo éclat de rire.

— Vive Dieu I quel est l'étranger qui vient chercher abri dans mon palais ? s'écria-t-il.

Jehan lui raconta comment il était entré.

— Tu n'as donc pas reconnu la logette ? reprit l'homme 15 au barillet

— Nullement, répliqua Jehan.

— Et tu ne sais point oh tu es ?

— Oh suis-je donc ?

Pour toute réponse le nouveau venu écarta la peau de 20 chèvre dans laquelle il était enveloppé, et laissa voir une tartarelle à la ceinture, de laquelle pendaient une cliquette et une tasse.

— Un lépreux! s'écria le jeune homme en se levant d'un bond

25 — Ce n'est point ma faute si tu es entré, reprit le ladre en riant

— Je m'en vais, dît Jehan, qui gagna la porte. Veuillez me dire seulement si je suis loin de quelque village.

— A trois lieues, et il faut traverser la forêt, oh tu seras 30 immanquablement égorgé.

— N'importe, dit le jeune serf... je ne puis rester.

— Pourquoi ça? As- tu peur des écailles qui me couvrent le visage, et de l'ulcère qui me ronge les bras? demanda

le lépreux. On peut alors renoncer pour ce soir à ces agréments.

£t prenant un linge, il fit disparaître les traces hideuses dont il était couvert.

Jehan ne put retenir une exclamation. 5

— Comme tu le vois, ma ladrerie est facile à guérir, reprit le faux malade en riant. Demain je la reprendrai pour faire ma tournée d'aumônes.

Et comme Jehan demeurait toujours sur le seuil :

— Allons ! ne vois-tu pas que tu n'as rien à craindre ? 10 reprit-il ; ferme cette porte et prends un escabel ; je veux te faire voir comment vivent les ladres qui connaissent leur métier.

A ces mots,- il avança une table devant le foyer, y plaça un reste de langue fourrée, du porc frais, des fruits, et 15 son barillet encore à moitié plein; puis forçant Jehan à s'asseoir en face de lui, il commença à souper avec un appétit d'écolier.

— Ainsi vous avez consenti à feindre une maladie qui vous sépare à jamais des vivants ? dit Jehan, qui regardait le 20 faux lépreux avec un étonnement mêlé d'horreur.

— Par la raison que cette maladie me donnait de quoi vivre, tandis que ma bonne santé me laissait mourir de faim, répondit celui-ci. Tel que tu me vois, j'ai été tour à tour valet de meute, batelier, laboureur, courrier, mais toujours 25 serf, comme tel, misérable. J'eus l'idée un instant de me faire ermite, mais on me dit qu'il fallait pour cela être affranchi. Je me décidai alors à devenir ladre, puisque c'était le seul moyen de vivre à l'aise et selon sa fantaisie. Un mendiant de Paris m'avait appris à imiter les ulcères 30 avec de la pâte de seigle et du mil ; je n'eus pas de peine à me faire passer pour lépreux : on me bâtit aussitôt une logette sur cette colline; on me donna une vache, un

3? tE SERF. [V.

verger, une vigne ; le curé me revêtit d'un suaire, prononça sur moi l'office des morts, me jeta une pellée de terre sur la tête; puis on me laissa, en promettant de me fournir chaque semaine tout ce dont je pourrais ayoir besoin, et on n'y a 5 jamais manqué.

— Mais vous ne pouvez approcher les autres hommes ?

— Sans doute: il m'est défendu d'aller dans les réunions; de parler à ceux qui sont sous le vent, de boire aux fontaines, de passer par les ruelles, de toucher les enfants ;

loje vis isolé, j'inspire le dégoût et l'horreur; mais crois-tu que ce soit acheter trop cher l'aisance et la liberté?

— Le ciel me préserve de les conquérir à ce prix, pensa Jehan ; mais pourquoi faut-il vivre dans un monde où Ton doive les payer aussi cher ?

15 Le repas achevé, le ladre étendit à terre une peau de chèvre sur laquelle le fils de Thomas passa la nuit.

Le lendemain, il prit congé de son hôte et continua sa route vers Paris.

A mesure qu'il approchait de la grande ville, les voyageurs

20 devenaient plus nombreux. Il rencontrait tantôt une troupe de gens d'armes couverts de soie, de plumes et de broderies; tantôt de francs-archers habillés de cuir, coififés de salades (ou casques sans cimier), et portant l'arc à la main et l'épée attachée derrière leur haut-de-chausse ; tantôt des bourgeois

25 qui se rendaient pour leur commerce dans les villes voisines. Enfin Paris lui apparut avec son grand dôme de vapeur, ses clochers, ses toits pointus et ses mille rumeurs.

Il fallut plusieurs jours à Jehan pour parcourir les différents quartiers et voir les palais et les églises.

30 A Notre-Dame^ il lut la chronique des événements historiques attachée au cierge pascal. Il y admira sur une tour de bois une bougie qui aurait pu faire le tour de Paris, et le banc sur lequel étaient disposées les chemises pour les

pauvres. Il se fit ensuite montrer Thôtel des Tournelles, rhôtel Saint-Paul et la Bastille, placés tous trois Tun près de l'autre; puis le palais oh se trouvait la fameuse table de marbre sur laquelle les clercs de la Basoche représentaient les mystères. 5

Mais ce qui Témerveillait le plus, c'était de voir les rues pavées, et bordées des deux côtés de boutiques appartenant au même métier; c'était de parcourir ces halles immenses où abondaient les marchandises de tous les pays, ces parcs de bestiaux distribués dans Paris, et qui en faisaient, par lo instant, une campagne au milieu des palais ; ces boucheries tellement distinctes et séparées, que chacune ne pouvait vendre qu'une espèce de viande ; de sorte que l'on achetait le porc à Sainte-Geneviève, le mouton à Saint-Marceau, le veau à Saint-Germain, et le bœuf au Châtelet. Puis, quel 15 bruit de chevaux, de voitures, de voix, d'instruments ! Le matin les trompettes sonnaient du haut des tours du Châtelet pour annoncer le jour ; à midi, c'étaient des crieurs de vin qui parcouraient les rues un linge sur le bras, le broc dans une main et la tasse dans l'autre ; le soir venait le tour des 20 chandeliers, des oublieurs, des pâtissiers.

£t que de distractions à toute heure pour le curieux I Ici l'on pouvait voir les bourgeois de Paris s'exerçant par milliers au tir de l'arc ou de l'arbalète; là les écoliers jouant aux jeux de la balle, de la crosse ou de la boule. 25 Quelquefois les enfants de chœur parcouraient la ville à la lueur des torches et déguisés en évêques ; plus souvent les pèlerins, le chapeau suspendu au cou, les épaules couvertes de coquilles, et le bâton rouge à la main, parcouraient la rue Saint-Denis en chantant des cantiques et racontant leurs 50 aventures de la Terre-Sainte.

Mais ce qui charmait Jehan plus que tout le reste, c'étaient les porches des églises sous lesquels étaient dé-

posés, avant le sermon, les livres auxquels les textes devaient être empruntés, et les boutiques des. libraires où étaient exposés des manuscrits que le passant pouvait lire à travers les vitres.

5 Le goût de Tétude, déjà éveillé dans Jehan par les leçons qu'il avait reçues de Taumônier de Rillé, s'accrut encore à la vue de toutes les ressources qu'offrait Paris. Il sentait d'ailleurs instinctivement que cette instruction «était un moyen d'ennoblir la pensée, et, par suite, un commence*

lo ment d'affranchissement. Il résolut donc de profiter de son séjour à Paris pour suivre les cours des maîtres les plus célèbres, et s'initier à des connaissances dont il n'avait étudié que les éléments.

Il écrivit en conséquence à son père pour le tranquilliser

15 sur son sort, et lui fit connaître sa résolution. Un pèlerin qui devait passer par Rillé fut chargé de sa lettre; car, à cette époque, les pèlerins étaient les messagers les plus sûrs et les plus ordinaires. Sans autre fortune que leur bourdon, leur chapelet et un morceau de la vraie croix, ils n'avaient à

20 craindre ni les routiers, ni les grandes bandes, si redoutables pour tout autre voyageur.

Voici la lettre que Jehan écrivait au vieux Thomas.

" Cher et honoré père,

Vous êtes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui,

25 surtout si vous avez appris ma fuite de chez maître Laurent.

On n'aura pas manqué d'en parler comme d'une nouvelle

preuve de mon indocilité ; mais je n'ai fui, mon père, que

pour éviter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que

j'étais un homme racheté comme lui avec le sang du Christ, et il voulait me traiter comme l'intendant de Rillé. Je Tai quitté afin de ne pas lever la main contre celui dont j'avais mangé le pain.

Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette 5 lettre, comprend bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups : les coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre autrement ; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout être qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, 10 d'autre aiguillon que le devoir.

Je suis aujourd'hui à Paris 1 Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup, mon père, et cependant il ne peut vous dire la centième partie de ce qu'il contient.

Paris est une ville oU les maisons sont entassées comme 15 les pierres dans la carrière, oh les palais, les cathédrales, les châteaux-forts sont semés aussi nombreux que les bluets dans vos blés. Là il y a comme deux cités séparées par la Seine; d'un côté tout est vêtu de noir, tout parle, gesticule, étudie ; c'est le quartier des écoles ! de l'autre sont les 20 habits éclatants, les chaperons de mille couleurs, les litières et les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie !

Quoique la ville soit pavée, les pauvres seuls la parcourent à pied. Les marchands font leurs affaires à cheval, 25 les médecins visitent leurs malades à cheval, les moines mêmes prêchent à cheval. Il n'y a que les conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.

Le nombre des charrettes est immense ; mais elles font peu de bruit, celles qui transportent des vivres ayant seules 30 le droit d'avoir des roues ferrées.

Du reste, vous pourrez encore peut-être, à force d'imagination, vous figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la

nuit qu'il faut le voir avec ses mille lanternes allumées devant les niches des saints, ses troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine sous ses immenses ponts ! Puis à minuit toutes les cloches sonnent 5 à la fois, les cierges se rallument dans les églises, les prêtres y accourent, l'orgue retentit, et Ton croirait entendre les anges chanter dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu'à matines oii le branle reprend, et oU Ton voit accourir bedeaux, chantres, enfants de chœur: les messes com-

lo mencent; les prêtres vont dans les cimetières, à la lueur des torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts; enfin le jour se lève, et alors le bruit de la ville qui se réveille couvre tous les autres bruits.

Hier j'ai vu dîner le roi; le repas se composait de

15 volailles, d'œufs, de porc, et de beaucoup de pâtisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui faisait envie à voir, c'était le dessert. Un bourgeois qui se trouvait près de moi m'en a nommé tous les plats. Il y avait des confitures servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de Tanis, de

20 récorce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi prenait son gobelet, un huissier criait : — Le roi boit.

Et tous les assistants répétaient : Vive le roi/ Le même bourgeois qui m'avait nommé les sucreries

25 composant le dessert, m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents personnes. Il y a les maîtresKjueux, les potagers, les hâteurs, les valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins ! On fait à la cour cinq

30 repas comme dans certains châteaux : le déjeuner d'abord, le repas de dix heures ou décimer, le second décimer, le souper, et enfin le repas de nuit ou collation.

Mais je m'oublie dans ces détails; à quoi bon vous

parler de toutes ces choses ? Ah ! que n'êtes-vous plutôt ici pour les voir avec moi? Que ne puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, oU se vend tout ce qui pare une femme ; à* la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, où la plaine Saint- Denis est couverte, d'un côté, de livres, de parchemins et 5 d'écoliers; de Tautre, d'étoffes, d'orfèvrerie, et de tout le beau monde qui habite aux environs de l'hôtel Saint- Paul?

Pauvre Catherine ! hélas ! je ne la reverrai de longtemps sans doute ; car je suis résolu à poursuivre ici mes études, et 10 à prendre, si je le puis, mes degrés.

Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser à moi ; le cœiu- de Catherine n'oublie rien. Les afifections qui y mûrissent n'en peuvent plus sortir. Qu'elle continue donc à m'aimer comme je l'aime; car c'est pour elle, c'est pour 15 vous, mon père, que je travaille et que je vis l

Adieu: pensez à moi dans vos prières, et gardez-vous bien de dire où je suis ; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener à son domaine, dont je fais partie comme Jes arbres mêmes qui y croissent. 20

Puisse Dieu vous prendre dans sa miséricorde, et moi

avec vous 1

Jehan."

Cette lettre une fois écrite et partie, Jehan se trouva plus tranquille, et il se hâta de se présenter aux lieux où se 25 donnaient des leçons, portant, comme tous les écoliers, d'une main ses livres, et de l'autre la botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut entrer, on lui demanda la cèdule par laquelle son seigneur l'autorisait à suivre les cours de l'université de Paris. Jehan demeura 30 confus et muet.

— Nul serf ne peut entrer aux écoles sans permission

de son seigneur, lui dit le contrôleur chargé d'inscrire les étudiants.

— Ainsi ce n*est pas assez d'être les maîtres de notre corps, murmura Jehan, il faut qu'ils le soient de notre 5 intelligence.

Et il se retira, le cœur gonflé d'amertume.

Un plus long séjour à Paris lui devenait inutile; il délibérait déjà en lui-même s'il ne retournerait point à son village, quoi qu'il pût lui arriver, lorsqu'un soir les portes lo de la ville furent fermées avec grande alarme ; toutes les lumières qui brûlaient dans les rues, près des niches des saints, furent éteintes, et l'on donna ordre aux habitants de tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allumée. Les Anglais avaient descendu la Seine et venaient 15 attaquer Paris.

On aperçut au matin les feux de leurs avant-postes; bientôt le gros de l'armée parut et campa sur les deux rives.

Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes

de guerre s'était armé ; les bourgeois eux-mêmes accouraient

20 avec de grands cris. On transporta sur les remparts des

pierres pour jeter sur les assaillants et des sacs de terre pour

se mettre à l'abri de leurs traits.

Peu à peu la première terreur fit place à la confiance, puis au dédain. On cria qu'il fallait prévenir l'ennemi en 25 l'attaquant dans son camp. On réunit les hommes d'armes ; les plus déterminés bourgeois se joignirent à eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pût marcher aux Anglais.

Jehan, qui avait trouvé une hallebarde perdue dans la 30 confusion, suivit cette troupe.

Ils arrivèrent bientôt devant les ennemis, qui les avaient aperçus et s'étaient préparés à les bien recevoir. Les archers anglais s'avancèrent d'abord contre le corps des bourgeois,

qui marchait un peu en avant; mais contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en tombât un grand nombre, ils continuèrent à s'approcher du camp.

Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins hardis, et chargèrent à bride avalée sur 5 l'ennemi ; mais, soit qu'ils eussent mal calculé l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des communes, comme à Poitiers, ils heurtèrent une partie de la troupe des bourgeois, qu'ils culbutèrent sur les archers. Il en résulta un désordre dont ceux-ci profitèrent, et qui fut encore augmenté par 10 l'arrivée de la cavalerie anglaise.

Cependant, les gens d'armes, qui avaient évidemment compromis le succès par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforçaient de racheter leur faute par la bravoure. Entraîné dans la mêlée, Jehan avait été renversé plusieurs fois et 15 s'était toujours relevé plus acharné au combat. Il venait d'échapper à la flèche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face d'un chevalier anglais qui leva son épée pour le frapper; mais le jeune serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfonça sa hallebarde au défaut de la cuirasse : le chevalier tomba ; 20 Jehan releva son épée, saisit la bride du cheval, sauta en selle et se précipita de nouveau au combat.

Jusqu'alors, le résultat était demeuré incertain ; mais l'arrivée d'une nouvelle troupe sortie de la ville décida la fuite des Anglais. 25

Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant presque seul il tourna bride vers Paris.

Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gémisse- 30 ments étouffés le frappèrent. Mettant aussitôt pied à terre, et se dirigeant vers l'endroit d'où les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier étendu sur le sol sans mouve-

ment. Jehan le souleva avec effort, déboucla son armure et réussit à lui rendre le sentiment

Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis, quoique blessé, la force Tavait abandonné en

5 chemin, et qu'il était tombé évanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui céder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait à Paris, et proposant de lui laisser en gage son éperon d'or. Jehan refusa le gage, mais donna le cheval en disant qu'il irait le réclamer, et le

lo gentilhomme partit.

L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne manquait point de courage, et le succès lui avait laissé une exaltation orgueilleuse qui lui parut aussi agréable que nouvelle. Il aimait l'espèce d'égalité que le combat

15 établit entre tous les combattants, la terrible liberté laissée à chacun, ces émotions successives de terreur, de joie ou de fierté. Dans une société, d'ailleurs, oU la force avait toujours le droit de son côté, l'homme de guerre ne devait-il pas être le plus indépendant et le plus heureux ? Ces idées fermen-

20 tèrent dans son esprit toute la nuit

Le lendemain, lorsqu'il se présenta à la demeure du chevalier, celui-ci lui demanda ce qu'il désirait en récompense du service qu'il lui avait rendu.

— Prendre rang parmi les hommes d'armes du roî, 25 répondit Jehan.

— Es-tu serf ou homme libre ? demanda le gentilhomme.

— Serf, messire.

— Alors la chose est impossible ; le serf doit son sang à son seigneur, et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.

30 — Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au front comme Caïn! Ah ! c'est trop attendre ; brisons cette chaîne à tout prix.

Et le soir même il quittait Pans, monté sur son cheval de guerre.

Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de boisseliers : comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens conduits par un curé, qui voyageaient 5 sur deux chariots traînés par des ânes ; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France en jouant des mysûres, Jehan lia conversation avec le curé, auquel il raconta une partie de ses misères.

Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme 10 d'un œil d'envie, lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du Pèche mortel^ dans la pastorale intitulée La bonne et la mauvaise fin^ se trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la Passion, outre qu'ils faisaient une œuvre agréable à Dieu en représentant leurs mystères^ 15 vivaient dans une liberté et dans un bien-être dont aucune profession ne pouvait donner idée. Jehan fut persuadé ; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard. 20

Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces : Soniius et vacuum, sed prœterea nihiL Jehan ne tarda point à s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. A cette époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait poussé hors du 25 logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la féodalité était devenu insupportable ; c'était ainsi que s'étaient formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les troupes de comédiens qui, sous 30 différents noms, commençaient à exploiter les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis,

de banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens qu'ils menaient. Au bout 5 d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de routes et les

^ orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe; leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain réclamer son cheval, sous prétexte qu'il

lo n'appartenait point à la troupe, l'aubergiste ne voulut rien entendre.

Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant les juges ; mais Chouard lui fît comprendre que s*il en venait à cette extrémité, il serait forcé de

15 dire son nom, son état, son pays, et que l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.

Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait

20 l'auberge et avait vu son embarras vint le trouver.

— Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne, les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un imprimé: ceux-ci,

25 d'ailleurs, ont encore besoin d'écrire pour les majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi, et vous gagnerez ce que gagnent vos com pagnons, c'est-à-dire de quoi vivre en chrétien ; réfléchissez,

30 et demain vous me ferez connaître votre décision.

Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.

vil] le serf. 49

Plus d'un an après les faits racontés dans le chapitre précédent, messire Raoul était debout dans la grande salle du château, écoutant avec impatience la lecture que lui faisait maître Moreau d'un acte sur parchemin.

— Enfin, dit-il en l'interrompant tout à coup, la vente 5 est conclue, n'est-ce pas?

— Conclue, monseigneur.

— Et je cède au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine avec tous les serfs qui en font partie ? 10

— Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui même ; beaucoup de familles sont déjà réunies dans la cour.

— Je ne veux pas les voir, dit Raoul ; leurs lamentations me font mal ! Pauvres gens, je les livre à une bête féroce, 15 car le duc n'est pas un homme; mais cette expédition en Terre-Sainte a ruiné notre famille ; j'ai vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher à mon domaine ; enfin,

il a fallu s'y décider. Au diable ! et n'y pensons plus ! Tu t'occuperas de tout livrer, maître Moreau, et surtout veille à 20 ce que le nouveau propriétaire n'empiète pas sur ce qui me reste, car un domaine écorné ressemble à une étoflfe trouée ; la déchirure va toujours s'élargissant.

Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.

— Qu'y a-t-il ? demanda le comte en se détournant. 25

— Un marchand voudrait être reçu par monseigneur.

— Un marchand! que Satan l'étrangle; il vient sans doute réclamer le montant de quelque créance.

— Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.

— Et que vend-il ? 3P R. s. 4

— Des manuscrits.

— Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa marchandise.

— Il prétend vouloir parler d'une aJQfaire étrangère à son 5 commerce et qui peut être profitable à monseigneur.

— Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prêter à soixante pour cent ; fais entrer.

Le domestique sortit et reparut bientôt avec un jeune homme au teint brun, à la chaussure poudreuse et portant 10 sur ses épaules la balle de colporteur.

A la vue du comte il se découvrit et demeura debout à quelques pas, attendant que'messire Raoul lui adressât la parole.

— Tu as affaire à moi? lui demanda brusquement 15 celui-ci.

— Oui, monseigneur, répondit le marchand.

Le son de cette voix parut frapper maître Moreau; il releva la tête.

— Dieu me sauve I dit-il, ce n'est pas un étranger.

20 £t s'approchant du colporteur, il demeura tout à coup immobile et stupéfait

— Qu'est-ce donc encore ? demanda messire Raoul.

— Aussi vrai que je suis chrétien, je ne me trompe pas, reprit l'intendant... ce colporteur.

25 — Eh bien?...

— C'est un de vos hommes, monseigneur.

— A moi?

— C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.

— Il se pourrait !

30 — C'est la vérité, monseigneur, dit le marchand.

— Et tu oses te présenter ici, vaurien! s'écria maître Moreau ; sais-tu bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte ?

vil] le serf. 5î

Jehan jeta à Tintendant un regard de mépris.

— Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il froidement, mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans une ville franche.

— Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit s Raoul; as-tu obtenu de moi ton affranchissement?

— Non, monseigneur ; mais je le tiens de la coutume.

— Que veux-tu dire ?

— Voici une cédule prouvant que j'ai habité un an et un jour à Besançon. lo

— A Besançon, répéta maître Moreau en saisissant le parchemin que tendait Jehan.

— Et que m'importe ? répliqua Raoul.

— Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le séjour dans certaines villes affranchit. 15

— Est-ce vrai ?

— Trop vrai, murmura maître Moreau.

— Ainsi, ce drôle est libre sans mon consentement ?

— Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas moins le vassal de monseigneur, tenu à l'hom- 20 mage et obligé de le servir envers et contre tous, sauf contre

le roi.

— Et c'est à quoi je suis prêt, répondit Jehan.

— Au diable le manant 1 s'écria Raoul en frappant du pied. Qui a permis que le séjour d'une ville pût ainsi 25 prescrire contre nos droits ? Vive Dieu I ces communautés de bourgeois finiront par devenir des lieux d'asile pour tous nos hommes.

Puis se tournant vers Jehan :

— Et tu viens sans doute ici pour me braver, drôle ? 30 ajouta-t-il.

— Loin de moi cette pensée, monseigneur, dit le jeune homme.

52 LK SERF. [yil.

— Que cherches-tu alors ?

— Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous deux en servage ; le vieillard est mon père et la jeune fille doit être ma femme.

5 — Après.

— Je voudrais acheter leur affranchissement.

— Et moi je ne veux point te le vendre, s'écria messire Raoul; nous verrons si ceux-là aussi l'obtiendront contre ma volonté.

lo — Ah ! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'écria Jehan ; il ne me refusera point. — Je refuse.

— Mais songez, monseigneur...

— Je songe que ton père et ta fiancée sont en mon 15 pouvoir et qu'ils y resteront. Par le ciel ! je ferai peut-être

une fois ma volonté.

— Monseigneur a, d'ailleurs, disposé du vieux Thomas et de Catherine, objecta maître Moreau avec un sourire méchant.

20 — Comment cela ?

— Tous deux font partie des familles qui doivent être livrées au seigneur de Vaujour.

— Se peut-il ? s'écria Jehan.

— Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec 25 tous leurs serfs, et tu ne pourras retirer de ses mains ni le

vieillard ni la jeune fille, car il a juré de ne jamais consentir à un affranchissement

Jehan tressaillit et devint pâle ; il savait que le seigneur de Vaujour était un de ces fous sanguinaires que les 30 souffrances des autres réjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruauté : la plus grande partie de ses serfs étaient morts de misère ou avaient pris la fuite, ses terres avaient cessé d'être cultivées, et les villages de son

vil] le serf. 53

domaine tombaient en ruine. La seule idée de voir son père et Catherine au pouvoir de ce monstre causa au jeune homme une véritable épouvante.

— Je me soumettrai à telle condition qu'il plaira à monseigneur d'ordonner, dit-il ; mais au nom du Christ, 5 qu'il ne livre point ceux que j'aime au duc de Vaujour.

— Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit maître Moreau, qui craignait que Raoul ne se laissât toucher par les prières du jeune homme.

— Je lui abandonnerai en dédommagement tout ce que 10 je possède, interrompit Jehan.

— En vérité ! dit le comte ; je serais curieux de savoir ce qu'un drôle de ta sorte cache dans son escarcelle.

— Je puis disposer de douze vieux écus, reprit rapidement Jehan en tirant tout son argent de la bourse de cuir 15 qu'il portait à son côté.

— C'est trop peu, dit sèchement Moreau.

— Hélas ! je ne puis donner davantage, dit Jehan ; mais prenez en outre, s'il le faut, tous mes manuscrits. Voyez, monseigneur, ce sont des bréviaires écrits aux trois encres, 20 des missels ornés de majuscules dorées, des copies d'Horace

et de la logique d'Aristote ; il y en a là pour vingt écus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille ? Oh I je vous en conjure, ne me refusez pas ! Vous ne voudriez pas vous 25 venger de moi, monseigneur, car je suis trop faible et vous trop fort 1 Vous savez que rien ne peut vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon père et Catherine, c'est les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en pitié! Au nom de tout ce que vous avez aimé, grâce pour eux, 30 monseigneur, grâce pour moi!

Jehan était tombé aux pieds du comte; l'intendant s'aperçut que celui-ci était ébranlé, il le tira vivement à l'écart.

— Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan était imité, vos terres resteraient bientôt sans paysans.

— Sans doute, répondit Raoul; mais la douleur de ce 5 garçon m*a troublé.

— Retirez-vous, et je me charge de le congédier.

— Mais ces douze écus et ces livres ?

— Je les aurai, monseigneur.

— En vérité !

lo — Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour l'exemple.

— Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.

Et se tournant vers le jeune colporteur qui était demeuré tout ce temps à genoux et les mains jointes : 15 — Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il, fais tes propositions à maître Moreau.

Et il quitta la salle.

Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement ; ses yeux rencontrèrent ceux de l'intendant ; il tressaillit involontaire- 20 ment.

— Je suis à votre discrétion, maître, dit-il d'un accent abattu ; que puis-je espérer ?

— Ces douze écus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possèdes ? demanda celui-ci.

25 — Tout ; je le jure sur mon salut

— Alors choisis entre ton père et Catherine.

— Que voulez-vous dire ?

— Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.

Jehan recula; dans toutes ses prévisions, il n'avait 30 jamais songé à une pareille épreuve ; il en demeura comme étourdi.

L'intendant le regarda avec une joie mal déguisée.

— Eh bien, m'as-tu compris ? demanda-t-il enfin.

vil] le serf. 55

— C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel choix...

— Alors, tous deux partiront pour Vaujour, répondit Moreau avec indifférence.

— Non, s'écria le jeune homme ; non, tous deux res- 5 teront. Je vous en conjure, maître!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh bien, j'engagerai ma parole pour une somme égale.

L'intendant haussa les épaules.

— Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, 10 dit-il sèchement ; choisis et hâte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.

Il avait ouvert la fenêtre, et Jehan aperçut alors la cour pleine d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait les noms. Tous faisaient entendre de 15 sourds gémissements et levaient au ciel des yeux noyés de larmes.

— Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit maître Moreau ; dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et ton choix serait alors inutile : 20 décide-toi donc si tu ne veux perdre sans retour ton père et ta cousine.

La situation de Jehan était horrible. Partagé entre deux affections qu'il s'était accoutumé jusqu'alors à regarder comme égales, il n'osait interroger son cœur. Sauver 25 Catherine, c'était sauver, pour ainsi dire, son avenir et assurer la réalisation de toutes ses espérances ; mais sauver son père, c'était payer la dette de reconnaissance que lui avait léguée le passé. Des deux côtés les dangers étaient égaux ; aussi, éperdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrêt 30 qui lui faisait manquer au devoir ou anéantissait son bonheur.

Il était tombé à genoux près de la fenêtre, les mains jointes, demandant à Dieu de l'inspirer et ne pouvant

trouver en lui la force nécessaire pour une décision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperçue, sortit tout à coup de la foule. £n la voyant si belle et si éplorée, Jehan ne put résister plus longtemps ; il se leva d'un bond

5 et il se penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut à son tour marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son père, et la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il se rappela tout à coup les soins qu'il avait reçus du vieillard, la tendresse dont il avait été entouré, les

10 conseils utiles qui lui avaient été donnés ; tous les souvenirs de ses jeunes années semblèrent se réveiller pour faire cortège au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse, son cœur se fendit; il découvrit sa tête et étendit les bras en pleurant.

15 — Mon pèrel s'écria-t-il... Rendez-moi mon pèrel... et que Dieu ait pitié de moi 1

Plusieurs mois s'étaient écoulés ; le soleil commençait à baisser à l'horizon, et ses dernières lueurs étincelaient joyeusement sur la forêt de Vaujour; mais l'on n'entendait 20 dans la campagne aucun des bruits qui ordinairement l'animent à cette heure: point de cri d'appel, aucun mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant la fin du jour ! Les champs étaient déserts, les maisons fermées et muettes ! On eût dit que quelque grand 25 désastre pesait sur la contrée entière.

Or, ce désastre, c'était la guerre 1 et la plus affreuse de toutes ; une guerre oh les ennemis parlent la même langue et se sont embrassés la veille ; une guerre entre voisins !

La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour

n'avait point tardé à amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux injures, et des injures aux armes.

Le duc fut le premier à faire sa déclaration de guerre, il 5 entra sur le territoire de son voisin, détruisit les moissons, brûla les villages et tua le plus qu'il put de ses gens.

Le comte Raoul, voulant user de représailles, convoqua ses vassaux, et Jehan, qui venait de perdre son père, se rendit en armes au lieu indiqué. 10

Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaça sous le commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donné ses instructions secrètes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces troupes, et au moment oh nous reprenons notre récit, il se dirigeait 15 avec elle vers Clairai.

Les vassaux de messire Raoul marchaient en désordre, jetant de tous côtés des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embûche et se demandant tout bas quel était le but de leur expédition. Jehan, qui allait derrière, fut tout à 20 coup accosté par un pêcheur de l'étang de Rillé, qui, en qualité de vassal et fermier du comte, avait aussi été forcé de marcher.

— Eh bien, demanda-t-il à voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de nous ?

— Rien de bon, sans doute, répondit Jehan. 25

— J'ai idée que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de Vaujour a traité nos villages.

— Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis ? répliqua Jehan.

— C'est la vérité, garçon, reprit le pêcheur ; mais qu'y 30 faire ? Le vassal est obligé de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.

— Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme

lâche et félon, car il n'est point maître de sa haine ; sur un signe, sur un mot, son voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache pourquoi! Il faut qu'il épouse toutes les colères de son maître, qu'il frappe où celui-ci 5 ordonne de frapper I

— Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de Vaujour, fit observer le pêcheur.

— Ni moi, je l'espère, dit Jehan.

— Mais, j'y pense, ta cousine Catherine ?...

lo — Elle est au service de la fille du duc et habite le château même, oU il n'y a rien à craindre.

— Tu te trompes, Jehan, dit une voix.

Le jeune homme se détourna vivement et aperçut maître Moreau.

15 — Catherine n'est plus au château, continua l'intendant.

— Comment savez-vous?... s'écria Jehan.

— Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint sa mère qui était malade.

— Au vivier ! s'écria Jehan ; ah ! j'y cours. 20 — C'est inutile.

— Comment ?

— La troupe commandée par Pierre y est déjà avec ordre de tout brûler.

— Se peut-il ?

25 — Et tu arriverais trop tard, regarde I

Jehan leva la tête; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du côté du vivier.

Le jeune homme poussa un cri et s'élança à travers le

fourré, se dirigeant en courant vers l'incendie.

30 Bientôt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des

cris 1 . . . Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace

qui lui restait à parcourir et arriva à la porte de sa cousine.

La flamme commençait à peine à serpenter le long du

toit de chaume, Jehan éperdu se précipita dans la cabane ; mais en y entrant, son pied glissa dans le sang et alla heurter un cadavre étendu à terre.

C'était celui de Catherine !

Un mois après Jehan prenait Thabit de novice chez les 5 franciscains de Tours.

Le jour oli il descendit au préau pour la première fois un moine vint à lui et lui demanda s'il le reconnaissait. C'était celui qui, simple novice, dix ans auparavant, lui avait conseillé d'entrer au couvent En remarquant la pâleur 10 de ce front triste et ravagé, le jeune religieux secoua la tête.

— Hélas! je le vois, dit-il, vous avez fait une rude expérience de la vie.

— Et après de longues épreuves j'ai reconnu, comme 15 vous le disiez, que c'était ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage vous laisse quelque bout de sa chaîne à traîner ; ici seulement est la délivrance ; ici Ton retrouve la dignité de l'homme. Ah I naguère je ne voyais dans vos couvents que des maisons de prières ; mais 20 maintenant je sais que ce sont aussi des hospices pour les cœurs affligés. Au milieu de cette société barbare encore, basée sur les droits du plus fort, les monastères sont comme ces hautes montagnes oh. se réfugient les vaincus pour échapper à la servitude. Quand l'égoisme et la violence 25 abrutissent la foule, ici se conserve le saint héritage de la science, de la justice, de la liberté I

— Et vous pouvez ajouter, mon frère, que cet héritage se répandra d'ici sur toute la terre, ajouta le moine. Oui, un jour viendra oh la fraternité que nous prêchons deviendra 30 la loi générale ; oh les sociétés des hommes ne seront que de grandes communautés dans lesquelles tous seront égaux,

et oU les chefs librement élus pourront seuls commander.

6o LE SERF. [VIII.

C'est à cette grande œuvre que nous devons consacrer nos efforts et nos prières.

— Hélas ! dit Jehan, s'il en est ainsi, que ne sommesnous venus sur cette terre quelques siècles plus tard;

5 pourquoi devons-nous bâtir avec une sueur de sang l'édifice oh d'autres seront à couvert ?

— Et savez-vous, mon frère, ce qu'ont souffert ceux qui ont préparé le nôtre ? reprit vivement le moine. Croyez-vous qu'ils n'aient point été plus cruellement éprouvés que nous,

loles premiers chrétiens qui proclamèrent la liberté des hommes et leur égalité devant Dieu? Combien sont morts déchirés par les bêtes ou par les verges du bourreau, avant que l'esclave antique soit devenu un serf de nos temps 1 N'accusez point la Providence, mais admirez au contraire

15 comme elle a donné à chaque génération sa tâche et à chaque temps son progrès. L'esclave n'avait autrefois de refuge que dans la tombe ; aujourd'hui le serf trouve parmi nous une retraite. Ah ! ne nous plaignons pas, frère ; mais songeons seulement à hâter la régénération du monde.

20 — Et comment cela ? demanda Jehan.

— En prêchant l'affranchissement de toutes nos forces, répondit le moine; en faisant comprendre aux puissants, près de paraître devant Dieu, que ce Dieu ne connaît ni seigneurs ni manants ; en faisant enfin disparaître partout la

25 possession de l'homme par l'homme, dernier héritage d'un paganisme inique et brutal.

— Ah! que Dieu vous entende, s'écria Jehan, et qu'il me fasse la grâce de travailler à une telle œuvre !

Vous le pouvez, répliqua le moine ; car vous avez revêtu 30 la livrée des travailleurs.

— Et vous espérez la réussite, mon frère ?

— Je compte sur la parole du Christ, dit le moine, et le Christ a dit: Bienheureux ceux gui pleurent ^ car ils seront consoles.

Entre Neufchâteau et Vaucouleurs s'étend une fraîche vallée que baigne la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs cultivés, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait en vain un site plus calme et plus fertile. On est là à mille lieues de la 5 civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul signe de misère ou d'ignorance ! les sillons sont couverts de moissons, les pâturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes à l'air sérieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue ; des femmes d'une beauté 10 calme sourient chastement à votre passage 1 Partout vous trouvez la bienveillance aisée et digne, nulle part la servilité. Vous sentez que vous êtes en pleine Lorraine, au milieu de cette population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouvent à la fois la nature de la femme et la 15 nature du soldat.

A l'époque où se passent les faites que nous allons avoir à raconter, les longs malheurs qui accompagnèrent la démence de Charles VI avaient altéré, là comme partout, le caractère des hommes et l'aspect des choses. Beaucoup de 20 champs se trouvaient en friche, les routes étaient devenues

impraticables. Presque chaque jour le beffroi du château venait porter Fefifroi dans la vallée, en annonçant l'approche d'un corps ennemi. Les paysans se hâtaient de réunir leurs troupeaux, d'entasser sur des chariots leurs meilleurs 5 meubles, et de gagner la citadelle oîi ils trouvaient un asile momentané. Mais ces dérangements amenaient toujours quelque perte; la gêne venait, puis le découragement, puis la misère 1

Les dissensions ajoutaient encore à ces malheurs.

10 Chaque village tenait pour un parti différent, et les voisins, loin de se secourir, ne cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'étaient déclarés pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour les Anglais et pour leurs alliés les Bourguignons. Malheureuse-

15 ment, ces derniers étaient presque partout les plus nombreux et les plus forts. Non-seulement l'Angleterre s'était emparée de la plus grande partie de la France, mais elle avait mis à la tête du gouvernement un prince anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'étaient déclarés en sa faveur.

20 Cependant le retour du printemps avait réveillé quelques espérances au milieu des populations désolées par un long hiver. En voyant reverdir les prés et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les plus malheureux s'abandonnèrent à ce premier bien-être que donne le joyeux

25 soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne renaîtraient point à l'exemple de la campagne.

— La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les champs 1 disaient les vieux paysans.

30 Et l'on se livrait à l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu avaif donné des signes visibles de sa puissance.

Les habitants de Domremy, village situé au penchant

du vallon dont nous venons de parler, avaient éprouvé, comme tous les autres, l'influence de ce primevert de l'année. Encouragés par l'arrivée des beaux jours, ils voulurent célébrer la fête du printemps en se rendant processionnellement à P arbre des fées. 5

C'était un vieux hêtre planté sur la route de Domremy à Neufchâteau, et au pied duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la contrée comme un arbre magique sous lequel les fées venaient chaque soir former leur ronde à la lueur des étoiles. Tous les ans le 10 seigneur du canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de Domremy, se rendait sous le grand hêtre que l'on décorait de bouquets et de rubans.

Or, ce jour-là une foule nombreuse venait d'achever les cérémonies habituelles et se préparait à regagner le 15 village.

On voyait en tête un groupe de gentilshommes vêtus de soie et à cheval, au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant à la ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de châtelaine, et quelques jeunes 20 damoiselles tenant encore à la main leur chapelet de grains de verre colorié entremêlés de patenôtres de musc. Derrière venaient les laboureurs vêtus de drap jaunâtre, avec la ceinture et l'escarcelle de peau de chèvre; puis les jeunes filles et les enfants qui chantaient des reverdies dans 25 lesquelles on célébrait l'arrivée des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du vieux hêtre, ou des malades qui s'étaient fait porter jusqu'à la source dont les eaux guérissaient la fièvre. Enfin, 30 au dernier rang cheminait une famille composée d'un homme et d'une femme déjà sur l'âge, qu'accompagnaient trois fils et deux filles.

Les visages du père et de la mère étaient graves et honnêtes, celui des garçons respirait une simplicité franche, et la plus jeune fille s'avançait en chantant comme un oiseau; mais sa sœur aînée, qui venait la dernière, avait 5 dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frappé. Elle marchait plus lentement, et répétait à demi-voix une prière qui semblait Tabsorber tout entière, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement dans la foule, lo Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle s'élevait un nuage de poussière.

— Ce sont les gens de Marcey qui viennent à l'attaque I s'écrièrent plusieurs voix.

Et une terreur panique s'emparant des femmes et des 15 jeunes filles, toutes se mirent à fuir du côté du village.

Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois l'épouvante fut de courte durée; le nuage, en s'approchant, permit de voir qu'il ne s'agissait 20 que de cinq à six jeunes garçons qui en poursuivaient un autre à coups de pierre en criant :

— Tue ! tue l'Armagnac !

Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point

partagé l'effroi général, n'eurent qu'à répondre par le cri : — 25 Tue ! tue les Bourguignons ! pour faire rebrousser chemin

aux assaillants, qui reprirent, en courant, la route de

Marcey.

Quant à celui qu'ils poursuivaient, il s'arrêta couvert de

sueur, de poussière et de sang, au milieu des gens qui 30 venaient de le délivrer si à propos. C'était un jeune garçon

d'environ quinze ans, fort et leste, dont le visage exprimait

la résolution; mais plus pauvrement vêtu que les plus

pauvres chevriers de la vallée.

— Par le ciel I qu'avaient donc ces damnés malandrins à te poursuivre? lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la panique générale.

— Ils voulaient me faire crier: — Vive le duc Philippe, le roi anglais ! répondit le jeune gars. 5

— Et tu n'as pas voulu?

— J'ai répondu : — Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et légitime maître I

Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs. lo

— C'était parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous ayons pu te débarrasser de cette truandaille ; c'est une honte pour ceux de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous les vrais Français qui viennent à nous : un jour ou l'autre, il faudra 15 en finir, en mettant le feu à leur chenil.

Quelques voix appuyèrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages engageaient à la patience : chacun reprit la route de Domremy, et le jeune garçon, occupé à étancher le sang qui coulait d'une légère blessure reçue au front, demeura 20 bientôt seul en arrière.

Il le croyait du moins, car il n'avait point aperçu la jeune fille, qui avait laissé le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'était approchée de lui avec un air de bonté compatissante. 25

— Les méchants garçons vous ont blessé, dit-elle, en regardant la plaie qu'il lavait à la fontaine. Ahl c'est grande pitié de voir ainsi couler partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais ailleurs c'est par ruisseaux et rivières. 30

— Oui, répliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus heureux ; on disait l'autre jour à Commercy qu'ils avaient encore battu les Français près de Verdun.

Aussi, quand je gardais les chèvres à Pierrefîtte, on répétait que tout serait bientôt réduit en leur pouvoir.

— Le grand Messire* ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille; non, il nous conservera nos vrais rois pour

5 que nous restions de vrais Français. Ah I j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse compagnie, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.

A ces mots elle se signa dévotement, se mit à genoux et prononça à demi-voix une fervente prière; après quoi,

loelle reprit la parole pour interroger le jeune garçon sur lui-même.

Il répondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son père était un pauvre chçvrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un parent au couvent des Carmes de Vassy.

15 En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait Romée, du nom de sa mère, et Jeanne, de son nom de baptême, et que son père avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait vivre pauvrement

20 Tout en échangeant ces confidences, ils avaient atteint le village. Jeanne s'informa oh Remy devait passer cette nuit

— Oh j'ai passé les trois dernières, répondit le jeune chevrier ; à la porte de Téglise, avec la pierre pour lit et le

25 ciel étoile pour baldaquin.

Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper.

— Avec une croûte de pain dur trempée dans la fontaine du village, continua-t-il.

Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route 30 jusqu'à Vassy.

— Une bonne santé et la providence de Dieu, acheva Remy.

1 Dieu.

— Pour celle-ci, vous la garderez, répliqua Romée en souriant; mais au pain dur j'ajouterai le lait de nos chèvres, et au lieu de dormir sur la pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrétiens.

A ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la 5 vieille toiture de chaume était garnie de mousse et de touffes de fougère. La famille allait se mettre à table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui lui était destinée à elle-même, et se retira dans le coin du foyer o\x elle se mit en prières. 10

Nul ne fit de remarques sur cette espèce de substitution d'un convive étranger à la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitué tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant point que sa propre générosité retranchât quelque chose au nécessaire des autres, 15 elle ne faisait jamais aumône que de ce qui lui serait revenu à elle-même, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa place à table et son lit de paille.

Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille près du foyer où l'on avait jeté quelques rameaux, autant 20 pour égayer le regard que pour combattre la fraîcheur du soir, elle recommença à l'interroger sur ce qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy répéta les bruits recueillis en chemin, et, à la nouvelle de chaque désastre, la paysanne poussait un soupir et croisait les mains. 25

— Ah ! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin des troupeaux, disait-elle, peut-être que le grand Messire aurait égard à leur piété et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus forts.

Mais à ces mots le vieux père secouait la tête et répon- 30 dait:

— Ce sont de folles pensées que vous avez là, Romée ; songez plutôt à Benoist de Toul qui espère trouver en vous

une femme honnête et laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est à nos gentils princes de les régler, avec l'aide de Dieu.

Le lendemain Remy se leva au point du jour ; il trouva 5 Jeanne déjà au travail. Après l'avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui, il s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-même jusqu'au prochain carrefour, et, après lui avoir montré la direction qu'il devait lo suivre :

— Allez toujours devant jusqu'à la Marne, lui dit-elle; et quand vous rencontrerez une croix ou une église, n'oubliez

point le royaume de France dans vos prières.

A ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apporté

15 pour son propre déjeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses épargnes ; et, comme il voulait la remercier, elle s'élança légèrement sur le cheval qui se trouvait en tête, et le lança au galop vers le bois, suivie de tout le reste du troupeau.

20 Quelle que fût la misère du peuple de Lorraine par suite des exactions commises sous l'autre règne et des discordes politiques du temps présent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort à celui des provinces voisines. Il lui était possible de cultiver en plein jour, de couper et de

25 battre ses blés, de faire paître ses troupeaux sur les collines ; le pays était appauvri, mais non complètement dévasté. Tout se bornait aux déprédations exercées par les différentes garnisons des villes et aux pillages des troupes de Bohémiens ou d'aventuriers armés, qui, comme les loups, sortaient vers

30 le soir des taillis pour chercher une proie. Encore la noblesse, renfermée dans ses châteaux fortifiés, échappaitelle à ces pertes. Enrichie par la curée du siècle précédent, elle ne songeait qu'à jouir de son opulence. Jamais le

luxe n'avait été si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de véritables édifices, tout chargés de perles et de dentelles : à l'extrémité de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs vêtements de velours, de soie ou de brocard, étincelaient de pierres précieuses. 5

Une aventure inattendue mit le jeune voyageur à même de connaître cette richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une idée.

Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants occupés à pêcher, pour leur dîner, des grenou- 10 illes dans une mare, lorsqu'il se trouva devant un château. Les murailles étaient entourées d'un fossé rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de cygnes au plumage éclatant Remy, qui s'était arrêté pour contempler leurs gracieuses évolutions, entendit tout à coup une grande 15 clameur s'élever derrière lui. Il se retourna et aperçut une jeune damoiselle dont le cheval emporté courait vers les fossés. Plusieurs gentilshommes et plusieurs valets, arrêtés près du pont, levaient les bras en poussant des cris de détresse. Encore quelques instants, et le coursier effrayé 20 allait se précipiter dans les eauxl Poussé par un élan subit, et sans calculer le danger, Remy s'élança à sa rencontre, saisit les rênes et se laissa traîner ainsi jusqu'au bord de la douve, oh le cheval trébucha. La jeune châtelaine, désarçonnée par le choc, fut lancée en avant ; mais il 25 la reçut dans ses bras et la déposa doucement à terre.

Tout cela s'était fait si rapidement, qu'au moment où les gentilshommes arrivèrent, la jeune femme était déjà debout et presque remise de sa frayeur. Quant à Remy, il s'était élancé à la poursuite de sa monture, qu'il ramena bientôt 30 par la bride.

— Le voici, Périnette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes, qui répondait évidemment à une question

70 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [l.

de la jeune fille. Approche, brave gars, que Ton te remercie du service rendu à ma fille.

— Sans lui, j'étais perdue, s'écria Périnette, dont la voix tremblait encore un peu.

5 — Allons, allons, c'est finil reprit le châtelain en la

caressant de la main ; aussi pourquoi diable aller à cheval

au-devant de nos convives? Du reste, les voici tous qui

arrivent, et tu n'as plus qu'à leur souhaiter la bienvenue.

Périnette ordonna rapidement à un jeune page de recon-

lo duire son cheval au château, engagea Remy à le suivre ; puis s'avança avec son père au-devant d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le pont-levis.

Il y avait ce jour-là grande fête au château du sire de Forville, et toute la noblesse des environs y était conviée.

15 Le sire de Forville, après avoir occupé des emplois considérables, grâce auxquels il avait décuplé sa fortune, vivait dans une opulence princière, sans autre souci que de faire de sa vie, comme il le disait, une agréabU avenue vers le Paradis. Remy, qui avait été recommandé à l'intendant du

20 château par Périnette, fut revêtu d'un beau costume aux couleurs du sire de Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du château.

On y avait dressé une table de plus de soixante pieds, et merveilleusement servie ; aux deux extrémités s'élevaient

25 des édifices en charpentes, dont l'un représentait un Parnasse avec le dieu ApoUo et les Muses; l'autre un enfer dans lequel les démons semblaient faire rôtir les damnés. Au milieu apparaissait un immense pâté tout rempli de musiciens qui, dès l'arrivée des convives, commencèrent une char-

30 mante symphonie composée sur le fameux air de V homme armé.

Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invité une assiette, une écuelle d'argent, un bouquet de fleurs

printanières, et une de ces petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'était récemment introduit dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anisé et du vin à la sauge ou au romarin.

Les convives mirent tous la serviette sur l'épaule et s mangèrent le premier service au son des instruments ; mais lorsqu'il fut achevé, les diables ouvrirent tout à coup leur enfer et en retirèrent force poulardes rôties et force pâtisseries qui furent distribuées toutes fumantes. Enfin, au moment du fruit, ApoUo et les Muses se levèrent en jetant autour 10 d'eux des eaux de senteurs qui retombèrent de tous côtés comme une pluie parfumée, et un Normand, déguisé en cheval Pégasius, chanta une bacchanale de son pays, attribuée à Basselin lui-même.

Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles ; 15

Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles, Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir, La soif, qui est le fort que je veux assaillir.

Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre.

Il est mieux assuré qu*en un casque de guerre; 20

Pour cornette ou guidon suivre plutôt on doit

Les branches d'hiere ou d'if qui montrent où l'on boit

Il vaut mieux, près beau feu, boire la muscadelle,

Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle.

J'aime mieux n'être point, en taverne, en défaut, 25

Que suivre un capitaine à la brèche, à l'assaut.

Les convives applaudirent avec de grands transports.

— Par saint Barthélémy, voilà ce que j'appelle une chanson ! s'écria un gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide ; si tout le monde était 30 de l'avis de Fégasius^ nous ne verrions point la France livrée aux hommes d'armes.

— De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et

72 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [l

l'Anglais, reprit le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts ?

— £t qu'ils nous laissent toucher la dîme, ajouta le prieur.

5 — Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua un riche bénéficier.

— Comme s'il leur importait beaucoup d'être Français ou autre chose I

— Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande lo nation des gueux I

— Au diable les enragés !

— Dieu a dit : Paix aux hommes de bonne volonté 1

— C'est-à-dire à ceux qui déjeunent, qui dînent et qui soupent.

15 — Sans oublier le Benedidte,

— Ni les épices.

On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui n'avaient guère mangé jusqu'alors que quelques pâtisseries; ensuite les pages apportèrent les

20 chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque invité pût exposer à la vapeur embaumée ses cheveux, ses mains et ses habits ; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal.

Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au

25 moment où il allait partir, Périnette lui fit envoyer une bourse raisonnablement garnie, en lui recommandant de se réjouir à son intention.

Le présent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy; et la recommandation devait être

30 plus agréable au jeune homme. Cependant il garda les trois deniers donnés par Jeanne, et se rappela de préférence son conseil. C'est que, lui aussi, avait été élevé parmi ces gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils vou-

laîent défendre, et qu'accoutumé de bonne heure à mieux aimer sa race que sa propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de l'étranger, et voulait conserver, fût-ce au prix de sa vie, ce qui faisait alors la nation, c'est-à-dire le roi, le drapeau et les saints patrons de la France 1 5

En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de bataille sur lequel se décidait le sort du royaume. Toutes les villes étaient en état de défense, les villages gardés par des paysans, et les routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers. Il 10 rencontra même, près de Vassy, un parc d'artillerie, composé de petits canons et de deux coulevrines de vingt-quatre pieds de longueur, avec lesquelles on s'excerçait à tirer sur le mât d'un bateau placé au milieu de la Marne. C'étaient des Bourguignons détachés de la garnison de Troyes. 15

Lorsqu'il arriva au couvent, il lui fallut subir un interrogatoire avant qu'on lui permît d'entrer. Enfin le père Cyrille fut averti et descendit au parloir.

Le père Cyrille exerçait dans le couvent des fonctions qui eussent été proclamées incompatibles partout ailleurs. 20 Il était à la fois médecin, astrologue, chirurgien, et même, au dire des moines les plus ignorants, quelque peu sorcier. Il se présenta à Remy la robe retroussée, les lunettes sur le nez et tenant à la main une de ces cornues de verre employées par les philosophes hermétiques pour leurs ex- 25 périences.

Le jeune garçon, qui avait entendu parler en termes eflfrayants de la science du frère Cyrille, fut frappé de ce singulier accoutrement, et demeura muet devant lui.

— Eh bien, qu'y a-t-il ? qu'est-ce que c'est ? demanda le 30

74 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [il.

moine avec une impatience affairée; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler.

— C'est moi, mon révérend, murmura Remy à demivoix.

5 — Ah I fort, bien ! reprit le religieux, dont les regards se reportèrent- sur sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent?

— De Jérôme Pastouret.

— C'est cela... un cousin... un brave homme; et comlo ment se porte-t-il, le cousin Pastouret ?

— Il est mort.

Le moine releva brusquement la tête et tira ses lunettes.

— Mort ! répéta-t-il ; Jérôme est mort?

— Depuis un mois.

15 — Ah ! fort bien, répéta Cyrille, pour qui cette exclamation était l'expression ordinaire d'une contrariété ou d'un chagrin ; et de quelle maladie ?

— Je ne sais, reprit le jeune garçon, dont la voix devint moins ferme à ce souvenir; il s'est couché un soir en se

20 plaignant d'une douleur au côté... Le lendemain il souf&ait davantage... et le jour suivant il m'a appelé en me disant d'aller chercher un prêtre...

— C'était un médecin qu'il fallait aller chercher, interrompit frère Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur

25 de côté avec toux et oppression, sans à.o\xXjà... PhkbotonUa est. . . Et on n'a rien fait ?

— Le prêtre l'a confessé, mon père.

— Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort?

30 — Dans la nuit, répliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes.

— Frère Cyrille fit un geste de dépit

— Fort bien I fort bien ! répéta-t-il, en faisant quelques

il] le chevrier de lorraine. 75

pas en arrière dans le parloir. . . Ainsi, la science a beau faire chaque jour de nouveaux progrès, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... Servum pecus/... Il eût suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le doigt auriculaire pour la fièvre quarte... le nez pour les maladies de peau... Jérôme 5 est mort par sa faute ! par sa seule faute, et il en sera responsable devant Dieu...

Son accent s'était élevé, mais il s'aperçut tout à coup de l'émotion de Remy, et il s'arrêta court...

— Ah!... fort bien, murmura-t-il à demi-voix... Au fait, 10 ce que je dis là est maintenant inutile... Vous êtes sans doute le fils du défunt?

Le jeune garçon fit un signe affirmatif. ,

— Et qui vous a dit de venir me trouver ?

— Mon père lui-même, répliqua Remy. Au moment de 15 s'en aller vers Dieu, il a prié le religieux qui le confessait d'écrire sur un parchemin, en m'ordonnant de vous l'apporter dès qu'il ne serait plus.

— Et tu me l'apportes ?

Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement 20 ficelé et scellé à la cire noire, qu'il présenta au moine. Celui-ci rompit les liens, déroula le parchemin et lut tout haut ce qui suit :

" Moi, Jérôme Pastouret, éleveur de chèvres à Pierrefitte, me sentant près de paraître devant Dieu, je crois devoir 25 révéler un secret dont peut dépendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai élevé sous le nom de Remy."

Le jeune garçon étonné redressa la tête.

"Je déclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses créatures, que cet enfant m'a été remis par un 30 chef de Bohémiens, nommé le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils."

Un cri poussé par Remy interrompit le frère Cyrille,

^6 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [il.

— Que dites-vous ? balbutia-t-il éperdu.

— Sur mon âme ! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le parchemin.

Le jeune garçon le saisît à deux mains, regarda, et relut 5 ces mots : " Il n'est pas mon fils ! " Il recula en joignant les mains.

-^-Est-ce possible? murmura-t-il Celui que je cro)rais

mon père... Mais quelle est donc ma famille, alors?

— Écoutez, reprit Cyrille, lo Et il continua.

"Le roi Horsu avait enlevé l'enfant à Paris, afin de le dépouiller de riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connaître ses parents..."

Remy fit un brusque mouvement...

15 "Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que l'enlèvement a eu lieu au parvis Notre- Dame, le jour de la Pentecôte.

Tant que j'ai vécu, j'ai caché ceci, dans la crainte qu'en cessant de me croire son père Remy ne me retirât son 20 affection ; aujourd'hui je dois tout avouer pour la décharge de ma conscience.

Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser à celui que j'ai aimé comme mon enfant, je l'adresse, avec cette déclaration, à mon savant cousin C3rrille, afin qu'il lui serve 25 d'aide et de conseiller."

Il y eut une pause après cette lecture. Le religieux, touché malgré lui, affectait de tousser pour cacher son émotion, tandis que Remy, bouleversé, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans son trouble de 30 la surprise, de la douleur, de l'attendrissement En apprenant que le chevrier qui l'avait élevé n'était point son père, il lui sembla qu'il le perdait ime seconde fois : puis la crainte exprimée par le mourant lui revint tout à coup au

cœur, et laissant couler librement ses larmes, il s'écria, comme si Jérôme eût pu l'entendre :

— Non, père Jérôme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que Dieu ne* m*a pas fait naître votre fils ; celui qui m'a recueilli quand j'étais petit et qui m'a cherché S un protecteur quand je restais abandonné, ne peut cesser d'être mon père.

Le moine approuva ces sentiments, mais s'efforça de calmer l'exaltation du jeune gars. Il déclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il lui tiendrait lieu de parent et lo de tuteur.

Remy fut, en conséquence, conduit chez le prieur, qui consentit volontiers à le garder au couvent, à la condition qu'il prendrait la robe de novice.

Le frère Cyrille avait d'abord déclaré qu'il ferait des 15 recherches pour découvrir la famille de son protégé ; mais il en comprit bientôt l'impossibilité : toutes les routes étaient interceptées par les partis armés, toutes les relations de ville à ville interrompues; c'était à peine si les messagers du roi pouvaient porter les dépêches d'une province à 20 l'autre, encore étaient-ils un mois et plus à se rendre de Chinon, oh se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il fallut donc remettre les recherches à un temps plus opportun.

En attendant, le père Cyrille s'occupa de l'instruction de 25 son nouveau pupille.

Ainsi que nous l'avons dit, le moine de Vassy réunissait en lui toute la science acquise de l'époque ; seulement son cerveau ressemblait à ces bibhothèques dont on n'a point fait le catalogue, et oh rien n'est en ordre. Les con- 30 naissances chirurgicales s'y trouvaient confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit d'instruire Remy comme on sème les prairies, c'est-à-dire en mêlant

toutes les graines. Le jeune garçon savait seulement lire et écrire; il lui mit à la fois entre les mains vingt traités différents : les Doctrinaux^ les Florilèges^ les Camucopies et le Vrai Art de pleine Rliètorique, En même temps, il lui

5 enseignait les propriétés psychologiques ou médicales des différentes substances; il lui apprenait comment, au dire des anciens auteurs, les améthystes rendaient sobre, les grenats joyeux; comment les saphirs préservaient de la perte des biens temporels, et les agates de la morsure des

lo serpents. Il l'accoutumait également à distiller les eaux d'herbes qui servaient à combattre la plupart des maladies ; il lui expliquait de quelle manière, depuis la découverte faite par un savant, que les esprits vitaux étaient de même nature que Vèther dans lequel se meuvent Us astres^ les alchi-

15 mistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valétudinaires. Il lui signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger des maladies commençant lorsque cet astre entrait dans le signe des Gémeaux.

20 Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'était un esprit ouvert et attentif; mais ses goûts le portaient visiblement d'un autre côté. Chaque jour il s'échappait du laboratoire du frère Cyrille pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu versé dans les lettres et les

25 sciences, ne s'était jamais soucié, comme il s'en vantait lui-même, que de l'art par excellence, celui de la guerre I

Le sire d'Hapcourt, resté sans ressources et couvert de blessures, après quarante années passées sous le harnais, avait été reçu parmi les moines en qualité à*oblat On

30 donnait ce nom à de vieux soldats sans asile, que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger autre chose que d'assister aux offices de la communauté, et de suivre ses processions l'épée au côté. Uoblat de Vassy,

il] le chevrier de lorraine. 79

qui avait été grand batailleur dans son temps, se plut à développer les instincts guerriers de Remy. Il lui prêta son vieux cheval, l'arma d'un bâton coupé dans le taillis voisin, et lui enseigna à s'en servir tour à tour comme d'une lance, comme d'une épée ou comme d'une hache d'armes. 5 Il lui fit mettre ensuite pied à terre et lui apprit à combattre de loin, de près, corps à corps. Les moines prenaient plaisir à voir des exercices qui rappelaient à plusieurs leurs jeunes années, mais le père Cyrille s'indignait de ces vols faits à l'étude des nobles sciences. 10

— Très-bien I s'écriait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des leçons de Xoblat\ j'espérais en faire un docteur, messire d'Hapcourt m'en fera un soudard !

— C'est pour la santé, mon révérend, et afin d'aider à la digestion, disait le vieux gentilhomme en souriant. 15

Le frère Cyrille haussait les épaules et répondait aigrement :

— Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion, messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, ceUe du foie, celle des veines, celle des membres, et l'exer- 20 cice est nuisible aux trois premières ; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de votre corps sans le connaître, ignarus periculum adit. Continuez, messire, continuez ; la science est une dame d'assez haute maison pour être fière ; elle ne veut pas de qui la néglige. 25

Cependant, malgré ces mécontentements du moine, il s'attachait chaque jour davantage à Remy. Sauf ses relâr tions avec Voblat, il ne pouvait en effet lui rien reprocher. C'était un esprit droit, une imagination ardente, mais tempérée par le sentiment du devoir ; un cœur ouvert à 30 toutes les impulsions généreuses. La rude éducation du travail et de la pauvreté avait ajouté à ces qualités naturelles l'audace qui entreprend, la patience qui persévère. Remy

80 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [iL

avait en lui-même cette confiance que donne une volonté soutenue. Humble et soumis avec ceux qu'il aimait, il était fier, inflexible devant quiconque voulait méconnaître son droit ; c'était, en un mot, une de ces natures énergiques

5 et tendres, également propres à la vie paisible et aux difficiles épreuves. Aussi le père Cyrille Pavait-il adopté dans son cœur. Ne pouvant commencer les recherches nécessaires pour trouver sa famille, il voulut au moins faire son horoscope.

10 L'astrologie n'était point regardée, au xv* siècle, comme une branche de la magie, mais comme une science positive dérivant de la cosmographie. On examinait la planète sous laquelle une personne était née, et, suivant que cette planète était, par rapport au signe du Zodiaque dont elle dépendait,

15 en conjonction, en opposition, à une certaine distance, au-dessus ou au-dessous, on calculait l'avenir de celui qu'elle dominait. Il y avait, en outre, des relations établies entre les douze maisons du soleil, et certaines parties du corps humain ou certains actes de la vie. Tout cela étant soumis

20 à des règles mathématiques, il suffisait de savoir /aire le thème d'une destinée pour la prédire aussi sûrement que l'apparition d'une comète. Aussi y avait-il, dans toutes les villes importantes, des astrologues patentés qui exerçaient publiquement leur profession. Les rois et les grands

25 seigneurs en avaient également à leurs gages. Le frère Cyrille fit, avec soin, le thème de Remy. Il trouva que son sort subirait une modification importante lorsque la lune se trouverait en conjonction avec les Poissons, et que le signe de la Vierge et de Mars lui serait favorable; mais qu'il

30 avait tout à craindre de celui du Taureau, et que le moment décisif de sa vie arriverait lorsque la planète se trouverait en exaltationy c'est-à-dire au-dessus du Zodiaque 1

m.] LE CHEVRIER DE LORRAINK 8l

Les occupations du frère Cyrille le mettaient en continuels rapports avec les herbiers et les droguistes de; Vassy, et le plus souvent c'était Remy qui servait de messager pour les demandes à faire, les substances à acheter, les instruments à emprunter. Il avait aussi parfois des commissions 5 pour les docteurs en chirurgie, qui consultaient le moine dans les cas difRciles, mais plus rarement pour les médecins; car ceux-ci haïssaient Cyrille, qu'ils accusaient tout haut ^arabisme^ c'est-à-dire de préventions en faveur de la médecine arabe, et auquel ils reprochaient tout bas de leur 10 enlever la plupart de leurs clients.

La réputation du frère amenait, en effet, au couvent un grand nombre de malades, qui s'en allaient presque toujours soulagés ou guéris.

Un jour que Remy revenait de Vassy, il trouva à la 15 porte du monastère un soldat qu'il reconnut sur-le-champ pour un archer à son habit de cuir et à son casque sans cimier. Seulement, contre l'habitude de ses pareils, il était à cheval et sans autre arme que l'épée accrochée derrière son haut-de-chausses. 20

En s'approchant, le jeune garçon s'aperçut qu'il était blessé à la jambe.

— Vous cherchez le père Cyrille ? demanda-t-il au soldat.

— Je cherche un moine qui guérit toutes les plaies, 25 répliqua celui-ci.

— C'est id, entrez.

L'archer descendit de cheval et suivit Remy en boitant. Ce dernier le conduisit au laboratoire du révérend, qu'ils

82 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [lll.

trouvèrent penché sur une bassine de cuivre dans laquelle bouillaient des herbes desséchées.

— Dieu me damne! c'est une boutique de sorcier 1 s'écria le soldat en s'arrêtant à la porte du laboratoire avec

5 une sorte de répugnance et promenant son regard sur les ustensiles bizarres dont il était garni Le frère Cyrille releva la tête.

— Quel est cet homme? demanda-t-il avec un étonnement distrait

lo — Vous le voyez bien, reprit le blessé, je suis francaicher.

— Et que voulez-vous ?

Le soldat montra sa jambe.

— Voilà 1 répliqua-t-il. Il y a six mois que j'ai fait une 15 chute, et depuis la blessure a toujours empiré.

— Ah I fort bien, dit le moine, qui était devenu attentif, et qui fit asseoir son visiteur pour délier le bandage dont sa jambe était entourée; c'est alors une vieille plaie?...

— Que trop vieille, reprit Tarcher. J'ai eu beau consulter 20 vos confrères, que les cinq cents diables puissent emporter 1

le mal est chaque jour devenu pire...

— Je parie que vous vous êtes adressé à des barbiers, reprit le père Cyrille, qui continuait à défaire l'appareil... ou à quelques drameurs à couteaux de pierre? L'ignorance

25 des blessés est incroyable 1 ils entrent dans toute boutique oh ils aperçoivent des lancettes... sans vérifier si c'est un plat à barbe ou une boite qui pend à l'enseigne.

— En fait d'enseignes, je ne m'occupe que de celles auxquelles pend une touffe de lierre, reprit le soldat. Mais

30 que dites-vous de ma jambe ?

— Fort bien ! répliqua le moine, qui examinait avec attention la plaie mise à découvert... Inflammation... suppuration... C'est un véritable ulcère.

— Et voyez-vous quelque chose à faire ?

— Il y a toujours à faire, reprit le moine, qui cherchait dans ses boîtes de plomb. J'ai là un baume de ma façon dont vous me direz des nouvelles... Lavez la plaie, Remy... Vous avez eu affaire à des ignorants, mon fils ; à quelques 5 faiseurs d'onguent ou drameurs-thériacteurs... Préparez les bandelettes, Remy. Avant un mois, je veux voir là une belle cicatrice rouge et luisante... Avancez la jambe et ne bougez pas.

Le frère Cyrille, qui avait étendu son baume sur une 10 compresse de charpie, se baissa pour l'appliquer à la plaie ; mais l'archer l'arrêta de la main.

— Un instant ! s'écria-t-il ; vous me promettez bonne et prompte guérison ?

— Je vous le promets, interrompit le moine. 15

— On m'en avait averti, reprit le soldat. Au dire de tout le monde, il vous suf&t de toucher un mal pour l'enlever; mais me jurez-vous que vous n'employez pour cela ni charmes ni magie ?

Le moine haussa les épaules. 20

— Jurez, reprit le soldat vivement; par les cinq cents diables ! je suis bon chrétien, et j'aimerais mieux perdre ma jambe que mon âme !

Pour toute réponse, le frère Cyrille fît le signe de la croix avec la compresse, et commença là Credo à haute 25 voix. L'archer attendit qu'il l'eût achevé; puis, poussant un soupir de soulagement, il étendit la jambe et se laissa panser sans autre observation.

Ce soudard était évidemment d'une nature très-communicative, et pendant que l'on soignait sa blessure, il se fit 30 connaître au frère Cyrille. Son nom était Richard; mais, selon l'usage des soldats du temps, il avait substitué à ce nom une phrase prise dans les psaumes, et se faisait appeler

84 LE CHEVRIER DE LORRAINE.^ [lll.

Exaudi nos. Il venait d'arriver à Vassy, et, dans son empressement de consulter le frère Cyrille, il était accouru au couvent à jeun. Le moine comprit l'intention de cette confidence, et envoya Remy à l'office pour chercher une

5 portion d* étranger avec un pot de vin destiné aux malades.

Cette attention acheva de lui gagner le cœur de l'archer,

qui devint encore plus communicatif, et se mit à raconter

comment il se rendait en Lorraine avec un messager du roi,

nommé Collet de Vienne, lequel apportait des dépêches au

10 sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de Vaucouleurs. Remy lui demanda si l'on avait de bonnes nouvelles.

— Bonnes pour les Anglais, que Satan confonde ! répliqua l'archer. Ils tiennent toujours Orléans assiégé, et ils ont élevé autour des bastilles qui coupent toute communica-

15 tion ; si bien que la ville meurt de faim en attendant qu'on l'égorgé.

— Et l'on ne peut lui porter aucun secours? demanda le jeune garçon.

— Pour voir recommencer la journée des Harengs? 20 répliqua Exaudi nos ; non, non, la Trinité et toute sa milice

est pour les goddem, Orléans est le dernier boulevard du royaume; une fois aux Anglais, il ne restera plus d'autre ressource que de se retirer dans le Dauphiné, comme on dit que le roi Charles VII en a l'intention.

25 — Ce sont de tristes nouvelles à porter en Lorraine 1 fit observer le frère Cyrille, qui, à travers ses préoccupations scientifiques, conservait un sentiment de nationalité juste et sincère.

Exaudi nos remplit son verre qu'il vida d'un trait, fit

30 claquer sa langue contre son palais et hocha la tête avec insouciance.

— Bah! reprit-il d'un ton expansif, après tout il n'y a de malheur que pour les bourgeois et pour la paysannaille.

Nous autres, gens de guerre, nous trouvons à ça notre compte, et, comme dit notre capitaine, les moutons qui n'ont plus ni chiens ni bergers sont plus faciles à tondre.

— Ah ! c'est l'opinion de votre capitaine ? dit le moine, qui achevait le pansement Et quel est le nom de cet 5 excellent Français ?

— Pardieu ! vous devez le connaître, dit l'archer, que le vin rendait de plus eh plus familier ; c'est, après le bâtard de Vaurus, le plus mauvais garçon de France et d'Angleterre. Nous l'appelons, entre nous, le Père des sept Péchés capitaux^ 10 vu qu'il les a tous ; mais son vrai nom est le sire de FlavL

— Vous êtes à son service? demanda Remy d'un air de surprise.

— C'est-à-dire que je suis son écuyer de confiance, répliqua Exaudi nos d'un ton suffisant. Je connais toutes 15 ses affaires comme les miennes.

— Et cela vous rapporte beaucoup ?

— Coussi, coussi ; le sire de Flavi a l'escarcelle fermée par deux cadenas diflftciles à ouvrir, la pauvreté et l'avarice ; mais nous serons bientôt débarrassés du premier. 20

— Votre maître compte donc sur quelque fortune de guerre ?

— Mieux que ça. La dame de Varennes, dont il est le plus proche parent, ne tardera pas à lui laisser ses biens... Ce serait déjà fait sans la déclaration d'un damné de 25 vagabond...

— Comment ?

— Ohl c'est toute une histoire, dit Exaudi nos en achevant le broc de vin. Il faut vous apprendre d'abord que la dame de Varennes n'avait qu'un fils, qu'elle a perdu 30 tout petit, et qu'elle est devenue veuve dernièrement; si bien que, dégoûtée du monde, elle a voulu quitter la cour où elle est dame d'honneur, en abandonnant ses domaines à

S6 LE CHEVRIÇR DE LORRAINE. [lll.

son cousin le sire de Flavi. Elle était près de se retirer dans un couvent, quand, il y a deux mois, on lui a dit que son fils vivait.

— Son fils?

5 — Oui; il avait disparu, voilà environ dix ans, sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. On avait seulement soupçonné les juifs de l'avoir enlevé pour leurs maléfices...

— Et Ton s'était trompé? demanda le frère Cyrille, évidemment intéressé.

lo — Peut-être, reprit l'archer; car un bohémien, mort dernièrement à la ladrerie de Tours, a déclaré que c'était lui qui l'avait enlevé au parvis Notre-Dame.

Le moine et Remy tressaillirent.

— Au parvis Notre Dame I répétèrent-ils en même 15 temps.

— Le jour de la Pentecôte, acheva Exaudi nos. Le jeune garçon ne put retenir un crL

— Ça vous étonne ? continua l'archer, qui se méprit sur la cause de son émotion; c'est pourtant chose commune; les

20 robeurs d'enfants sont aussi nombreux à Paris que les pourceaux de saint-Antoine

— Et après son enlèvement, le fils de la dame de Varennes ne fut-il pas emmené en Lorraine? demanda le père Cyrille.

25 — Justement, répliqua Exaudi nos.

— Où il fut confié à un éleveur de chèvres ?

— C'est cela I

— Le ravisseur était bohémien et se nommait le roi Horsu ?

30 — D'où diable savez-vous tout cela, mon révérend? s'écria l'archer, surpris.

— Ah ! j'ai donc une mère ! s'écria Remy avec un élan de joie impossible à rendre.

Exaudi nos parut stupéfait.

— Comment! s*écria-t-il; est-ce que par hasard... est-ce que ce garçon serait...

— L'enfant que Ton cherche! interrompit le père Cyrille; le fils légitime de la dame de Varennes. 5

Le soldat se leva en poussant une exclamation.

— Oui, continua le moine avec enthousiasme ; le thhne Pavait annoncé: grande nouvelle à la conjonction de la lune avec les poissons^ et nous y sommes aujourd'hui même ! Je vous prends à témoin/ messire archer, de la grandeur et de 10 l'infaillibilité de la science astrologique !

Mais, au lieu de répondre, Exaudi nos adressa au moine et à Remy de nouvelles questions. Tout ce qu'ils lui dirent confirma la découverte qui venait d'être faite, et il ne put douter que le jeune novice fût réellement le dernier 15 descendant des Varennes. Cette assurance rembrunit subitement ses traits.

— Mille diables ! c'est jouer de malheur ! murmura-t-il.

— De malheur! répéta le frère Cyrille; ne voyez-vous pas que c'est un coup du ciel... 20

Et se ravisant subitement,

— Ah! fort bien! ajouta- t-il d'un ton plus sérieux. Je comprends... La réapparition de l'enfant enlève au sire de Flavi ses droits à l'héritage.

— Il faudra voir, reprit Exaudi nos brusquement ; on 25 demandera des preuves.

— Nous en donnerons, répliqua Cyrille avec chaleur ; le signe de la Vierge est pour nous... J'irai avec Remy trouver la dame de Varennes... Seulement, vous ne nous avez pas dit oh la trouver. 30

— Cherchez! répliqua l'archer en se retirant; mais par Satan ! prenez garde de trouver messire de Flavi sur votre chemin.

88 LE CHEVRIER DE LORRAINK [lll.

Le frère Cyrille voulut retenir le soldat ; mais il gagna la porte du couvent, remonta à cheval et disparut en renouvelant son avertissement.

Le moine n'en avait pas besoin pour comprendre les 5 difficultés et les périls que son protégé allait avoir à surmonter; mais celui-ci n'y songeait point; tout à son enivrement, il voulait partir sur-le-champ. — J'ai une mère I Ce cri, qu'il avait jeté dans son premier transport de surprise et de ravissement, il le répétait maintenant sans

lo cesse dans son cœur. Il n'était plus orphelin, il n'était plus pauvre, il n'était plus obscur! il pouvait espérer une satisfaction pour les instincts de tendresse et d'activité qu'il sentait en lui; il prendrait sa place dans la famille des hommes, parmi ceux qui avaient le droit de vouloir, d'agir !

15 Le frère Cyrille essaya en vain d'amortir cette ardeur et d'ajourner les recherches, Remy déclara qu'il ne pouvait attendre, qu'il sentait en lui une sorte de puissance invisible qui le poussait.

— Mais songe, malheureux garçon, que tu ne sais rien 20 de ta mère que son nom 1 disait le moine.

— J'irai partout, le répétant jusqu'à ce qu'une femme y réponde, répliqua Remy dans son exaltation.

— Et si elle te repousse ?

— Je lui offrirai des preuves.

25 — Mais les fatigues de la route, les dangers, les pièges qu'on pourra te tendre I...

— Vous oubliez^ mon père, que j'ai pour moi la Vierge et Mars !

Cette dernière raison convainquit le frère Cyrille.

30 — £h bien, tu partiras, dit-il enfin, mais pas seul!

Jérôme t'a confié à moi ; tu as vécu à mes côtés une année

entière; je ne te jetterai pas ainsi sans conseiller et sans

appui au milieu de la mêlée; nous irons ensemble, et

je ne te quitterai qu'après avoir trouvé la dame de Varennes.

La permission du prieur fut obtenue sans peine; car dans ces temps de révolutions la claustration des religieux eux-mêmes était loin d'être aussi sévère que dans les siècles 5 précédents. Les intérêts, les passions, les nécessités les arrachaient souvent à leurs retraites pour les mêler aux débats humains, et la robe monacale flottait partout, à la cour, sur les champs de bataille, dans le conseil des princes 1 C'était encore une défense ; ce n'était déjà plus un em- 10 pêchement

Les préparatifs furent bientôt faits, et le frère Cyrille quitta le couvent avec Remy.

Tous deux se dirigèrent vers la Touraine, oh se tenait la cour, et où ils espéraient obtenir plus facilement les ren- 15 seignements dont ils avaient besoin.

On se trouvait dans Tannée 1428, c'est-à-dire à une époque oh tous les désastres semblaient s'être réunis pour désoler la France. La guerre, les maladies, la famine, le froid, avaient tour à tour décimé la population et ruiné le 20 pays. Nos voyageurs durent éviter les villes qui tenaient leurs portes fermées, et traverser des campagnes couvertes de neige, ou ils trouvaient la plupart des villages abandonnés. Les difficultés se multipliaient à chaque pas et retardaient sans cesse leur marche. Il fallait éviter les 25 troupes d'Anglais ou de Bourguignons qui parcouraient les campagnes pour piller ce qui restait à prendre, les brigands qui s'embusquaient aux carrefours des routes pour dépouiller

go LE CHEVRIER DE LORRAINE. [iV.

les voyageurs, les bandes de loups qui venaient jusqu'aux ouvrages avancés des villes attaquer les sentinelles ! Heureux quand ils rencontraient, le soir, quelque masure où ils pouvaient allumer du feu et trouver un abn. Mais il fallait, 5 pour cela, s'écarter des routes et s'enfoncer au plus profond des ravines et des fourrés. Partout ailleurs, les habitants gardaient leurs portes fermées, n'osant ni sortir, ni parler, ni allumer le foyer, dont la fumée les eût trahis. Plus de troupeaux dans les campagnes, plus d'attelages, plus même

lo de chiens 1 les maraudeurs, dont ils annonçaient l'approche, les avaient tués.

Remy et son guide continuèrent cependant leur route avec courage, soufifrant sans se plaindre le froid, les fatigues et la faim. A chaque épreuve, le jeune garçon opposait ses

15 espérances, et le moine ses préoccupations scientifiques. Tout lui devenait occasion d'enseignement ou d'études. Si les vivres faisaient défaut, il parlait longuement de la propriété malfaisante de la plupart des mets et des avantages de la diète; le froid sévissait-il avec plus de rigueur, il se

20 réjouissait tout haut de pouvoir expérimenter ses effets

encore mal étudiés ; si la fatigue roidissait leurs membres, il

expliquait comment cela avait lieu, et il donnait au jeune

garçon une leçon d'anatomie d'après le livre de Chauliaa

Un soir, ils arrivèrent au hameau de La Roche, ré-

25 cemment brûlé par une troupe de soldats. Tous les habitants s'étaient réfugiés dans l'église qui restait seule debout, et qui était encombrée des meubles grossiers arrachés à l'incendie. Quelques chèvres s'y trouvaient parquées. Le père Cyrille et son protégé y cherchèrent

30 un refuge pour la nuit.

Les huit ou dix familles qui s'y étaient retirées se tenaient groupées autour de plusieurs feux allumés sur les dalles, et la fumée, qui n'avait d'autre issue que les fenêtres,

formait une atmosphère épaisse, à travers laquelle on pouvait à peine s'apercevoir. Cependant, en reconnaissant la robe du père Cyrille, on resserra le cercle pour faire place aux nouveaux venus.

Le moine s'étonna de ne voir que des femmes et des 5 enfants; mais on lui apprit que les hommes étaient sortis avec les charrues auxquelles ils s'attelaient, à défaut de bœufs, pour labourer de nuit ; car tels étaient les désordres de ce malheureux temps qu'ils n'osaient paraître de jour dans les champs qu'ils cultivaient 10

Rien ne pouvait, du reste, donner idée du dénûment de ces pauvres gens. Les femmes étaient vêtues de peaux non tannées et de quelques lambeaux d'étoffes dont la pluie et le soleil avaient fait disparaître la couleur ; leurs enfants, de grossiers tissus de paille tressée. Cependant elles 15 offrirent aux deux voyageurs de partager leur chétif repas : c'était un peu de lait de chèvre et quelques racines cuites sous la cendre. Elles s'excusèrent de ne pouvoir offrir de viande, leurs bœufs et leurs porcs ayant été enlevés par les soudards qui avaient brûlé le hameau. Mais le frère 20 Cyrille déclara que, selon Gallien, le bœuf occasionnait des obstructions, tandis que la chair de porc engendrait la mélancolie; et il commença une dissertation entrecoupée de grec et de latin pour prouver que toutes les maladies venant de la raréfaction ou de la superfluité des humeurs, 25 la nourriture végétale était la plus propre à entretenir celles-ci dans un juste équilibre, et par suite la seule qui convint véritablement à l'homme.

Après avoir ainsi assaisonné d'aphorismes la frugalité du repas, il allait se jeter avec Remy sur une litière de feuilles 30 étendue le long du mur, lorsque des pas de chevaux retentirent devant le porche. Les femmes effrayées se levèrent, craignant que ce ne fût encore quelque troupe

92 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [iV.

d'aventuriers; mais les cavaliers qui venaient de mettre pied à terre n'étaient qu'au nombre de cinq, et celui qui marchait à leur tété entra en souhaitant la paix de Dieu aux femmes accourues vers l'entrée. Il s'avança ensuite vers le chœur, 5 s'agenouilla dévotement et se mit à prier.

Remy, qui s'était trouvé sur son passage, n'avait pu retenir un geste de surprise qu'il renouvela en le voyant se relever.

— Connaîtrais-tu ce jeune homme? demanda le frère lo Cyrille, qui avait remarqué son mouvement.

— Que Dieu m'éclaire si je suis le jouet de quelque illusion ! répondit le jeune garçon ; mais il me rappelle trait pour trait la paysanne qui m'accueillit il y a un an à Domremy.

15 — Qui parle de Domremy? s'écria l'étranger en se retournant vivement.

£t ses yeux ayant rencontré le pupille de Cyrille, il ajouta :

— Sur mon salut ! c'est le chevrier que ceux de Marcey 20 voulaient tuer.

— Ainsi je ne me suis pas trompé ! s'écria Remy ; vous êtes bien Jeanne Roraée.

— Si bien, que voici mon frère Pierre, dit la paysanne en montrant un jeune soldat qui venait de s'approcher.

25 Que le grand Messire soit loué de mettre sur mon chemin un visage connu et qui me rappelle mon pauvre village 1

— Dieu nous sauve! Depuis quand les filles des champs voyagent-elles en habit de cavalier et l'épée au côté? demanda le frère Cyrille avec surprise.

30 — C'est en effet chose peu ordinaire, mon révérend, répliqua la paysanne avec modestie; mais la nécessité des temps est une dure loi

— Et oh allez-vous ? reprit le moine.

— Vers le roi de France, mon père, pour remplir une mission.

Frère Cyrille allait continuer ses questions, lorsqu'un des cavaliers qui accompagnaient la jeune fille, et qui, par son âge aussi bien que par son costume, semblait supérieur 5 aux autres, s'approcha.

— Montrez plus de prudence, Jeanne, dit-il vivement; c'est trop déjà qu'on vous ait reconnue, et si vous racontez à tout venant vos projets, la route ne peut manquer de nous être fermée. 10

— N'ayez point de souci, messire Jean de Metz, répondit la jeune fille avec calme; ceux-ci peuvent être regardés comme bons Français.

— Priez-les alors d'oublier votre rencontre et ce que vous avez pu leur dire, car du secret dépend la réussite. 15

— La réussite ne dépend que du grand Messire, reprit Jeanne doucement; mais vous serez satisfait, car je m'assure que le révérend et le jeune garçon sauront se taire.

Remy et le moine protestèrent de leur discrétion.

— J'y compte, braves gens, reprit la paysanne, et surtout 20 j'espère que vous vous souviendrez de moi dans vos prières du soir et du matin; car tout vient de Dieu et de nos saints patrons.

A ces mots, elle se signa en saluant les deux voyageurs et suivit messire Jean de Metz près du porche oh les 25 chevaux avaient été attachés.

Elle y attendit quelque temps le retour de plusieurs compagnons qui étaient allés à la recherche de vivres. Ils arrivèrent enfin; et, à la lueur du feu qu'ils ne tardèrent pas à allumer, frère Cyrille reconnut parmi eux Exaudi nos, 30

Il attira vivement Remy dans la partie la plus obscure de l'église, en lui recommandant de ne point se laisser voir par l'archer, qui, après la scène du couvent, ne pouvait

94 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [iV.

manquer de deviner le motif de leur voyage; et, afin de mieux se cacher tous deux, ils se couchèrent sur les feuilles.

Le repas achevé, Jeanne et ses compagnons s'étendirent 5 également sur un peu de paille près du bénitier. Exaudi nos et un autre cavalier, qui portait le costume de messager du roi, restèrent seuls éveillés.

Après avoir fait entrer les chevaux dans l'église pour les mettre à l'abri des loups dont on entendait les hurleloments dans la nuit, ils s'avancèrent vers le chœur et s'assirent près du dernier feu qui jetât encore quelques lueurs. Ils se trouvaient ainsi à quelques pieds du frère Cyrille et de son protégé.

Tous deux avaient sans doute leurs raisons pour s'éloigner

15 de leurs compagnons; car ils parlèrent longtemps, vivement,

à voix basse, et le nom de Jeanne revenait sans cesse dans

cet entretien mystérieux. Ils s'interrompirent cependant

tout à coup en tressaillant.

— N'as-tu pas entendu remuer derrière toi? demanda 20 Exaudi nos.

— Oui, dit le messager en se retournant

— Il y a quelqu'un là sur la litière de feuilles.

— C'est un moine qui dort.

— Il est seul ?

25 — Tout seul

L'archer se rassura, reprit la conversation, qui dura encore quelque temps, puis tous deux s'assoupirent autour du feu éteint

Mais avant le jour la voix de Jeanne se fit entendre; 30 elle réveillait ses compagnons.

— Allons, messire Jean de Metz, messire Bertrand de Poulengy, disait-elle, il est temps de remettre le pied à l'étrier, afin d'aller oîi Dieu nous envoie.

Les gentilshommes secouèrent un reste de sommeil et se levèrent Après la prière dite à haute voix par la jeune paysanne, on brida les chevaux et on les fit sortir sous le porche, où chacun se mit en selle.

Le jour commençait alors à paraître, et Jeanne aperçut 5 que le messager et Exaudi nos se tenaient près d'elle ; elle tressaillit comme si leur vue eût subitement réveillé son souvenir, et appelant Jean de Metz:

— Savez-vous, messire, pourquoi ces deux méchants garçons se trouvent à ma droite et à ma gauche ? demanda- 10 t-elle.

— Pourquoi serait-ce, sinon pour vous servir de conducteurs ? répliqua le gentilhomme.

— Comme vous dites, reprit Jeanne. Reste seulement

à savoir où ils veulent me conduire. 15

— Vers le roi, sans doute.

— Vous répondez à leur place ; mais moi, j'ai une autre idée, et puisqu'ils ne veulent rien dire, je parlerai pour eux.

— Pour nous I répétèrent les deux hommes, surpris.

— Tout à l'heure, nous allons rencontrer une rivière, ao reprit Jeanne.

Le messager et l'archer firent un mouvement.

— Sur cette rivière se trouve un pont sans parapet. Ils tressaillirent

— Ces deux hommes doivent prendre la bride de mon 25 cheval, sous prétexte de le conduire...

Ils devinrent pâles.

— Et quand nous serons au milieu, ils me pousseront au plus profond de l'eau! N'est-ce pas là ce dont vous êtes convenus pour vous débarrasser de celle dont la 30 conduite vous expose, dites-vous, à de trop grands périls ?

Exaudi nos et son compagnon joignirent les mains avec épouvante.

96 LE CHEVRIER DE LORRAINE. [iV.

— Grâce! grâce! demoiselle Jeanne, s'écrièrent-ils tremblants.

— Par le ciel! si c'est la vérité, ces deux méchants doivent être branchés au premier arbre I s'écria Bertrand de

5 Poulengy en faisant avancer brusquement son cheval vers Tarcher et son complice.

Mais Jeanne l'arrêta du geste.

^Laissez, dit-elle; tous deux me prennent pour une magicienne; mais je leur prouverai bien que mon pouvoir lo vient de Messire et non du démon. Pour cette fois, nous n'avons rien à craindre, car un chrétien m*a averti de leur mauvaiseté. Laissez-les donc nous suivre sans plus vous tourmenter, et, par la volonté du vrai Dieu, ils ne nous nuiront point 15 A ces mots, elle souleva la bride de son cheval et partit avec toute la troupe.

Lorsqu'elle eut disparu, Remy sortit de la niche oh il s'était tenu caché et où il avait pu voir le résultat de l'avertissement donné par lui à Jeanne. Il demeura sous le 20 porche tant qu'il aperçut son cheval blanc dans la nuit, puis rentra dans l'église pour réveiller le frère Cyrille et se remettre en route avec lui.

A mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite où l'autorité française s'était maintenue, le pays 25 devenait encore plus ravagé, et les faibles secours qu'ils avaient trouvés jusqu'alors leur manquèrent complètement. La population, en butte aux attaques des deux partis, s'était lassée de relever des toits toujours incendiés, de semer des

moissons toujours fauchées en herbe ; elle avait pris la fuite, si bien que tout était désert Cyrille et Remy étaient forcés de faire de longs détours, afin de passer par les bourgs où ils pouvaient trouver quelques ressources ; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la rencontre des partis qui 5 battaient le pays les exposait à mille dangers.

Qu'ils fussent Français, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur résister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrêtés et rançonnés autant que le 10 permettait leur indigence ; mais en arrivant à Tonnerre, ce fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des espions, et tous deux furent jetés en prison.

Le moine demanda en vain à parler au gouverneur; plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il pût l'obtenir. On les 15 avait placés dans une salle basse où se trouvaient enfermés des juifs, des caignardiers et des robeurs cT enfants^ , dont toute l'ambition était de se laisser oublier jusqu'à ce que le hasard leur fournît une occasion de délivrance^ Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors établi dans les 20 prisons, où chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea d'abord à attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne pouvaient s'y résigner, il leur dit enfin:

— Par saint Ladre 1 puisque vous avez si peu de 25 patience, je puis vous donner le moyen d'être conduit sans plus de retard au gouverneur; mais il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la dure.

^ On appelait '* caignardiers " certains vagabonds dangereux qui 30 avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et "robeurs d'enfants" des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils faisaient trafic.

— Qu'importe, pourvu que nous puissions nous justifier? répliqua Cyrille.

— Alors, donc, continua le prisonnier, refusez dès aujourd'hui le droit de geôle de huit deniers, vous serez rangé

5 parmi ceux qui n'ont pour couche qu'une litière de paille, et comme vous ne serez d'aucun profit à notre gardien, il saura bien vous faire obtenir audience du seigneur qui gouverne.

Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait

lo prévu arriva. Le moine et Remy, ne rapportant plus au geôlier que la peine de les garder, furent bientôt conduits au gouverneur pour être interrogés.

Ils trouvèrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une table couverte de coupes et de hanaps.

15 C'était un homme d'environ quarante ans, un peu replet, mais tanné par le soleil et la bise. Il avait le firont bas, le regard hautain, et ces lèvres minces qui indiquent l'avarice et l'insensibilité.

Au moment oh les deux prisonniers parurent, il tendait

2o à son écuyer une large coupe de vermeil.

— Verse, s'écriait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur.

— A condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un des convives.

25 — De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir cette immonde engeance, continua un second ; leurs escarcelles sont pleines de nos promesses et cédules.

— Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice ! ajouta un troisième.

30 — A qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas écrit au roi pour que j'aie à payer ce qui leur est dû ?

— Et vous ne nous délivrez pas de ces loups ravisseurs, messire ?

Le gros homme cligna des yeux.

— Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquiétude pour le présent. 5

Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commençait à vider, lorsque le frère C)rrille et Remy s'approchèrent Il s'arrêta à moitié de la libation.

— Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il ; d'où nous viennent ce frocard et ce jeune drôle? 10

Puis, comme s'il se fût tout à coup rappelé :

— Ah I je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford I Qu'ils payent rançon, sang Dieu ! qu'ils payent rançon ou qu'on les pende.

— Très-bien ! dit le moine résolument ; mais aucun de 15 nous, messire, n'a mérité d'être rançonné ni pendu; loin d'être des messagers de Bedford, nous sommes de vrais Francs.

— Ah ! tu me donnes des démentis, toi ! reprit le gouverneur en lançant au moine un regard de travers. 20 Sang Dieu 1 tu crois peut-être que ta robe me fera peur ?

— Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec fermeté, car c'est la livrée d'un serviteur de Dieu!

— Par le ciel J peu me chaut que ce soit de Dieu ou du 25 diable! s'écria le seigneur. Qui es-tu? d'où viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, réponds sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher à l'un des arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi !

Remy et le père Cyrille firent un mouvement. 30

— De Flavi ! s'écrièrent-ils ensemble.

Le gouverneur les regarda en face.

— Eh bien? dit-iL

lOO LE CHEVRIER DE LORRAINE. [V.

— Le cousin de la dame de Varennes ! ajouta le moine.

— Après ? demanda Flavi plus attentif.

Le père Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le prononça pas : seulement, son regard alla 5 comme involontairement du gouverneur à Remy. Celui-ci avait déjà réprimé son trouble.

— Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'écria Flavi, et pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut ! il y a ici quelques diableries. Approchez,

lo révérend, et si vous tenez au moule de votre capuchon, répondez sans plus attendre.

En prononçant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait reposé brusquement sur la table son hanap. C3Tille, qui allait répondre, tressaillit et s'arrêta tout à coup: il

15 venait d'apercevoir le bœuf sculpté qui formait l'anse de la tasse de vermeil.

L'horoscope de Remy lui revint aussitôt à la mémoire ; il se rappela les sinistres présages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta point que le danger annoncé

20 ne fût arrivé.

Flavi, surpris et irrité de son silence subit, renouvela ses questions avec impatience ; mais le moine était bien décidé à ne lui donner aucune explication. Il répondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec l'autorisation de son

25 prieur, pour une affaire de succession ; et les efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin, à bout de patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin qu'ils fiassent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage.

30 Le père Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace ; mais son inquiétude devint plus sérieuse, lorsqu'à son retour le geôlier les renferma dans des cachots séparés. Il voulut de nouveau parler au gouverneur ; on lui répondit

qu'il venait de quitter Tonnerre à la tête d'une compagnie armée, avec laquelle il devait battre la campagne pendant plusieurs jours. Le geôlier ajouta seulement, par forme de parenthèse, que maître Richard, archer du sire de Flavi, avait reçu ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il 5 se présenterait avec un confesseur vers le point du jour.

Désormais, le doute était impossible: le père Cyrille avait cru faire acte de prudence en taisant la vérité, et ce silence l'avait perdu ainsi que Remy.

Cette pensée lui causa une sorte de vertige. Pour 10 lui-même il eût pu, sans trop d'émotion, accepter ce coup inattendu : au milieu des désastres qui affligeaient la France depuis tant d'années, trop de sang avait coulé pour que l'idée d'une fin violente ne fût pas devenue familière à tous ; à force de voir tomber ses voisins, on s'était accoutumé à 15 attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour celui d'un enfant qu'on avait protégé, auquel on supposait une longue et heureuse destinée? Frère Cyrille ne pouvait s'habituer à la pensée que tant d'espérances allaient être moissonnées dans leur fleur; il s'indignait 20 et se désolait tour à tour. Il priait Dieu avec ferveur ou repassait le thème calculé pour Remy: le Taureau se montrait toujours hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur influence favorable. Frère Cyrille flottait malgré lui entre l'espoir et la crainte, et cependant 25 la crainte augmentait d'instant en instant !

Une partie de la nuit était déjà écoulée; l'heure désignée pour le supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue 1 Tout à coup une lueur rougeâtre brille au dehors; elle devient plus vive, elle grandit ; une immense clameur 30 s'élève: c'est le feul Ses reflets étincelants éclairent les murailles; on entend le mugissement des flammes, le craquement des charpentes ! Le geôlier accourt ouvrir les

portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, placé derrière la prison. Le moine se précipite dans les corridors étroits, il appelle Remy; une voix, qui prononce son nom, lui a répondu : tous deux se cherchaient, et tous 5 deux se rencontrent à l'entrée du préau réservé. La porte est ouverte ; ils s'y précipitent, traversent une seconde cour, s'élancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main.

Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont

lo heurtés d'abord par les malheureux qui fuient chargés de ce qu'ils ont pu dérober aux flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et les dépouillent La père Cyrille se rappelle alors la menace du gouverneur, et comprend la cause du désastre; mais une pluie de cendre

15 et de charbons embrasés l'oblige à rebrousser chemin ; il trouve une ruelle solitaire, s'y précipite avec Remy, et tous deux gagnent la campagne.

Ils ne s'arrêtèrent qu'à la lisière d'un fourré épais, qui leur assurait une retraite. Là, le moine haletant cria:

20 — Assez ! regarda derrière lui pour s'assurer qu'ils n'étaient point poursuivis, puis se tourna vers Remy.

— Ah 1 Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il.

— Mon père ! s'écria celui-ci, ému de joie.

— Qu'il soit béni de t'avoir sauvé ! reprit le moine en se 25 signant avec une expression d'ardente reconnaissance ; nous

devons ce bonheur aux soldats qui ont mis le feu à la rue pour que l'incendie donnât quittance à leurs officiers. Du reste, le thème l'avait annoncé: Mars nous protège!... Seulement, n'oublions pas que nous avons toujours contre 30 nous le Taureau !

Ils se remirent en marche à travers le fourré, suivirent le Serein jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un gué, puis se dirigèrent vers la Cure. Ils marchèrent pendant le reste de

la nuit et pendant une partie du jour suivant; enfin, près de Vermanton, la fatigue les força de s'arrêter.

Ils frappèrent à la porte d'une maison d'assez bonne apparence, bâtie dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la femme qui vint leur ouvrir 5 portait le costume bourgeois; elle regarda d'abord par un guichet grillé, demanda ce qu'on lui voulait et finit par ouvrir avec quelque hésitation.

£n entrant, le père Cyrille et son compagnon remarquèrent un établi couvert d'outils et de fragments d'os. 10 Mais leur hôtesse se hâta de les faire passer dans une seconde pièce, où elle leur offrit des sièges autour d'une table sur laquelle elle plaça de quoi satisfaire leur faim.

Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangèrent et burent d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin 15 rassasiés, le père Cyrille adressa la parole à la femme, qui s'était assise près du foyer, et les regardait dîner sans rien dire.

— Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce familiarité que lui permettaient sa profession et son 20 âge; mais la meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalité est le bruit du couteau et de la cuiller de ses hôtes. Dieu vous rendra ce que vous faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.

La maîtresse du logis se signa en soupirant. 25

— Puisse-t-il vous entendre, mon révérend ! murmura-telle; car nous vivons dans des temps oh il fait expier durement à tous les fautes de quelques-uns.

— Hélas ! vous avez raison, répliqua doucement le père Cyrille ; pour l'heure, nous voyons le royaume livré à deux 30 peuples et à deux princes qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi, nul ne peut-il dire quand finiront nos maux, si la Trinité elle-même n'en prend souci.

— Peut-être le moment de la miséricorde est-il venu, fit observer la femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi Charles.

Une nouvelle Judith I répéta le moine étonné.

5 — Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se disait envoyée de Dieu est arrivée à Chinon dans le mois de février. Après Tavoir fait examiner par des évêques et par l'université de Poitiers, Charles Ta mise à la tête d'un secours qui se rendait à Orléans, et elle a fait lever

lo le siège aux Anglais.

— Est-ce possible ? interrompit Remy.

— Si possible, qu'elle est elle-même à Loches, oîi se trouve maintenant le roi.

— Au nom du Christ 1 partons pour Loches, mon père 1 15 s'écria le jeune garçon en se levant; c'est là qu'il faut'

arriver. (

Leur hôtesse objecta les dangers de la route couverte partis anglais, qui, depuis la défaite d'Orléans, ne faisaiei quartier à personne. Mais le père Cyrille lui répondit qi

20 Dieu, qui les avait protégés depuis trois mois, ne abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de provisioi la besace que portait le jeune garçon, et passa dans la pi! voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme el se dirigeait vers le cçHier, plusieurs coups furent frappés à

25 porte d'entrée, et on l'appela par son nom.

— Dieu nous sauve, c'est NicoUe ! s'écria-t-elle.

— Oui, femme, reprit la voix ; ouvre vite, par le ciel I meurs de soif et de faim.

Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais; 30 l'air jovial, parut sur le seuil. Il était vêtu de la robe pèlerin, et portait, suspendue au cou, ime de ces petiU boites grillées dans lesquelles on renfermait les reliques vendre.

Page 1