LE COMTE D'ESTÈVE, MATHIEU
( Le Comte s^ assied sur un vieux tronc d'arbre, et prend sa pipe. Mathieu se tient debout auprès de lui. )
LE COMTE
Approche, moa vieux camarade, je n*ai pas oublié que nous avons été soldats ensemble, et je me réjouis de te voir sous les ordres de mon neveu.
MATHIEU
11 paraît, mon Général, qu'il est amoureux, notr' lieutenant. . . je m'y connais.
LE COMTE
C^est même là le motif qui me l'a fait appeler près de moi , pour prévenir les suites d'une passion qui aurait pu compromettre son avenir. Mais parlons de toi. . . Depuis quelques temps tu semblés négliger ton ancien compagnon d armes ... tu viens rarement au quartier-général.
MATHIEU
Le cœur y est toujours, mon Général, mais voyez-vous c est la dilTérence des uniformes. . . je jure trop. . . j"bois trop aussi. . . et un ami comme moi vous ferait du tort.. . aux yeux de votre état-major. . . Décidément. . . faut que je me corrige... et j'y parviendrai , ventrebleu I alors je vous en ferai part. . . si vous voulez bien me le permettre. . .
LE COMTE
Dans tous les cas , tu me retrouveras toujours.
MATHIEU
J'y compte , mon général, car je vois bien que vous vous souvenez d' notre ancienne amitié.
LE COMTE
Quand j'aurais pu l'oublier , l'endroit où nous nous trouvons; cette petite ville de Neumarck, que^nous assiégeons en ce moment, ne me rappelleraient-ils pas nos premières armes.
MATHIEU
Oui, mille bombes , c'est ici que nous les avous faites ensemble} sans compter nos premières conquîtes . individr.cllement parlant.
LB COMTE
Ail ! oui. . . ces <3eux sœurs . . .
MATHIEU
Deux jolis brins de fille , sarpejeu. Vous , c'e'tait Lisbeth; moi, c'était Christine! Christine ! la belle blonde! Dieu ! je l'ai t'y aimée, celle-là. Pauvre Christine, qu'elle était bonne et gentille. Il y a bientôt dix-sept ans de çà. Eh bien ! rien qu'en en parlant, çà m' fait un effet, qu'il me semble que j' suis presqu'aussi bête que dans ce temps-là!
I,E COMTE
Cependant, tu en as aimé bien d'autres depuis.
MATHIEU
Non , mon Général , çà été fini ; quand j' rencontre une jolie fille, je n' dis pas... on est Français. Mon cœur a bien pu livrer quelqu's petites esccurmouches, piais jamais d"* batailles rangée?.
LB COMTE
Pourtant l'on m'a parlé d'une certaine Éveline . • .
MATHIEU
Ma petite Eveline! abl c' n'est pas une amourette j çà , c'est une histoire !
tS COMTE.
Que tu as jugé à propos de me cacher.
MATHIEU
Et le moyen de vous la dire , puisque c'est justement à cette époque là que nous avons été séparés j car vous devez vous rappeler qu'on vous envoya comme officier en Italie, ' sous les ordres du général Masséna ; et que moi, qui ne savais alors ni lire ni écrire, j' restai comme simple soldat à l'armée de Sambre et Meuse.
LE COMTE
En effet, je me rappelle qu'à cette époque nous quittâmes Neumarck, et nous prîmes congé de nos belles.
MATHIEU
Un jour donc, que nous étions las de poursuivre l'ennemi, nous venions d' faire balte au coin d'tni petit bois, quand quelques soldats de la compagnie viennent me dire qu'on avait trouvé tout près d' là, étendu sur la neige, un petit enfant haut de çà. . . On l'apporte, c'était un* petite îille, jolie comme un cœur j père inconnu. Quanta la mère qui la nourrissait encore, ell' venait d' mourir de fatigue et
de misère , dans uno auberge .nbandonncc. La pauvre petite cre'aliire , si Pou n'avait eu pitié d'elle, allait rejoindre sa mère. Ma foi , je n'en tais ni uu^ ni deux ; je l'adopte, je la sèvre, et tout en faisant V coup de feu, je Remporte avec moi.
AIR : l'audefille de ]}]ad. Scaran.
En avant , Eu avant. . .
C'était la cousif'ne ; Toujours coniballaut, Partout je portais mon enfant. . .
En avant, A mon rang. . .
Je la tuais en ligne Comme un talisman, Près du drapeau du régiment.
Ma capotl', sur le champ d'bataille , Etait son lit. .. Au bivouac, Au milieu de la mitraille , Son berceau, c'était mon sac.
Criait-elle ; d'pcur du tapage, J'iui disais, en m'retournant :
« Si 1' second rang est sage , » Il aura du nanau ! i>
En avant , ( bis. )
Etc. , etc.
LE COMTE
Brave Mathieu ! je te reconnais là.
MATHIEU
Merci, mon Général. INIais à cette e'poque le prince Charles nous gourmandait vivement; je pouvais être fait prisonnier, et comme nous battions en retraite surNeumarck , je pensai à confier mon précieux dépôt à Christine. J'arrive, par malheur , depuis quelques mois , Christine avait disparu, Ion ne savait ce qu'elle était devenue. Que faire?... ma foi, je n'avais pas le choix des moyens; j'cufouis à la hâte, dans un endroit secret, dans une vieille giberne, les papiers trouvés sur la pauvre mère , je n'emporte que ma petite orpheline , et en avant !
LE COMTE , se levant.
Mais cette enfant! qu'est-elle devenue ?
MATHIEU
Par bonheur pour elle, une riche dame, qui retournait îi Paris , la prit sous sa protection , et l'emmena avec elle. Moi, dans ce temps, un firsil sur l'ëpaule , je voyageais d^un autre côté pour le compte de TEtat } impossible de revenir àNeumarck. Enfin, nous rentrons à Paris, nous traversons tambour battant le pont d'Austerlitz , qu'on venait de bâtir tout exprès pour çà. Je cours chez ma petite Eveline , et je la retrouve grandelette , dans un beau pensionnat, parlant sept ou huit langues : l'Italien, l'Anglais, l'Allemand; jouant des instrumens de toute espèce ... et pas fière cependant. Tous les jours j'allais la voir à l'heure des re'créations. II lui passe par la tête de m'apprendre à lire, j'accepte; pour recevoir mes leçons , je prenais mon petit professeur sur mes genoux, et enfin, si j'ai présentement quelqu'instruction et deux sardines sur la manche, c'est à elle seule que je le dois. , . et voilà!
LE COMTE
Je conçois maintenant l'impatience que tu montres de voir ouvrir les portes de Neumarck.
MATHIEU
C'est vrai , mon Général • je n'envoie jamais un coup de fusil à l'ennemi, que ce ne soit à l'intention de ma petite petite fille adoptive !
( Des coups de fusil et des cris aux armes se font entendre. )