RES
mit.
Tous les soldats se mirent à rire. En un clin d'oeil, les autres rôles furent distribués.
—Du reste, mes enfants, fit observer du Clos, il ne faut pas vous le dissimuler, le rôle de pomme de terre vaut aujourd'hui le poste d’honneur. En cas d’alerte, les autres peuvent se sauver; ceux qui seront enfermés sont perdus sans ressources.
—Sans compter, ajouta Tony, qu’il peut prendre fantaisie, à une de ces brutes allemandes, de piquer un des sacs pour voir si les pommes de terre sont de bonne qualité. Il ne faudrait pas qu’il en sortit un cape de dious ‘ou un sandis. Entends-tu, Gascon ?
—Mordi! s’écria La Rose, ils peuvent bien me faire bouillir ou cuire sous la cendre, je mets un cadenas à ma langue!...
d’oeil,
il ne
terre
alerte,
ermés
e fan-
in des Tout le monde était prêt. On partit doucement, cha-
e qua- cun des faux paysans portant son sac dans lequel était
dious un homme, muni des armes et de celles de sa monture. nous voulons dire: de son compagnon.
“taire Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos comman-
1 à da halte.
—Ainsi ,c’est bien entendu, dit-il à demi-voux. Une fois entrés, vous posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d’un coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs armes, et nous nous élançons tous sur la garnison. Ceux qui résistent, à mort; les autres, prisonniers !
Puis, s’avançant seul, du Clos alla frapper à la po-terne.
—Wer ist da (qui est là?) demanda une voix de femme.
—Îch, liebe (moi, ma chère), répondit du Clos.
C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait accompagné l’intendant du burg jusqu’à la poterne. ä
Lisbeth s’étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite qu’elle prenait pour un :«"dezvous d'amour; mais elle crut comprendre qu c.'ait pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés. = — Entrez, dit l’intendant,
—Kommen Sie hinein (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes.
Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la
ne LG ie
sentinelle qui riait d’un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément, aimait les pommes de terre.
La porte se referma. Les Français étaient dans la place.
— Déposez là vos sacs, mes braves gens, dit Läisbeth qui avait hâte d’être seule avec son ami. On va vous donner un bon mets aux cuisines; pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.
Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur,
L’intendant mettait déjà la main à son escarcelle.
—Allens! s’écria du Clos en bondissant sur l’Allemand sans défense.
— Wer da? voulut s’écrier le malheure:.x intendant ; mais il n’en eut pas le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l’avance, venait de lui clore hermétiquement la bouche, pendant qu’un soldat, lui saisissant les deux bras, le ligottait rapidement.
Et, comme par enchantement, les cinq sacs éven! és mirent au jour les cinq soldats armés jusqu'aux dents,
Lisbeth n’en revenait pas...
—Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous.
Sandiou ! fit La Rose, ce n’est pas trop tôt; j’étouffais dans ce maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu’on me portait en terre.
—Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est Pappartement du margrave ?
—Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.
Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu’il fallait suivre.
Le jeune officier s’élança le premier. Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu’il tomba en poussant un cri.
cou-
PR | pri
Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d’un coup de poignard en pleine poitrine.
En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant: Mort aux Francais!
La garnison qu'on croyait surprendre était sur 6es vardes.
On avait été trahi.
Mais par qui ?
Hélas! lamour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise, lui avait créé, sans qu’il s'en doulat, un mortel ennemi,
Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui étut épris fortement des charmes de la belle cuisinière.
Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour, elle lui avait nettement déclaré qu’il eût à renoncer à tout espoir.
Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de ce changement,
[ avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français.
Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n’avait rien dit, voulant accomplir lui-même sa vengeance.
Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le laux paysan et se rendre à la poterne avec l’intendant. Il Ja suivit.
Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival.
Il courut rassembler la garnison du burg:
—Camarades ,dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis. On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les empêcher entrer; mais il faut qu'aucun d’eux n’en sorte!
Se doutant bien que les assaillants iraient tout d’abord s’emparer du marfrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre. Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l’amoureux de Lis-
HS ae 2 T dep Ann Er
beth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds.
Oublieux du danger qu’il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le corps de du Clos, essayant de lui porter secours,
—ÎInutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je avais bien dit que je serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à la patrie...
Et, se soulevant sur le coude, il cria :
— Vive le Roi!...
Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.
Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient reculé. Au eri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron formidable :
— Cape de Dious! s’écria-t-il, que le tonnerre m’écrase si, avant de sauter le pas, je n’en tue pas une der.douzaine! En avant!...
—En avant!... répéta le Normand.
Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains défaillantes du pauvre du Clos:
—Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement, Comme sergent, Je le remplace, et je ferai comme lui, s’il le faut. Mais, avant tout, il faut le venger. [l faut vaincre... En avant, pour le Rai et pour la vengeance !
— Vengeance! s'écrièreng les Français.
—Mort aux Francais, répondirent les Allemands.
La lutte s’engagea, terrible, désespérée: la garnison du burg, masste, barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable siège à faire,
Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une tell furie que les premiers rangs furent eulbutés et que des Alleamnds tombèrent mortellement frappés.
Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé Ladrange, avait été blessé dans ce
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premier choc. Un coup de feu lui avait cassé le poigne! droit. Mais, empoignant son sabre de la main gauch il était revenu à la charge avec une fureur croissante,
Une seconde fois les Français s'élancèrent ; les Allemands ne les attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.
On leur donna la chasse, Quelques-uns, acculés, se frent tuer, les autres se rendirent.
Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg, avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.
Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l’ancien commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations.
Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant d’abondantes lar- 11168,
—Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement le général en chef des armées sur l’Escaut. Il lui sera fait des obsèques dignes de sa bravoure.
Quant à vous, sergent Tony, qui l’avez si bien et si dignement remplacé au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade. Messieurs, 1l r’y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette Tony sera reconnu demain matin par son régiment.
—Qui? moi... déjà officier !...
—-Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est juste que vous l’occupiez...
—Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu rèvais d’être général... et voilà un grand nas de fait.
—Mais il va falloir vous quitter, mon colonel ?
C'est vrai et je le regrette: mais tu me reviendras ; au train dont tu marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous, et, sois tranquille, les
Impériaux se chargeront de te faire une vacance ,
"Ah! si mame Toinon me voyait !..,
À ce moment un grand bruit ge fit à la porte de la saile, Les officiers qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés, Une femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou de Tony qu’elle embrassa bruyamment.
Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c’était la pétulante mame Toinon.
Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et qu'elle avait peur de ne plus revoir.
—Où était-il? Que disait-il Que faisait-il? Pensait-il encore à elle? Hélas!...
Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à mourir : Tony ne l’habitait plus! Sa boutique si gaie, lu paraissait une prison, Tony n’y était plus.
—Bref, dit-elle en racontant cela, je n’ai fait ni une ni deux, 'e suis allée prendre langue à l'hôtel de Vilers…
—AÀ l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un :. àt. Et que se passe-t-il
à l’hôtel de Vilers ?
—J”°y suis arrivé juste au moment où madame Nicolo et sa fille amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu la raison. .. Pauvre enfant ! En voilà un grand malheur!... Mais que veux-tu ? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles, J’en ai eu... et des bonnes. Ces dames allaient repartir pour l’armée; il y avait une place dans le carrosse... Ah! ma foi,
iendras ; : la preuille, les Dece te de la élicitant comme | cou de
le dire,
iière ne ony qui r de ne
nsait-1l
ui sem- Sa bouy était
ni une de Vi-
, qui, n'avait sse-t-1l
Nicolo , soeur nfant !
tu? ce eu...
irmée ; a foi,
D me
tant pis, j'ai dit adieu au quartier Montmartre et me voilà !..,
Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune homme,
Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon; mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette tendresse de la part d’une femme de trente-quatre ans envers un garde-française de dix-sept.
Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre dans sa toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...
Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette, Avec sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était tombée comme une bombe dans le château.
Maman Nicolo savait mieux le respect que l’on doit à la consigne et elle attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de venir.
A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony et ses hommes avaient été les héros.
Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute troublée, s’était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de celui qu’elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute songeuse.
Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais en songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle:
— Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir...
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Le 1
Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay, Tacy et Maurevailles s’étaient enquis de ce que pouvait être devenu Vilers.
[ était parti en disant qu’il allait se faire tuer. Avaitil tenu sa sinistre promesse ?
Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de son passage.
—Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu’ils consultaient tour à tour, oui nous avons vu passer un officier des gardes-françaises. Il semblait méme fort pressé, car il se renseignait sur toutes les distances et sur l’état des chemins, afin, disait-il, de pouvoir doubler les étapes.
Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse.
Malgré eux, ses amis ne pouvaient s’empêcher de le plaindre. Si bon, si brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs ennemis...
Ah— n’eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé devant Fraulen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements terribles!... Sans ce serment qu’ils ne voulaient pas violer, eux, ils eussent couru après Vilers pour lui dire:
—Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme autrefois.
le long de lent enquis
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rs, les gar- AVONS Vu nblait mées les disil, de pou-
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À la cinquième journée de marche, on perdit ses traces.
Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe que celle qu’ils suivaient, mais aussi moins praticable. .
Evidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette route, il l'avait prise.
Les capitaines se dirent qu’en arrivant sur la rive de lPEscaut, ils apprendraient sa mort glorieuse.
Pourtant, au camp de Cinq-Etoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n’en recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été tué.
I est vrai qu’il n’y avait encore eu que des combats davant-postes, des escarmouches sans gravité...
—Il n’a sans doute pas jugé digne de lui d’y mourir, dit Lacy.
—A moins qu’il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles.
—Dans quel but? demanda Lavenay.
—<est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver pour faire amende honorable et renouveler son serment.
— Rien.
— Alors que peut-il être devenu ?
—Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route.
—Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une idée. Si Vilers s’était fait tuer, non comme capitaine, mais comme simple soldat?
—C’est facile à vérifier. Depuis l’ordonnance de M.
tués, — simples soldats comme officiers. Jusqu’à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus par
ee
me Dé
nous n'est pas trop considérable, Il nous est facile d’en faire le compte,
[ls retournèrent s’enquérir. On leur montra les listes Mortuaires.
Aucune trace de Vilers.
Et, il n’y avait même pas lieu de supposer qu’il eût péri sous un faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats ,connus de leurs camarades, et de l’identité desquels ces derniers pouvaient répondre.
— Décidément, s’écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit s'être arrêté en route, car personne ne l’a vu.
— En tout cas, il n’a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy.
—Ah! dit Maurevailles: avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du départ de la marquise avec le
sien ?
—C'est vrai, s’écria Lavenay.
—S1 elle l'avait rejoint en un point convenu à l’avance ?..
—Ce n'est pas possible. .
— Pourquoi ?...
— Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie pathétique qu’il est venu jouer au milieu de nous ?
—Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d’abord ; d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la p:emière décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d’un an, que lui, le traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme, en riant de notre crédulité!.
—Oh! non, c’est impossible, Ce serait trop de nie |
—Sa première trahison ne l’accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois encore, plus adroit que nous, voilà tout!
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—Oui, mais nous le retrouverons, et alors...
Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.
Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les voies les plus courtes et les plus rapides.
Mais, si aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avec eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d’un officier.
Uette femme, on l’a deviné, c'était la marquise,
De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s’enfuyait au quadruple galop.
Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller... Si elle tentait de s’enfuir et d’aller retrouver son mari ?
Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment, avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui qu’elle aimait.
Mais le marquis avait de l'avance.
À chaque village. Haydée se renseignait, et, chaque lois, on lui disait qu'un officier, sous l’uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste manteau rouge ,venait de passer, la précédant de quelques heures.
Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans discontinuer, ne s’arrêtant que pour faire manger son cheval et lui accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal, surmené, n'aurait pu continuer la route.
Le matin du troisième our, on lui apprit que l’homme au manteau rouge n'était guère que d’une heure en avance sur elle,
—Je l'ai vu passer, dit un paysan qu’elle question-
nait. Son cheval fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n’aurez pas, je crois, de mal à le rattraper.
Haydée força sa monture...
C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué, celui de la jeune femme ne l'était pas moins.
Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement.
Madame de Vilers échouait au moment de toucher le out.
Mais elle avait l’âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi la partie. Elle alla à pied jusqu’au village-le plus proche, avec l’intention d’acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer sa route.
La première personne à laquelle elle s’adressa dans cette intention, poussa un cri d’étonnement :
—Tiens, encore! fit-elle.
—Comment encore? demanda Haydée surprise,
—Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui pareille demande.
Le coeur de la jeune femme battit à se rompre.
—Et quelle est l’autre personne? demanda-t-elle.
—Un gentilhomme, un officier...
— Un officier vêtu de bleu?...
—Avec un grand manteau rouge.
—C’est lui! se dit Haydée,
Et elle ajouta :
— T1 n'avait donc pas son cheval ?
—Son cheval s’est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis, c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.
— Et vous lui en avez vendu un autre?
—Non. Je n'ai pas pu, mais je l’ai adressé au grand Jacques, le maréchal-ferrant, qui pourra lui en prucurer un.
—Et où demeure ce grand Jacques ?
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— Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est aHumée...
Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit avec un grand bonheur que le cheval n’avait pas été fourni.
—Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le “entilhomme doit venir le prendre dès le jour.
—Mais où est ce gentilhomme ?
—I1 attend.
—Où donc?
—AÀ l'auberge.
—Quelle auberge ?
—Eh! parbleu! au Grand Vainqueur... Il nyena pas d'autre dans le pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte; c’est là le (irand Vainqueur, l'auberge à maître Gatinais.
Haydée courut à l’auberge indiquée et poussa la porte.
Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans ses mains.
Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il regarda. C'était le marquis de Vilers.
À la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu’il adorait encore si ardemment le marquis se dressa,
Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri de triomphe poussé par la marquise.
Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l’un de l'autre, pleurant et riant à la fois.
I leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se donnaient le premier baiser, que le passé n’avait Jamais existé,
Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure Gù après tant d'événements si terribles, le présent était si doux!
La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité.
Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il s’était engagé à mou- Tir,
— Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont le vaste dos était encadré par la porte,
— Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.
L’aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la marquise.
—Comme vous voudrez, mon canit à père que mademe Ja capitaine sera cor mbre bleue, où je vais vous mettre, est bien ce qu'il ya de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent
w’il adoput retenarquise.
ent dans fois.
ler aveu, é n’avait
songer à , le pré-
ramena village, aris que
à mou-
servante + par la
wil ya iennent
ds DD eu
de la vente de notre défunt bailli. I] n'y a pas plus beau dans la capitale,
— Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous verrons, et merci, Conduisez-nous dans cette fameuse chambre hleue où vous nous servirez quand je sonnerai.
Maître Gatinais s'empressa d’obéir au capitaine, et, le couvert mis sur la table, se retira au premier signe.
— Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule après de son mari, tu savais que Je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais? O! c'était mal.
—Haydée, répondit-il, ne me Juge pas. Plains-moi.
—Parle au moins, exeuse-toi.
Et le capitaine qui, Jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la marquise, dans l'espoir de ne jamais l’attrister, le secret de Fraulen, lui raconta toute l’histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été solennellement renouvelé.
La marquise pleurait.
Mais ce n’était plus seulement l’effroi qui lui faisait verser des larmes,
—Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglats. Tu ne m'as jamais aimée. .… Qu’à Fraulen, tu aies conclu avec tes amis ce pacte infâme, soit encore. :
Tu ne me connaissais pas, où du moins, tu croyais ne pas me connaître.
nagsihla da +n pardot
passible te pardonner, c’est qu'après avoir vécu si iongtemps auprès de moi, c’est qu'en sachant à quel point je f'aimais, tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans quelles conditions !
Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore tu t'es engagé à me faire veuve.
Et veuve de toi?
Eh bien, oui, cependi ant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste! Mais vis! Mais aimes-moi ! Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas ?
—s ne me pardonneraient point, eux.
“Eux! Que nous importe Est-ce que jy songe à eux! Est-ce que tu y songeais toi-même, à Paris, dans
petit coin de l'ile Saint-Louis où nous avons été si heureux ?
— Hélas! s'écrin le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser maintenant?... Ils ont réveillé dans mon ame l'honneur engourdi... Le mépris de moi-même me tuerait.
—Te tucrait? Dans mes bras! Allons done!
—Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent, Adieu.
—Ainsi, tu ne m'aimes plus ?
— Mais je t'adore! Mais, avant Fraulen, je n'avais pas vécu! Mais en me battant, mais en mourant, c’est ton nom, ton seul nom que je répèterai,
—Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons. Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve.
a est-il done un rêve, Jui?
I y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de l'honneur.
Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et, s'approchant du capitaine :
— Ah çà, dit-elle, ET MOI? Qu’est-ce que je deviens moi, dans toute cette histoire? Ah oui! Je sais, Vous venez de me le dire, vous me mariez à Maurevailles. Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc. Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous lie à vos amis. Mais c’est très beau, cette
tidé] et n aute serTml derr parl cont Vous paro suis qu’il
E ctint ans.
pour
encore tu
ardonne-
| je t'aime
songe à iris, dans ns été si
empêcher lans mon même me
* grisent,
e n'avais ant, c’est
1 grand !
sera plus
si retenbras sur
> deviens ais, VOUS ailles...
nc. Eme au serau, cette
lidélité, et elle me rassure grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère, mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un “erment, «:l°i de m'aimer, de me protéger jusqu’à la dernière heaie que le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l’avancer, cette heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis comme vous l’entendrez. Moi, j'exige l’accomplissement de la parole que vous in’avez donnée. J’ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi.
Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux ctincelants, les lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare $ r son trésor, avança les bras comme pour le saisir, l’étreindre, empêcher qu’on le lui prenne.
Madame de Vilers était vraiment irrésistible...
Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, srisé, affolé, vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les bras lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son coeur :
—Abh ! s'écria-t-il, que me font les autres Que m’importe tout le reste! Tu m’aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah tiens, je crois revivre...
Et, dans ces deux corps, il n’y eut qu’un seul et méme incendie. Les lèvres se rencontrèrent...
Adieu, tout!
Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement ?
Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu’on appelait Fraulen, un château qu’on appelait Blérancourt ?
Il n’y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adem et
} » à Eve, dans le paradis retrouvé!
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