‹ Le serment des hommes rouges [microforme]Chapitre 51 sur 66 · ÊL · texte numérisé non relu

ÊL

La campagne était commencée, Maurice de suxe, qui, avant de passer par Blérancourt, avait recu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur, allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que, rendus téméraires, ils avaient essayé de pendre en son ubsence,

Si le duc Charles de Lorraine, qni commandait l’armée autrichienne, avait recu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant à peine se remuer, était, sur le champ

de bataille, d'une miraculeuse lucidité, La stratégie lui

faisait oublier ses souffrances.

L'armée francaise était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du vicomte du Chayla, campait à Dendermonde, Le prince de Conti commandait l’armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la gauche; le pare de Partillerie et les gardes-francaises le milieu.

La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Tmpériaux fissent quelques efforts pour l’empêcher. À plusieurs reprises, au contraire, leurs hussards

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étaient venus jusqu'auprès du camp en formation pour l’inquiéter et essayer de le surprendre,

[ls avaient toujours été repoussés.

Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises sortaient pour charger l'ennemi, un hommé, surgissant on ne savait d'où, apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie...

L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il etait Aphar:

Qui était-il? D'où venait-il? On l’iguorait, A plusieurs reprises les officiers aux côtLs desquels il avait combattu, avaient essayé de le trouver pour le féliciter et le remercier de son aide,

— Personne !,

Cela tournait à la légende.

Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du due Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée contre elles, une fois la lutte engagée,

D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de la France, qui, n’osant faire connaître tout haut son opinion, la manifestait tout bas, en se battant comme un enragé.

Certains enfin distient tout bonnement que c'était le diable.

—Vovez, disaient-ils à lappui de leur opinion, voyez comme 1} apparaît et disparaît. Et puis, n’est-il pas invulnérable? Les balles des mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!...

N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas été tué mille ou Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait pa:

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Mais ils ne l'avaient jamais vu.

Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu l’occasion de combattre dans les rangs des gardes-francaises,

Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk, le 3 mai, “l’homme-diable” comme on disait, avait marché avec les régiments de Saintonge et du Nivernois,

Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa propre main le capilaine autrichien,

L'armée impériale, massé devant Louvain, avait passé le Démer, poussé par l'armée francaise, Lorsque Louvain fut occupé le premier soldat qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le héros de la légende, le guerrier inconnu.

La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé quinze cents hommes.

Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la circonvallation de la citadelle d'Anvers.

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier,

Pendant cinq jours on travailla.

Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une tentative.

Le rempart avait une brèche praticable, Il s'agissait

de savoir si les ennemis, retirés à nine certaine distance

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du rempart, pouvaient encore défendre le point vulnérable,

Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un officier pour les mener,

Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette,

Le général jela sur ce cornette un regard de surprise.

— [1 y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras,

Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente,

C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon général? demanda-t-il gaillardement.

Le comte se mit à rire.

— 1] est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant, Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge avez-vous !

—J'aurez bientôt dix-huit ans, mon général.

—Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...

— Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Se qui m'a lui-même donné mon grade au burg du mu:yrave...

—Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous félicit us expliquer aussi ce que j'attends de vous et os hommes, car l'heure presse.

-Mon général is venu pour cela.

—Ïl s'agit, r général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être

— Nous 1 riverons, mon général.

—D'entrer dans la place.

— Nous y entrerons.

—D'explorer les environs aussi loin que } ble.

—Nous les explorerons,

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—Et de ne pas se faire tuer.

-- Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s’écria Tony en riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera pas.

Et il sortit, suivi de ses hommes,

La brèche était déserte, Les fascines furent jetées sans encombre «dans les fossés. Les échelles s’'appliquèrent

sur la muraille... Pas un soldat ennemi ne parut.

Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents, montèrent en silence, Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui aurait reculé.

L’ascension se fit sans encombre, On arriva sur le rempart.

Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s’avançaient peu à peu, scrutant l’espace,

Fout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant, Un homme haletant se jeta dans la place.

—Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est miné!...

Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent.

— Le combattant mystérieux !.,.. murmura l’un d'ours...

— L'homme-diable! s'écria un autre.

—Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!.., -

C'était le marquis de Vilers, en effet!

S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la marquise, laissé s'accomplir les événements.

Il eût vu, dans la série d'aventures qui l’avaient remis en présence de sa femme, un ordre du destin,

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Récapitulons ces événements :

Lors du serment fatal de Fraulen, Haydée dont il était épris, l'avait, elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N’écoutant que son amour, il avait trahi sa parole.

Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d’un coup d'épée que l’on croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait conduit près de lui excellente femme qui l'avait sauvé.

Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour, la même idée au magnat qui leur arracha leur proie.

Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été retrouvée. Après que Maurevailles l’eut sauvée des caresses odieuses du magnat, Tony l’enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y attendait le chevalier, Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant le rôle de victime dans la plus sansiante des tragédies, renverser le projet de ses ennemis.

Miraculeusement sauvé d’une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende honorable: il s'était enfui pour mourir sous les coups de l’ennemi, Le hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre: le hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle l'avait enlacé de es bras malgré lui...

Vraiment il v avait de quoi se laisser aller au cours des événements, Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les Tmpériaux à la tête de

loure compagnies, 1 Ini était si facile, à lui, de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien igno-

La marquise l'en suppliait à deux genoux...

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Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais Vilers n’était. pas un homme ordinaire.

—Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suisje donc bon qu’à être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir Haydée. 11 n’a pas tenu à ma volonté qu’il en fût ainsi... Soit!... C’est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais quant à ma destinée, elle doit s’accomplir, et elle S’accomplira. Le serment, fait à mes amis à Fraulen a précédé celui que j'ai fait à Haydée…

Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph serait si content de lui ouvrir lhôtel de Vilers.

Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continue- ‘ait lentement et tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l’attendait!

Et il s’apprêta à partir...

— Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui vénait de le reconnaître, mais je vous le répète, sauvez-vous. D’en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques...

Il n'eut pas le temps d'achever, Une explosion formidable retentit.

Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l’espace au milieu des débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent dans l’air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés et mourants onu morts!

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Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler, avaient voulu finir par un coup d'éclat.

Le rempart démantelé avait été miné par eux.

Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire sauter, avec leur bastion, une partie de l’armée française et peut-être de l'état-major.

Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été tués. :

Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l’avons vu, le cornette Tony et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de l’armée...

Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.

Comme toute l’armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.

Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n’avaier :: jusqu'alors pénétrer.

Le s:;:1 du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort.

IT avait eu la chance de retomber dans les fossés de Ja citadelle, L'eau avait amorti sa chute.

Interrogé, il raconta l’apparition de l’homme mystérieux et dit le nom dont Tony avait salué cet homme.

Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient “le traître”.

Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux, ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.

Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des gardes-françaises.

Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était de vendre chèrement sa vie, et non de loffrir.

—Et sa dernière action à été un acte de dévouement. Il est mort glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy.

—Je ne regrette qu'une chose, c’est de n'avoir pu, rn dernière fois, lui serrer la main.

—Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort encore !...

Le marquis avait honte. Cest vrai.

Il rougissait d’avoir une seconde fois failli à son serment.

Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience et c'était assez, c'était trop.

En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur.

Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remorits..

[ préférait éviter les Hommes Rouges.

Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il sc décida à paraître, cette fois, auprès «du campement des gardes-françaises,

La première douleur passte, on s'occupa de rechercher les morts.

Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony les honneurs funèbres. Lavenay, Lacv et Maurevailles voulaient faire inhumer Vilers,

Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les reconnaître an milieu de cet amas sanglant de pierre et de chars.

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Si le marquis de Langevin et les Hommes ;R suges ne purent, malgré leurs minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de Tony, c’est qu'ils étaient arrivés trop tard.

Ce m'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs rechi'cLes.

Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du camp, était accourue sur le lieu du désastre.

Cette femme, c'était mame Toinon.

Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas depuis deux mois.

Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait à l’idée du danger qu’allait courir son fils adoptif, eût certainement retenu Tony.

— Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit, Quand l’occasion s'en présente, ne boude pas devant l’ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir au devant des aventures et du danger !

Mais mame Toinon savait qu'avec Tonv toute tentative eût été vaine. N’avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la guerre ?

Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d’attendre, haletante, anxieuse...

Tout à coup une terrible détonation avait fait tres-

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saillir là pauvre femme... Elle s'était précipitée hors de la inaison où elle logeait et avait couru au camp.

Au camip, les soldats se disaient:

—La citadelle a sauté; ils sont tous morts!...

Morts ! Tous! Et c'était Tony qui les commandait...

Tony!... Tony, tué!

— Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette entreprise lui serait fatale,

Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée,

Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le siège et la bataille ?...

C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait..….

—Ïl faut que je lle revoie! s'était-elle dit.

Et elle était partie, bravant tout.

Elle arriva à la brèche.

Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d’un reste de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jam-

bes détachées, poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimacçant la mort...

Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchan® à retrouver Tony parmi ces morts mécon-

naissables, S'épuisant en efforts pour soulever les pierres, les poutres et les fa aes et, après chaque vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée…..

Pauvre femme! Quelle force d'âme il Jui fallait puiser dans son amour!

Il n'était pourtant pas « ‘ricile à distinguer des aujeune oË c'était la seul officier.

Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les avaient souillés...

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Le sang

Mame Toinon cherchait toujours...

Tout à coup, près d'une casoemate écroulée, elle crut entendre une faible plainte.

Elle appela :

—Tony, Tony, est-ce toi?

Un nouveau gémissement répondit à cet appel.

Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la poitrine prise sous un madrier...

[Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame Toinon résolut de lui porter secours.

C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau de bois qui pesait sur le moribond, Un moment de faiblesse, et elle l’écrasait!

Rassemblant toutes ses forces, mame Toinon parvint à déplacer la poutre...

—Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.

—(jui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice.

Le blessé ne répondit pas, [ était évanoui.

Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière.

Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille.

Ce cordon (dlor, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle qui les avait donnés à Tony le jour où! ÿ s'était enrôlé dans les gardes-françaises.

—Tony! Tony! cest toil...

Il ne parla point: mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa main... Lui aussi l'avait reconnue.

Elle saisit son Tony dans ses bras et l’emporta comme s’il eût été un enfant...

Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, iualgré elle, ses forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel elle se laissa elle-même

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tomber en pleurant, Failait-il donc perdre son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le reconquérir ?

Mame Toinon, au désespoir, allait appeler au secours au risque d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention.

A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant les mains à ses poches.

Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire,

L'homme qui arrivait ainsi était un de ces corbeaux; comme on les appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même, rien n’y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables essaims.

Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien à craindre.

—Hé! lami!... cria-t-elle.

L'homme eut un soubresaut et s’apprôta à prendre la fuite.

Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu’à une femile, il se rassura,

Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois louis ?

— De quoi s'agit-il? demanda l’homme tout à fait remis de son effroi.

—[l n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n’ont pas de grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter jusque dans la ville un jeune officier blessé.

—-Volontiers!...

ms CE us

Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme È au fond, Il s'empressa de ramasser deux mousquets, les lia en forme d’X, étendit dessus un épais manteau, et y déposa ‘Tony avec précaution.

lus prénait de

au se-

jaux et —Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se au : ” F .

œuerre disposant à enlever le jeune homme sur ce brancard im- Le) re,

provisé,

— Ah! je crois bien! S'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr que vous n'aurez pas perdu votre nuit.

Madame Toinon tint parole, Une demi-heure après, Tony était couché dans un bon lit, et le corbeau se retirait, les poches bien garnies.

Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait pas pu retrouver le corps de son petitfils.

Mame Toinon n’était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau chemin. Elle se mit en quête d’un médecin.

Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on Ini ravît son cher Tony, elle ne s’adressa pas à un chirurgien de l’armée.

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prendre Elle en fit demander un dans la ville. A la première inspection, l’homme de l’art fronça 1e fem- le sourcil. | — Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il. Æ: vilain —Non. k re une Sa femme ?

— T1 n’a pas dix-huit ans...

à fait —Sa maîtresse alors ?

Mame Toinon eut un mouvement d’indignation. Le les sol- docteur crut qu’il se trouvait devant une de ces génépoches ; = s 4 se sant jille un salut des blessés.

—On peut donc parler, dit-11. Eh bien, recueillez un

he «us A

autre soldat à soigner. Celui-là n’a pas deux heures à vivre,

La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant.

Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers ?

On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au moment où il s'écriait :

Fuyez!...

Al avait été lancé du même côté que Tony.

Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un autre homme était étendu. Cet homme était le marquis.

En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également, Le grand air et la fraîcheur du matin firent le reste.

Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp. En v arrivant, il entendit des soldats qui disaient :

—Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était ?

—Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait tout à l’heure au capitaine de Lavenav.

—Et il a été tué.

—Ï] paraît.

— Quel dommage !

—Tu le connaissais ?

—J’ai servi sous Jui devant Fraulen.

—Et c'était un brave homme ?

—Te meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses anciens soldats !...

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Les soldats s'éloignèrent, Vilers allait les rappeler; une inspiration subite lui vint.

—Mort! se dit-il... On me croit mort!.., Eh bien, soit. Oui, je le suis et le serai longtemps! car, décidément, c’est Dieu lui-même qui veut que je le sois... pour les autres seulement...

LS 7 se 7

ET pre

Lys La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs, : le roi Louis XV avait fati son entrée triomphale it dans Anvers, pris par ses soldats, et s°v était fait comhi plimenter de sa victoire par ceux-là même qui l'avaient % remportée, L'armée française poursuivant sa marche, #i arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était

emparée de Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite prisonnière, Je ? août. Le corps d’armée du prince de Con- | ti avait terminé ses opérations et venait se fondre dans di € celui du maréchal de Saxe, qui allait bloquer Namur. | téunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos. Maurevailles, Lavenay et Taey examinaient la situation.

Elle était singulièrement améliorée.

D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons

plus continuellement à nos trousses ce petit diable inÿ carné que le marquis de Langevin avait pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de se mettre constamment en travers de nos affaires... C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s’est fait tuer... Pauvre garcon (était un brave, après tout, messieurs, s'écrin Lacy.

1 Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas que

J'aime mieux qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat

que celle qu'il a risquée tant de fois en face de nos epces,,

—Ï1 est mort victime de sa témérité-, Nous n’y pouvons rien, Quant à Vilers.,

— Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...

La situation de Maurevailles est dont bien nette.

Il ne lui reste plus qu'à se faire aimer de la marquise.

—Hh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peutétre pas si facile que cela vous semble...

1queurs, — (est ton affaire, Aussi, à ta place, j'aurais demannmphale dé au prince de Conti, qui nous quitte pour aller passer tit com- quelques jours à Paris, l'autorisation de laccommpa- ’avaient ner...

marche, — Non pas, dit Maurevailles,

s'était — Pourquoi donc ?

tardé à —Parce que j'ai envoyé 4 \irers, aussitôt la mort de

Enhe- Vilers, deux hommes à ni. charcé de prendre des ren- 4 + nt été seignements, lun à Blérencourt, l'autre à Paris. ‘1 te pri- —Eh bien ? à de C'on- —(Celui qui est allé à Biccancourt est de retour, Il re dans ne sait rien, sinon qu'on n’y a pas revu la marquise.

Namur. Et celui de Paris ?

prenait —.Je l’attends, 11 me dira si, comme javais lieu de le

et La- supposer, madame de Vilers est allée rejoindre sa soeur

Réjane,

— Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Etre n'avons frappée d'un si affreux malheur à son âge!.. able in- —Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi sous sa comme un remords, Oui, oui, cette pauvre enfant m’ai-

à manie mait!... Ah! messieurs, Je me demande par instants \iTes : si ce n’est pas une entreprise déloyale et fatale que la tuor,.. nôtre; si ce n’est pas une oeuvre condamnée d’avance it, mes- que eelle qui a déauni quatre amis fidôlos, tné doux hra- È

ves soldats, arraché l'intelligence à une enfant innocente et pure!...

—T] ne tient qu'à toi d’y renoncer.

pas que 1 soldat

—— ee

PRE; Pa

— Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment.

— Ecoute, dit Lacy. Aiïmes-tu Réjane ? Alors sur mon honneur, pour ma part, Vilers étant mort, Je te rends ta parole, Si, au contraire, tu n'as pour cette enfant que la pitié qu’elle mérite si bien, si tu crois pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de Lacy, je te dis: “Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour la consoler et la rendre heureuse, , .”

A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient réunis.

Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui qu'avait envoyé Maurevailles,

Les trois Hommes Rouges l’entourèrent.

—Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles ?

Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.

—Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le résultat de ton voyage.

—S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier veuille bien prendre la peine de n’écouter. Selon les ordres qui m'avaient été donnés. je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix, j'ai jeté mon dévolu sur les Armes de Bretagne, dont l'hôte est mon compatriote.

—Sois plus bref, dit Maurevailles.

— A l'avantage d’avoir d’excellent vin, les Armes de Bralagne ajoutent celui d’être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de Vilers...

— Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence aurait hu soulever des soupçons.

Luce se mit à rire.

—J’espérais que monsieur le chevalier me connais-

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sur mon rends ta nt que la sans jaoi, Marc it ce qui idre heu-

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de Paris.

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sait mieux, fit-1l, Avant de me présenter à l'auberge des Armes de Bretagne, j'avais fait peau neuve. Vêtu d’un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et coiffé à la malcontent, j'avais tout l’air d’un provincial fraîchement débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je me présentai, en priant maître Le Roux, l’aubergiste, de me mettre en rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.

— Excellente idée !

—Je n’en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des serviteurs de l’hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher, vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres avec les autres laquais du voisinage.

—Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.

—C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon indispensable. C’était moi qui régalais la plupart du temps, sous prétexte de me faire indiquer la place que je désirais.

“Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de Fhôtel de Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous êtes vous lui eussiez certa.nement convenu...

“Où donc est-il? demandai-je.

__Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l’homme de confiance de la maison, nous a dit que son maître n’était pas si mort qu'on le croyait.

“__Alors, il va revenir aussi? demandai-je d’un air naïf,

__Oh! pas tout de suite .Après la guerre seulement, s’il n’est pas tué. En ce moment il se bat comme un lion à l’armée de Maurice de Saxe...”

sn DD

—Morbleu! comment savent-ils cela? s’écria Maurevailles stupéfait, Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise ?,

—Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc je vous garde le singulier pour la fin.

— Parle vite!...

— La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans son hôtel. C’est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n’admet auprès d’elle que le vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...

— Et tu n’a pu savoir sur quoi porte ces entretiens ?..

—Ïmpossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je n’ai pas osé me frotter trop à lui...

—Pourquoi donc ?

—J’étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux Joseph aurait pu me reconnaître.

— Alors, c’est tout ce que tu sais?...

—Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante.

—Laquelle ?

—Quand elle n’est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et coudre...

—Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi, Que nous racontes-tu là ?

— L’exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une layette.

— Une layette!... Et pour qui?

—Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...

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—Haydée enceinte!... s’écrièrent d’une seule voix les trois officiers. C’est impossible !...

—Cela est pourtant.

— Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà le secret. de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole !.

—Et le prétendu remords qui l’a ramené à nous n’était que le désir de nous jouer. Cerain qu’ à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité !

—C’est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je disais pour Tony, j'ai regret qu’une mort de soldat lait ravi à mon épée. Je maudis ce traître...

—Que sa mémoire soit à jamais flétrie !

—Quoi qu’il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste qu’à terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir.

Le courrier avait raconté l’exacte vérité: la marquise de Vilers allait devenir mère.

Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années de son mariage, ces quatre années passées dans lamour heureux et paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif dérobées aux péripéties de la lutte,

Mais de quelles craintes terribles cette joie n’étaitelle pas mélangée! Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La fatalité ne l’avait-elle pas déjà fait orphelin ?

La marquise ignorait encore les suites de Lexplosion d'Anvers. Elle croyait que son mari, suivant l’armée en volontaire, continuait la guerre jusqu'à la fin.

Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait qu’il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu’il ne voulait point, par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.

—S"il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en avertirait certainement...

Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son époux.

La prière lui donnait du courage et de l’espoir.

La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane, toujours folle,

Réjane s’amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles qu’on plissait, ces den-

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De noces avec Maurevailles qui n'étmit pas sorti de sa pensée,

Elle restait de longues heures dans le boxdoir de la marquise, essayant ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens. jouant avec eux.

Le temps s'écoulait ainsi.

Un jour que la marquise était sortie, sous l’escorte du vieux Joseph, pour se rendre à l’église de Saint- Louis, une personne, vêtue en femme du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la maruise.

Obéissant à la consigne qu’il avait reçue, le suisse lui barra le passage,

La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de Vilers.

Mais les événe:nents, qui s'étaient passés lors de l’enlèvement de la marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.

— Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, jai ordre formel de ne laisser entrer personne sans l’autorisation de M. Joseph.

— Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.

—[! est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.

—Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d’humeur bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?... Si je viens ici, c’est pour rendre service, et voilà comme on me recoit. Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu’il prenne la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la. servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la marquise !...

C’était en effet Babet, la vieille bonne de marne Toi-

mu FE

non, celle jui gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de l'Opéra.

Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame Toinon, qui avait fenmé sa boutique, avait «orfié la garde de la maison.

Or, « nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond, Babet ,dans la forme, n’était pas la douceur même." Aussi comme le suisse lui déclara vue M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce colère,

Ses éclats de voix attirèrent l’attention de Réjane qui, guidée par le bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour,

Dès qu'elle laperçut, Babet, malgré les efforts du suIsse, courut à elle.

N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jerne demoiselle, que ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra ?

Réjane la regieda avec étonnement, puis comme frappée d’une idée subite :

— Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. (est /ui qui vous envoie ?

Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna la vieille Babet ébaubie.

Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le boudoir.

—Tci vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous ?

—C'est un paquet que j'apporte.

—Un paquet?

Oui, pour madame de Vilers.

—Ah! fit Réjane désappointée, Et qu’y a-t-il dans ce paquet ?

— Un coffret. Voici l’hostoire. Je vous ai dit que

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j'étais la servante de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier, Cette nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout emporté, Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour eux.

—Ëh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne con cernait pas Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous être utile ?

—Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma patronne, que j'ai cachées moi-méme en lieu sûr, n'y ont point passé...

quoi je viens:

Mais voici pour-

Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je né connaissais pas à mame Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: “Marquis de Vilers”,

Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire. ça ne me regardait pas...

mais comme j'ai entendu souvent parler du imarquis par mame Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte le coffret et les papiers. Ni les bandits reviennent, ils ne les voleront pas!...

Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l’ouvrit machinalement.

Tout à coup la jeune fille tressaillit,

—Ah! s'écria-t-elle, merci, merci, Tenez, madame, prenez, voici pour votre peine !..

Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée,

— Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce n'est point pour avoir une récompense que je suis venue, Chez mame Toinon, on n'a bespin de rien...

—Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi... Je vous en saurai gré.

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Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en alla avec force révérences.

En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait failli l'empêcher d’accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris.

Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le manuscrit.

Ce qui lavait frappée, lorsqu'elle y avait jet ds Jeux, c'était un nom plusieurs fois répété: le nom de Mavrevailles,

CUe nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur inexprimable.

Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour avoir ce manuscrit.

Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet,

Maintenant elle lisait: ardemment, fiévreusement, concentrait toute son attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait.

D'abord, ce ne fut pour elle qu’un amas de mots confus, desquels sortaient seuls les noms propres.

Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le manuscrit — que nos lecteurs connaissent — racontait le serment fait devant Fraulen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la parole donnée,

A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit bouleversé, Quand elle ent fini, la raison lui était revenue...

Haydée n’aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.

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C'était done à la jeune fille de se faire aimer de lu...

Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée!

Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du coffret.

Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu’une initiale,

La suscription disait:

“Au baron de C... ou à celui qui trouvera ce coffret.”

Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite, lancé dans toutes les aventures que nous avons racuLiées.

Muis Réjance paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony.

—Je baron de C...2? s'écria-t-elle. Mais c'est évidememnt ce vieux baron de Chartille, qui, après avoir été intime du père de M. de Vilers, se fit presque camarade du marquis. À quel autre mieux qu’à lui, en effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c’est bien à lui qu'est adressé ce manuscrit. Il faut donc qu’il Pait! Lui, si bon, si brave; lui, le modèle de lhonneur... 11 nous protégera tous!

Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut æxtrême, quand elle entendit Réane lui dire avec tranquillité :

Socur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse. Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.

Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à toute vapeur a rendu les spécimens bien rares,

Haut de six pieds, la poitrine Jar et développée,

bien canipée, bien proportionnee, le baron figurait à merveille PHercule antique dont il avait la stature et la vigueur,

On ne savait pas au juste son âge réel, Lui-mêôme

prétendait lavoir oublié, Mais on s'accordait pour dire qu'il devait ôtre presque centenaire,

Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux chênes de la forêt de Saint-Germain. ses contemporains el ses amis,

Nous parlons de la forêt de Saint-Germain. car c’était 1à que le baron passait la plus grande partie de son existence,

[habitait près du pare un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services et à ses relatic à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement accordée, de chasser dans la forêt rovale.

Cette autorisation, il en usait largement, Dès la jointe du jour, on pouvait le voir, ie mousquet sur l’épaule, courir les allées. à la recherche des chevreuils ot d'os daïms, suivi d'un seul chien, choisi entre :nille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son uni

nes dont écimens

‘eloppée, rurait à ature ef

ui-même our dire

{ ferme, termain,

car c’é-

e de son

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faveur la cour, de chas-

la poin- ’épaule, ot d'es > par le expéri-

son uni]

que limicr, de faire plus de besogwne que tous les contilshommes de la cour, avec leurs meutes réunies.

Les habitants de Naint-Germ qui le voyaient rentrer presque chaque jour, porta ir son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne pouvaient songer à le

démentir,

La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait ainsi dans l'exercice violent, Le soir, pourtant, 1l lisait dans son fauteu quelques chapitres des T'railés mililaires de Vauban. ou quelques poésies de Malherbe, Il est vrai qu'après cette lecture, il gagnait vite son [it pour v dormir jusqu'au matin.

Avec une vie ainsi réglée, le baron venai! fort rarement à Paris, où aucune affaire ne l'appelait, T1 avait coutume de dire qu'il était trop vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait.

Vel était Phomme auquel le marquis de Vilers avait adressé son testament, Su posant que la cassette tomberait entre les mains de quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le lait au vieux baron, . de Vilers n'avait pas pris la précaution de le” désigner autrement que par son initiale, On a vu le résultat de cette négligence.

Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt, sans s'étonner de l’absence de Vile

Dans les commencements, il s'était contenté de dire:

V me néglige. Les plaisirs de la cour lui font

oubli r |

uni, Je lui ferai des réproches.

Puis, apprenant la reprise de la campagne, il ax pensé :

—Vilers est parti. [la repris du service, Paurai de bonne histoires de gu son retour. Cela regaitlardira !...

Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui

De. dunes cod

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