‹ Le serment des hommes rouges [microforme]Chapitre 53 sur 66 · CE · texte numérisé non relu

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Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même.

—C'est bien singulier... murmuraicnt-elles après. chaque vaine recherche.

Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit par l'intriguer au plus haut point, Une idée lui vint,

Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle, Il se dit que, peutêtre, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands.

—Après la cérémonie, pensa-t-il, Je causerai avec ces femmes.

Le prêtre avait dit l’absoute, Les troupes se reti-. raient. Prenant congé de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers maman Nicolo.

Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l’arrêta.

—Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!... disait le Gascon La Rose.

-—Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrous vé son cadavre...

—De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartilleen s’approchant.

—Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. est une idée qui vient de me surgir, dit La Rose. — Laquelle ?

—Qu'il n’est peut-être pas mort.

Le baron eut un mouvement de joie.

— Et qui vous fait penser cela ? demanda:t.il

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—Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à mort. On fa porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles. On le met en

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bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce pauvre Tony, au Normand ei à moi.

Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé dans un labyrinthe; il tombe dedans... On je croit perdu... Ah! bien oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même COUP, Tony et moi.

— C'est prodigieux, en effet, Ensuite ?

— Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah! ouiche, Tony va sur le rempart de Ja citadelle d'Anvers... Juste en face de lui se dresse le prétendu mort qui l'averti de prendre garde...

Eh bien?

—Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique, le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!...

Ce que disait le brave La Rose était certainement bien nvraisemblable: pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put s'empêcher d'y songer aussi.

Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats, il se dirigea vers la cantine de inaman Nicolo, qu'on lui avait précisément fait remarquer la veille,

l. iut question d’un bien autre sujet.

La petite Bavette, très loquace de sa nature, parl: au baron de Pamour que Toinon portait à son fils adoptif, Tonv. Bavette, dont le coeur avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française; Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté

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sans un violent sentiment de jalousie, la facon dont mame Toinon traitait Tony. Son coeur de femme ne s’était pas trompé sur la nature de l'affection de la costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre, Bavette, non.

Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service funèbre, Cela l'avait amené à songer que, depuis le jour fatal, on ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait? F+ telle repartie pour Paris? (Ce n'était pas probable. .

—Mais elle n’a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit observer maman Nicolo.

— Une pareille indifférence est inadmissible, Maman Toinon rest pas femme à agir ainsi... 11 y a une raison.

—Oui, il Y a un motif; mais lequel ?

Lequel? Voilà où l’on s'arrêtait, Ni maman Nicolo ni Bavette ne pouvaient découvrir la cause de Finexplicable disparition de la mère adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à intriguer davantage encore le baron. Les soupcons grandissaient de plus en plus dans son esprit.

—N°y at-il point connexité entre ces diverses disparitions? se demandait-1].

Et il se promit de rechercher mame Toinon.

Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des aides. [1 se demanda s’il ne ferait pas bien d’être accompagné par l’un des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de congé nécessaires pour un voyage à Anvers.

Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il

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aperçut justement les trois homme:

singulier personnage, dont la stature minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des soldats.

Ce pérsonnage, ne le devine#-on point? cétait le

nain de Blérancourt, qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre ses amis les gardes. françaises,

—Ainsi, disait sérieusement le nain, il n y moyen de s'engager parmi vous ?

—Tu veux rire, mon ami Goliath. répliqua Pivoine en frappant du poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les enrôlements à la porte du sergent recruteur, à Paris, je ’aurais pris par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu es un ami... trinquons!

Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le regardèrent avec admiration.

—Pour bien boire, dit La Rose, Je dois te rendre cette justice que tu bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...

—C’est ennuyeux, cela! s’écria le nain. J'étais né pour être soldat, moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai connu là-bas.

—Ah! ah! voyez-vous le gaillard !

—Et puis, ce n’était plus tenable. Figurez-vous que depuis que le vieux bonhomme n’est plus là, le traban est devenu insupportable. 11 économise sur tout: il a les clefs de toutes les armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus hésité. j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route... je voulais vous retrouver, ça n’a pas été long.

—-C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand.

— N'est-ce pas? Ah! «i on voulait, je serais joliment utile, moi... Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!... Enfin!... Heureusement j'ai d’autres amis ici!

Et il leur tendit les mains.

—À ta santé, Goliath! fit La Rose.

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—À la vôtre, mes braves!.., Maïs, à ce moment, le nain se retourna. M, de Chartille venait de lui frapper sur l’épaule.

Le baron s'était dit tout à coup que ce nahot était peut-être l’homme qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une acquisition précieuse.

Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise :

—Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais donc ?

—Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C’est moi qui avais ouvert l’écluse...

—Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi ?

—Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.

—Eh bien, découvre-les-moi, mort: ou vivants, et ta fortune est faite...

—Ma fortune! mais alors c’est une inspiration du ciel qui m’a amené ici, Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.

Comme les autres officiers des gardes-francaises, Maurevailles et Lacy avaient assisté au service funèbre de M, de Vilers.

Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d’une autre non moins triste, Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de leur ami Lavenay.

Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.

Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de lombre, leur semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à coup.

Que devaient-ils faire? Quel parti prendre ?

Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard ?

Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d’honneur très difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore un rude jouteur: Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant, c’était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet homme, que sa vicillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux blancs.

—AÀ mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l’'éviter, de le dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos traces, nous pourrons terminer notre tâche.

—Ton idée serait ?...

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—De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues, On ne nous refusera pas cette faveur...

— Et après ?

—Après, Le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui.

—Quel moyen emploieras-tu pour cela ?

—Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément je ne dois pas songer à Réjane, Cette enfant a pour moi un caprice de pensionnaire qui se passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de m'irriter, m’attire.

—Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t’épouser, objecta Lacy.

—Pourquoi donc ?

—Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant.

—Eh bien, raison de plus!...

—Je ne comprends pas.

—Cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant qu’elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons.

—C’est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix des moyens. T1 faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.

Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se chargeant d’avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de Langevin.

Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ.

s Us les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de Chartille demandait à leur parler,

Ils échangèrent un regard,

—Encore cet homme! s’écria Maurevailles.

— 1] apparaît juste au moment où nous espérions l’é. viter,

—Nous ne devons pas avoir l’air de trembler devant lui, pourtant !

— Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions \ quoi nous en tenir,

Le baron entra droit et grave, et, après avoir salué les deux gentilshommes, jeta un regard apide autour de lui; les préparatifs de départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions,

—Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous songez à quitter le camp ?

Maurevailles fit un signe affirmatif.

—C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même, mabsentant pour quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver. Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de fuir en mon absence ?

A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux leur résolution de ne pas se battre, s’élancèrent, l’ocil en feu, vers le baron.

—Là, là, tout beau, messieurs, dit le vicillard, souvenez-vous de votre ami.

—Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s’écria Maurevailles, pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!...

—Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul homme que je ne puisse pas toucher de mon épée, Je crois même que si je vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J’en ai besoin.

—Mais moi? demanda Lacy.

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—0h! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je su:s prêt à vous tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé assez de sang, En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez votre parole de ne pas vous éloigner.

—Et cette promesse, à quel titre l’exigez-vous ?

—Au seul titre d’un honnête homme qui veut le dé. nouement d'une intrigue sans nom, d’une infamie où honneur véritable, tous les intérêts, tous les sentiments d’une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...

—Pierre! appela Maurevailles,

Le soldat qui avait introduit le baron parut.

—-Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route sur-le-champ.

À cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême :

—Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-1l d’un ton see,

—Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir.

—Je saurai bien vous en empêcher !...

—Comment ?

—Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son épée.

—J’avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi.

—Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Mare de Tacy.

—Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous n’aurez point croisé le fer avec moi,

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mon ami M. Mare de Lacy me fera la grâce de ne pas se battre. Le tucrez-vous, s’il ne se défend pas ?

—Ah! cest trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main.

—Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un nousquet qui se trouvait accoté dans l’angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa en deux l'épée du vieillard,

Ceiui-ci poussa un cri de fureur.

—Lâche ! lâche! cria-t-l,

— Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron, vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!

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Le baron de Chartille resta tout décontenancé par Ja fuite de Lacy et de Maurevailles. Certainement :l s'attendait à tout autre chose qu'à ce dénouement.

Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et Tony le retenait aux Pays-Bas.

I] prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l’attendait. Il avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti il en pourrait tirer.

Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour combiner à plan de campagne. IT tenant plus que jamais à arriver promptement à son but.

On était alors en plein été °* le beau soleil, qui faisait reluire au loin les casques et res armes, rendait au centenaire ses forces de vinot ans, Jl lui semblait encore être à l’époque où à peine sorti de page, il faisait ses premières armes,

—Qu'ils courent vers Paris, se disait-l, tout gaillard. Vrai Dieu, ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée, Je lui donnerai un défenseur dont il me coûte d’invoquer l’aide, mais je n’ai pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert à rien avec moi!

Et il fouetta son cheval, T1] avait hâte de voir le nain qui, seul, pouvait l'aider dans ses recherches !

De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui

réjouissait tant le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour protéger la marquise, Jui eût été, si le nain l'avait déjà trouvé, un auxiliaire bien plus utile que celui dont se proposait de demander le secours quelque important que fût ce Secours,

Nous voulons parler de notre ami Tony.

Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hulfen. le jeune officier avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis, il reprenait des forces à vue d’oeil.

Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony dit à mame Toinon.

—Quw’il fait beau, ce matin! Il me semble que Pair de la campagne me ferait du bien!

—Mais es-tu assez fort?.., Ne crains-tu pas que la marche te fatigue? répondit l'excellente femme,

—Oh! rien qu’une petite promenade...

—Eh bien, soit! Habille-toi.

Donc le blessé et ga garde-malade sortirent, marchant tout doucement d’abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne. qui tressaillait à chaque pression involontaire, Puis, peu à peu, enivré de grand air et de lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de le suivre.

—Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant, moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!

Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle avait tant craint de perdre,

—Tony, je t'en supplie, repose-toi.

Et elle le prenait par le bras, le retenant. pour le laisser s'échapper de nouveau et courir après Jui.

À ce jeu, sans s’en apercevoir, ils s'étaient éloignés

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Drofitait : Te x aise, Tnt de da ville. Le temps passait vite. Il était près de ét. midi.

ire bien : ni en der 1 —Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant. 14 A qu aies pas d'eux était un cabaret, avec ses ton-

nelles v+:aoyantes. Sur la porte, l’hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en illuminant d’un joyeux

Hulfen, à : , devalé sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous un | | force de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend S es n . , F ‘ , ‘4 .

| aujourd’hui huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans.

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—Tu as faim? s’écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je n’y pensais plus. Mais où aller déjeuner ?

—JLà, parbleu ! sous la tonnelle. Nous nous imagine-

que air

ue - rons que nous sommes aux Porcherons'..

Et il fit signe à l’hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s’empressa de dresser le couvert.

ne Avec une joie d'enfant, Tony examinäit la nappe “ant éblouissante de blancheur, les assiettes de vrosse faïence ue à desseins naïfs, les brocs d'étain brillants comme de he. l'argent, qu'on posait devant lui.

—Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s’écria-t-il enchanté.

Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout repas devait sembler si bon!

Rouge de plaisir et d'émotion, elle n’avait plus trentecinq ans, elle en avait dix-huit.

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lu jeu,

gile et <. Le déjeuner commença.

Tony babillait comme une pie, mais cela ne lempêour ‘le chait pas de dévorer. Avec Pappétit des conv alescents, li. ii jui semblait ne pouvoir jamais se rassasier ni de manloignés ger ni de boire.

D'abord mame Toinon s’en épouvanta.

—Ne mange pas trop. Tony, disait-elle. Surtout ne

bois pas tant. Tu sais que le docteur t'a dit de te ménager...

Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prit des forces? Et puis, il ÿ avait un petit vin blanc, pétillant et doux, qui réjouissait le coeur,

—J’ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!.., disait Tony en tendant son verre.

Vraiment €’était plaisir au contraire que de voir le convalescent si bien en train. Peu à peu, entraînée par l’exemple, mame Toinon se mit aussi à faire fête au rustique festin.

Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous, les plus irréalisables.

—Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il te fasse connaître ton père ; nous chercherons ta nouvelle famille, et. puisque je ne te suffis plus...

—Oh! pouvez-vous dire cela! s'écria Tony en lui prenant la main.

—Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que dans ton intérêt dans celui de ton avenir, Une fois tes parents connus...

—J’épouserai Bavette!.., sécria inconsidérément Tony.

Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait la pauvre mame Toinon. Le réveil fût terrible. Elle pâlit, chancela et, maloré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s’évanouit.

Tonv, tout inquiet, se précipita vers cile et la prit dans ses bras. TT lui frappa dans les mains lui baigna les tempes d’eau fraîche. Les rôles étaient changés ; c'était elle maintenant qui était malade et lui qui lui prodiguait des soins.

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Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir aussitôt éclater en sanglots.

—Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne comprenant rien à cette douleur inattendue,

Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait pressant et insistait. A la fin elle n'ytint plus! En versant des flots de larmes elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses espoirs...

Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage frôlait le visage du jeune homme : ses beaux yeux baiïgnés de pleurs brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à Ja passion, Tonv, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme, il lentoura de ses bras:

Ah !tiens! s’écria-t-il, la tutovant pour la première fois de sa vie, j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!...

—Quoi! tu pourrais m'aimer?.., murmura Toinon palpitante.

—Moi?... Ah,tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Tu m'as ouvert les veux et le coeur. Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!

Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage, lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tonv se sentait n

nître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son coeur éclatait, ses veux se voilaient,.

—Ah! j'étouffe!... dit-elle,

ti

Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...

Mais Tony en mangea la moitié...

Une heure ‘après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans courir cette fois.

Toinon, s’'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire, s'appuyait rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris d’être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses lèvres,

En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans un bosquet, nos amoureux s’égarèrent, si bien qu'en sortant, comme il commencait à se fair tard, ils durent demander leur chemin à une vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de sa chasse au bois mort.

Elle les regarda en clignant de l'oeil.

—Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre...

Toinon, qui trouvait cette réflexion très judicieuse, ne put se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la tête.

Soudain, une voix sortit d’un buisson :

— Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin ?

Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe qui avait proféré ces mots. TI! courut au buisson ct l’écarta.

Il se trouva en face de la tête crépue de maître Go- Hath, le nain de Blérancourt.

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Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches, il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages,

Or, le soleil l'étouffait ; il était entré par hasard dans le cabaret où Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa. En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d’une trentaine d'années, il fit d’abord une cabriole de joie, puis se mit à leur recherche,

Il n'eut pas beaucoup de peine à les retrouver.

—Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le considérait d’un air effaré.

vous cherchais et qui vous ai trouvé...

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