‹ Le serment des hommes rouges [microforme]Chapitre 54 sur 66 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

—Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu effrayée,

— Un des gens qui nous servaient au château du maguat.

c'est moi qui je trouve tout,

—Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je vous raconterai cela. Done, ma jolie dame, il n’y a pas à s’épouvanter, je suis un ami, et si Je vous cherchais, c'était pour vous rendre service...

Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d’un air aimable.

—Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi ? demanda Tony en fronçant le sourcil.

—-0h! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes officier, maintenant... J’ai appris cela au camp ces jours-Ci, en trinquant avec mes camarades La Rose et le Normand.

—Au camp? s’écria Tony... Tes camarades!....

Est-ce que, par hasard, tu serais soldat, maintenant ?

— Hélas ! non; quoique, si l’on savait m’apprécier... Mais il ne s’agit pas de cela. Reprenons le chemin de

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la ville, si ça ne vous contrarie pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot avec une nuance de raillerie,

—Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre à l'illusion du nain: mias c'est à la condition que tu m'expliqueras. ..

— Tout ce que vous voudrez, Je ne suis venu que pour cela.

—Marchons, alors.

Ils se dirigérent vers Anvers, Chemin faisant, ainsi Qu'il l'avait promis, le petit homme leur raconta d’abord sa propre odvssée, puis ce qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires de Ja marquise, la mort de Lavenav, le service funèbre, «et enfin comment l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances déjà en partie réalistes.

— [1 a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a fait en me rencontrant une bonne affaire, Je suis quatre fois plus petit que lui, mais j'ai de imagination à en revendre, Je lui ai dit que je vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long, Ni j'avais autant de veine avec le capitaine...

— Eh! qui sait !s'écria Tonv, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a raison, (Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron de Chartille. Jai hâte de le voir.

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Laiïssons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons, sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.

Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s’arrêtant que pour donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur nourriture.

Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé en arrière, le baron de Chartille, n’accepterait pas ainsi sa défaite.

Aussi ne perdaient-ils pas une seconde,

—En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une demi-heure...

— Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie-de Ja regagner.

—]] y à une chose surtout qui va l’arrêter.

—Quoi donc ?

—Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure d'avoine.

—C’est juste. À prix d’or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus rien.

—Ou, du moins, il lui faudra attendre ; car le baron a de l'or et ne le ménagera pas, et les paysans arrive-

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ront bien à lui donner ce qu'il lui faudra. Mais ils \ mettront le temps...

—Et de ce temps nous saurons profiter.

Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent.

Leur calcul était aussi mauvais qu’il semblait bon.

Derrière eux, en effet, marchait un homme: non point le baron de Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance.

Lapierre était de la même trempe que son maître, Si les Hommes Rouges s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrétait pas du tout.

C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son Maitre sous le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son porte-manteau, il aurait galoppé douze heures.

Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait : il ne manquait pas de bidets à acheter chez les paysans,

Lapicire ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les dépasser. Aussi, tandis qu'ils euivaient la route ordinaire, prit-il les sentiers à travers <hamps et bois.

En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été, ils gagnèrent de cinq à six lieues.

Done, pendant que Lacy et Maurevailles se préoceupaient de ne pas être rejoints par le baron, Fapierre les précédait sur la route de Paris.

Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent dans la capitale, se croyant @ærtains d’être libres de leurs actions.

À peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers.

La porte était fermée. Maurevailles freppa violemment.

—Que désirez-vous ? demanda le suisse en se présenant.

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-—-Nous avons une importante communication à faire à la marquise de Vilers, dit Lacy.

—Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-lain 4.

— il faut que nous lui parlions.

—Hmpossible, On n'entre pas, s'écria le suisse.

Mais c'est de la part du marquis.

—On n'entre pas!

— Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que par ton obstination, tu peux causer de grands malheurs ?

—Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi, mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée, surtout quand...

Il n'eut pas le temps d'achever, Pendant que Maurevailles parlementait, Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un solide bäiHon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri.

Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent dans sa loge et passèrent.

Le pérystile de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui donnaient sur l’antichambre étaient toates fermées à clef.

Ils en enfoncèrent une et entrèrent.

Au bruit de la porte forcée, une chambrièr: accourut tout effarée, puis, les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la rejoignit.

—"Taistoi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.

—Grâûce, murmura la jeune fille.

— Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Laey, nous sommes des amis.

—Des amis qui entrent en brisant les portes? fit ob-

—Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si motre intention est d’être utile à la marquise? Nous wions pas le choix des movens! s'écria Maurevailles. ite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse ? +Ma maîtresse n'est pas visible...

IL faut que nous l@ voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger. Où est-elle? reprit avec impatience chevalier, Voyons, conduisez-nous auprès d'elle...

—Pour que vous a torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non, non, mille fois non!..,. s’écria la courageuse jeune fille.

—Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu’il venait de découvrir dans la boiserie, Veuxtu, oui ou non, nous obéir ?

—Non.

—Alors...

Il la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.

Au bout était une nouvelle porte, Celle-là n’était fermée qu'au verrou. Ils l’ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles, mais où ils ne virent personne,

—Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s’écria Lacy.

Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain.

Les armoires, les bahuts s’ouvrirent, les tapis de tables furent violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent.

Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes...

Ils étaient quatre, huit, douze, tov:

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Mais un des hommes le saisit par le: de 1x coudes, un autre le prit à bras le corps, un tssisème lui passa prestement une corde autour des jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l’on traitait de la même facon Li

—Misérables bandits, criait Maurevailles exas péré vous paierez cher votre audace!...

—Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage, s'il vous plaît, dit l’un des assistants qui s’avança vers les deux gentilshommes, en teuwant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa une énorme pincée...

—Qui êtes-vous ? et de quel droit agissez-vous ainsi ? demanda à son tour Mare de Lacy.

—De quel droit? Ordre de M. le lieutenant de police. Que je suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute pas, mais qui n’oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de les rencontrer un soir place des Capucines...

Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers.

—Ah! je vous reconnais en effet. C’est vous qui êtes...

—La Rivière (Sébastien-Dieudonné). exempt de la police royale, pour vous servir, messieurs, à l’occasion ; mais dans l'instant, chargé de vous faire comparaître par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y venir de plein gré, vous m’excuserez d’esnployer des moyens de coertion que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir...

Il fit une troisième révérence, puis se tournant ve ses hommes: “Enlevez!” dit-il.

Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles €

—Traitison! hurla Maurevailles en essayant de tirer

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Lacy furent emportés de vive force et jetés dans un carrosse qui attenaait à l’écart.

Un quart d’heure après, ils étaient chez le lieutenant de police.

Maintenant, si l’on veut savoir comment La Rivière et ses camarades s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre.

Lapierre était muni d’un message pour le lieutenant de police le prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux officiers.

Certain que leur première visite serait pour l’hôtel de Vilers, M. de Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d’exempts.

On voit qu'il avait eu raison.

un car- ‘utenant Rivière

OS, NOUS expédié

e, ‘utenant narquise À Anvers, le baron de Chartille se promenait impa-

tiemment, attendant le retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée, n'avait donné de ses nouvelles.

—Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec colère le baron, il va rentrer comme hier, affreusement gris et me raconter quelque bourde, Qu'il prenne garde à ses oreilles...

A ce moment la porte s’ouvrit et le nain’ entra.

Il avait l’air si joyeux, si satisfait de lui-même que toute la colère du baron se fondit en un clin d’oeil.

—ÆEh bien, maître Goliath, s’écria M. de Chartille, quelles nouvelles ?

Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu.

— 1 n'appartient point aux jeunes gens de valeur de s vanter eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement ; cependant si, pour une fois, j’osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour M. le baron

un jour heureux que celui où il m’honora de sa confian-

r l’hôtel de suite

an, ln nos L sus At " REP As-tu enfin découvert quéique chose :

—Quelque chose, oui, je m’en vante. Sans exagérer je pourrais dire beaucoup.

—Tu es sur la trace?

Sur la trace!... c’est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau...

—Wilers!... s’écria le baron en chancelant d’émotion.

Mais d’un bond, le nain s'était précipité dehors. li rentra, tenant d’une main Tony, de l’autre mame Toinon toute honteuse.

—Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d’homme en revenant. Il me semble que c’est déjà beaucoup de vous présenter M. Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à Paris, son amie...

—Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un instant j'avais espéré...

——Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons plus qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!...

__Certes oui, s’écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme moi, je Vespère, nous retrouverons le marquis !...

Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse facon dont il avait échappé à la mort. Jllui dit que M. de Vilers pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron.

__Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois, jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite point à vous laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et jai hâte de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa soeur. Là-bas je serai plus

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utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas pôur cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de près, je suis à vous.

Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de politesse que s’il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse pleine de louis au nain.

Puis, appelant l’hôte, il lui commanda d’atteler son carrosse.

Insister pour faire changer l'avis d’un tel homme eût été perdre ses mots. Tony le laissa partir et ne s’occupa plus de la mission dont il était chargé.

Aïdé du nain, il commenca les recherches: mais il s’aperçut bientôt qu’elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa propre situation à lui Tony, avait d’anormal, Il était officier, il appartenait à l’armée, et il restait là inactif, loin de son régiment.

Tant qu’il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire. Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la France,

Il résolut done de quitter Anvers et de rejoindre l’armée, laissant au nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d’ailleurs de ne pas quitter Anvers avant d’avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe.

—Ecoute, dit Tony, continue à chercher, Fouille toutes les maisons. ‘Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n’as rien appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi, de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l’armée. Peut-être même surveillhit-il Maurevailles et Lacy et se montrera+-il en apprenant leur départ...

—Ce n’est pas impossible pla dit la nain — Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois pas trop...

—Oh ! par exemple !...

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—Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt.

—Eh bien, faut-il être franc? Je ne l’avais pas tout à fait volée. Mais convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous aurais-je retrouvé ?

—C’est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut pas toujours être bon.

Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de Langevin d’abord, puis par de maréchal de Saxe.

Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme :

— Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa Majesté, à qui je vais en référer sur-le-champ, aura donné son bon plaisir.

Fony s’inclina et sortit, plein de joie.

La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cotnette s'était promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie universelle.

Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui venaient l’embrasser et lui serrer la main. En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand.

—Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main ?

—Comment done, s’écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N’êtes-vous pas mes deux parrains d'armes ?

—Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit Pivoine de sa voix enrouée.

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—Ah ! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m’en veux pas ?

— Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de hasard...

—Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute ?

— Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de croiser 1: fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend...

-—Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien pos- Sible, Aussi te demanderai-je des leçons. .

—Pas avant d’avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose, Allons. mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous boirons, cette fois, à votre heureux retour.

—A votre heureux retour, répéta le Normand.

—Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.

Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le conduire.

Et où l’aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être renouvelée ?

Mais Tony n’y pensais pas. Les événements, l’émotion lui avaient pour un instant fait oublier Bavette ei sa mère,

Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine.

En l’apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en faisant une pantomine désordonnée, tandis que Bavette rougissante, se jetait au cou du jeune officier...

Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignit justement à cet instant !...

Pauvre mame Toinon, elle observait Tony ; Tony, en

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qui le souvenir de son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux pour cacher les larmes qui les mouillaient.

Pauvre mame Toinon! ‘Tony n’était plus le convive si gai, si rieur, de la tonnelle près d’Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine; Tony, le coeur gros, songeait !...

Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la gagnait.

En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme du premier battement de son coeur.

Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. II lui tardait d’être seul pour s’abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la causerie en se prétendant fatigué. Il reprit avec Toinon le chemin de l’hôtellerie où ils k étaient descendus. Tony marchait en silence. A deux | ou trois reprises, sa compagne essaya de nouer l’entretien. Il lui répondit à peine. Et comme, donnant pour prétexte la fatigue qu’il avait objectée à la cantine, elle voulait lui prendre le bras, il refusa d’un geste brusque, en disant :

Merci. Il faut que je m’habitue à marcher sans aide, si je veux reprendre mon service au régiment. —Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l’hôtellerie, j’étais folle de croire à la durée d’un caprice... Mes beaux jours sont finis... bien finis... Adieu, mes rêves !...

Elle rentra dans sa chambre d’auberge, séparée seulement de celle de Tony par un couloir sur lequel don- Ge naient deux portes. Et là jusqu'au matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours nn mot

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qui lui rendit l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande ouverte la porte de la chambre de celui qu’elle aimait...

Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close...

Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy pour Paris.

Leur tentative à l’hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la marquise dans la position où elle se trouvait.

Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane,

Il chargea du soin de mener l’expédition son exempt, Ta Rivière, dont il connaissait le tact et l’habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière exposa son plan, et nul autre que lui n’en fut averti dans la maison.

On a vu comment le coup de main avait réussi.

Si cela n’eût dépendu que de Joseph, le s:-vet le plus complet eût été gardé sur cette affaire et, . ‘rant un certain temps du moins, la marquise eût été assurée de sa tranquillité.

Malheureusement, l’entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette jetée dans une armoïi-

re. Quoi qu’on pût faire, il était impossible de compter qu'ils ne parleraient pas.

Joseph prit done les devants et alla, lui-même, tout révéler à la marquise.

Au fond, nous devons l'avouer, il n’était pas fâché de se poser un peu et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son rôle dans la lutte contre les implacables ennemis de la marquise. (C’était lui qui avait désigné à La Rivière la chambre où il v avait le plus de meubles !

Ja marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité. Joseph partit tout triomphant.

Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit ‘de Soseph avec un intérêt marque.

Cette personne, c'était Réjane. .

Réjane, malgré tout ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait du caractère de Maurevailles, n’avait pas cessé de l’aimer.

En apprenant qu'il venait d’être arrêté, elle palit.

Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que si soeur la remarquât. Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien.

A peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa auprès de sa soeur pour se retirer à son four dans sa chambre.

Son plan était fait.

Elle attendit que la nuit fût venue tout à fait. Elle & laissa déshabiller par ses femmes de chambre, Puis, quand elle fut certaine que personne ne pouvait plus Ja voir, elle se rhabilla à da hâte et descendit sur la poin-

connaissait le secret au moyen duq pratiquée dans le grand portail glissait sur ses gonds.

Plle appuya sur le bouton... La porte s'ouvrit et se

uel la petite porte

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Réjane éait dans la rue.

Toute tremblante, elle hésitait à s’aventurer à travers les quartiers déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive, timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme,

Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de la police:

Il fallait toute l'expérience de la jeune fille pour entreprendre pareille folie, Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet...

Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre jusqu’à la rue des Capucines.

Là encore, il y avait gros à parier qu’elle échouerait. Les gardes de l’hôtel, les exempts groupés dans l’antichambre pouvaient prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur propre autorité, la conduire au Fort-l'Evêque ou aux Madelonnettes.

Non. Il était écrit qu’elle arriverait jusqu’au lieu-

tenant de police. Elle y arriva.

Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte: de lhôtel de Marville était un garçon intelligent qui:

vit du premier coup d'oeil à qui il avait affaire.

Il comprit que quelque raison de la plus haute gra-

vité pouvait seule amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée, Réjane parvint jusqu’à l’antichambre de M, de Marville.

Là elle écrivit son nom, sur un papier qu’elle plia et:

qu’elle fit passer par un huissier.

En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre d'introduire immédiatement celle qui le portait.

Réjane entra.

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—Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle ? demanda M. de Marville en s’inclinant.

—Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une immense faveur.

—Laquelle? Parlez sans crainte.

—M,. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l’hôtel de Vilers.

—En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle.

—Eh bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté.

—En liberté!... s’écria le lieutenant de police qui n'en croyait point ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait impossible. Songez done que le chevalier de Maurevailles, qui m'était signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par une brigade d’exempts, juste ai moment où il venait de bâillonner un homme, d'en’crmer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler…. En liberté? Non, non. A quelque rang qu’appartiennent les coupables, il faut que justice ait sun cours...

—Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le faire passer devant des juges?

—C’est lui qui m’y a contraint.

—Mais au moins me permettez-vous de le voir ?

—Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police en souriant.

—Oui, monsieur, si je le puis!...

Ceci fut répondu d’un ton ferme et décidé, avec nne audacieuse franchise qui conquit tout à fait M. de Marville.

Scoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous éclairer...

—C’est inutile, fit froidement Réjane, je vous “emer-

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