II AVANT-PROPOS
remarques sur ce qui s'est passé à Versailles le 20 juin 1789 ne seront pas inutiles.
Pendant six semaines les députés du Tiers État avaient attendu ceux des deux autres ordres pour procéder avec eux à la vérification des pouvoirs, lis venaient, le i7juin, de se constituer en Assemblée nationale, mais ils n'avaient pas la prétention de composer seuls cette Assemblée ainsi que Sieyès dans sa fameuse brochure leur en avait reconnu le droit. Au lieu de prendre ce parti hardi et d'exclure le clergé et la noblesse, le Tiers leur réservait leur place; il se contentait d'avoir dans l'Assemblée la moitié des voix. C'était une preuve de modération : un homme qui ne devait pas tarder à se montrer adversaire ardent de la Révolution, le comte d'Antraigues, en était convenu à la fin de l'année précédente en même temps qu'il avouait que les maux du royaume rendaient absolument nécessaire un nouvel ordre de choses '.
Pour établir ce nouvel ordre, la première condition était le vote par tête dans les États généraux. Si l'on délibérait par ordres, il fallait s'attendre « à des troubles funestes ou au despotisme de l'aristocratie », on n'aurait pas de constitution, les Français allaient « mériter les reproches de leurs descendants, se préparer des regrets éternels, se vouer au mépris du monde ». <t Jamais question si importante » n'avait été posée, le bonheur du pays en dépendait*.
La décision prise par le Tiers, le 17 juin, n'impliquait pas autre chose que ce qu'avait recommandé d'une manière si pressante
1. « Le Tiers État est réellement la nation... Le Tiers État est le peuple, et le peuple est TÉtat lui-même; les autres ordres ne sont que des divisions politiques... C'est dans le peuple que réside la toute>puissance nationale... Il faut donc que le nombre de ses députés égale au moins celui des deux autres ordres réunis, afin que l'intérêt public prédomine dans une Assemblée qui cesserait d'être nationale si l'intérêt de quelque ordre infirmait la volonté du peuple. » Mémoire sur les Etats généraux, p. 7, 93, 246-7. Calonne lui-même a dit que le Tiers paraissait d*abord ne vouloir rien d'excessif et que mieux eût valu lui opposer moins de résistance sur un point préliminaire. État de la France, y éd., p. 317.
2. Mounier, Nouvelles observations sur les Etats généraux^ p. 5, 246, 271-3.
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un des hommes les moins suspects de passion révolutionnaire. Une grande partie du clergé était sur le point de se joindre à l'Assemblée. Le Gouvernement ferma la salle des États avec défense aux députés de se réunir avant la séance royale annoncée pour le lundi 22.
Il semble que la conduite brutale, injurieuse, des agents du pouvoir ait fait un peu oublier par la suite la gravité de l'événement en lui-même. Il était bien significatif.
L'idée que Louis XVI pouvait prendre parti pour les premiers ordres n'était pas encore entrée dans les esprits. Depuis des siècles on regardait le roi comme l'adversaire des privilégiés. Une foule de causes conspiraient « à leur attribuer une tyrannie funeste », et on n'était préservé des excès de cette tyrannie que par la royauté. Cette opinion de d'Argenson se retrouve dans la plupart des cahiers de 1789. Non seulement nous n'y voyons pas trace de prévention contre le roi, mais nous sommes confondus de l'aveugle adoration qui lui est prodiguée. Les Français sont persuadés qu'il a pour eux les sentiments du père le plus tendre, que d'ailleurs son intérêt et celui de la nation sont identiques. Aussi, peu s'en faut qu'à la suite de la ville de Vienne, on ne parle partout de travailler tout à la fois à assurer la liberté et à rendre la puissance royale « aussi absolue qu'il est possible e nécessaire au gouvernement d'un grand empire ». Et voilà que ce roi intervient dans la contestation entre le Tiers et les privilégiés par des mesures qui font pressentir qu'il va se ranger contre la nation! Et cela à propos d'un acte qui n'a rien d'excessif, qui ne porte pas la moindre atteinte à la couronne, qui laisse intactes toutes les prérogatives royales. On croyait qu'il n'y avait que les ennemis du Prince et de la Patrie qui fussent capables de se proposer un autre but que l'établissement d'une constitution*. Au premier pas vers ce but, on se trouvait arrêté par le Prince. La