IV AVANT- PROPOS
mauvaise comédie de i6 14 recommençait. La proclamation royale du 20 au matin décelait aux yeux les moins clairvoyants, ce qui devait être déclaré officiellement troi& jours plus tard : Louis XVI tenait pour nulles et non avenues les délibérations du 17, il était prêt à se charger de faire à sa façon le bonheur de ses sujets, à agir comme « seul véritable représentant de la France », c'est-àdire à se débarrasser de l'Assemblée par un acte de violence \ La royauté, elle aussi, se cramponnait au passé. Malgré ses querelles avec les privilégiés, au fond, elle appartenait autant qu'eux à la vieille société et ne pactiserait jamais avec la nouvelle.
Pareille révélation était plus inquiétante encore que les dangers dont on se sentait menacé. Autant une lutte contre le clergé et la noblesse était prévue, autant une lutte contre la couronne l'était peu. L'acte du 17 juin avait été longuement prémédité, mais comment aurait-on songé à résister au roi tant que Ton demeurait persuadé, et on continuait à l'être le 19*, que ses intentions étaient conformes au vœu du pays ?
En revendiquant le vote par tête, la réunion des ordres, les
1. On a essayé de faire croire que les appréhensions des députés, le 20 juin, étaient affectées, n*avaient rien de sérieux. Cette thèse est insoutenable. Meunier, retiré en Dauphiné, a écrit dans V Exposé de sa conduite : w Les mesures violentes auxquelles on avait recours semblaient annoncer le dessein de porter
' les actes de Tautorité jusqu'à la dissolution... Il était prudent de rendre impossible Texécution d'un pareil projet... Je proposai le serment. » Cest également à propos du 20, et non du 23, que Malouet a dit : « L*opinion générale était que le roi et les premiers ordres voulaient anéantir les États, faire enlever les députés patriotes et établir le despotisme à main armée. » Mémoires ,1, 286. Selon Arthur Young, à la date du 20, les prévisions étaient telles que des exprès furent envoyés à Nantes pour annoncer la nécessité où l'Assemblée se verrait peut-être de chercher un refuge dans quelque ville éloignée. M** de Staël, moins exacte et moins impartiale en parlant du serment qu'elle n'est en général, admet cependant que le danger, s'il n'était « pas assez réel » pour faire reculer les hommes timides, était du moins « assez apparent ».
2. Ceci est confirmé par les Bulletins d'un agent secret qu'a publiés M. Brette dans la Révolution française , numéros d'octobre, novembre, décembre 1892. Voir p. 537, le Bulletin du 19 juin 1789. D'après les Bulletins du 6, du j et du 8 juin, les curés croyaient qu'en se réunissanl au Tiers, ils ne feraient que se conformer aux intentions du roi.
AVANT-PROPOS v
députés se disaient qu'ils obéissaient à leurs commettants; cependant ils n'étaient pas sûrs d'être approuvés ; les plus hardis ignoraient si la nation était assez avancée pour les soutenir \ A plus forte raison devaient-ils se demander comment elle accueillerait un conflit entre eux et le roi. Arthur Young rapporte, à la date du 20 juin, qu'après l'arrivée à Paris des nouvelles de Versailles, des gens éclairés reprochaient à l'Assemblée d'être allée trop loin, d'entrer avec trop de précipitation dans une voie où le pays ne la suivrait pas.
C'était en effet une voie bien différente de celle où elle s'était tenue jusqu'à ce moment. Au lieu de travailler pacifiquement à réformer le royaume avec le roi pour collaborateur, comme elle avait mission de le faire, elle se révoltait.
Mounier a dit que si Louis XVI s'était prononcé en faveur du Tiers, il aurait sauvé le clergé, la noblesse, surtout sa propre autorité *, et, selon Lally Tolendal, jusqu'au 2} juin rien n'était irrémédiablement compromis, le roi pouvait, « en se jetant tout entier du côté des communes, rester maître de conserver aux premiers ordres ce qu'ils n'auraient pas dû perdre, après les avoir fait renoncer à ce qu'ils ne pouvaient plus conserver' ». Peutêtre en effet y avait-il moyen de réparer après le 20 juin la faute qui avait poussé les députés au Jeu de Paume. On ne l'a pas voulu. De l'observation même qu'ont faite Mounier et Lally, il résulte que, par l'attitude prise ce jour-là, le roi a décidé du sort des privilégiés, du sien, de celui de la France. C'est le 20 juin qu'au lieu de tendre la main aux députés du Tiers, il leur ferma la porte, les écarta de lui, les avertit qu'ils devaient « renoncer aux espérances suscitées par leur convocation » ; c'est le 20 juin que, « partageant l'indignation générale, craignant de voir s'éva-
1. Rabaut Saint-Étienne, Précis de Vhisfoire de Ja Révolution ^ livre II, vers la fin.