LIBERTÉ
Mounier nous met en présence d'un petit problème d'honneurs posthumes assez difficile à résoudre, mais qui doit être entièrement mis au compte de l'illogisme de certaines décisions administratives. M. Vatel fixe à Tépoque de la restauration de la salle du Jeu de Paume la résolution qui fut prise d'ériger un certain nombre de bustes aux Constituants qui s'étaient signalés dans la journée du 20 juin. C'était là, il faut le reconnaître, une conception absolument bizarre, une sorte d'hérésie historique contre laquelle eussent dû protester alors tous les amis de la Révolution. Le serment fut un pacte d'union absolu, sans réserves. N'est-ce pas offenser un tel souvenir que de tenter seulement une sélection entre ces hommes qui ne voulaient voir entre eux aucune inégalité, si minime qu'elle fût ? La leçon nous est donnée, d'ailleurs, par Bailly lui-même : « On m'ofirit un fauteuil, lit-on dans ses Mémoires * ; je le rejetai. Je ne devais pas être assis devant l'Assemblée debout ; je restai ainsi toute cette journée pénible. »
Si, laissant de côté la question de principe, on en arrive à l'exécution, des difficultés insolubles se rencontrent. Mounier, par exemple, a présentement son buste au Jeu de Paume, et, de fait, comme promoteur du serment, il y aurait quelque droit ; mais si Ton considère, d'autre part, Tindigne désaveu qu'il fit d'un des plus nobles actes de sa vie, est-il un des plus obscurs Constituants qui ne méritât mieux que lui cet honneur ?
Mirabeau a, lui aussi, son buste au Jeu de Paume ; c'est la suite naturelle de l'attitude enthousiaste qui lui est donnée par David dans son fameux tableau. Si l'on ne considérait que les services
Liv INTRODUCTION
rendus à la Révolution par le grand orateur, on pourrait estimer sans doute qu'un buste est un insuffisant honneur ; mais, au Jeu de Paume, ce buste tire du lieu même un caractère particulier qui est en contradiction manifeste avec le rôle du député d'Aix dans cette journée. « M. de Mirabeau, lit-on dans un récit demeuré manuscrit, M. de Mirabeau, même en signant, dit : « Je signe parce que vous me « dévoueriez encore à la haine publique ; je serais roué comme je Tai « été ces jours derniers à Paris en effigie par mes ennemis, mais je « vous déclare que ce que je signe est une vraie conjuration *. » Il écrivait lui-même à cette époque : « Le serment que l'intérêt de la chose publique, évidemment menacée, nous a forcé d'arrêter, de rédiger et de prêter avec quelque précipitation^, etc. » C'est le grand nom de Mirabeau qui, de toute évidence, a seul imposé son buste au Jeu de Paume. Une étude plus précise de son rôle au 20 juin eût permis d'établir que bien d'autres eussent dû, dans cette voie des honneurs, passer avant lui '.
Ces exemples montrent la difficulté d'une entreprise fausse dans son principe ; quand on considère l'application qui en a été faite et surtout les sources qui ont été consultées, on peut se demander (en rapprochant injurieusement pour les anciens leur méthode de la nôtre) quelle foi on peut ajouter aux inscriptions des statues découvertes à Delphes ou à Pompéï. Ces bustes étant décidés, on devait consulter sur leur choix les historiens les plus sérieux, les procèsverbaux mêmes, les minutes, la table du procès- verbal, etc., etc. Rien de cela n'a été fait. Le seul document pris, en négation de tout esprit critique, pour un texte de quelque valeur, est cette Explication des figures du dessin de David, dont nous avons relevé plus haut les singulières erreurs. Le fait ressort certain, indéniable, de cette constatation : sur les vingt bustes qui décorent la salle du Jeu de Paume, dix-huit ont été empruntés à cette Explication des Jigur es, lorsque le choix pouvait s'étendre sur six cents noms. Bien plus, si l'on remarque que certains noms ont été (comme signataires du serment) inventés par cette Explication des figures, Laurent,